‹ Florence et ses vicissitudes, 1215-1790Chapitre 10 sur 16 · VI · texte numérisé non relu

VI

Farinata des Uberti. — Manfred et Charles d'Anjou. — Révolution démocratique, 4266. — Les Gibelins bannis de nouveau, 4267. — Arts majeurs et mineurs.

L'étude approfondie, impaigf^ale des vicissiludes qu'ont éprouvées les factions Guelfe et Gibeline, nous semble propre à répandre de la lumière sur l'histoire de l'Europe moderne. Ces factions , comme on en a pu juger, tirent leur origine des contestations que fit naître entre les papes et les empereurs , à partir de 1077, ^^ donation de la grande-comtesse Mathilde, et peut-être qu'en suivant la trace de ces partis dans leurs modifications successives pendant plus de quatre siècles , on pourrait en retrouver quelques linéaments encore dans les querelles des catholiques et des réformés de 1617.

Mais revenons à Fan 1260. Les Florentins ont été battus à Montaperti , et cette défaite porte un coup funeste non seulement à la cité de Florence,

RÉPUBLIQUE. fl^

mais elle abat encore le courage de tout le parti Guelfe répandu en Italie, et ya jeter même le découragement jusqu'à la cour de Rome. On a déjà fait observer que les tondeurs , les cardeurs de laine de Florence prenaient parti dans cette grande querelle* Si Von fait réflexion qu'en même temps le pape et l'empereur étaient chacun FàniQ de l'une de ces factions , et que , parqpU les so«!r verains d'Burope, le roi de France soutenait le parti Guelfe, tandis que les rois d'Aragon favcw riaaient la faction Gibeline , on doit en conclure que chacune de ces deux opinions contraires comprenait une foule d'intérêts coordonnés dont on ignorait la nature précise , mais auxquds la politique des grands princes , Vintérét des com« munes libres et des citoyens faisaient attacher instinctivement \^ plus grande importance.

Ce qui contri||ie souvent à désorienter celui qui veut observer la marche de ces deux factionsi C6 sont les actes inconséquents en apparence d^ certaines villes, de quelques républiques d'Italie» qui, placées comme cités, à peu près dans les mêmes conditions que Florence, ne laissèreftt paa cependant de prendre le parti contraire A celui que cette ville a plus particulièrement wk^ tenu. Ainsi , qn peut s'étonner, au premier aper» çu 9 de ce que Sienne , Pise , Arrezzo favorisaient les Gibelins , tandis que Florence était évidenir' ment GuelCe. Cette inconséquence de coàdÛÂta que l^on rentarque dai^ les Communes» on» la retrouve à pAus forte rai&on dans les citoyena, dans les habitants des classes inférieures* BX ÇfiH oe piWt êtr«^ autreiaiiQQt , ew Tiul^i por^imel

68 PLORENCfi.

et matériel est d'autant plus impérieux que rêtrô collectif ou individuel auquel il se rapporte a moins d'importance. Si Ton excepte quelques grandes familles florentines, pisanes et siennoises, dont l'opinion était réellement favorable à la faction impériale, parce que leurs intérêts politiques ^t de famille y étaient liés , on peut raisonnablement penser que , pour une grande partie de la population de ces'villes , ces différences de partis n'exprimaient souvent que des rivalités vulgaires. Par exemple, les matelots de Livourne se faisaient Gibelins par cela seul que les cardeurs de Fbyrence se disaient Guelfes. Toutefois, entre ces deux extrêmes de chaque faction , il y avait un corps^ nombreux formé par les bourgeois. Ceuxlà étaient mus particulièrement par l'intérêt de la ville, de la cité, de la commune : c'étaient eux qui , après avoir fait fleurir !# commerce et la banque , jetaient des ponts , fondaient de grandes manufactures, des églises, des hospices. Cette classe de citoyens aimait le repos parce qu'il lui était indispensable , et ceux qui l'aidaient à le garder ou à le reconquérir au besoin étaient de leurs 'amis. C'est ainsi que les Siennois, les Arétins et les Pisans , tout républicains qu'ils fussent, favorisaient le parti des nobles et des empereurs qui leur offraient des secours d'hommes et d'argent^uand ils en avaient besoin ; c'est par une raison analogue , mais contraire , que les Florentins acceptèr^t des secours étrangers de Charles d'Anjou, prince français, parce que le roi de France était politiquement guelfe.

