‹ Florence et ses vicissitudes, 1215-1790Chapitre 14 sur 16 · I 6 FLORENCE · texte numérisé non relu

I 6 FLORENCE

Tobstinalion gibeline et scholastique ; mais enfin il prouve ou au moins il conclut dans ce livre : « que la monarchie est indispensable au bonheur du monde ; que le peuple Romain, étant devenu monarque, a seul eu le droit de transmettre I'Edoh pire; et enfin que l'autorité monarchique, que V Empire , relève immédiatement de Dieu seul.

Pour compléter l'idée que Dante et tous les hommes de la renaissance s'étaient faite de la perfection du système de monarchie universelle, il est indispensable de savoir que par l'étude de l'histoire, de la philosophie et de la théologie, ces hommes, avaient cru reconnaître que la monarchie est philosophiquement nécessaire; que par elle seule le monde peut être régi d'une manière profitable pour lui; que c'est par la faute de nos premiers parents que cette institution de la monarchie a été écartée du gouvernement des nations de la terre, et que cet accident a amené tous les troubles, tous les malheurs, résultat forcé des autres gouvernements informes inventés par les hommes au mépris de la loi divine. Ils prétendaient , en outre , qu'après la succession de toutes les formes erronées de gouvernement, mises en œuvre depuis le commencement du monde, ce n'est que sous Octavien Auguste que l'on est parvenu enfin à la monarchie parfaite, et qu'une fois cette monarchie portée à sa perfection par Auguste , le monde a été calme et heureux tant que l'on ne s'est pas écarté du principe d'après lequel on a^t alors établi le gouvernement de l'Empire et du monde.

C'est cette idée de perfection attachée à la mo- '

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liarchie impériale d'Auguste qui est la disposi-^ tion dominante et caractéristique de tous les grands esprits de la fin du moyen-âge et du commencement de la renaissance. C'est cette idée qui a été saisie, puis constamment caressée et défenduie par Dante, Boccace et Pétrarque. Ces trois hommes ne tarissent pas sur ce sujet, et à la manière dont ils parlent des vers du Pollion de Virgile, ^Jam redeunt saturnia régna, eic. » il est facile de reconnaître que ces trois admirables écrivains avaient plus souvent étudié Thistoite romaine dans Virgile que dans Tite-Live.

Quoi qu'il en soit, il parait suffisamment démotitré, d'après la profession de foi politique de Dante , comme d'après les actes successifs du gouvernement républicain de Florence, que le principe sur lequel s'appuyait la faction Gibeline était la monarchie universelle, tandis que lesGuelfes se proposaîentpourbut la démocratie illimitée. Cette différence de principes explique comment U n'y a jamais eu de rapprochements possibles entre les deux factions, et pourquoi cette importante question, qui agitatous les esprits depuis le XTi' siècle jusqu'à la réformation au xviie, les a remis encore en mouvement dans toute l'Amérique et dans toute l'Europe, depuis 1 780 jusqu'à nos jours.

Mais reprenons l'ordre des faits relatifs à l'État de Florence. Nous avons laissé cette ville gouvernée, en 1829, d'après un système nouveau. Tout •ce que le peuple ou la seigneurie proposait ne devenait plus valide que par l'approbation successive du conseil des trois cents bôui^oîs^

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e% de celui mi-parti des deux cent cinquaat^ bourgeois et nobles. Les rouages de ce nouveau mécanisme politique engrenèrent mal aussitôt que Ton voulut en faire usage, et le parti démocratique comme celui de la noblesse, mécontenta de cette distribution des emplois publics qui les excluait presque également du maniement des affaires, augmenta leur haine et leurs dispositions séditieuses. Il se passa cependant plusieurs années sans troubles intérieurs ; toute l'inquiétude naturelle au peuple florentin se porta sur des guerres d'intérêt qu'ils eurent à soutenir contre les Lucquois et les Pisans. L'empereur Louis de Bavière, ce successeur de Henri YII que les Gibelins appelaient encore de tous leurs vœux, occupa longtemps les Florentins. Le commerce , d'ailleurs , était tn^s actif; les opérations des banquiers devenaient immenses ; les sciences, les lettres et Iqs arts prenaient un développement rapide. Il y eut donc à cette époque un mélange de préoccupation extérieure et de prospérité matérielle dans la^viUe, qui suspendit l'efTet des deux factions et permit d'accomplir plusieurs travaux importants. On avança beaucoup, par exemple, en i334, les travaux des murs d'enceiate, que l'on fortifia de tours et de portes où les artistes déployèrent un art remarquable. Dans cette même année, Giotto, peintre et architecte, élève de Cimabuè, fit les dessins et jeta les fondements du fameux clocher (Campanile) , revêtu de marbre et orné de figures seulptées, qui s'élève auprès de la cathédrale (Duomo). Déjà deux ans avant, Icsprieurs, voulant profiter du calme qui succédait aux inquiétudes

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occasionnées par les guerres précédentes, avaiait décidé de reprendre les travaux de l'église métropolitainey et d'en confier la surveillance à l'art de la Laine, chargé d'employer à cet usage l'argent que fournissaient les Gabelles. On fonda encore un monastère des converties ^àdSi% lequel on put donner asile à deux cent quarante femmes qui, de la débauche et du vice, désiraient passer à une vie réglée et sainte. Enfin on institua la compagnie des Noirsy dont l'office était d'assister les condamrnés aUant au supplice.

