DEUXIÈME ENCEINTE DE FLORENCE
Reprenons donc l'ordre des temps. On a dit le peu que les historiens rapportent sur la première enceinte de Florence, sur la Florence de Charlemagne. Cherchons maintenant ce que pouvait être cette ville sous la grande comtesse Mathilde. Tout près de Florence, du côté des Apennins, s'élève une colline sur laquelle est un village qui fut une ville fameuse autrefois. On le nomme Fiesole. Il est certain que, dans des temps fort reculés, la ville de Fiesole, dont on voit encore aujourd'hui les restes d'une enceinte de murs étrusques, était beaucoup plus puissante que Florence , qu'elle dominait d'ailleurs par sa poi. si
l8 FLORENCE.
sition, et vraisemblablement par son importance. Vers 10 10, Fiesole existait encore comme ville; mais l'accroissement des richesses et des habitants de Florence, et la position de cette dernière ville, plus favorable pour le commerce, fit cesser peu à peu la supériorité militaire que Fiesole avait eue sur elle. Les habitants de ces deux villes rivales en venaient continuellement aux mains, et bien qu'il se fût établi forcément des relations de commerce journalier entre ces deux cités , cependant les Fésulans, plus aguerris et surtout mieux fortifiés, laissaient passer peu de temps sans harceler les Florentins. Ceux-ci, jugeant par l'expérience qu'ils n'étaient point assez nombreux pour s'emparer de vive force de Fiésole, firent plusieurs trêves, pendant lesquelles les populations des deux villes se rapprochèrent et s'unirent même par des opérations de commerce , et en contractant des amitiés et des mariages de famille à famille. Soit par instinct de conservation et d'agrandissement , soit par ruse et par politique, toujours est-il que les Florentins, après avoir tranquillisé les Fésulans sur leur compte , s'avisèrent un jour de St-Romulus , qui était la fête patronale de Fiésole , de faire cacher des troupes dans les environs de cette ville , en sorte que les portes étant ouvertes , les citoyens sans appréhension et sans armes , les Florentins entrèrent tout-à-coup, s'emparèrent de la ville, ne passant par les armes que le petit nombre des habitants qui eurent l'idée de faire résistance , et laissant à tous les autres la faculté de descendre à Florence pour s'y établir et partager avec eux leurs travaux
et les avantages de leur cité. Fiesole prise, on se rendit maître de la citadelle ; la ville fut entièrement rasée, à l'exception de l'Évéché dont on conserva même la juridiction.
L'incorporation des Fésulans dans la cité de Florence augmenta singulièrement le nombre des habitants de cette dernière ville. On sentit immédiatement le besoin de l'agrandir.
Jusqu'alors il n'y avait qu'un pont à Florence : le Yieux-Pont ( Ponte / ecchio ). Le quartier Sto-Spirito, de l'autre côté de l'Arno, n'existait pas. En suivant sur le plan le plus imparfait de la ville de Florence les traces qui vont être indiquées, on se formera une idée nette de la première enceinte de Charlemagne, et bientôt après de la seconde , de celle qui répond à peu près au temps de la comtesse Malhilde.
Pour reconnaître la première enceinte , il faut partir du vieux pont, et suivant en remontant le cours de l'Arno, jusqu'à l'alignement de la rue des Lions , derrière le vieux palais qui existe au* jourd'hui , remonter cette rue des Lions , puis les suivantes, jusqu'au Dôme ou cathédrale; puis tourner à gauche et aller droit jusqu'à la place de Ste-Marie-JNouvelle. Enfin, de là, en allant au pont délia Carraia , on a parcouru, quand on est revenu au Yieux-Pont , les quatre côlcs de l'enceinte de Charlemagne.
La seconde enceinte est plus facile à saisir. En prenant pour diamètre le quai le long de l'Arno , entre les deux ponts qui existent aujourd'hui , le pont Rubaconte ou aux Grâces , et celui délia Carraia, on peut suivre un demi-cercle irrégu-
lier que Ton indiquera par remplacement des monuments les plus remarquables. Ainsi, du Pont-aux-Grâces , on passe devant la place de Ste-Croix , pour aller à Ste-Marie-Neuve , puis à l'église de St-Laurent, puis à la place Vieille, à celle de Ste-Marie-Nouvelle , et de là , retomber au pont délia Carraia. Telle est à peu près 1 étendue de la deuxième enceinte qui fut terminée vers 1078, au temps de la grande comtesse Mathilde.
A cet aperçu général de la ville de Florence en 1078, on ne saurait ajouter que peu de détails. L'enceinte en était formée par un fossé et des palissades. 11 paraît qu'alors , et là à peu près où est aujourd'hui le Pont-aux-Grâces, il y avait dans l'Arno une île couverte d'habitations , toutes choses dont on ne voyait déjà plus aucune trace dans le cours duxvi* siècle. Aujourd'hui il ne subsiste absolument rien de la Florence deCharlemagne ni de celle de Mathilde, si ce n'est quelques bases de tours carrées. Tout le reste a été détruit par les guerres, les inondations , et par les nombreux incendies dont cette cité célèbre a été si souvent la proie. Malgré l'insuffisance des descriptions qui restent, les renseignements que l'on en tire sont précieux cependant, puisqu'ils font prendre une idée assez juste de l'étendue comparative des trois enceintes : celle de Charlemagne en 801; celle de Mathilde en 1078, et enfin celle qui existe encore aujourd'hui , commencée et achevée de 1^85 à i3s4-
Mais ces restes de tours carrées sont dignes d'attention. Tout porte à croire que quelques uns
de ces édifices remontent à une antiquitébeaucoup plus reculée que les temps de Mathilde et de Charlemagne. Les antiquaires affirment, non sans de bonnes raisons, que ces tours ont été bâties par les Étrusques. Ce peuple avait en effet l'habitude de construire des habitations de défenses sous cette forme. L'usage paraît s'en être maintenu à Florence, où encore aujourd'hui, si on jette les yeux sur la ville du faîte d'un édifice élevé, on découvre une assez grande quantité de ces tours comprises ou encastrées , pour la plupart, dans des habitations particulières. Ce spectacle est même une des choses qui frappe et préoccupe le plus les étrangers qui arrivent à Florence.
Ces tours ont beaucoup occupé les savants et les historiens. Muratori ( Antiq. liai , t. H, Diss. 26), qui pense que les tours antiques ont servi de modèle à celles dont on voit encore quelques unes aujourd'hui, ajoute que les nobles, les grands d'Italie, ont vraisemblablement commencé à se bâtir des tours particulières , de la fin du i\ e siècle au commencement du x c . Ce goût, ou plutôt ce besoin , ne fit qu'augmenter pendant le xn c siècle, à ce point que dans la seconde enceinte de Florence on comptait , à ce que rapporte R. Malespini , i5o tours. Chacune portail le nom de la famille à qui elle appartenait , et à cette occasion , l'auteur qui vient d'être cité , donne des détails curieux sur l'ancienne noblesse de Florence.
Fn comparant la petitesse de cette seconde enceinte avec le nombre des 1 5o tours dont plusieurs avaient cent brasses de hauteur , on peut
60 figurer, si Ton y joint encore par la pensée les églises el les clochers, l'espèce de forêt d'édifices élevés que renfermait cette ville. On a donc cru devoir insister sur la quantité, la forme et l'élévation de ces tours qui ont eu , comme on ne tardera pas à en juger, une influence si grande sur la nature et la durée des discordes civiles des Florentins, ainsi que sur le caractère sombre et terrible de l'architecture de ce peuple.
Origine de» factions Guelfe et Gibeline, J2t5.— Commencements de la République de Florence, 1248.
Il est hors de doute qu'à l'époque de la seconde enceinte , vers la fin du m 9 siècle , Florence était déjà une ville très florissante. Son industrie manufacturière et commerciale et le change ou la banque y avaient attiré des richesses immenses. Il est vraisemblable que dès l'instant ou les croisades eurent mis les Européens en rapport avec les Orientaux, la Toscane établit aussitôt, par l'entremisedes Pisans, des relationsde commerce avec toutes )es côtes de la Méditerranée. On ignore cependant à quelle époque Fart de fabriquer la laine et la soie fut introduit précisément en Toscane et à Florence. Mais ce qui fait penser que l'art de la laine au moins y est fort ancien , c'est qu'il est dit daus un acte conservé dans les archives de la ville , qu'en i ao!\ , les consuls ou syndics de Callimala ,nom par lequel on désignait , l'art de la laine, sont intervenus comme assistants
et témoins à la signature d'un traité de paix passé en cette même année , entre les Florentins et les Siennois. Cet acte donne quelque idée de ce qu'était alors le gouvernement de la ville. On y apprend par lenumération des magistrats présents aux traités , qu'il y avait deux et quelquefois trois consuls pour chaque corporation , comme celles des juges, des notaires, des changeurs ou banquiers, de Callimala ou du commerce des étoffes de laine.
On n'a du reste que des documents fort incomplets sur la première forme du gouvernement républicain à Florence. Comme toutes les autres villes libres, Florence eut des Consuls; ce titre semblait être une garantie de la liberté et rappelait la grandeur romaine. Leur nombre varia à différentes époques. Il y eut parfois un consul pour l'administration de la justice, deux à la tête des troupes et trois autres appelés majeurs qui régissaient les corporations des arts ou de marchands. Toutefois on apprend encore qu'il y avait des consuls chargés des affaires politiques, et d'autres à qui on commettait le soin de connaître des procès au civil et au criminel.
Dans les premiers temps de la république, il arrivait encore que l'évêque prenait part au gouvernement de l'état, surtout lorsque ce droit lui avait été donné par l'empereur , ou bien s'il avait le titre de comte, ou que l'étendue de ses domaines lui donnât une grande puissance dans le pays.
Quoi qu'il en soit, les consulats furent bientôt abolis. Soit que les citoyens revêtus de ces magistratures en abusassent en faveur de leurs amis
et de leurs parents; soit que leur élection ne se fit jamais sans exciter du trouble, ou qu'enfin leur administration ne parût pas raisonnablement combinée , on commença par diminuer l'autorité des consuls; peu à peu on en restreignit le nombre , et enfin on institua à leur place le Podestat. La loi exigeait que ce nouveau magistrat fût étranger, privé de toutes relations avec ses parents et ses amis, en sorte qu'il pût exercer «la justice avec plus d'impartialité , et qu'en quittant sa magistrature il fût moins exposé au ressentiment et aux vengeances de ceux sur le sort de qui il avait eu à prononcer. Les gens de la plus haute distinction ne dédaignaient pas cette charge. Le podestat portait le baudrier militaire, marchait à la tête des troupes dans l'occasion , était ordinairement entouré d'une cour nombreuse , et menait avec lui plusieurs assesseurs au civil et au criminel pour administrer la justice. Ses fonctions ne duraient qu'un an et il était bien rare qu'il fût renommé. Non seulement aucun parent ne pouvait être avec lui , mais on ne lui permettait que rarement de faire venir sa femme. Ni le podestat, ni ceux qui l'aidaient a remplir sa charge , ne pouvaientvivre familièrement avec les citoyens, et il leur était expressément défendu de donner ou de recevoir des invitations de fêles et de repas.
Les attributions de cette magistrature étaient exorbitantes. Que les podestats aient abusé de leur autorité , que le peuple ait pensé que cette magistrature favorisait trop la noblesse, ou que " les soupçons d'un peuple républicain lui aient fait voir avec crainte qu'un seul et même magistrat
qui jugeait les litige» et les crimes et commandait les troupes, pût facilement s'emparer du pouvoir; on divisa son autorité. Ce fut alors que Ton créa le Capitaine du peuple, chargé de conduire les troupes à la guerre et d'interposer son autorité et la force dans le cas de sédition.
Tels sont les documents qui restent sur le gouvernement et l'administration de Florence , vers le temps où. cette ville déjà très puissante par son industrie et son commerce , et ayant pris l'habitude de s'administrer elle-même, n'eut pas grand effort à faire pour s'affranchir de la tutèle des officiers de l'empire. Ce qu'il y a de singulier dans l'établissement de la république de Florence, est l'impossibilité où l'on est de déterminer à soixante ans près l'époque où elle a commencé effectivement. Le premier acte officiel émané de cette puissance nouvelle date de 1 q 1 8. Otto de Mandella, de Milan, étant podestat de Florence , les Florentins firent jurer aux petites communes de leur ville, dont la plupart étaient soumises à des comtes , obéissance à la Seigneurie de la commune de Florence.