On pe^t donc , après s'être rendu compte de

niPUBLIQUE. 69

toutes ces petites contradictions partielles, reconnaître cependant la tendance bien décidée de Fesprit de chacune de ces factions. D'abord apparaissent le pape et l'empereur, dans la personne desquels on voit la puissance spirituelle aux prises avec la puissance temporelle. Là est Fâme de la dispute , le fond de toute la question , la difficulté insurmontable , puisque , tout amoindrie qu'elle soit au temps où nous vivons, en observant bien , on la retrouve cependant encore. Viennent ensuite les princes que leurs intérêts de gouvernants, que leurs États, selon la place qu'ils occupèrent en Europe , rendirent et rendent encore papistes ou impériaux, guelfes ou gibelins. C'est ainsi que la France , qui a toujours senti la nécessité d'entretenir un rempart d'amie ou de conquêtes entre l'Allemagne et elle , a tour à tour caressé ou combattu l'Italie. En 1260, les rois de France étaient politiquement guelfes^ ce qui suffisait pour que les rois d'Aragon se déclarassent en faveur des impériaux. C'est une rivalité de position , plus haute , plus éclatante, mais, au fond, de la même nature que celle qui rendait l'ouvrier de Florence guelfe^, et le matelot pisan gibelin.

Tout porte donc à croire qu'il y avait alors en Europe, au fond de la plupart des esprits, un intérêt immatériel, une question très grave qui s'agitait et cherâiait à se faire jour, à Tinsu de tous , du milieu au tumulte des révolutions , des guerres et de tout le travail d^ine civilisation renaissante. Mais c'est de l'exposition des faits que doit résulter pour le lecteur la solidité ou

7Ô FtOABKCfi.

rinvraiêemblanGe de cette hypothèse; on poUi> suiTra donc la narration. .^.

kptè% la bataille de Montaperti la oonstema-^ tioQ régna à Florence, chez tous les Guelfes dltalie et à Rome même. Parmi les noms de ehefé de famille guelfe qui sortirent de la tille 9 au q}ii, fuyant du champ de bataille, se retirèrent teri liucques^ on lit celui de Ser Brunetto Latinl^ gri|il4 pl^l^^^ph^ et écrivain de ce temps, célèbre •urtoôt ]H>ttr avoir été le maître de Dante Ali-* g^H. Pour les familles gibelines exilées , mais devenues victorieuses, elles entrèrent dans là tilte de Florence avec le comte Giordano et SA cavalerie allem^^nde , portant »^en triomphe lei dépouilles encore sanglantes de Tarmée floreu-» tine* Ma%ré les fortificatiofiLS et les fossés qui auraienf'rendu la défense facile, personnor n'eut ridée de s'opposer à l'entrée des Gibelins vain» l||ieurs dans Florence. Aussi, après en avoir pris poMiissIon sans coup-férir, élurent-ils podestat 1 pour le roi Manfred , Guido Novello , qu'ils firent loger dans le vieux palais du pMf^l^^ près- duquel on bAtit bientôt la porte Gibeline et la rue qiijl encorfipiujourd'hui porte le même nom. Qe Guido Novello fit jurer à tous les Florentins fidélité, au roi IfÉnfred, ordonna, d'après les promesses faites aux Siennois , la destruotion de cinq châ«teaux«-forts que la commji^ne de Florence avait sur se#trontières , et enfin de^t le lieutenant de Manfred, faisant exécuter ses ordres par lel cavaliers allem|ptds soldés par la ville. D'ailleurs leà Guelfes ^ tant à Florence que dans les envi* TQhtfJUTwt rol]yet dps vengeances de leurs en*»

Tietcïii'. Ou déti^ttisit leurs totirs^ leurs jtalais, leurd iil^sôns , et l'on confisqua une bonne partie cle leut4 biegiSé

Ce ^uî pt^Uve Finfériorité de U faction gibetliiiê, au iUoiUs quant au nombre ^ c'est le recours qu'elle àtait incei^ëamment à Taide des étrangers. Il est certain que les Gibelins dûment le succès de îâ bataille ée îfoâtapetti aux cavaliers allemands et à la tàletfr du eomte Giordano leur commandant. Aussi dès que les Gibelins apprirent que Mânfred rappelait cet officier et ses troupes près de lui dan^ le royaume de Nàplei^ tous les tiobles et les barons de la T«iseane -se rassémblèrent^ls à Empoli, oà Ton titit un parlement ou, conseil afin de traiter des ititéréts gibelins ^ et de statuer sur le sort que Ton réserverait aux Guelfes< L'avis qui prévalut dans cette assemblée fut 'que i la fortune ayant enfin été favorable au parti gibelin, il fallait agir de manière à fixer irrévocablement les résultats de la victoire j que c'était peu d'avoir eiilé les Guelfes, pillée brûlé leurs palais et leurs maisons ; que toutes ces rigueurs partielles n'auraient aucun résultat tant que Ton ne couperait pas le mal à sa racine ; qu'en conséquence il fallait détruire Florence , en la réduisant à l'importance d'un bourg , sans murs et sans fossés , satls kAilice et sans noblesse ^ de manière à ce qu'elle ne pût reprendre aucune puissance.