Les affaires extérieures de la république n'é-> talent pas très florissantes en iSSg et i34o, quand de grands malheurs privés et publics vinrent fondre sur elle. Les commerçants et une foule de particuliers de Florence eurent leurs capitaux coiiipromis ou perdus par la double faillite des. maisons de banque des Bardi et des Peruzzi. Ces deux banquiers, chargés de toutes les affaires du roi d'Angleterre , ne purent remptir leurs engagements , et manquèrent : les Bardi de cent quatre vingt mille marcs sterling, et les Peruzzi de cent trente cinq mille, ce qui équivaut à la somme totale d'un million troia cent soixante- cinq mille florins d'or. Cet évé*^ nement, qui ruina une foule de négociants étran-« gers en relation avec les Bardi et les Peruzzi, jeta la consternation et la misère dans un grand nombre de maisons florentines.

Une comète, visible au mois de mars i34o, fut regardée comme signe de nouveaux malheurs.

En effet, au mois d'août suivant, la pestQ se déclara à Florence et enleva quinze mille personnes.

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Un incendie, accident fort commun dans cette ville, consuma tout un quartier; et comme, au milieu de Tété et pendant la peste, il était tombé une grêle si grosse et si abondante, que tous les biens de la terre avaient été détruits , il en résulta une disette qui se joignit à toutes les cala* mités précédentes.

Mais ce n'était pas les dernières que Florence dût éprouver dans le cours de cette année. Les Bardi et les Frescobaldi , deux familles guelfes, mais qui étaient indignées de la manière tyrannique dont les magistrats en usèrent envers eux, à propos d'affaires d'intérêt , ourdirent une conspiration, que Fon déjoua, mais qui jeta du trouble et de l'inquiétude dans la ville. Le 2 d'octobre i34i 5 l'armée florentine fut battue complètement par les Pisans , à propos d'une querelle qui s'était élevée entre ces deux peuples pour la ville» de Lucques. Cette défaite, dont on rejeta la cause sur l'împéritie de Messer Malatesta, qui avait commandé et laissé battre les Florentins, fut cause que l'on fît choix d'un autre capitaine. Le malheur voulut ,. pour les Florentins , qu'il leur tombât sous la main un certain Gaultier de jftrienne, pauvre comme Job, quoique duc d'Athènes , qui , ainsi que tous les princes errant en Italie à cette époque , offrait sa protection à ces petites républiques, qui ne savaient pas se passer de protecteurs. Par une imprudence qui ne peut s'expliquer que par le découragement où les malheurs précédents avaient jeté les Florentins, la république, dès que le temps de Malatesta fut fini (en août 134^), conféra au duc d'Athènes le

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commandement de la guerre, et le droit personnel de rendre la justice dans la ville et les environs. On a pu l'observer déjà plusieurs fois : dès que les affaires de la république allaient mal, l'instinct du peuple le faisait recourir à un dictateur quel qu'il fût. Pour le duc d'Athènes, cet homme, voulant à toute force de l'argent, se prévalut de la division qui régnait dans la ville , et, fort de l'appui des grands qui l'engageaient à se rendre maître du pouvoir à .Florence , il usa du droit exorbitant qu'on lui avait donné de rendre la justice , en faisant tomber les têtes à tort et à travers , dedans et hors de la ville. Ces premières rigueurs lui réussirent au mieux. Mais ce qui lui attira tout-à-coup l'amour des grands et de la populace , ce fut une sentence d'amende et de prison qu'il prononça contre quatre bourgeois des maisons les plus considérables de Florence. Alors il fut craint de tous ; les nobles devinrent arrogants , et la populace ivre de joie. Quand le duc passait à cheval dans les rues, la plèbe criait : € Viifa ilsignorel » et bientôt aux portes de toutes les maisons et de tous les palais de la ville , on suspendit les armes du duc d'Athènes.

