XIX. Fêtes, jeux et divertissements
Origine de Florence. — Armes de cette ville. — Le Lis et le
Lion. — Le vieux Palais.
Que Florence ait été originairement une ville étrusque, qu'elle soit passée ensuite sous la domination romaine , et qu'après avoir été détruite de fond en comble par Attila elle ait été rebâtie par les Romains, ce sont des faits à peu près certains, mais qui, pour être affirmés, exigeraient des recherches archéologiques auxquelles on n'a pas l'intention de se livrer ici. Quelque fondées que puissent être la plupart des savantes hypothèses formées sur ces importantes questions, elles reposent cependant sur des documents si peu nombreux et qui donnent matière à tant de contestations parmi lesérudils que Ton s'abstiendra de prendre part aux discussions que fait naître la première origine de Florence.
Le nom de Florence d'ailleurs est à peine cité par le» historiens de l'antiquité, tandis que Flo-
rence moderne, depuis le siècle de Charlemagne, est une des villes de noire Europe dont le nom retentit avec le plus d'éclat dans l'histoire, soit par le souvenir des étranges et terribles événements politiques dont elle a été l'âme et le théâtre ; soit à cause de la précocité de ses efforts pour perfectionner la civilisation, soit enfin par l'incroyable ardeur et le rare talent avec lesquels ses citoyens ont su cultiver, honorer et répandre la philosophie, le commerce, les lettres, les arts et les sciences.
La vallée où repose Florence est située géographiquement à 28 degrés 59' 5'' de longitude, et à 43 degrés 46' 3o" de latitude. Cette vallée, dans laquelle coulent l'Arno et un autre torrent plus petit, leMugnone, passe pour avoir toujours produit des lis sans culture. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il en croît encore et qu'il n'est pas très rare d'en voir les vieux murs couverts. De là: Fiorenza, Firenze, dont nous avons fait Florence, la ville fleurie ; de là les armes de la République de Florence, un lis blanc sur un champ rouge.
L'étude delà science héraldique , qui ne fournit ordinairement qu'un appât à la curiosité et parfois des détails précieux pour l'histoire, a cela de particulier à Florence, qu'elle donne encore des enseignements profonds que les observateurs peuvent mettre à profit pour apprécier tout à la fois ce qu'il y a de fort et de frivole. dans le caractère de l'homme et des nations.
Parmi les édifices qui concourent à former ce que l'on appelle à présent à Florence la place du Grand Duc , le voyageur remarque d'abord , et
malgré lui, le vieux palais bâti en 1298. C'est là où se tenait le siège du gouvernement au temps de la République.
Au-dessous de l'espèce d'entablement qui couronne cette citadelle , on aperçoit une suite d'écussons dont le nombre s'élève à neuf, et qui témoignent des différents gouvernements, princes et tyrans qui ont successivement régi à leur guise et selon leurs passions les intérêts de la ville de Florence.
Après l'ccusson au lis blanc sur fond rouge, on en voit un autre dont le lis est rouge et le champ blanc. En i2Ôi, les Florentins étant divisés en deux factions, les Guelfes et les Gibelins, ces derniers , pour consacrer leur victoire , modifièrent ainsi les armes de la ville. Puis, suivent les armes du duc d'Anjou et de Robert, roi de Naples, celles des Guelfes avec les clefs du Saint-Siège, les armoiries du duc d'Athènes, les outils des cardeurs de laine qui ont été maîtres de Florence pendant quelques jours, les six balles des Médicis , et enfin les armoiries de Napoléon et des grands ducs de la maison d'Autriche.
Parmi ces écussons, il en est un encore sur lequel on ne découvre pas sans surprise le monogramme qu'il renferme; c'est celui de Jésus- Christ. En effet, malgré le mélange de sacrilège et de ridicule que présente un tel fait , il est certain; en l'an 1627, au premier de juin, Nicolas Capponi , alors gonfalonier de Florence , eut l'idée, pour calmer l'effervescence des citoyens et les rappeler à des idées d'obéissance, de proclamer Jésus -Christ roi des Florentins. Cepen-
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dant il voulut que celte nomination fût soumise à l'élection du grand conseil , composé de mille votants, dont vingt s'opposèrent à ce que le fils de Dieu fût roi de Florence ; car nul peuple ne tombe plus difficilement d'accord sur la même opinion que les Florentins. Voici l'inscription que le gonfalonier fit mettre sous le monogramme:
CHRISTO REGI SUO DOMINO DOMINÀNTIUM DEO SUMMO OPT. MAX. LIBERATORI MARIJEQLE VIRGINI REGINjE DICAVIT AN. S AL. WDXXVII (l5^7).