Cette propositidn fut généralement ac(5ueillie par les ambassadeurs gibelins de Sienne ^ de Pise et de quelques autres villes. Mais c'était peii, et les nobles Florentins eux-mêmes ^ qui assistaient â ce parlement, applaudirent au dnistre

yî FLOREKCE.

projet de ruiner leur ville. Ce fut alors que IW d'eux , Farinata des Uberti , que Ion a vu diriger avec sang-froid et courage les préparatifs de la bataille de Montaperti , se leva brusquement, s'opposa avec force à ce projet, et finit, après avoir hérissé son discours de proverbes bien durs , par ajouter que tant qu'il lui resterait une goutte de sang dans les veines, il défendrait son opinion à la pointe de son épée. Tous les assistants restèrent muets; le comte Giordano lui-même qui représentait là le roi Manfred , interdit par la franchise de ce Gibelin , dont il connaissait d'ailleurs la bra-' voure , les talents et l'influence sur les hommes de son parti , n'insista pas davantage.

Ce fut donc au sentiment noble et généreux de Farinata des Uberti que Florence dut sa conservation. Cependant cet homme ne recueillit bientôt que de l'ingratitude de ses concitoyens; et enfin, Dante, qui l'accuse d'épicuréisme dans ses opinions , l'a placé dans son Enfer « malgré la noble conduite de ce Gibelin envers leur ville natale. L'ingratitude des républiques est un des défauts qui nuisent le plus à la fixité de leur établissement et de leur durée.

Des luttes partielles entre les deux factions furent les suites de la retraite des Guelfes dans les difi'érentes villes de la Toscane. Les Gibelins de Lucques en chassèrent les Guelfes ; les Guelfes firent sortir les Gibelins de Modène et de Reggio, et ainsi de suite. Manfred était leprince sur lequel le parti impérial comptait le plus : et en effet, hommes , argent et intrigues , il n'épargnait rien pour tourmenter l'église et son chef. Il poussa ses

RlêPUBLIQUE. 73

agressions contre le Saint-Siège, au point qu'en 1 a63 le pape Urbain IV , outré de ce que ce prince avait envoyé, jusque dans ses états , des Sarrazins qu'il avait à son service, prêcha d'abord une croisade contre lui et ses armées, et enfin dans une asse))}blée de cardinaux et de prélats lui ôta le royaume de la Fouille et de la Sicile , pour l'offrir au frère de saint Louis , roi de France , à Charles d'Anjou qui l'accepta.

L'an IS265, Charles d'Anjou quitta la France avec ses barons. Parti de Marseille , il relâcha à Livourne , d'où il se dirigea vers les bouches du Tibre, où il débarqua au mois de mai. Cette arrivée prompte mit la joie au cœur des Romains, qui nommèrent aussitôt le prince français Sénateur. Bientôt Charles fut couronné roi de Sicile et de Fouille à la place de Manfred , et enfin ces dojix terribles rivaux se rencontrèrent à Bénévent, où Manfred , le fléau du Saint-Siège , l'âme et le soutien du parti gibelin, perdit la vie en combattant.

A peine la nouvelle de la déroute et de la mort de Manfred fut -elle répandue, que tout ce qu'il y avait de Gibelins et d'Allemands en Italie portèrent d'abord la tête moins haute et finirent par être saisis d'une espèce de terreur que rien ne put affaiblir. A Florence surtout la panique gibeline fut d'autant plus subite qu'au moment même où arriva la nouvelle, tout ce qu'il y avait de Guelfes déclarés rebelles et exilés dans les terres de Florence, reparurent tête levée, s'encourageant entre eux à mesure que leur nombre grossissait, et s'approchant jusque sous les murs de leur ville avec des signes de joie et de vic-

^4 FtOHElfGK*

toire , précurseurs des nouveautés que l'on allait introduire dans le gouvernement de Florence.

Les années ii^Gô et 1266, auxquelles se rapportent le grand événement de la mort de Manfred, ne sont paâ moins importantes dans les annales de la ville de Florence, Dans le coutsl^^e la première 5 est iié Dante Alighieri , et c'est pendant la seconde que la rentrée des Guelfes a donné lieU à la révolution la plus remarquable qui se soit faite dans le gouvernement de la république Florentitiei

Le comte Guido Novello y était lieutenant pour le roi Manfred , lorsque la nouvoUe dé la mort dé ce prince y par vint. En général le peuple florentin était beaucoup plus porté pour les Guelfes que pour les GibelinSi Déjà plusieurs familles guelfes pi^fitant de la terreur de leurs ennemis , étaiettt rentrées dans la ville , y avaient formé des conciliabules qui se tenaient dans l'église des Serviteurs de Sainte*-Marie. Dans ces assemblées que les Gibelins n'osaient défendre, on s'animait, on s'encourageait à la révolte ) en rappelant les suites horribles de la bataille de Montaperti, en énumérant les injustices , les impôts onéreux que faisaieut supporter aux Florentins le comte Guido Novello et tous les nobles qui prenaient part au gouvernement de la CommUme.