C'est au commerce secondé par l'industrie et la banque , que la république florentine doit sa naissance ainsi que son existence brillante mais fébrile et courte. Le commerce , les arts , la poésie, les belles-lettres et les sciences ont été portés à un haut degré par les Florentins, il est vrai , mais il a manqué à ce peuple , l'instinct , le génie de la législation et de la guerre. Malgré toute la pénétration de leur intelligence, malgré la bravoure personnelle dont ils ont souvent donné des preuves
éclatantes, les Florentins n'ont jamais su se défendre ni contre leurs passions , ni contre leurs ennemis.
Ces premiers temps de la république florentine sont marqués par des événements caractéristiques. Déjà, depuis la fin du xu e siècle, les familles les plus illustres et les plus anciennes s'adonnaient au commerce et à la banque. Le temps ne fit qu'augmenter cette disposition qui rendit de très bonne heure, dans cet état , le patronage et la clientelle soupçonneux l'un envers l'autre, lepatriciat et ses prérogatives impossibles , le peuple fier et vain.
La noblesse florentine, qui ne se rattachait véritablement à aucune institution chevaleresque , politique ou monarchique, dont les familles n'a-r vaient pour règle de conduite que leur intérêt privé, ne tarda pas à voir éclater ouvertement la division entre elles. La querelle des papes et des empereurs, au sujet de la donation de la comtesse Mathildc , entretenait dans tous les esprits un élément de discorde qui n'attendait à Florence qu'un prétexte pour se développer complètement. Depuis long- temps déjà, les nobles étaient divisés d'opinion au sujet de ce grand conflit entre les deux plus puissants souverains de l'Europe , lorsqu'une aventure romanesque, servant de prétexte à la fureur long -temps contenue des partis, fit ranger cette noblesse florentine en deux factions qui prirent les armes , levèrent des enseignes différentes et se firent connaître pour Guelfe et Gibeline» Voici comme on assure que la chose se passa : L'an iqi5, Gherardo Orlandi étant podestat de Florence, Bondelmonle, de la famille
Îl8 FLORENCE.
noble des Bondelmonti , s était engagé à prendre pour femme une jeune demoiselle de la maison
des Amidei, également nobles citoyens de Florence. Bondelmonte, aimable et très beau cavalier, se promenant à cheval dans la ville , quelques jours après la promesse qu'il avait faite , passa près de la maison de la famille des Donati. La dame Donati appela de sa fenêtre le beau cavalier, lui fit reproche du choix qu'il avait fait en lui disant qu'il était indigne de lui , et ajouta , en lui montrant sa fille qui en effet était fort belle: «Tenez, voilà celle que je vous avais gardée. «Le diable s'en mêla , dit l'historien Yillani, car Bondelmonte devint incontinent amoureux fou de la jeune demoiselle et promit à l'instant même de l'épouser.
Le bruit de cet événement ne tarda pas à parvenir aux oreilles des parents de la première demoiselle. Ils se rassemblent , se font part de la fureur que leur inspire la conduite de Bondelmonte ; ils rougissent l'un devant l'autre de l'injure qui leur a été faite et parlent de se venger. Plusieurs maisons nobles se joignent bientôt à la famille offensée. Là on s'accorde de nouveau pour rendre à Bondelmonte l'injure qu'il a faite, mais on est encore indécis sur le mode de la vengeance. Le frappera-t-on seulement ou doit-on le blesser? Mosca, de la famille des Lamberti, trancha la difficulté. « Qu'il meure, dit-il , » et ainsi fut fait.
Ce fut le matin du jour de Pâques, t2i5, que Schiatta des Lberti , Mosca des Lamberti , Lambertuccio des Amidei, Oderigo Fifanti et l'un des comtes de Gangalandi , se rassemblèrent dans la
maison Amidei, près de l'église Saint-Étienne. Instruits d'une course que Bondelmonte devait faire au-delà de l'Arno , ils l'attendirent de l'autre côté de la ville , à la tète du vieux pont , près de Saint-Étienne, là où il y avait alors une statue de Mars. En effet, le jeune parjure ne tarda pas à s'avancer sur le pont. Il était vêtu d'une robe neuve et blanche, et son cheval était caparaçonné de la même couleur. A peine était-il arrivé à l'extrémité du vieux pont, près du piédestal de la statue , que Schiatta des Uberti le jeta à bas de son cheval. Mosca Lamberti et Lambertuccio des Amidei l'assaillirent et le frappèrent , tandis qu'Oderigo Fifanti , après lui avoir coupé les veines , acheva de lui donner la mort.
A peine ce meurtre eut-il été commis , que toute la ville fut mise en rumeur, courut prendre les armes , et se divisa en deux factions. Ceux qui se joignirent aux Bondelmonti étaient pour le parti Guelfe ; tout ce qui se rattacha aux Uberti, combattit comme Gibelin. C'est ainsi que commença cette querelle haineuse , sanglante et si longue, dont les vicissitudes sans cesse renaissantes ont vraisemblablement été cause que Florence, la Toscane et d'autres parties de l'Italie n'ont jamais pu asseoir leurs gouvernements sur des bases fixes, sur des institutions sages. Il faut le répéter, le génie de la législation et de la guerre a manqué à Florence. Pour se faire de bonnes lois et se bien défendre, il faut être mû par un intérêt commun auquel toutes les spéculations , toutes les actions d'un peuple se rattachent.
Pour rétablir Tordre des temps et préciser autant qu'il est possible l'époque à laquelle Florence s'est constituée régulièrement en république , on rappellera que le meurtre de Bondelmonte, et l'éclat des factions guelfe cl gibeline , datent de I2i5; et que l'acte déjà cité par lequel la république signifia, sous le podestat Otto daMandella, aux petites communes environnantes, de se soumettre à la seigneurie de Florence, fut publié trois ans après en 1 q 1 8. Ainsi cette république est née avec cette terrible guerre civile qui a causé tant de malheurs, mais qui peut-être aussi a donné une si forte impulsion aux génies de toute nature , aux talents de toute espèce , aux passions les plus étrangement combinées; qui a fait surgir de ses plus violentes catastrophes des hommes tels que Dante , Michel-Ange , Savonarola , Machiavel, et qui enfin, dans l'espace de peu d'années, a fait fournir à cette Florence, tellement circonscrite dans son étendue, une carrière de nation qui permet de la mettre en comparaison avec les républiques et les monarchies dont l'éclat a été le plus resplendissant, dont la durée a été la plus longue.
Florence République.— Commerce, manufactures.— Gibelins victorieux, Guelfes bannis, 4247.
S'il est un fait certain, quoiqu'il ait été quelquefois contesté, c'est que la barbarie complète n'a jamais plané sur l'Italie. Assez long-temps, il est vrai, les sciences, les lettres, les arts et l'industrie y sont demeurés dans une torpeur et une inertie qui ont pu faire illusion; mais sous les décombres amoncelés par les peuples du Nord , * sous les cendres du vaste incendie qui a ravagé le sol italien, presque partout cependant, il est resté des vestiges intacts de l'ancienne civilisation, brillantes et fécondes étincelles qui, comme les Pandecles de Justinien, comme les monuments de l'architecture et de la statuaire antiques , ont redonné tout-à-coup la vie à une civilisation nouvelle.
En Italie, grâce à la religion chrétienne , la langue latine n'a jamais entièrement cessé d'être écrite
et parlée, et l'intelligence de cet idiome a constamment protégé la tradition de l'histoire et des lettres. Jamais les arts n'ont été entièrement délaissés ; les tombes sculptées , les catacombes peintes par les premiers chrétiens , ont conservé la pratique de la statuaire et de la peinture. L'industrie même, sur laquelle on a des renseignements moins certains, n'a sans doute pas cessé d'être cultivée. Cette conjecture se transforme en certitude , lorsqu'on lit la description des meubles, des habillements et des bijoux si précieux dont on n'a pas cessé de connaître l'usage pendant les dix premiers siècles de notre ère. On sait même que par les relations non interrompues de l'Italie avec Constantinople et l'Asie, l'industrie de luxe , comme la fabrication des étoffes de soie brochées d'or et d'argent , y a été introduite vers le dixième siècle. Au surplus , la preuve la plus certaine que la tradition des connaissances humaines n'a jamais été complètement interrompue en Italie, c'est la promptitude extraordinaire avec laquelle toutes les branches de la civilisation se sont ranimées tout-à-coup. Ce fut un réveil.
En 12 15 , après le meurtre de Bondelmonle et l'établissement de la république, après l'éclat subit et terrible des deux factions Guelfe et Gibeline, Florence fut en proie à des désordres, à des rixes sanglantes qui se reproduisaient journellement. Toutes les grandes familles , chacune selon leur parti , avaient pour auxiliaires les bourgeois et les gens de la basse classe, divisés-en Guelfes et en Gibelins , et se rattachant à l'opinion et a l'enseigne des familles nobles de ces deux partis. Au
plus simple signal, oq prenait les armes, on se battait dans les rues , tandis que les palais des nobles, ou plùtôt ces tours dont il a été question déjà , devenaient selon les occasions des points d'attaque ou de défense. En général , les grandes . familles guelfes et gibelines habitaient chacune des points particuliers de la ville. Les jours de combats, on établissait entre les tours de ceux qui se ralliaient à. la même cause des espèces de ponts volants , faits avec des madriers , au moyen desquels on opposait un front plus large à l'ennemi , soit que Ton eût à se défendre contre des voisins retranchés de la même manière, soit * que l'on voulût écraser les assaillants qui se présentaient dans les rues. La lassitude des combattants était ordinairement ce qui mettait un terme à ces luttes sanglantes ; car telle était la fureur qui animait alors toute la ville de Florence, que pas un de ses citoyens ne restait neutre en pareille ' occasion. Chacun se faisait connaître et se battait comme guelfe bu comme gibelin.
Chose digne d'être observée cependant , cette fureur des partis s'apaisait momentanément lorsque l'intérêt général réclamait le concours unanime des citoyens pour terminer une guerre, pour assurer une amélioration dans l'intérieur de la ville, ou pour aider les progrès du commerce et de l'industrie. Vers cette époque , la république de Florence eut à soutenir une guerre contre celle de Pise , jalouse de son accroissement rapide , et les Florentins sortirent vainqueurs de celte lutte. Moins complètement heureux contre la république de Sienne, ils montrèrent cependant qu'ils
ne renonçaient pas facilement à ce qu'ils avaient entrepris.
Mais ce qui caractérise Florence et ses habitants dans les commencements de la république, ce . sont surtout les établissements faits en faveur des manufactures et du commerce.
Il est absolument impossible de savoir à quelle époque précise se sont formées dans cette ville les corporations des différents arts, mot par lequel on désignait, outre les arts proprement dits, toutes les professions , tous les métiers mêmes , sans en excepter les plus humbles , comme celui de cardeuret de batteur de laine. On a vu qu'en 1 204 il y avait déjà des consuls ou syndics de l'art de la laine ; or, d'après l'importance qu'avaient ces magistrats , puisqu'ils assistèrent à la signature d'un traité de paix, on est en droit de conclure que leurs fonctions, créées depuis assez long-temps déjà , étaient cependant une institution très postérieure à l'établissement des fabriques d'étoffes de laine et de ce genre de négoce.
Une communauté religieuse contribua singulièrement à donner une impulsion nouvelle à l'art de la laine. En 1 23g , les pères Humiliés de Saint- Michel d'Alexandrie, obligés par les statuts de leur ordre de se livrer à ce genre de fabrication, vinrent s'établir à Florence. L'évêque de cette ville , c'était Jean de Mangiadori, non seulement les accueillit avec plaisir, mais leur concéda l'église de Saint-Donato-aux-Tour s, hors de Florence, afin qu'ils pussent y fonder une manufacture dans laquelle ils travaillassent et formassent de jeunes apprentis. Cet établissement eut un tel
succès, les ouvriers qui en sortaient devinrent si \ habiles, que, plusieurs années après, en ia5i, j l'évêque s'étant aperçu que la distancé qui séparait les couvents de la ville faisait perdre du temps aux jeunes apprentis; que d'ailleurs remplacement . de la manufacture des Humiliés n'était plus assez vaste, donna à ces religieux l'église de Sainte-Lucie-sur-Pré, et enfin les rapprocha encore de Florence cinq ans après, en les établissant dans | leur nouvelle fabrique d'Ognissanli , où ils sont restés jusqu'en i564, vers le temps où Pie V supprima leur ordre.