Ce vieux palais et quelques ornements qui ën décorent les murs , la porte d'entrée et les environs, sont comme une préface visible de l'histoire de la ville de Florence. Cet édifice présente une masse quadrangulaire où Ton n'aperçoit que des croisées rares et une petite porte. Il est couronné par un étage supérieur disposé pour la défense et garni par conséquent de meurtrières et de créneaux. Avant 1298, époque à laquelle on en )etales fondations, les magistrats de la République étaient si fréquemment exposés aux violences populaires, qu'il parut indispensable de les mettre à l'abri d'un coup de main, et de leur fournir môme les moyens de pouvoir résisler aux attaques du peuple pour maintenir l'exécution des lois.
Le vieux palais était dpnc une forteresse ; aussi
voit-on s'élever au-dessus de ses créneaux une tour carrée surmontée jadis d!un beffroi renfermant une cloche que le duc Alexandre de Médicis fit briser en 1 53 1 , afin que cet antique moyen d'appeler et de soulever le peuple contre les grands ne pût plus être mis en usage.
A l'angle gauche de cette citadelle, et sur les marches parallèles à sa façade, est une assez petite statue de pierre représentant un lion. C'est le lion de Florence, espèce d'enseigne ou d'armoirie dont la tradition dans ce pays est aussi an- . cienne que celle du lis fleuri. En effet, les armes complètes de la ville de Florence se composent de 1 ecusson avec le lis près duquel est un lion.
D'après ce que disent les historiens et les chroniqueurs florentins, il paraît que le goût des anciens Romains pour les lions apprivoisés s'est répandu et conservé dans la Toscane. S'il fallait en juger par le nombre des anecdotes où il est question de ces animaux échappés et disposant généreusement de la liberté, il faudrait en conclure en effet que l'on en nourrissait une assez grande quantité dans les villes. Les relations de la Toscane avec l'Afrique, établies de fort bonne heure par les Pisans, ainsi que la douceur du climat de l'Italie, expliquent d'ailleurs la facilité que Florence dut avoir pour satisfaire cette fantaisie. On faisait l'achat de lions à peu de frais, et ces animaux pullulaient à Florence. Goro Dati, historien du xiv c siècle, rapporte un fait curieux à ce sujet. En parlant de ce vieux palais dont il est question, il ajoute : « Derrière il y a une grande » cour où l'on nourrit toujours beaucoup de lions,
» Ils font des petits presque tous les ans , et lors- » que j'ai quitté Florence, en i 33 1 , j'en vis là vingt- » quatre , tant mâles que* femelles. »
Quoi qu'il en soit, ce pauvre petit lion de pierre, — appelé en italien marzocco, mot qui le désigne et sert tout à la fois de sobriquet aux gens dont l'intelligence est dure, ce petit lion, ce marzocco est là, sur la place du Grand Duc de Toscane , témoin impassible des jeux de Polichinelle aujourd'hui, comme pendant le cours de cinq siècles il a assisté aux tumultes civils de la République, aux scènes furieuses causées par les • partis Guelfe et Gibelin, aux efforts du commerce, aux merveilles des arts, et à toutes les vicissitudes d'une ville qui semble avoir été destinée à fournir des spécimens à l'Europe de toutes les vertus, de toutes les folies, de tous les vices, de tous les talents et enfin de toutes les espèces de gouvernements que les publicistes, depuis Aristote jusqu'à Montesquieu, se sont efforcés d'analyser et de décrire.
A la droite de ce palais s'élève une très grande tribune destinée originairement, en 1374, à préserver des intempéries de l'air les magistrats de Florence lorsqu'ils entraient en fonctions devant le peuple assemblé. Cet édifice, qui a pris le nom de Loge des Lanciers depuis que Corne, premier duc de Toscane , y faisait rassembler sa garde , renferme plusieurs statues curieuses autant par leur mérite que par les époques auxquelles elles se rattachent. Au sommet d'une colonne élégante est placée une figure de Judith coupant la tête à ^olopherne. Cet ouvrage, de Donatello, consacre
la mémoire de l'expulsion de la famille des Médicis, et sur sa base on lit ces mots :