Ces reproches, ces menaces répétés d'abord dans l'ombre des conciliabules , le furent bientôt ouvertement dans les rues. Le gouvernement gibelin eut peur. Pour se rendre maître d'une sédition qui paraissait inévitable, Guido Novello et les nobles attachés à lui élurent pour podestats.

deux chevaliers d'un certain ordre obscur, des Frères jouissants (Frali godenti) de Bologne, dont Fun était Guelfe et l'autre Gibelin, Ce terme moyen, qui leur avait été * ccrnseillé par la peur, leur parut propre a tranquilliser, à satisfaire même It fmiplei En eiSet les Florentins , séduits d'a-<> bord par le costume singulier des deux nouveaux magittrats, les accueillirent, les firent entrer dans le palaift public près de l'abbaye , ne doutant pas que ces deux frères, avec leurs robes blanches, leurs manteaux gris et la croix rôuge qu'ils por^tàient sur la poitrine, Ue pouvaient manquer df prendre vivement les intérêts de la Commune et de mettre ordre aux dépenses dont on se plaignait» Mais ée% deux frères podestats , bien que divisé» d'opinièn sur les^' questions politiques , surent agii^ parfaitement d'accord en faveur de leurs i||||i^ térêts privés, sans s'inquiéter le moins du monde des affaires de la république. Quoi qu'il en soit , et malgré l'espèce d'embûches tendues peut-«^tre par le parti gibelin , le peuple florentin entra franchement en matière, créa de son autorité particulière , jointe à celle des deux podestats, treûte->six. citoyens choisis parmi les premiers ar^ tis6ns et commerçants de la ville , et en forma un Cottteil ou sénat pour délibérer sur les dépenses k faire Ainsi que suritous les autres intérêts de la république. Dans ce conseil dos Trente-^Six on introduisit à peu près «^alitant de Gibeline que de Guelfes.

On divisa ensuite la portion aisée, riche du peuple, en sept arts j que l'on nomma les m ta

majeurs , pour les distinguer de ceux que par la suite on institua également sous le nom d^art^ mineurs.

Tels étaient Tordre et la nature des sept arts majeurs: 1° les juges et les notaires; ^ les marchands de Callimala, ou faisant le comtaerce des draps étrangers, dits français; 3"* les changeurs ou banquiers ; If les fabricants d'étoffes de laine; 6® les médecins et les épiciers droguistes ; 6** les fabricants de soieries et les merciers ; 7" et enfin les fourreurs et le» pelletiers.

14 Chacun de ces arts majeurs avait un consul, un capitaine , un gonfalon, et fous les citoyens qui len faisaient partie, deyenus aptes aux magistratures, étaient encore tenus de prendre les armes et de courir à la défense du peuple et de Id^ Commune , dès que quelques manifestations de révolte pouvaient faire craindre que le repos et la liberté ne fussent menacés.

En cette occasion, les grandes fiamilles gibelines ne montrèrent que de la pénétration d'esprit, mais point de courage. Les Uberti , les Fifanti , les Lamberti et tant d'autres impérialistes , sentirent bien que, malgré les deux podestats de leur choix, les Trente-Six favoriseraient les Guelfes restés dans Florence. Cette inquiétude joiMe à celles que leur causait la vifloire de Charles d'Anjou , firent prendre au comte Guido Novello la résolution de rassembler toutes les troupes qu'il pourrait obtenir de leurs alliés Pisans, Siennois, Arétins et autres , favorables à leur parti. En effet il parvint à réunir dans Florence, avec ses six

cents Allemands, un corps de cavalerie montant à quinze cents hommes. Mais il arriva précisément que pour solder cette troupe allemande on levait un impôt que les Trente-Six ne voulurent pas reconnaître comme étant trop lourd pour le peuple et inégalement réparti. Ce refus et les retards qui pouvaient en résulter firent prendre aussitôt au comte Guido Novello et aux chefs gibelins , un parti violent. On décida que le lieutenant impérial de Florence disposant de la nombreuse cavalerie qu'il venait de rassembler , en profiterait tout aussitôtpour sedébarrasser des trente-six nouveaux magistrats. Cefurentles Lamberti avec leurs gens armés qui les premiers sortirent de leurs maisons et allèrent vers Callimala en criant : « Ou sont ces gredins de Trente-six ? que nous les coupions en

morceaux !