Dans l'acte de donation de l'église de Sainte-Lucie faite par l'évêque de Florence, on trouve plusieurs détails qui tournent tout à l'honneur de ces pères Humiliés. «Comme l'église de Saint-Donatoaux-Tours est devenue trop petite, y est-il dit, pour que les Frères puissent exercer commodément leur art, c'est-à-dire travailler la laine, fabriquer et vendre des draps, et se livrer à tous les travaux des mains au moyen desquels ils se nourrissent et s'entretiennent , non seulement sans demander l'aumône, mais en en distribuant même d'abondantes aux indigents; considérant enfin,
que lêur éloignemeni, de la ville nuit à leur commerce en ralentissant leurs relations avec les marchands , nous avons décidé de les rappocher de Florence , etc. »
La rue du faubourg d'Ogoissanti, où se tenaient les Humiliés, est aujourd'hui une des plus belles de Florence. Elle conduit a ia Porte-au-Pré , et c'e9t là où chaque soir de la belle saison on voit passer et repasser les équipages des personnes qui fré-
quentent la promenade des Cascine. Au milieu du xiii c siècle, ce lieu était encore en dehors de la ville. Les bords de l'Arno étaient inhabités , et ce qui animait un peu cet espace, était un petit port sur le bord du fleuve , un moulin qui appartenait à la commune de Florence , et ce couvent des Humiliés. Dès que ces religieux y furent établis , ils bâtirent aussitôt quelques maisons , et en peu de temps plusieurs commerçants de Florence y joignirent des constructions nouvelles. Les maisons, les manufactures, les boutiques, se multiplièrent; en sorte que, lorsque Ton bâtit les murs qui forment encore à présent la troisième et dernière enceinte dont on aura bientôt l'occasion de parler, le faubourg d'Ognissanti, qui y fut compris , devint une adjonction très favorable à la ville.
Non seulement ces religieux, par l'extension et les améliorations qu'ils apportèrent au commerce de la laine, payèrent le tribut de leur reconnaissance à la cité qui les avait si bien accueillis , mais ils contribuèrent encore aux dépenses communes quelques années après.Le premier monument public que l'on construisit dans Florence devenue républicaine, fut le pont allaCarraia, placé précisément auprès du bourg d'Ognissanti, où les Humiliés venaient d'être installés. En 1218, sous le même podestat Otto da Mandella, qui avait réuni les petites communes voisines à celle de Florence, on jeta les fondations des piles de ce pont. Deux ans après on reprit ces travaux, et de ce moment les pères Humiliés fournirent aux dépenses nécessaires pour l'achèvement de cet
édifice. Ce pont reçut d abord le nom de Pont- Neuf, par comparaison avec le Vieux-Pont, le seul qui jusque là joignît encore la ville aux petits hameaux , aux habitations et à quelques manufactures situées sur l'autre rive de l'Arno, où s'étend aujourd'hui le plus beau quartier de Florence , celui du Saint-Esprit.
Ces grands exemples d'industrie , d'économie laborieuse et de désintéressement , dont les résultats étaient rapportés au bien-être et à la moralité publique , ont sans doute influé sur la disposition constante où se sont maintenus les commerçants et les ouvriers de Florence de contribuer, par l'intermédiaire des corporations auxquelles ils appartiennent, à l'érection de la plupart des grands monuments jpublics qui rendent encore aujourd'hui leur ville si curieuse et si célèbre.
Cette activité commerciale fit naître le besoin de rendre les communications entre la ville et l'autre côté de TArno plus faciles. En 1287, sous le podestat Rubaconte, natif de Milan, car c'était une loi du pays que cette magistrature ne fût confiée qu'à des étrangers, on construisit un troisième pont à l'autre extrémité de la ville, en sorte que le vieux pont fut intermédiaire aux deux autres. Ce troisième pont, appelé aujourd'hui le Pontaux-Grâces, porta d'abord le nom de Rubaconte, qui l'avait fait construire, car la tradition des habitudes romaines n'a jamais été abandonnée par les Italiens. En suivant donc sur le plan de Florence la seconde enceinte que nous avons indiquée , on voit que, vers le milieu du treizième siècle , cette ville prit hors de ses limites recon *
nues un accroissement très grand par la population nouvelle qui s était agglomérée autour des fabriques de laine des pères Humiliés du côté d'Ognissanti , et que le faubourg du Saint-Esprit était en relation commerciale très active avec la ville proprement dite, puisque Ion avait senti la né-« cessité de trois ponts au lieu d'un. Outre ces moyens de communications plus fréquentes, on en ajouta un fort important en faisant daller toutes les rues de Florence en cette même année ia37«
La république voulant exprimer sa reconnaissance de tous les avantages apportés à la cité, le peuple florentin, par décret public, récompensa, Rubaconte en imposant le nom de ce magistrat au nouveau pont , en lui donnant le pennon et le bouclier aux armes de la ville , et, honneur singulier ! en le confirmant podestat pour Tannée suivante.
Tout dans cette république a été fait d'abord par et pour le commerce , mais surtout par celui de la laine, le plus ancien, le plus important, le plus étendu de tous.
11 se divisait en deux branches distinctes : Tune était désignée par le mot Callimala^ nom d'une vieille rue de Florence , où logeaient les marchands , et l'autre portait le nom d'Art de la laine.
Les marchands de Callimala se livraient exclusivement au commerce des draps, qu'ils tiraient bruts de France, de Flandre, d'Angleterre et d'Espagne. L'objet de leur trafic était immense , et avait pour résultat de gagner sur les achats en donnant une plus grande valeur aux étoffes dé
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laine achetées brutes qu'ils faisaient tondre, calendrer , teindre et reteindre par les ouvriers florentins. On avait le soin de donner ces préparations aux étoffes selon les goûts et la mode des peuples nombreux auxquels elles étaient destinées; aussi toute l'Europe, par l'industrie et l'entremise des Florentins, fournissait-elle d'étoffes de laine le littoral de l'Afrique, les îles de la Méditerranée, la Grèce et une grande partie de l'Asie-Inférieure.
L'autre branche de commerce des draps, dite X Art de la laine, avait pour objet la fabrication des étoffes de laine à Florence même , et par suite leur vente en Italie et chez les nations étrangères. La laine brute était tirée d'Espagne, et toute la mise en œuvre, depuis le travail du batteur et du cardeur , jusqu'aux envois des marchandises confectionnées par les négociants en relations avec les pays étrangers , occupait journellement une immense partie de la population de Florence. Les teinturiers, les tondeurs, lescardeurs et les batteurs de laine, employés également par Callimala et par XJrt de la laine, se recrutaient naturellement parmi les hommes les moins intelligents et les plus pauvres de la basse classe. Toutefois ces banques, ces grandes maisons de commerce, ces nombreuses manufactures étaient dirigées par des hommes qui réunissaient aux dons de l'intelligence l'avantage de vivre dans la richesse , et souvent même de porter des noms illustres. Ces corporations marchandes liaient do»c les intérêts des pauvres et des riches, des petits et des grands ; aussi les institutions de
la république de Florence prirent-elles un caractère bien plus commercial que politique.
Immédiatement après la mort de Bondelmonte, les habitants de toutes classes à Florence, partagés en Guelfes et en Gibelins , s étaient fait une guerre si cruelle de maison à maison , que la lassitude avait apporté quelque relâche, sinon à leur haine , au moins à leurs combats. La prospérité croissante du commerce avait aussi contribué à réunir par l'intérêt une foule d'hommes divisés d'opinion. Mais cette trêve douteuse ne pouvait manquer d'être rompue par le premier appel fait aux passions des deux partis. A la suite de deux petites guerres entre les Pisans et les Sicnnois, pendant lesquelles les Florentins arborèrent pour la première fois , en 1229 , le carroccio dont il sera question plus tard , l'empereur Frédéric II se mit à revendiquer avec plus d'ardeur que jamais la puissance temporelle en Italie. Cette querelle entre le pontife et l'empereur réveilla tout-à-coup la fureur des Guelfes et des Gibelins de Florence. Frédéric , comptant sur cette triste disposition , lui d'ailleurs qui n'avait épargné ni les manœuvres ni l'argent pour ranimer l'ardeur des Gibelins déjà si favorables à ses projets , fit savoir à la famille des Uberti , l'âme de ce parti , que le moment de s'affranchir de la tyrannie des Guelfes était arrivé pour les Gibelins de Florence , et qu'il était disposé à leur porter secours en cette occasion. Ce bruit fut à peine répandu dans la ville , que tous les compagnons de Bondelmonte n'attendant qu'une occasion favorable pour venger de nouveau par le sang la mort
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de leur ami , prirent les armes. A l'instant môme les violences, les incendies et le pillage régnèrent de nouveau dans la ville.
Cet événement eut lieu en i ^47- Florence , divisée alors en six quartiers ou sestiers, renfermait dans chacun de ces arrondissements autant de combattants que de citoyens. Cependant quatre de ces sestiers où les maisons fortifiées et les tours gibelines étaient plus nombreuses, devinrent le théâtre des combats les plus fréquents et les plus opiniâtres. Là où est aujourd'hui le vieux palais, s'élevait la masse des maisons des Uberti, famille gibeline par excellence, autour de laquelle se pressaient avec la même fureur ceux qui l'attaquaient comme ceux qui voulaient la défendre.
Un autre foyer de haine et de combats était à la tour de la famille Lancia, non loin de la cathédrale. Un point bien fortifié et vigoureusement défendu encore était l'amas de palais et de tours des chefs Gibelins Telisei, Ginochi, Àbati et Galigari, situés dans le sestier de la porte Saint- Pierre. Enfin, dans le sestier de saint-Brancazio s'élevaient les tours de Scarafaggio , formant le quatrième point de défense, retranchement des chefs Gibelins qui combattaient particulièrement pour la faction impériale.
Dans ces quatre sestiers on comptait malheureusement presque autant de familles Guelfes retranchées et fortifiées également dans leurs palais , en sorte que cette position réciproque des ennemis ne donnait aucun relâche aux combats et aux meurtres. La nuit comme le jour, on s'épiait du haut des tours pour se lancer des flèches
4a FLORENCE,
avec des arbalètes. On assommait ses ennemis à coups de pierres quand ils se présentaient dans les rues , et mille ruses étaient mises en usage pour pénétrer dans une tour afin d'égorger tous ceux qui s y trouvaient. C'était peu que le9 ci* toyens de la même ville combattissent entre eux d'une manière si barbare , et l'esprit de faction n'était pas même uniforme dans chaque famille. Aussi arrivait-il souvent que le père, le frère, l'ami, donnaient la mort à un parent, à un allié , à un compagnon de travail ; car les classes les plus humbles de Florence, à l'imitation des plus riches et des plus nobles, avaient pris parti pour le pape ou pour l'empereur, et chaque citoyen, grand ou petit, défendait sa cause les armes à la main.
Ces horreurs se prolongèrent long-temps. C&* pendant Frédéric H, voyant que les choses en étaient venues au point qu'il attendait pour écraser le parti Guelfe, qui était en elFet le plus nombreux à Florence, envoya vers cette ville, pour seconder les Gibelins, son fils naturel Frédéric , à la tête de seize cents cavaliers allemands. Ce renfort , redouté par les uns , impatiemment attendu par les autres , augmenta la haine que se portaient les deux factions , mais fit temporiser les Gibelins et porta la fureur des Guelfes à son comble.
Cependant les Gibelins rassemblèrent toutes Içurs forces sur un point vers les fortifications des Uberti, et de là , certains de ne pouvoir en être débusqués , ils se rendirent maîtres successivement des places et des rues , bloquèrent tous
les Guelfes dans une partie de la ville , et ren-* dirent ainsi leurs forces et leur nombre inutiles jusqu'au moment ou I e8 cavaliers allemands vinrent achever la victoire. Quant aux Guelfes, après avoir fait de longs mais vains efforts pour défendre et conserver leurs palais, leurs maisons, vaincus par le nombre des ca.valiers et la tactique des Gibelin? , ils furent forcés d'abandonner Flo-* rence le i *' février de Tan 1 2^9.