Cet homme cupide et rusé profila avec adresse de cette double disposition des grands et de la populace. Après quelques entrevues avec les chefs de grandes familles et les magistrats de la république , il ne tarda pas à s'assurer du secours des uns et à se jouer de la crédulité des autres. On dressa un acte par lequel on convint qu'il serait seigneur de Florence pendant un an, mais qu'il

conserverait la forme du gouvernement et la liberté du peuple. Le lendemain du jour où cette convention fut passée entre les prieurs et lui , le 8 septembre 134^9 îl s'achemina vers la place de Sainte-Croix, avec deux cents hommes de cavalerie et trois cents fantassins, autour desquels s'étaient réunis presque tous les grands de Flo rence. De là toute cette troupe conduisit le duc d'Athènes sur la place du Yieux -Palais, où les prieurs et tous les magistrats de la république, placés en ordre sur la balustrade, firent donner lecture de la convention faite la veille. Mais quand on en vint à ces mots qui annonçaient que le duc était nommé seigneur de la république pour un an , tous les cardeurs de laine rassemblés dans la place, se mirent à crier : • La seigneurie du duc pour la viel Qu'il soit notre Seigneur à viel A peine ces cris furent-ils répétés placeurs fois , que déjà les nobles avaient enlevé le duc d'Athènes dans leurs bras pour le conduire au palais de la seigneurie (ou Vieux-Palais). Les portes tardaient à s'ouvrir , on prit des haches , et l'on se disposait à les enfoncer, quand par ruse ou par crainte on laissa l'entrée libre au nouveau seigneur. Le duc d'Athènes fut placé dans la salle des prieurs, et les prieurs restèrent dans la salle d'armes. Pour les grands qui venaient d'élever le duc d'Athènes, ils mirent aussitôt sa bannière au haut delà tour, et s'emparèrent du gonfalon et du livre des ordonnances de justice contre les nobles. Enfin le capitaine des gardes des prieurs , le capitaine du peuple et plusieurs autres officiers et magistrats

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de la république eurent la lâcheté de prêter les uaitti^à toutes ces turpitudes*.

Après plusieurs jours de fêles célébrées par le due et les grands, le nouveau seigneur de Florence fit confirmer sa nomination par les deux conseils, relégua les prieurs dans un palais particulier ayec vingt hommes de garde au lieu de cent qu'ils avaient avant, et fit enfin consacrer par une messe à Sainte-Croix sa seigneurie , que l'évéque de Florence ne manqua pas de louer et de vanter au peuple dans un sermon qu'il fit en cette occa-siA. C'est ainsi qu'après des inondations , la peste , la disette , des défaites humiliantes et des discordes civiles , fléaux qui avaient duré pendant l'espace d'un peu plus d'une année , Flo-* rence eut encore à perdre, par l'astuce du duc d'Athènes, sa liberté, qu'elle avait conservée tant bien que mal depuis cinquante ans.

La tyrannie de cet homme ne tarda pas à devenir insupportable à toutes les classes de citoyens. Les grands qui avaient tant espéré de lui n'en reçurent que de mauvais traitements^ quant à la moyenne classe , à la grosse bourgeoisie, elle l'avait toujours eu en aversion, parce qu'il lui ravissait toute les magistratures et les offices ; les artisans eux^mémefr étaient dégoûtés de lui , depuis que par son mauvais gouvernement le commerce était déchu et les gabelles augmentées.

On trama trois conjurations contre lui, dont l'une eut pour chef ce même bon archevêque qui l'avait tant loué le jour de sa prise de possession de la seigneurie. Mais toutes ces tentatives furent

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^ déjouées par Fastucieux tyran, et sa chute ne put être déterminée que par le soulèyement géaéral de tous les habitants de Florence.

Le 26 juillet i343 , les Âdimari, les Donati et les Médicis mirent en mouvement toute la ville en appostant des gens qui, de bon matin et au moment où Ton ouvrait les boutiques ,.8e mirent à crier : « Aux armes ! aux armes ! » Au même instant, les bannières furent levées , on s'arma , on barra toutes les rues autour du palais.de la seigneurie, et dans tous les quartiers de la ville , on entendit retentir ces cris : « Mort au duc et ctUx siens l Vwe le peuple y la commune et la liberté l » En ce jour, grands, bourgeois et menu peuple, tous furent unanimes, et se disposèrent non seulement à faire une vigoureuse résistance à la troupe du duc, mais à l'attaquer; ce qui ne tarda pas d'arriver. Les combats dans les rues et autour du Vieux-Palais durèrent cinq jours. Quand cette forterese, où était enfermé le duc et sa suite , fut enlourée et hors de défense, le peuple victorieux demanda avec fureur qu'on lui livrât trois personnes : Guglielmo d'Âsciesi , son fils Gabrielli, âgé de dix-huit ans, et Cerettieri, les trois hommes qui avaient été les ministres les plus actifs et les plus complaisants de la tyrannie du duc. Cerettieri parvint à s'évader. Quant aux deux autres , les soldats enfermés dans le vieuxpalais les firent passer par la porte entrouverte, pour les Uvrer sur la place au peuple alté.é de leur sang. On commença par tuer et par couper en morceaux le jeune homme sous les yeux de son père à qui on fit éprouver

Iiientôt le même traitement. Leurs membres, partagés entre la populace, furent portés en triomphe au bout de lances par toute la ville, et l'historien Yillani, témoin oculaire, dît que plusieurs gens , semblables à des bêtes féroces , en mangeaient la chair crue.

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