Dans le fait les Trente-Six tenaient conseil en

ce moment , dans la boutique où les consuls de Callimala avaient coutume de régler les affaires de ce commerce. Ils n'eurent pas plus tôt entendu les vociférations des Gibelins, qu'ils levèrent la séance, et coururent en toute hâte dans la ville, pour faire prendre les armes aux sept arts majeurs. Tout fut bientôt en rumeur dans Florence ; 4es boutiques se fermèrent, chacun rejoignit son quartier, alla prendre ses armes et. se ranger près de son capitaine sous son gonfalon. L'essai de cette institution nouvelle fut des plus heureux , et bientôt l'armée civique occupa toute la grande rue près de La Trinité. Un certain Giovanni Soldanieri prit le commandement général et dirigea les opérations de la journée. Soutenu par une foule de gens qui

7 8 FLORENCB.

9'empreasèreiit autour de lui , il fit élever une eiK pèce de retranchement au pied de la tour de» Girolanni, et montra ainsi la ferme résolution decom^ battre le comte Guido s'il osait attaquer* Celui-ci se confiant en sa cavalerie pour dompter la fureur du peuple , partit de la porte Saint-Giovanni où étaient rassemblées ses troupes , et en fit avancer quelques portions jusqu'auprès du retranchement défendu par Soldanieri. Mais le peuple attendit tranquillement l'attaque , et sitôt que parurent les cavaliera allemands , ils furent criblés par lei arbld|éfijnf^ florentins. Au même moment, tomba sur les gons du comte une grêle de pierres lancées du httit des tours et des fenêtres des maisons particulières, en sorte que le comte Guido Novello, épouvanté de cette résistance imprévue, non seulement ne se crut pas en sûreté, lui et ses troupes, sur la place Saint-^Jean , mais se retira bientôt ▼ers celle de Saint- Apollinaire , d'où la terreur le fit partir encore en criant à tue-tête que Ton se hâtât de lui donner les clefs delà ville, pour qu^l en sortit au plus vite. Dans cette circonstance , ce lieutenant impérial épuisa toutes les modifications de la lâcheté. Pour garantir sa personne des veiH> geanoes du |)buple, il se fit escorter par trois de» citoyens les plus estimés dans Florence. Enfin, entouré de sa troupe , sans répondre aux instances de ses deux podestats qui lui criaient par les fenêtres du palais de rester , dominé parla peur, il fit la sourde oreille, et suivant les rues détournée», J)rît son chemin le long des fossés entre l'église Saint-Jacques et la place de Sainte-Croix , pour sortir furtivement par la vieille porte des Beeul».

RÉPUBLIQUE. jg

Ce fut le lendemain que H troupe gibeline vit combien il était honteux pour elle d'avoir aban^ doané une ville de Fimportance de Florence, sans coup-férîr. Mais le comte Guido Novello, qui avait CQvamençé cette affaire par une lâcheté , la ter*mina par une platitude. Cet homme, se flattant de pouvoir réparer son inconcevable faute, monta 4 cheval le lendemain matin , et vint se présenter 4 la porte du pont alla Carraia, que Ton sq gards^ ïn^n de lui ouvrir. Vainement employa-t-il tour à toi^^ les flatteries et les menaces, après une journée d'attente, privé de toute espérancQ et couvert de honte il se retira avec sa troupe vers la ville de Prato.

Ce coçite Guido Novello, si cruel envers les Guelfes, et dispensateur peu fidèle des revenus dp Florence, ^vait encore eu la précaution de faire enlever des arsenaux tQUtes les armes dont la peuple aurait pu faire usage. Le mal était grand, et les Florentins voulurent y remédier en mettant d'abord de l'ordre dans les finances et en rem-^ plissant les magasins de toutes les munitions indispensables. Pour obtenir plus promptement ce résultat, on fit un accord avec la coniniune d'Or<* vietto pour qu'elle envoyât à Florence deux ci-< toyens pro}>es qui furent élus podestats, et cent cavaliers destinés à la garde de la ville. Ces précaû-^ tiqns prises, on congédia les dc\i\//'ères jouissants podestats et l'on s'occupa d'aviser aux moyens de ramener le repos et la paix dans la cité. Ou rappela d'abord tou^ les bannis. Gibelins et Guelfes, puis ou mit en oeuvre toutes les resH ^urces, ipiaginables pour établir la bonne intel»

8ô toORENCÈ.

lîgence entre eux surtout en faisant contracter des alliances de mariage et de commerce entre ces familles ennemies. Dans les premiers moments 5 ces tentatives eurent un assez grand succès. On vit se former des relations de famille entre les chefs des plus illustres maisons et le plus divisés par Tesprit de faction. Le retour subit de tant de proscrits , ces mariages , les fêtes qui s'en suivirent, et enfin la joie extrême du peuple rendu tout-à-coup à ses occupations et à laliberté , tout concourut à rendre la ville de Florence brillante et joyeuse pendant Tannée 1 267 , vers le commencement de laquelle cette fusion passagère des partis eut lieu.