Au milieu de tant de scènes affligeantes pour l'humanité, on doit s'empresser de recueillir le seul fait où Ton retrouve de la grandeur et de la générosité. Un chevalier Guelfe, Rustico Marignolli, renommé pour sa bravoure, avait été blessé au visage en portant l'étendard dans un des engagements qui avaient précédé l'expulsion des Guelfes de Florence. Il arriva que ce brave mourut de sa blessure la veille même de ce fatal départ. Malgré le trouble inséparable d'une telle retraite , et sans être arrêtés par le danger, les Guelfes allèrent en armes enlever le corps du chevalier, non seulement pour le soustraire aux avanies des Gibelins , mais pour célébrer encore ses obsèques et le faire inhumer dans l'église de Saint-Laurent. Malgré les menaces et les attaques du parti déjà sûr de sa victoire y les Guelfes rendirent les derniers devoirs à Marignolli. Tous étaient armés ; ceux même qui portaient la bière sur leurs épaules tenaient leurs épées nues à la main, indiquant par là l'intention de faire une vigoureuse résistance si leurs ennemis se hasardaient à leur disputer les restes de leur compagnon d'armes. L'espèce de désordre de cette
pompe funèbre lui imprima un caractère de grandeur singulier. Enfin , soit esprit religieux , soit prudence , les Gibelins laissèrent achever cette cérémonie , qui fut moins un enterrement qu'un triomphe.
Néanmoins tout le parti Guelfe fut obligé de sortir de Florence, et les Gibelins victorieux demeurèrent maîtres absolus de la ville et du gouvernement.
Changements dans le gouvernement, 4240. — État des sciences, des lettres et du commerce. — Démocratie complète, 4250. — Les Gibelins chassés à leur tour, 4251 . — Florin d or. — Manfred. — Bataille de Montaperti, Guelfes exilés de nouveau, 4260.— Naissance de Dante.
Si Florence , à l'époque de ses plus grands développements , n est, comme ville et comparée à la Toscane et à l'ensemble de l'Italie, qu'un point imperceptible, on ne doit pas oublier que ce point est un centre d'où se sont élancés les rayons qui ont successivement agrandi le cercle intellectuel dans lequel toute l'Europevit aujourd'hui. Tout a donc de l'importance dans cette ville, dans cette cité, dans cette Athènes moderne où tous les éléments que l'on cherche encore à perfectionner à présent ont été reconnus , mis en œuvre pour la première fois en Europe , il y a six cents ans.
La langue latine , on l'a déjà dit , n'a pas cessé d'être en usage en Italie. Or , c'est à cet idiome
que Tltalie, la Toscane et enfin Florence ont dû la connaissance des sciences et des ouvrages philosophiques et littéraires grecs , qui leur fut transmise par les traductions latines faites sur les traductions arabes du ix e siècle. Ce fut ainsi , et d'une manière imparfaite il est vrai, que l'on connut en Italie les sciences mathématiques , la doctrine de Platon et les opinions d'Aristote. Mais enfin, par ces intermédiaires, la tradition des connaissances humaines a été perpétuée dans tous les esprits élevés , spéculatifs ; et lorsque les prédécesseurs de Dante, et Dante lui-même , créèrent une langue, une poésie, unephilosophie, ces grandes conceptions sortirent complètes de leurs écrits , comme Minerve s'élanca tout armée du front de Jupiter.
Précisément par la raison que la langue latine parlée en Italie était restée vivante, l'usage successif en avait d'autant plus altéré la pureté. Dans toute l'Italie , à Rome même, le latin que l'on y écrivait était assez barbare, tandis que celui des auteurs allemands , français et anglais , retenait encore quelque chose de la correction classique.
Mais l'Italie et la Toscane, mais notre Florence enfin , était appelée à être une des premières nations modernes qui dût consacrer l'usage d'un idiome nouveau bien que dérive du latin. Des écrits remarquables en fixèrent irrévocablement les lois dès son origine , et bientôt on la rendit populaire en l'introduisant dans toutes les transeactions politiques, administratives ou commerciales.
A ces vicissitudes des langues parlées en Tos*-
cane, il faut rapporter un événement, qui , en se rattachant surtout à l'histoire littéraire, contribua cependant singulièrement à la formation de la langue italienne. Depuis la fin du xi e siècle, sous la domination de la comtesse M athilde, la langue et les compositions des troubadours provençaux étaient répandues et recherchées dans toute lltalie. Ce goût devint une habitude, et s'empara bientôt des Italiens à tel point, qu'à défaut de langue italienne qui n'était encore qu'un jargon informe, on parla et Ton composa en langue provençale , dans presque toute la Péninsule.
On voit donc d'une part que tous les éléments intellectuels qui servirent à solliciter la pensée des Italiens depuis le x e siècle jusqu'au xm e siècle , étaient d'origine grecque , modifiés par l'esprit des Orientaux et transmis par des traductions latines; de l'autre, que les formes de la composition et du langage leur furent suggérées par les Provençaux.
De là les formules aristotéliques appliquées à la théologie scolastique; de là le platonisme servant d'âme à la poésie ; de là enfin la rime, les terzines, les ballades, les sonnets , le mélange de prose et de vers, appareils empruntés aux troubadours de Provence qui les tenaient eux-mêmes des écrivains de l'Orient.
Que si l'on s'attache à la transmission des beauxarts à l'Italie moderne , on découvre que la théorie et la pratique en sont venues de Constantinople par Venise , pour ce qui touche la peinture ; delà Syrie par les Pisans , pour l'architecture ; et que
de ces deux points de débarquement , si Ton peut parler ainsi , ces arts se sont dirigés vers Florence pour y prendre de la consistance et un caractère fixe. On sait en effet que jusqu' au xn e siècle, ce furent les artistes ou plutôt les ouvriers grecs de Gonstantinople , qui fournirent aux églises d'Italie les mosaïques, les peintures et les figures taillées dont quelques unes subsistent encore. C'est donc par l'entremise de ces ouvriers constantinopoli tains que Fart de tailler les matières dures et de se servir des couleurs n'a jamais été perdu en Italie. Vers i23i , c'est-à-dire pendant les premières fureurs des factions guelfe et gibeline à Florence, Nicolas de Pise, frappé de la beauté et de l'aisance qui régnaient dans des bas-reliefs antiques nouvellement découverts , sculpta le tombeau de saint Dominique, où l'art est déjà traité avec supériorité.
Si l'on ajoute à ces efforts des savants, des poètes et des ai listes de la Toscane et de Florence, le grand élan commercial dont on a déjà déterminé la nature et l'importance, il sera facile de se former une idée complète de l'état d'effervescence où devaient être tous ces citoyens de Florence , en cette année 1249, lorsque les Gibelins vainqueurs venaient d'expulser de la ville les principaux Guelfes, dont le parti évidemment le plus nombreux ne pouvait pas manquer de devenir encore une fois le plus puissant.
Toutes les grandes familles guelfes chassées de Florence se retirèrent vers Montevarchi, où elles se fortifièrent non seulement pour se défendre , mais dans l'intention d'attaquer leurs ennemis à la
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première occasion opportune. Quant aux Gibelins , ils furent bien loin d'user raisonnablement de leur victoire. Enchérissant encore sur les excès commis pendant les premières discordes civiles, traitant Florence comme si ce n'eût été exclusivement qu'une ville guelfe , ils abattirent les habitations , les palais fortifiés et toutes les tours abandonnées par leurs ennemis. On compta jusqu'à trente-six de ces tours ruinées par eux , entre autres celle de la famille des Tosinghi , haute de quatre-vingt-dix brasses, remarquable par les marbres et les nombreuses colonnettes dont elle était ornée. On rapporte que le plus élevé de ces édifices détruits en cette occasion avait cent trente brasses de hauteur.
Ces actes de barbarie ne tardèrent pas à irriter le peuple contre les Gibelins; mais, dans l'enivrement de la veangeance, les nobles de ce parti se crurent tout permis. Ils résolurent d'abattre l'église Saint-Jean, alors la cathédrale , par cela seul que les Guelfes avaient coutume de s'y rassembler lorsqu'ils traitaient entre eux de leurs intérêts. Près de cette église, à l'entrée du cours des Adimari , s'élevait une tour fort haute que les Gibelins avaient également l'intention d'abattre , et dont ils résolurent de se servir pour accomplir leur sacrilège. Après avoir étayé la tour du côté de l'église, ils en sapèrent les fondements, puis mirent le feu aux étais, dans l'espoir que l'édifice en tombant écraserait le temple. Mais, par une circonstance qui tenait du miracle, la tour, contre l'attente des Gibelins , tourna sur elleniême, et sembla respecter l'église dans sa chute.
Cet accident fit naître une grande joie dans le cœur des Florentins , que l'impiété des Gibelins avait révoltés.
A ces violences exercées dans la ville, et dont la vue augmentait journellement la haine que l'on portait déjà aux Gibelins , se joignaient celles auxquelles les Guelfes , exilés de Florence, étaient continuellement en butte. Les nobles Gibelins voyant les efforts courageux de leurs ennemis proscrits , avaient encore eu recours à l'aide de l'empereur Frédéric IL Ce prince , en revenant d'une expédition contre Parme, se rendit à Capraia avec ses Allemands, et contraignit, plus par ruse encore que par la force, les Guelfes à se rendre à sa discrétion. Les résultats de cette victoire furent horribles pour les Guelfes et honteux pour Frédéric qui fit crever les yeux ou donner la mort aux chefs du parti guelfe. De ce nombre furent le comte Ridolfo de Capraia, et Rinieri des Bondelmonti : mais ces cruautés furent loin de ralentir les efforts courageux des Guelfes. Lorsque l'empereur et ses troupes se furent éloignés de la Toscane , ils attaquèrent de nouveau leurs ennemis, mais si souvent et avec tant d'obstination, qu'enfin ils en tuèrent un bon nombre dans une expédition nocturne entreprise près de Monte- Varchi.
Cependant, les habitants de Florence voyaient avec plaisir diminuer lapuissance des nobles Gibelins qui, sous prétexte de lever des taxes de guerre, commettaient journellement des exactions accompagnées de paroles et de manières injurieuses envers les citoyens. La famille des Uberti surtout,
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qui né cachait pas son mépris pour le peuple dont elle avait toute la haine, ne contribua pas peu par son insolence à faire éclater la tempête politique qui menaçait.
Enfin, las des extorsions et des injustices des chefs gibelins, le peuple de Florence se leva tout-à-coup. On se porta en foule à l'église de Sainte-Croix, dans le couvent des frères Mineurs, et là on jura de se faire tailler en pièces plutôt que d'obéir plus long- temps auxUberti et à leurs pareils. La première idée des Uberti fut de marcher tout aussitôt en forceà Sainte-Croix pour étouffer par la crainte les suites de cette sédition naissante. Mais leur entreprise eut des résultats tout contraires à ceux qu'ils en attendaient ; car le peuple , prévoyant qu'il serait puni cruellement s'il était vaincu, se ra sembla en plus grand nombre, prit les armes et se porta du côté de l'église de Saint-Laurent , avec la ferme détermination d'exiger l'établissement d'un nouveau gouvernement pour Florence.
Ce fut le 20 octobre de l'an 1 2Ôo , que la république florentine, qui jusque là avait encore conservé quelques éléments d'aristocratie, devint purement démocratique. Sur la place Saint-Laurent, le peuple en armes ôta d'abord la souverai* neté au Podestat et élut ensuite un Capitainedu peuple. De plus , il créa douze Anziani, nommés par le peuple de chaque oeslier, de manière à ce qu'il y en eut deux pour chaque arrondissement de la ville. Ces anziani avaient pour office de servir de conseils au Capitaine du peuple, et de conduire les citoyens. Quand cela fut fait, di**
sent naïvement les chroniqueurs du temps, chacun retourna dans sa maison pour manger et dormir.
Mais il importe de connaître l'organisation de la milice civile qui résulta de cette nouvelle institution politique. On donna au Capitaine du peuple une bannière ou gonfalon au champ blanc, avec une croix rouge, puis vingt autres gonfalons qu'il distribua à vingt capitaines du peuple, commandant chacun une compagnie formée par les habitants les plus rapprochés par le voisinage. Le gonfalon duCapitaine était arboré au sommet dune tour dite du Lion. Sur cette tour était une cloche, et dès qu'elle sonnait, chaque capitaine assemblait sa compagnie sous son gonfalon. Les compagnies rassemblées chacune dans son quartier, se réunissaient au pied de la tour du Capitaine du peuple pour y prendre des ordres et se diriger sur les points de la ville où il y avait à combattre contre les Gibelins et pour la cause de la liberté.