Mais Texpérience a toujours fait voir combien il est rare que les mariages politiques et de précaution garantissent la paix des états et des familles. On n'ignore pas non plus que la disposi^ tion naturelle des républiques est l'inquiétude et le soupçon. Cette double vérité fut pleinement confirmée par la conduite des Guelfes en cette occasion. A peine les noces et les fêtes venaientelles d'être célébrées , que chaque famille guelfe regardant l'époux ou l'épouse qu'elle avait livrés au parti gibelin comme des enfants perdus pour elle , les répudia en quelque sorte, et les confondit avec leurs nouveaux alliés , dans leur ancienne haine de parti. Tous les Guelfes ne tardèrent pas à se persuader que les Gibelins n'avaient consenti à former ces monstrueuses alliances que dans l'espérance de s'en prévaloir pour reprendre plus facilement le pouvoir. De réflexion en réflexion, ils en vinrent à se demander pourquoi , après la

Notoire de Charles d'Anjou sur Manfred, on serait tenu à Florence d'être généreux envers les** Gibelins, de les nourrir, de les loger , eux quf avaient détruit tant d'habitations, dévoré tant dé" revenus publics dans cette ville. Ces récrjminations devinrent des raisonnements si forts pour les Guelfes de Florence, que cette faction envoya demander à Charles d'Anjou, sa protection, c'està-dire un capitaine et des troupes pour protéger le nouveau gouvernement de la république et le délivrer tout-à-fait de la faction gibeline.

Charles d'Anjou ne demandait pas mieux que de contracter des alliances avec les différents états d'Italie, afin d'augmenter ses forces pour se maintenir dans son nouveau royaume de Sicile et de la Fouille. Saisissant donc roccasion* qui lui était offerte, il envoya aussitôtà Florencele comte G. de Montfort avec huit cents cavaliers français, » capitaine et soldats, dit un historien de Florence, aussi supérieurs à Guido Novello et à ses Allemands , que la fortune de Charles le fut à celle de Manfred. »

A peine les Gibelins eurent-ils connaissance de l'arrivée prochaîne du comte de Montfort à Florence , qu'ils agitèrent entre eux la question de savoirs'ilsy resteraient ou s'ils l'abandonneraient. Mais comme la troupe française devait entrer à Florence le jour de Pâques, ils la quittèrent tous la veille , sans que le peuple et le gouvernement eussent même fait pressentir l'idée d'un bannissement.

Ainsi ce fut donc le jour de Pâques 1 267 , que les Gibelins qui, cinquante-deux ans avant, en I. 6

Ôa flouencë.

isti5, et au même jour de fête, avaient donné naissance aux discordes de Florence en tuant Bondelmonte , quittèrent cette ville d'eux-mêmes, sans en êtrechassés et intimement persuadés qu'ils avaient perdu de ce moment leurs posaes* sions I leurs droits et leur patrie.

Les Gibelios reprennent courage. — Gouvertiement mixte. — ^ DU ans de repos; 4282-1500.— Troisième et dernière enceinte de Florence. — Création des Prieurs. — Banque, Sciences, Lettres, Arts. — Daute Àlighieri. — Francesco da Barberino. «^ Lapé. — Impéts, Population, Prospérité y 4500.

D'après ce qui précède on ne saurait plus douter de l'esprit qui animait l^ deux factions de Florence. Les Guelfes ^jtail^ôent l'état populaire ^ la démocratie ; les Gibelinsun gfouvernemcnt aristocratique , la monarchie. Les premiers se rattachaient aii Saint-Siège dans l'idée que la puissance spirituelle des papes leur laisserait tou* jours la liberté de se gouverner temporellement à leur fantaisie ; tandis que les nobles Florentins qui sentaient le besoin de se rattacher à un chef qui yalid4t leurs privilèges , et donnât de la consistance et un lien au corps de la noblesse floren^ tine , tournaient toutes leurs espérances du côté des empereurs d'Allemagne.

Ces deux opinions étaient-elles franchement

adoptées et défendues? Les Guelfes comme les Gibelins, quoique par des moyens opposés, se proposaient-ils le même but , l'affranchissement de l'Italie par la république ou parla monarchie? Et enfin saurait-on décider , même avec l'expérience que quatre siècles nous ont donnée, si l'un de ces moyens est vraiment plus sage et surtout plus profitable à Florence et à l'Italie, que l'autre? Telles sont les questions que l'on se fait en étudiant l'histoire de Florence et que nous soumettons ici au lecteur , pour éveiller d'autant plus vivement son attention sur ce qui va suivre.

Quel que lût le parti qui triomphât à Florence,' comme État cette ville faisait toujours l'aveu de sa faiblesse. Les Gibelins s'étaient à peine éloignés de ses murs, que les Guelfes, qui y restèrent maîtres, offrirent pour dix ans la seigneurie de leur cité et de toutes les communes qui en dépendaient, à Charles d'Anjou, roi de Sicile. Ce prince répondit d'abord aux ambassadeurs qui vinrent lui faire cette proposition, en les assurant: » qu'il ne voulait que le cœur et l'amitié des Florentin» et ne prétendait à aucune juridiction sur eux. Mais les envoyés ayant redoublé leurs instances, Charles accepta la souveraineté et promit d'envoyer chaque année un lieutenant qui, conjointement avec quatorze Bons^JIommes , gouvernerait la cité. Bientôt après, ce prince, enr tîèrement dévoué aux intérêts du Saint-Siège, par opposition à ceux de l'empire , fut nommé par le pape lieutenant-général de la Toscane. L'appui qu'il prêta aux Florentins ne leur fut pas itiutîle contre leurs ennemis; mais les Florentins

KJÎPUBUQUE. 85

se battaient médiocrement et ils manquaient surtout de cette prudence instinctive qui utilise une victoire et fournit les moyens de coaserver ses conquêtes. Ils firent donc éprouver beaucoup de pertes aux habitants de Sienne , de Lucques , et de Pongibonzi , sans qu'au résultat , il leur en nevint d'autres avantages que de se faire craindre par ces taquineries militaires.

Cependant le grand événement dont l'issue devait réveiller à Florence les haines des deux factions qui la divisaient depuis si long-temps , se passait dans le royaume de Naples. Conradin duc de Souabe, dans l'intention de reprendre ses droits à la couronne de Sicile , passa en Italie avec une petite armée qui se recruta en route de tous les. Gibelins qui voulurent bien se joindre à elle. Alors le jeune et malheureux Conradin (il n'avait que seize ans ! ) s'avança jusque dans le royaume de Naples pour combattre Charles d'Anjou à qui le pape avait donné ses États. Après quelques succès douteux, Conradin vaincu tomba entre les mains de son rival qui le fit décapiter sur la place du château à Naples. Cette victoire de Charles d'Anjou en fut aussi une véritable pour tous les Guelfes de l'Italie. , Voyant en ce prince un défenseur puissant , ils se mirent aussitôt sous sa protectioïK^'est ce que firent les Plaisantins , les CrémonaiiiPl^s Modenais, les Ferrarai|, ceux de Reggio , et les Florentins surtout.

Mais le soin que réclamaient se| États, les croisades auxquelles il prit part, ne permirent pas à Charles de tirer de la bonne disposition de tous ces Guelfes les grands avantages qu'il en espérait.

Les Gibelins d'ailleurs lui nuisaient beaucoup , et toute la Lombardie , entre autres provinces attachées à ce parti, aurait bien voulu de Charles pour ami , mais nullement pour maître.

Enfin Ton sait comment ce prince fut chassé de la Sicile par la conjuration préparée par Jean de Procida, après le massacre des Français, coniMi sous le nom de Fépres-^iciliennes.

Cet événement ranima les espérances des Gibelins , et malgré les soins que le pape Grégoire JL avait pris pour réconcilier les deux factions florentines , sitôt que le sort de Charles d'Anjou parut incertain , les Gibelins conçur^it 'de nouvelles espérances et les Guelfes reprirent leur altitude soupçonneuse. Ces derniers ne tardèrent même pas à se plaindre ouvertement des modifications apportées dans le gouvernement par le pape Grégoire X et par le cardinal latin. Trouvant donc que les quatorze Bons^Hommes , dont huit étaient Guelfes et six Gibelins, formaient une combinaison contraire à l'esprit des instittitions populaires et trop favorable au parti gibelin , le peuple créa une nouvelle magistrature pour la cité. On choisit parilhi les consuls et les membres du conseil deCsdlimala, trois hommes versés dans les affaires et très attachés surtout au parti guelfe et au Saint-Siège. S'appuyant i^ÊÊà^% paroles de l'évangile : « f^os estis priores^^W^ti les nomma Prieurs des arts. Ces prieurs devaient être renouvelés tous les 4cux mois , et ces magistrats suprêmes traitaient conjointement avec le Capitaine du peuple , de toutes les affaires , tant politiques et militaires que commerciales de la république.