Comme la république avait déjà amené à son obéissance un a assez grande quantité de petites communes environnantes, on appliqua à quatrevingt-six paroisses de la campagne des dispositions analogues. Ces milices rurales furent unies par une ligue qui les obligeait non seulement à à se porter secours entre elles , mais à venir secourir Florence et à marcher contre l'ennemi , lorsqu'elles en recevraient l'ordre.
Pour donner plus de sécurité au peuple et diminuer les forces des nobles , on ordonna que toutes les tours de la ville de Florence sans ex-
ception seraient rasées jusqu'à la hauteur de cinquante brasses. Or, presque toutes appartenaient aux plus grandes familles de Florence , et parmi ces édifices il y en avait un bon nombre dont la hauteur était de cent vingt brasses. Avec les pierres que fournirent ces démolitions, on bâtit les murs d enceinte du nouveau quartier ( ou sestier ) d'Outre-Arno , aujourd'hui San- Spirito.
Jusqu acetteépoque aucun bâtiment particulier n'avait encore été destiné à la Seigneurie de la Commune de Florence. Les magistrats dont elle était composée se rassemblaient dans une église ou dans d'autres lieux. Mais lorsque la Balie revint au peuple en cette année i q5o , on décréta la construction d'un palais qui sert encore aujourd'hui de palais de justice etde prisons publiques. Ce fut l'architecte di Lapo, élève de Nicolo Pisano , célèbre déjà en Italie par la construction de l'église d'Assise , et par celle des deux ponts de Florence , qui fut chargé d'élever ce nouvel édifice, ce palais de la Seigneurie, le premier grand monument bâti par la république de Florence.
Telle fut l'organisation de la cité, et toutes les précautions prises pour assurer le repos et la liberté des citoyens dans l'intérieur de la ville. Maintenant il faut faire savoir comment cette milice civile devenait une armée en temps de guerres extérieures. Tous les gonfalons ou bannières données aux différentes compagnies de la milice bourgeoise portaient chacun une ou plusieurs couleurs, et se distinguaient encore par un
6 igné de blason. Les gonfalons destinés à la guerre étaient distingués par des couleurs et des arme» différentes. Chaque année, le jour delà Pentecote , tous les citoyens de Florence, armés et enrégimentés comme il a été dit, se rassemblaient sur la place du Marché-Neuf. Pendant cette espèce de revue , on substituait aux gonfalons de ville les gonfalons de guerre, et dans ce cas chaque sestier avait un corps de cavalerie portant aussi une enseigne, et enfin deux bannières étaient attachées à la compagnie qui devait servir de gardes au Carroccio,
Le Carroccio était une espèce d'estrade montée sur quatre roues et tirée par deux bœufs. Les harnais de ces animaux, ainsi que les tapis qui couvraient cette machine, étaient rouges. Sur ce char s'élevaient deux grands mâts, peints également en rouge , au haut desquels flottaient des étendards aux armes de la république de Florence. Lorsque les Florentins avaient déclaré la guerre à quelques uns de leurs ennemis, trente jours avant d'entrer en campagne, on plaçait le carroccio au milieu du vieux marché en en confiant la garde à ce qu'il y avait de plus brave et de mieux aguerri dans la milice. Entre les mâts était suspendue une cloche nommée la martinella, dont le tintement se faisait entendre, jour et nuit, pendant l'exposition du carroccio. C'était un avertissement donné aux oitoyens de mettre ordre à leurs affaires et de préparer leur âme à soutenir courageusement les dangers de la guerre. Quand l'armée se mettait en marche , le carroccio se plaçait au milieu
d'elle, et lorsque Ton campait, le son de la martinella indiquait et transmettait tous les détails de la discipline militaire à l'armée.
Le gouvernement populaire de Florence étant ainsi réglé, tous les citoyens aspiraient à voir s'éteindre l'esprit de faction qui avait déjà fait tomber tant de calamités sur leur ville. Un événement inattendu vint tout-à-coup fortifier leurs espérances. Il y avait encore à Florence un certain Ri niéro de Montemerlo, commandant, comme vicaire, au nom de l'empereur. Le 7 de janvier 12ÎS0, cet officier fut tué parla chute d'un plafond qui l'écrasa dans son lit. Cette nouvelle , promptement répandue dans la ville, fut regardée comme le présage de l'affranchissement complet de Florence, de l'autorité impériale. En effet, peu de jours après on apprit que Frédéric II était mort à Ferentino, dans la Pouille.
La mort de ce prince, soutien constant de8 Gibelins, fut un grand sujet de joie pour le parti guelfe répandu dans tous les États d'Italie, et pour le Saint-Siège même. Quant au peuple florentin, il profita de cette occasion pour exiger la rentrée de toutes les familles guelfes exilées. Elle» rentrèrent en effet; on leur fit même faire avec celles des Gibelins une paix de commande qui dura tout juste cinq mois.
Une guerre que Florence eut à soutenir contre Pistoia fut cause de la rupture. Les nobles gibelins, fiers et assez insolents de leur nature, se soumettaient de mauvaise grâce aux décisions du peuple. A propos des levées d'hommes et d'argent pour la guerre que l'on allait entreprendre, ils
prétendirent que Ton favorisait les Guelfes à leur détriment. Ils voyaient (Tailleurs cette expédition de mauvais œil, par la raison que Pistoia tenait à la faction gibeline. Enfin ils firent tant par leurs menaces et leurs injures, que le peuple florentin les chassa hors de la cité en juin ia53. Ce fut à cette occasion que les armes de la ville reçurent une modification. Le peuple et les magistrats guelfes mirent le lis rouge sur un champ blanc au lieu du lis blanc sur un champ rouge , première enseigne que conservèrent toujours les Gibelins.
Pendant près de sept ans , les armées de Florence furent victorieuses et étendirent les limites de la république dans la Toscane. Elles firent tète aux entreprises des Gibelins, et arrêtèrent dans leurs projets ou vainquirent successivement les Siennois , les Pisans , les Lucquois , les habitants de Ponggibousi et de Volterra. Cependant le calme, l'industrie et l'opulence régnaient dans l'intérieur de la ville. Le quartier d'Outre-Arno s'était tellement peuplé, ses relations avec l'autre partie de Florence s'étaient multipliées au point que l'on sentit le besoin de bâtir un quatrième pont, celui de la Trinité, placé entre le \ieux- Pont et celui alla Carraia.
Une nouvelle preuve de la puissance , de la richesse et de la tranquillité de Florence vers cette époque, est la résolution que les commerçants et le peuple prirent, afin de jeter de l'éclat sur leur cité, de faire battre de la monnaie d'or. En i ^5a, après une victoire remportée sur les Siennois, les Florentins commencèrent à mettre en émission
le florin, du poids d'une drachme, trois deniers, et au titre de 2 \ carats. D'un côté de cette monnaie était la figure de saint Jean , patron de la ville, et de l'autre le lis. Cette belle monnaie, que le commerce de la Toscane a fait connaître dans tout le monde, a servi de modèle à celle de plusieurs nations en lui donnant aussi son gracieux nom de florin.
Mais Florence est comme une belle femme fantasque, sur l'humeur de laquelle il est impossible de compter. Le roi Manfred, le fils de Frédéric II , avait hérité de la haine de son père contre le Saint-Siège; aussi favorisait-il les Gibelins de tout son pouvoir. Supportant avec peine l'abaissement où était tombé ce parti à Florence, et jaloux de la puissance toujours croissante de cette république, il y envoya des émissaires secrets pour ranimer le courage de ceux qui se rattachaient à sa cause. Il fut donc l'auteur d'une conjuration dont la famille des Uberti devint l'instrument. Ces Uberti , qui avaient déjà chassé les Guelfes de Florence , crurent pouvoir renouveler facilement cette entreprise. Dans leur confiance ils préparèrent leur conjuration avec si peu de mystère, avec une telle jactance même, qu'il ne fallut pas une grande attention de la part du peuple et des magistrats pour deviner et déjouer leurs desseins. Mais on procéda honnêtement avec eux; on les invita à se présenter à la Seigneurie pour rendre raison des projets criminels qu'on leur imputait. Les Uberti , non seulement refusèrent de se rendre à cette invitation , et ne prirent aucune précaution pour éviter la
fureur populaire; mais persuadés que l'occasion de faire éclater la conjuration était venue, ils allèrent jusqu'à injurier, frapper même les serviteurs et les familiers du Podestat, répétant tout haut qu'ils allaient reprendre les rênes du gouvernement et chasser les Guelfes.
A peine ces paroles furent-elles lâchées, que le peuple, toujours prompt à défendre sa liberté quand on la menace, sortit des maisons, prit les armes, et, furieux, courut droit aux palais habités par les familles desUberti, dont l'un deux fut tué sur la place; mais en ayant saisi deux vivants, Uberto Caini des Uberti et Mangia des Jenfanganti, on leur donna la torture , et dès qu'ils eurent fait connaître tous les détails de la conjuration, on les condamna à avoir la tête tranchée , ce qui fut exécuté sur le lieu appelé le jardin Saint-Michel (Or-San-Michele). La fuite prompte de plus de vingt familles gibelines, compromises dans cette affaire, épargna au peuple de Florence d'autres vengeances sanglantes. Mais, dans sa fureur, et pour user de représailles envers les nobles qui avaient abattu les habitations des Guelfes chassés en 1 249, il se précipita en foule vers la demeure des Uberti, et détruisit de fond en comble tous leurs palais et leurs tours. Avec les débris de ces édifices, on continua l'enceinte du quartier d'Outre- Arno, exposé aux attaques des Siennois, et ce fut sur l'emplacement qu'occupaient ces habitations que l'on bâtit, quelque temps après, en iqôq, le vieux palais dont il a déjà été question plus d'une fois. Mais la fureur populaire ne s'en tint pas là» On Ht arrêter l'abbé de Vallombreuse , accusé
tout-à-fait injustement d'entretenir des correspondances perfides avec les Gibelins exilés. Martyrisé par la torture , l'ecclésiastique fit une espèce de confession; alors le peuple demanda sa mort, et, sans égard pour sa dignité et pour Tordre sacré auquel il appartenait, on lui trancha la tête sur la place de Saint-Apollinaire. Il semble que, dans cette occasion 4 les Guelfes, jaloux de ne le céder en aucun genre de cruautés et de sacrilèges aux Gibelins, aient massacré ce prêtre comme pour répondre à l'impiété que leurs ennemis avaient commise dix ans avant, en essayant leurs efforts pour écraser l'église de Saint-Jean. Ce crime fit grand bruit, et le pape excommunia la Commune de Florence et les Florentins.
Dans cette même année, il arriva une aventure qui prouve que les gouvernements démocratiques, si inattentifs parfois aux plus grands excès, mettent par compensation une rigueur tant soit peu pédantesque dans la punition de fautes légères. Il y avait sur la place de Saint-Jean une vieille grille de fer , reste d'une cage de bête féroce, qui se rouillait dans la boue. Un anziano, l'un des magistrats de la ville , eut la mauvaise idée de faire transporter cette vieille ferraille , propriété de la Commune, à sa maison de campagne, afin d'en tirer parti. On le sut; alors les anziani condamnèrent leur confrère à mille livres d'amende. Certes, cette intégrité des magistrats de Florence est louable; toutefois c'est avec peine cependant que l'on voit dans cette année les deniers de la commune beaucoup plus scrupuleusement épargnés que le sang de ses ci-
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toyens. Mais venons à la catastrophe terrible qui ruina encore une fois le parti guelfe.