RJJPUBLIQUE. 87

Cette institution, généralement approuvée par les habitants de Florence , ne parut cependant pas complète. Au premier renouyellemert des trois prieurs , on en créa six , un pour chaque sestiér de la ville , et les six arrondissements de Florence furent classés et enregistrés de telle sorte , qu'au premier coup de cloche , tout ce rjui appartenait aux six arts majeurs était sous les armes et aux ordres des six prieurs et du Capitaine du peuplé. Pour garantir la cité des troubles et des rapines inopinées, on ordonna que tous ceux qui n'avaieilt p^s de patrimoine ou de profession pour vivre, seraient chassés de la ville et de son territoire; «t que les grandes familles dont on pouvait craindre l'ambition et les intrigués seraient tenues de fournir des répondants et des cautions. Les Gibelins étaient donc considérés comme des re^ belles, et la démocratie faisait de jour en jour des progrès.

Pendant dix années à peu près , la république florentine , à Fabri de cette nouvelle institution, devint florissante et assez tranquille. Mais les rr-ehesses et lé repos même qui excitent Forgueil et exaltent toutes les prétentions, ne tardèrent pas à réveiller les factions guelfe et gibeline qui n'étaient jamais qu'assoupies. Les nobles se mirent à insidÉtt* , à maltraiter même dans Florence et datt^fl^s campagnes environnantes, les gens de la plèbe. Car depuis que Tordre et la paix s'étaient tant soit peu établis dans la république, il s'était formé à Florence trois classes dont les intérêts étaient difflérents. Entre les nobles Gibelins et |e petit peuple , se trouvait H rtasfie des bom^

-88 FLOllKKCE.

geoU, commerçants, banquiers auxquels se rattachait même une grande partie de la clasi^e noble, .mais exerçant les arts et métiers.. Cettd classe moyenne ^'était singulièrement accrue ea nombre et en influence, par ses richesses. La tranquillité lui était donc plus nécessaire et plus agréable ^jju'aux grands^ et aux petits dont les espérances .vagues appelaient sans cesse la ch^uac^es réyolu- Ijons. Cette classe bourgeoise, redoutant Taudâce des Gibelins tout autant qne le mécontentement du bas peuple, voulut en prévenir les résultats £àcheux, en £aisant encore des modification» à l'ordre des magistratures de la république. Ce fut Giano délia Bella^ homme appartenant à cette classe moyenne, et dont llntégrité et les lumières étaient généralement reconnues, qui, s'associant â plusieurs bourgeois (popolani) riches et sages , s'empara d'une certaine autorité législative pour faire des corrections aux lois. C'est de cette époque que date la rédaction en très mauvais latin des Ordonnances de lajustice.^\\e% infligèrent des peines beaucoup plus graves aux nobles et aux grands qui exerceraient 4orénavant des violences contre les bourgeois , et elles portaient que les grands seraient solidaires des fautes ou des crimes commis par les personnes de leur classe. Il suffisait, d'après la loi, de deux tém(^nages publics pour prouver leurs méfaits; et ilé^Rnéme dit que l'on peut jeter secrètement, dans une boite, des dénonciations contre eux, sauf à faire une enquête de la vérité.

Ces ordonnances adoptées, les bourgeois législateurs s'occupèrent de donner à la m.agistrs^ture.

de la cité , une forme et une puissance propres à faire observer ces nouvelles lois. On décida qu'outre les six prieursHl y aurait un gonfalonier de justice choisi successivement dans chaque sestier , investi du droit de sonner la cloche pour assembler ie peuple et que le gonfalon de justice lui serait conféré dans Téglise de St-Pierre Scheraggio. Il fut arrêté de plus qu'aucun dés prieurs ne pourrait être choisi parmi les nobles ou grands. Enfin on désigna mille citoyens par chaque sestier, qui devaient être armés; ♦êtus d'une soubreveste et d'un écu avec l'enseigne de la croix, prêts , à la moindre rumeur, ou aux ordres du gonfalonier, à se porter au palais des prieurs, pour punir les violences des grands. Bientôt, au lieu de mille hommes par sestier , il y en eut deux mille , puis quatre mille , ce qui portait Tarmée civique de Florence, dans ce dernier cas, à vingt-quatre nfille fantassins. Ce mode de milice fut également mis en usage dans les campagnes, et cette autre armée rurale fut encore désignée cette fois sous le titre de Ligue du peuple.

La première occasion où l'on fit sortir le gonfalon^de justice à Florence , ce fut pour abattre et ruiner de fond en comble la maison d'un parent de la famille ^es Galli. Ce noble habitant la France , y avait tué un bourgeois de Florence établi dans ce même pays. On peut juger de la rigueur des Ordonnances de justice par la manière dont on les mit à exécution dans le cas qui vient d'être rapporté , et à quel point les républicains les plus modérés de Florence étaient loin de comprendre la véritable liberté , conibieix

Page 1