Manfred ne négligeait aucune occasion pour entretenir l'ardeur du parti des Gibelins. Il envoya à Sienne, où les chefs exilés étaient rassemblés , huit cents cavaliers allemands pour répondre aux attaques fréquentes que les Florentins venaient faire jusque sous les murs de cette ville. Le peuple florentin, fier de plusieurs succès précédents , fit peu de compte du renfort impérial , et témoigna le désir de livrer une bataille décisive à Farinée ennemie, composée alors de tous les Gibelins bannis de Florence , des Siennois qui les soutenaient et des Allemands de Manfred. Les avis furent cependant partagés parmi ceux qui devaient diriger l'armée. Tegghiaio Aldobrandi, noble du parti guelfe, homme expérimenté dans l'art de la guerre , conseillait de temporiser, faisant observer que les Allemands ne tarderaient pas à se lasser d'attendre, lorsque leur engagement et leur paie auraient cessé , et qu'avant peu de temps ces cavaliers redoutables iraient retrouver Manfred dans la Pouille, ce qui rendrait la victoire plus probable et plus facile. Mais Spedilo, de famille plébéienne , revêtu de la charge d'anziano, blâmant cet avis d'une manière présomptueuse , reprit encore Tegghiaio Aldobrandi avec insolence en lui demandant : « si la colique le pre- »nait, et s'il avait peur. » — Vous ne me suivriez certainement pas dans la bataille partout où j'irai, lui répondit Tegghiaio avec fermeté. Alors Cece des Gherardini se leva pour soutenir l'avis donné par Tegghiaio. Mais les anziani lui impo-
sèrent silence en lui rappelant que la loi condamnait à cent livres d amende quiconque parlait contre Tordre des anziani. Le chevalier Cece offrit de payer pour blâmer le projet d'attaque; les magistrats refusèrent et doublèrent l'amende. — Je paierai double, mais laissez-moi parler. — Non ; et l amende fut triplée. Le chevalier offrait encore de payer pour prendre la parole, mais on le menaça de la peine de mort; il se tut. Ce fut donc le pire avis qui prévalut; mais le peuple enivré d'orgueil battit des mains et se prépara avec joie à la bataille.
Cette fatale décision prise, les Florentins firent une levée de troupes auxiliaires à Lucques, à Bologne, à Pistoia, à Prato, à Volterraet dans toutes les contrées soumises, ou qui , par des traités , étaient tenues de fournir des troupes en temps de guerre à la commune de Florence. On assure que l'armée se composait de trente mille fantassins et de treize cents cavaliers, dont huit cents soldats payés, et les autres volontaires. Buonconte de Monaldo des Monaldeschi , Capitaine du peuple, alors à Florence , sortit de cette ville vers la fin d'août (1260) , à la tête de cette armée, marchant avec ses gonfalons; au centre était le carroccio, avec la cloche la martinella , entouré de son escorte. Le zèle et la curiosité des Florentins furent tels en cette occasion, que tous les historiens affirment qu'il n'y eut pas une seule maison de la ville , si peu nombreuse qu'elle fût , d'où il ne partît à pied ou à cheval une personne incorporée , dans l'armée , ou disposée à la suivre. Il faut ajouter aussi que beaucoup de Florentins formant
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de» vœux en secret pour les Gibelins se Joignirent aux troupes , les uns pour connaître l'issue de la bataille , et d'autres enfin pour trahir les Guelfes pendant le combat.
Arrivés sur les bords du fleuve de l'Arbia, dans un lieu que l'on appelle Montaperti , l'armée nV renline trouva la cavalerie de Perouse et d'Orvietto, qui , jointe avec ce qu'elle avait déjà de cette arme , porta le nombre de ses cavaliers à trois mille.
A Sienne et du côté des Gibelins, il y avait deux hommes sur lesquels on comptait particulièrement: le comte Giordano, commandant les cavaliers allemands envoyés par Manfred, et Farînatades Uberti, Gibelin opiniâtre, mais homme de tête et de cœur , qui dirigeait tout à la fois les négociations secrètes et les opérations militaires de son parti. Par ses soins prudents et même tant soit peu astucieux, il parvint à faire croire aux chefs de l'armée florentine qu'une des portes de Sienne leur serait livrée par trahison , tandis qu'il trouva moyen de dissimuler aux Gibelins et aux Siennois dont il avait la confiance, les forces réelles de l'armée des Florentins. Parce moyen, ceuxci se complurent dans l'espoir d'une victoire facile, et les autres redoublèrent d'ardeur et de courage: «Bataille! bataille!'» s'écrièrent tous les Gibelins. Mais quand on fut sur le point d'attaquer, les cavaliers allemands déclarèrent qu'ils ne remueraient pas de place à moins qu'on ne leur donnât double paie. On promit, et les Allemands sortant précisément par la porte San- Vito , sur laquelle les Guelfes comptaient, se pré-
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cipiterent en furieux sur la cavalerie florentine. Malgré l'impétuosité et la violence de leur attaque , les Guelfes la soutinrent avec courage , et non sans succès. Mais à peine Faction fut-elle engagée sur plusieurs points , que l'inquiétude et le désordre ne tardèrent pas à se mettre dans les rangs des Florentins. Au milieu de cette armée, on vit tout-à-coup des soldats rester inactifs, d'autres aller même jusqu'à frapper leurs camarades. La trahison se glissait partout, et chaque Guelfe crut bientôt avoir un Gibelin à ses côtés. L'inquiétude croissant de minute en minute, un incident grave, une trahison odieuse acheva de porter le découragement dans toute l'armée florentine. Jacopo del Yacca, de la famille des Uberti, homme renommé pour sa valeur, avait été élu capitaine de la cavalerie florentine, et portait à cette bataille l'enseigne de la république. Comme le désordre était tel déjà , que la plupart des soldats florentins se défiaient autant de leur propre armée que de celle des Siennois , tous ceux d'entre eux qui avaient conservé du courage et leur présence d'esprit combattaient avec d'autant plus d'opiniâtreté que le danger devenait toujours plus grand. Jacopo del Yacca, l'enseigne à la main , se défendait donc en ralliant les siens. Déjà il était parvenu à rétablir l'ordre et à ranimer leur courage, lorsqu'un Florentin, l'un de ces faux Guelfes faufilés dans leur armée, et compagnon même de Jacopo del Yacca , passa derrière son cheval , et d'u» coup de son arme lui coupa la main qui tomba avec l'enseigne. Cette trahison insigne devint le signal de la déroute des Florentins. La
cavalerie fut la première à prendre la fuite. Peu à peu, l'infanterie suivit son exemple à mesure que la terreur pénétra dans ses rangs. Bientôt il ne resta que la troupe à qui la défense du carroccio était confiée. Long-temps on se battit avec fureur autour de ce palladium de la république de Florence , et Ton cite comme les derniers Flo- * rentins qui furent tués auprès , le chevalier Tornaquineci , le doyen du parti guelfe , qui , à l'âge de soixante-dix ans , se fit hacher avec son fils et quelques uns de ses parents sur les roues de cette machine.
La prise du carroccio ne laissa plus de doute sur la défaite complète des Guelfes , et ce fut ainsi que se termina cette sanglante bataille dite de Montaperti ou de l'Arbia, donnée le 4 septembre 1 260 , où Ton assure que les Florentins perdirent i5oo hommes tués et i5oo faits prisonniers.
Les historiens modernes prétendent que la perte des combattants guelfes fut beaucoup plus grande. Quoi qu'il en soit, cette défaîte eut des conséquences terribles pour la démocratie florentine. La souveraineté du peuple, le pouvoir des anziani et l'influence guelfe furent annulés à Florence. Le parti guelfe même, qui trouvait des défenseurs dans presque toute l'Italie déjà , ressentit l'influence d'un revers qui allait augmenter les forces et l'arrogance du roi Manfred leur ennemi acharné.
Le i3 du même mois où s'était donné cette fatale bataille de Montaperti , toutes les grandes familles guelfes, frappées d'exil , sortirent de Flo-
rence, laissant encore une fois la ville et le gouvernement à la disposition de leurs ennemis.
Ainsi se terminèrent ces dix années de 1 249 à 1 260 , pendant lesquelles la république florentine s était constituée , avait augmenté son territoire par des conquêtes importantes, et avait déjà vu les sciences, les arts et le commerce donner les signes d'un progrès et d'une prospérité singulièrement remarquables.
Farinata des Uberti.— Manfred et Charles d'Anjou. — Révolution démocratique, 4266. — Les Gibelins bannis de nouveau, 4267. — Arts majeurs et mineurs.
L'étude approfondie, impartiale des vicissitudes qu'ont éprouvées les factions Guelfe et Gibeline, nous semble propre à répandre de la lumière sur l'histoire de l'Europe moderne. Ces factions , comme on en a pu juger, tirent leur origine des contestations que fit naître entre les papes et les empereurs , à partir de 1077, ^ a donation de la grande-comtesse Mathilde, et peut-être qu'en suivant la trace de ces partis dans leurs modifications successives pendant plus de quatre siècles , on pourrait en retrouver quelques linéaments encore dans les querelles des catholiques et des réformés de 1617.
Mais revenons à l'an 1 260. Les Florentins ont été battus à Montaperti , et cette défaite porte un coup funeste non seulement à la cité de Florence,
mais elle abat encore le courage de tout le parti Guelfe répandu en Italie, et va jeter même le découragement jusqu'à la cour de Rome. On a déjà fait observer que les tondeurs , les cardeurs de laine de Florence prenaient parti dans cette grande querelle. Si l'on fait reflexion qu'en même temps le pape et l'empereur étaient chacun l'âme de lune de ces factions , et que , parmi les souverains d'Europe, le roi de France soutenait le parti Guelfe, tandis que les rois d'Aragon favorisaient la faction Gibeline, on doit en conclure que chacune de ces deux opinions contraires comprenait une foule d'intérêts coordonnés dont on ignorait la nature précise, mais auxquels la politique des grands princes, l'intérêt des communes libres et des citoyens faisaient attacher instinctivement la plus grande; importance.
Ce qui contribue souvent à désorienter celui qui veut observer la marche de ces deux factions, ce sont les actes inconséquents en apparence <fe certaines villes, de quelques républiques d'Italie, qui , placées comme cités , à peu près dans les mêmes conditions que Florence, ne laissèrent pas cependant de prendre le parti contraire â celui que cette ville a plus particulièrement soutenu. Ainsi , on peut s'étonner, au premier aperçu , de ce que Sienne, Pise, Arrezzo favorisaient les Gibelins, tandis que Florence était évidemment Guelfe, Cette inconséquence de conduite que l'on remarque dans les Communes, on la retrouve à plus forte raison dans les citoyens, dans les habitants des classes inférieures. Et cela ne peut être autrement, -car l'intérêt personnel
et matériel est d'autant plus impérieux que l'être collectif ou individuel auquel il se rapporte a moins d'importance. Si l'on excepte quelques grandes familles florentines, pisaneset siennoises, dont l'opinion était réellement favorable à la faction impériale, parce que leurs intérêts politiques et de famille y étaient liés , on peut raisonnablement penser que, pour une grande partie de la population de ces villes , ces différences de partis n'exprimaient souvent que des rivalités vulgaires. Par exemple, les matelots de Livourne se faisaient Gibelins par cela seul que les cardeurs de Florence se disaient Guelfes. Toutefois, entre ces deux extrêmes de chaque faction , il y avait un corps nombreux formé par les bourgeois. Ceuxlà étaient mus particulièrement par l'intérêt de la ville, de la cité, de la commune : c'étaient eux qui, après avoir fait fleurir le commerce et la banque , jetaient des ponts , fondaient de grandes manufactures, des églises, des hospices. Cette classe de citoyens aimait le repos parce qu'il lui était indispensable, et ceux qui l'aidaient à le garder ou à le reconquérir au besoin étaient de leurs amis. C'est ainsi que les Siennois , les Arétins et les Pisans , tout républicains qu'ils fussent, favorisaient le parti des nobles et des empereurs qui leur offraient des secours d'hommes et d'argent quand ils en avaient besoin ; c'est par une raison analogue, mais contraire, que les Florentins acceptèrent des secours étrangers de Charles d'Anjou, prince français, parce que le roi de France était politiquement guelfe.
On peut donc , après s'être rendu compte de
toutes ces petites contradictions partielles, reconnaître cependant la tendance bien décidée de Vesprit de chacune de ces factions. D'abord apparaissent le pape et l'empereur, dans la personne desquels on voit la puissance spirituelle aux prises avec la puissance temporelle. Là est l'âme de la dispute , le fond de toute la question, la difficulté insurmontable, puisque, tout amoindrie qu'elle soit au temps où nous vivons, en observant bien , on la retrouve cependant encore. Viennent ensuite les princes que leurs intérêts de gouvernants, que leurs États, selon la place qu'ils occupèrent en Europe, rendirent et rendent encore papistes ou impériaux, guelfes ou gibelins. C'est ainsi que la France , qui a toujours senti la nécessité d'entretenir un rempart d'amis ou de conquêtes entre l'Allemagne et elle , a tour à tour caressé ou combattu l'Italie. En 1260, les rois de France étaient politiquement guelfes, ce qui suffisait pour que les rois d'Aragon se déclarassent en faveur des impériaux. C'est une rivalité de position, plus haute, plus éclatante, mais, au fond, de la même nature que celle qui rendait l'ouvrier de Florence guelfe, et le matelot pisan gibelin.
Tout porte donc à croire qu'il y avait alors en Europe, au fond de la plupart des esprits, un intérêt immatériel, une question très grave qui s'agitait et cherchait à se faire jour, à Tinsu de tous , du milieu du tumulte des révolutions , des guerres et de tout le travail d'une civilisation renaissante. Mais c'est de l'exposition des faits que doit résulter pour le lecteur la solidité ou
l'invraisemblance de cette hypothèse ; on pour* suivra donc la narration.
Après la bataille de Montaperti la consternation régna à Florence, chez tous les Guelfes d'Italie et a Rome même. Parmi les noms de chefs de famille guelfe qui sortirent de la ville, ou qui , fuyant du champ de bataille, se retirèrent vers Lucques, on lit celui de Ser Brunetto Latini, grand philosophe et écrivain de ce temps, célèbre surtout pour avoir été le maître de Dante Alighieri. Pour les familles gibelines exilées, mais devenues victorieuses, elles entrèrent dans la ville de Florence avec le comte Giordano et sa cavalerie allemande , portant en triomphe les dépouilles encore sanglantes de l'armée florentine. Malgré les fortifications et les fossés qui auraient rendu la défense facile, personne n'eut l'idée de s'opposer à l'entrée des Gibelins vainqueurs dans Florence. Aussi, après en avoir pris possession sans coup-férir, élurent-ils podestat, pour le roi Manfred , Guido Novello, qu'ils firent loger dans le vieux palais du peuple, près duquel on bâtit bientôt la porte Gibeline et la rue qui encore aujourd'hui porte le même nom. Ce Guido Novello lit jurer à tous les Florentins fidélité au roi Manfred, ordonna, d'après les promesses faites aux Siennois , la destruction de cinq châteaux-forts que la commune de Florence avait sur ses frontières, et enfin devint le lieutenant de Manfred, faisant exécuter ses ordres par les cavaliers allemands soldés par la ville. D'ailleurs les Guelfes , tant à Florence que dans les envi* Tons, furent l'objet des vengeances de leurs en-
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nemis. On détruisit leurs tour», leurg palais , leurs maisons , et Ton confisqua une bonne partie de leurs biens.
Ce qui prouve l'infériorité de la faction gibeline, au moins quant au nombre, c'est le recours qu'elle avait incessamment à laide des étrangers. Il est certain que les Gibelins durent le succès de la bataille de Montaperti aux cavaliers allemands et à la valeur du comte Giordano leur commandant. Aussi dès que les Gibelins apprirent que Manfred rappelait cet officier et ses troupes près de lui dans le royaume de Naples , tous les nobles et les barons de la Toscane se rassemblèrent-ils à Empoli , où l'on tint un parlement ou conseil afin de traiter des intérêts gibelins , et de statuer sur le sort que l'on réserverait aux Guelfes. L'avis qui prévalut dans cette assemblée fut que : la fortune ayant enfin été favorable au parti gibelin, il fallait agir de manière à fixer irrévocablement les résultats de la victoire ; que c'était peu d'avoir exilé les Guelfes, pillé, brûlé leurs palais et leurs maisons ; que toutes ces rigueurs partielles n'auraient aucun résultat tant que l'on ne couperait pas le mal à sa racine ; qu'en conséquence il fallait détruire Florence , en la réduisant à l'importance d'un bourg, sans murs et sans fossés, sans milice et sans noblesse , de manière à ce qu'elle ne pût reprendre aucune puissance.
Cette proposition fut généralement accueillie par les ambassadeurs gibelins de Sienne , de Pise et de quelques autres villes. Mais c'était peu, et les nobles Florentins eux-mêmes , qui assistaient à ce parlement, applaudirent au sinistre
projet de ruiner leur ville. Ce fut alors que l'un d'eux , Farinata des Uberti , que l'on a vu diriger
avec sang-froid et courage les préparatifs de la bataille de Monlapcrti , se leva brusquement, s'opposa avec force a ce projet, et finit, après avoir hérissé son discours de proverbes bien durs, par ajouter que tant qu'il lui resterait une goutte de sang dans les veines, il défendrait son opinion à la pointe de son épée. Tous les assistants restèrent muets; le comte Giordano lui-même qui représentait là le roi Manfred , interdit par la franchise de ce Gibelin, dont il connaissait d'ailleurs la bravoure, les talents et l'influence sur les hommes de son parti , n'insista pas davantage.
Ce fut donc au sentiment noble et généreux de Farinata des Lberti que Florence dut sa conservation. Cependant cet homme ne recueillit bientôtque de l'ingratitudede ses concitoyens; et enfin, Dante, qui l'accuse d'épicuréisme dans ses opinions, l'a placé dans son Enfer, malgré la noble conduite de ce Gibelin envers leur ville natale. L'ingratitude des républiques est un des défauts qui nuisent le plus à la fixité de leur établissement et de leur durée.
Des luttes partielles entre les deux factions furent les suites de la retraite des Guelfes dans les différentes villes de la Toscane. Les Gibelins del coques enchâssèrent les Guelfes; les Guelfes firent sortir les Gibelins de Modcne et de lleggio, et ainsi de suite. Manfred était le prince sur lequel le parti impérial comptait le plus : et en effet, hommes , argent et intrigues, il n'épargnait rien pour tourmenter l'église et son chef. 11 poussa ses
agressions contre le Saint-Siège , au point qu'en 1 263 le pape Urbain IV , outré de ce que ce prince avait envoyé, jusque dans ses états , des Sarrazins qu'il avait à son service, prêcha d'abord une croisade contre lui et ses armées, et enfin dans une assemblée de cardinaux et de prélats lui ôta le royaume de la Pouille et de la Sicile , pour l'offrir au frère de saint Louis, roi de France, à Charles d'Anjou qui l'accepta. ^
L'an 1265, Charles d'Anjou quitta la France avec ses barons. Parti de Marseille , il relâcha à Livourne , d'où il se dirigea vers les bouches du Tibre, où il débarqua au mois de mai. Cette arrivée prompte mit la joie au cœur des Romains, qui nommèrent aussitôt le prince français Sénateur. Bientôt Charles fut couronné roi de Sicile et de Pouille à la place de Manfred, et enfin ces deux terribles rivaux se rencontrèrent à Bénévent, où Manfred , le fléau du Saint-Siège, lame et le soutien du parti gibelin, perdit la vie en combattant.
A peine la nouvelle de la déroute et de la mort de Manfred fut -elle répandue, que tout ce qu'il y avait de Gibelins et d'Allemands en Italie portèrent d'abord la téte moins haute et finirent par être saisis dune espèce de terreur que rien ne put affaiblir. A Florence surtout la panique gibeline fut d'autant plus subite qu'au moment même où arriva la nouvelle, tout ce qu'il y avait de Guelfes déclarés rebelles et exilés dans les terres de Florence, reparurent tète levée, s'encoûrageant entre eux à mesure que leur nombre grossissait, et s'approchant jusque sous les murs de leurville avec des signes de joie et de vic-
toire , précurseurs des nouveautés que Ton allait introduire dans le gouvernement de Florence.
Les années 1265 et iq66, auxquelles se rapportent le grand événement de la mort de Manfred , ne sont pas moins importantes dans les annales de la ville de Florence. Dans le cours de la première , est né Dante Alighieri, et c'est pendant la seconde que la rentrée des Guelfes a donné lieu à la révolution la plus remarquable qui se soit faite dans le gouvernement de la république Florentine,
Le comte Guido Novello y était lieutenant pour le roi Manfred, lorsque la nouvelle de la mort de ce prince y par vin t. En général le peuple florentin était beaucoup plus porté pour les Guelfes que pour les Gibelins. Déjà plusieurs familles guelfes profitant de la terreur de leurs ennemis , étaient rentrées dans la ville , y avaient formé des conciliabules qui se tenaient dans l'église des Serviteurs de Sainte-Marie. Dans ces assemblées que les Gibelins n'osaient défendre, on s animait, on s'encourageait à la révolte, en rappelant les suites horribles de la bataille de Montaperli, en énumérant les injustices, les impôts onéreux que faisaient supporter aux Florentins le comte Guido Novello et tous les nobles qui prenaient part au gouvernement de la Commune.
Ces reproches, ces menaces répétés d'abord dans l'ombre des conciliabules , le furent bientôt ouvertement dans les rues. Le gouvernement gibelin eut peur. Pour se rendre maître d'une sédition qui paraissait inévitable, Guido Novello et les nobles attachés à lui élurent pour podestats,
deux chevaliers d'un certain ordre obscur, des Frères jouissants (Frati godenti) de Bologne, dont l'un était Guelfe et l'autre Gibelin. Ce terme moyen, qui leur avait été conseillé par la peur, leur parut propre à tranquilliser, à satisfaire même le peuple. En effet les Florentins , séduits d'abord par le costume singulier des deux nouveaux magistrats, les accueillirent, les firent entrer dans le palais public près de l'abbaye , ne doutant pas que ces deux frères , avec leurs robes blanches , leurs manteanx gris et la croix rouge qu'ils portaient sur la poitrine, ne pouvaient manquer de prendre vivement les intérêts de la Commune et de mettre ordre aux dépenses dont on se plaignait. Mais ces deux frères podestats , bien que divisés d'opinion sur les questions politiques, surent agir parfaitement d'accord en faveur de leurs intérêts privés, sans s'inquiéter le moins du monde des affaires de la république. Quoi qu'il en soit , et malgré l'espèce d'embûches tendues peut-être par le parti gibelin , le peuple florentin entra franchement en matière, créa de son autorité particulière , jointe à celle des deux podestats, trente-six citoyens choisis parmi les premiers artisans et commerçants de la ville , et en forma un conseil ou sénat pour délibérer sur les dépenses à faire ainsi que sur tous les autres intérêts de la république. Dans ce conseil des Trente-Six on introduisit à peu près autant de Gibelins que de Guelfes.
On divisa ensuite la portion aisée, riche du peuple, en sept arts, que l'on nomma les arts
majeurs , pour les distinguer de ceux que par la suite on institua également sous le nom d'arts mineurs.
Tels étaient Tordre et la nature des sept arts majeurs: i° les juges et les notaires; 2 e les marchands de Callimala, ou faisant le commerce des draps étrangers , dits français ; 3° les changeurs ou banquiers; 4° les fabricants d'étoffes de laine; 5° les médecins et les épiciers droguistes; 6° les fabricants de soieries et les merciers ; 7 0 et enfin les fourreurs et les pelletiers.
Chacun de ces arts majeurs avait un consul, un capitaine , un gonfalon, et tous les citoyens qui en faisaient partie, devenus aptes aux magistratures, étaient encore tenus de prendre les armes et de courir à la défense du peuple et de la Commune, dès que quelques manifestations de révolte pouvaient faire craindre que le repos et la liberté ne fussent menacés.
En cette occasionnes grandes familles gibelines ne montrèrent que de la pénétration d'esprit, mais point de courage. Les Uberti , les Fifanti , les Lamberti et tant d'autres impérialistes , sentirent bien que, malgré les deux podestats de leur choix, les Trente-Six favoriseraient les Guelfes restés dans Florence. Cette inquiétude jointe à celles que leur causait la victoire de Charles d'Anjou , firent prendre au comte Guido Novello la résolution de rassembler toutes les troupes qu'il pourrait obtenir de leurs alliés Pisans, Siennois, Arétins et autres , favorables à leur parti. En effet il parvint à réunir dans Florence, avec ses six
cents Allemands, un corps de cavalerie montant à quinze cents hommes. Mais il arriva précisément que pour solder cette troupe allemande on levait un impôt que les Trente-Six ne voulurent pas reconnaître comme étant trop lourd pour le peuple et inégalement réparti. Ce refus et les retards qui pouvaient en résulter firent prendre aussitôt au comte Guido Novello et aux chefs gibelins , un parti violent. On décida que le lieutenant impérial de Florence disposant de la nombreuse cavalerie qu'il venait de rassembler , en profiterait tout aussi tôtpour se débarrasser des trente-six nouveaux magistrats. Gefurentles Lamberti avec leurs gens armés qui les premiers sortirent de leurs maisons et allèrent vers Callimala en criant : « O à sont ces gredins de Trente-six ? que nous les coupions en morceaux !
Dans le fait les Trente-Six tenaient conseil en ce moment, dans la boutique où les consuls de Callimala avaient coutume de régler les affaires de ce commerce. Ils n'eurent pas plus tôt entendu les vociférations des Gibelins, qu'ils levèrent la séance, et coururent en toute hâte dans la ville, pour faire prendre les armes aux sept arts majeurs. Tout fut bientôt en rumeur dans Florence; les boutiques se fermèrent, chacun rejoignit son quartier, alla prendre ses armes et se ranger près de son capitaine sous son gonfalon. L'essai de cette institution nouvelle fut des plus heureux , et bientôt l'armée civique occupa toute la grande rue près de La Trinité. Un certain Giovanni Soldanieri prit le commandement général et dirigea les opérations de la journée. Soutenu par une foule de gens qui
s'empressèrent autour de lui, il fit élever une espèce de retranchement au pied de la tour des Girolanni, et montra ainsi la ferme résolution de combattre le comte Guido s'il osait attaquer. Celui-ci se confiant en sa cavalerie pour dompter la fureur du peuple, partit de la porte Saint-Giovanni où étaient rassemblées ses troupes, et en fit avancer quelques portionsjusqu'auprèsdu retranchement défendu par Soldanieri. Mais le peuple attendit tranquillement l'attaque, et sitôt que parurent les cavaliers allemands, ils furent criblés par les arbalétriers florentins. Au même moment, tomba sur les gens du comte une grêle de pierres lancées du haut des tours et des fenêtres des maisons particulières, en sorte que le comte Guido Novello , épouvanté de cette résistance imprévue, non seulement ne se crut pas en sûreté, lui et ses troupes, sur la place Saint-Jean , mais se retira bientôt vers celle de Saint- Apollinaire , d'où la terreur le fit partir encore en criant à tue-tête que l'on se hâtât de lui donner les clefs delà ville, pour qu'il en sortît au plus vite. Dans cette circonstance , ce lieutenant impérial épuisa toutes les modifications de la lâcheté. Pour garantir sa personne des vengeances du peuple, il se fit escorter par trois des citoyens les plus estimés dans Florence. Enfin, entouré de sa troupe , sans répondre aux instances de ses deux podestats qui lui criaient par les fenêtres du palais de rester , dominé par la peur . il fil la sourde oreille, et suivant les rues détournées, prit son chemin le long des fossés entre l'église Saint-Jacques et la place de Sainte-Croix, pour sortir furtivement par la vieille porte des Bœufs.
Ce fut le lendemain que la troupe gibeline vit combien il était honteux pour elle d'avoir abandonné une ville de l'importance de Florence, sans coup-férir. Mais le comte Guido Novello, qui avait commencé cette affaire par une lâcheté , la termina par une platitude. Cet homme, se flattant de pouvoir réparer son inconcevable faute, monta à cheval le lendemain matin , et vint se présenter à la porte du pont alla Carrai a, que Ton se garda bien de lui ouvrir. Vainement employa-t-il tour à tour les flatteries et les menaces, après une journée d'attente, privé de toute espérance et couvert de honte il se retira avec sa troupe vers la ville de Prato.
Ce comte Guido Novello, si cruel envers les Guelfes, et dispensateur peu fidèle des revenus de Florence, avait encore eu la précaution de faire enlever des arsenaux toutes les armes dont le peuple aurait pu faire usage. Le mal était grand, et les Florentins voulurent y remédier en mettant d'abord de l'ordre dans les finances et en remplissant les magasins de toutes les munitions indispensables. Pour obtenir plus promptement ce résultat, on fit un accord avec la commune d'Orvietto pour qu'elle envoyât à Florence deux citoyens probes qui furent élus podestats, et cent cavaliers destinés à la garde de la ville. Ces précautions prises, on congédia les deux frères jouissants podestats et l'on s'occupa d'aviser aux moyens de ramener le repos et la paix dans la cité. On rappela d'abord tous les bannis , Gibelins et Guelfes, puis on mit en œuvre toutes les ressources imaginables pour établir la bonne intel-
ligence entre eux surtout en faisant contracter des alliances de mariage et de commerce entre ces familles ennemies. Dans les premiers moments , ces tentatives eurent un assez grand succès. On vit se former des relations de famille entre les chefs des plus illustres maisons et le plus divisés par l'esprit de faction. Le retour subit de tant de proscrits , ces mariages , les fêtes qui s'en suivirent, et enfin la joie extrême du peuple rendu tout-à-coup à ses occupations et à la liberté , tout concourut à rendre la ville de Florence brillante et joyeuse pendant Tannée 1 267 , vers le commencement de laquelle cette fusion passagère des partis eut lieu.
Mais l'expérience a toujours fait voir combien il est rare que les mariages politiques et de précaution garantissent la paix des états et des familles. On n'ignore pas non plus que la disposition naturelle des républiques est l'inquiétude et le soupçon. Cette double vérité fut pleinement confirmée par la conduite des Guelfes en cette occasion. A peine les noces et les fêtes venaientelles d'être célébrées , que chaque famille guelfe regardant l'époux ou l'épouse qu'elle avait livrés au parti gibelin comme des enfants perdus pour elle, les répudia en quelque sorte, et les confondit avec leurs nouveaux alliés , dans leur ancienne haine de parti. Tous les Guelfes ne tardèrent pas à se persuader que les Gibelins n'avaient consenti à former ces monstrueuses alliances que dans l'espérance de s'en prévaloir pour reprendre plus facilement le pouvoir. De réflexion en réflexion, ils en vinrent à se demander pourquoi , après la
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victoire de Charles d'Anjou sur Manfred, on serait tenu à Florence d'être généreux envers les Gibelins , de les nourrir , de les loger , eux qui avaient détruit tant d'habitations, dévoré tant de revenus publics dans cette ville. Ces récriminations devinrent des raisonnements si forts pour les Guelfes de Florence, que cette faction envoya demander à Charles d'Anjou, sa protection, c'està-dire un capitaine et des troupes pour protéger le nouveau gouvernement de la république et le délivrer tout-à-fait de la faction gibeline.
Charles d'Anjou ne demandait pas mieux que de contracter des alliances avec les différents états d'Italie, afin d'augmenter ses forces pour se maintenir dans son nouveau royaume de Sicile et de la Pouille. Saisissant donc l'occasion qui lui était offerte, il envoya aussitôt à Florence le comte G. de Montfort avec huit cents cavaliers français, » capitaine et soldats, dit un historien de Florence, aussi supérieurs à Guido Novello et à ses Allemands , que la fortune de Charles le fut à celle de Manfred. »
A peine les Gibelins eurent-ils connaissance de l'arrivée prochaine du comte de Montfort à Florence , qu'ils agitèrent entre eux la question de savoir s'ils y resteraient ou s'ils l'abandonneraient. Mais comme la troupe française devait entrer à Florence le jour de Pâques, ils la quittèrent tous la veille , sans que le peuple et le gouvernement eussent même fait pressentir l'idée d'un bannissement.
Ainsi ce fut donc le jour de Pâques 1267 , que les Gibelins qui, cinquante-deux ans avant, en
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12 15, et au même jour de fête, avaient donné naissance aux discordes de Florence en tuant Bondelmonte , quittèrent cette ville d'eux-mêmes, sans en êtrechassés et intimement persuadés qu'ils avaient perdu de ce moment leurs possessions , leurs droits et leur patrie.
Les Gibelins reprennent courage. —Gouvernement mixte. ~- DU ans de repos; 4282-1500.— Troisième et dernière enceinte da Florence.— Création des Prieurs.— Banque, Sciences, Lettres, Arts. — Dante Alighieri. — Francesco da Barberino. — Lapo. —Impôts, Population, Prospérité, 4500.
D'après ce qui précède on ne saurait plus doutei de l'esprit qui animait les deux factions de Florence. Les Guelfes voulaient l'état populaire , la démocratie ; les Gibelins un gouvernement aristocratique, la monarchie. Les premiers se rattachaient au Saint-Siège dans l'idée que la puissance spirituelle des papes leur laisserait toujours la liberté de se gouverner temporellement à leur fantaisie ; tandis que les nobles Florentins qui sentaient le besoin de se rattacher à un chef qui validât leurs privilèges , et donnât de la consistance et un lien au corps de la noblesse florentine , tournaient toutes leurs espérances du côté des empereurs d'Allemagne.
Ces deux opinions étaient-elles franchement
adoptées et défendues? Les Guelfes comme les Gibelins, quoique par des moyens opposés, se proposaient-ils le même but, l'affranchissement de l'Italie par la république ou parla monarchie? Et enfin saurait-on décider , même avec l'expérience que quatre siècles nous ont donnée, si l'un de ces moyens est vraiment plus sage et surtout plus profitable à Florence et à l'Italie, que l'autre? Telles sont les questions que l'on se fait en étudiant l'histoire de Florence et que nous soumettons ici au lecteur, pour éveiller d'autant plus vivement son attention sur ce qui va suivre.
Quel que fût le parti qui triomphât à Florence, comme État cette ville faisait toujours l'aveu de sa faiblesse. Les Gibelins s'étaient à peine éloignés de ses murs, que les Guelfes, qui y restèrent maîtres, offrirent pour dix ans la seigneurie de leur cité et de toutes les communes qui en dépendaient , à Charles d'Anjou , roi de Sicile. Ce prince répondit d'abord aux ambassadeurs qui vinrent lui faire cette proposition, en les assurant : » qu'il ne voulait que le cœur et l'amitié des Florentins et ne prétendait à aucune juridiction sur eux. Mais les envoyés ayant redoublé leurs instances, Charles accepta la souveraineté et promit d'envoyer chaque année un lieutenant qui, conjointement avec quatorze Bons- Hommes , gouvernerait la cité. Bientôt après, ce prince, entièrement dévoué aux intérêts du Saint-Siège, par opposition à ceux de l'empire , fut nommé par le pape lieutenant-général de la Toscane. L'appui qu'il prêta aux Florentins ne leur fut pas inutile contre leurs ennemis; mais les Florentins
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se battaient médiocrement et ils manquaient surtout de cette prudence instinctive qui utilise une victoire et fournit les moyens de conserver ses conquêtes. Ils firent donc éprouver beaucoup de pertes aux habitants de Sienne , de Lucques , et de Pongibonzi , sans qu'au résultat , il leur en revînt d'autres avantages que de se faire craindre par ces taquineries militaires.
Cependant le grand événemeut dont l'issue devait réveiller à Florence les haines des deux factions qui la divisaient depuis si long-temps i se passait dans le royaume de Naples. Conradin duc de Souabe, dans l'intention de reprendre ses droits à la couronne de Sicile , passa en Italie avec une petite armée qui se recruta en route de tous les Gibelins qui voulurent bien se joindre à elle. Alors le jeune et malheureux Conradin (il n'avait que seize ans!) s'avança jusque dans le royaume de Naples pour combattre Charles d'Anjou à qui le pape avait donné ses États. Après quelques succès douteux, Conradin vaincu tomba entre les mains de son rival qui le fit décapiter sur la place du château à Naples. Cette victoire de Charles d'Anjou en fut aussi une véritable pour tous les Guelfes de l'Italie. Voyant en ce prince un défenseur puissant , ils se mirent aussitôt sous sa protection. C'est ce que firent les Plaisantins , les Crémonais , les Modenais, les Ferrarais, ceux de Reggio , et les Florentins surtout.
Mais le soin que réclamaient ses États, les croisades auxquelles il prit part, ne permirent pas à Charles de tirer de la bonne disposition de tous ces Guelfes les grands avantages qu'il en espérait.
Les Gibelins d'ailleurs lui nuisaient beaucoup , et toute la Lombardie , entre autres provinces attachées à ce parti, aurait bien voulu de Charles pour ami , mais nullement pour maître.
Enfin Ton sait comment ce prince fut chassé de la Sicile par la conjuration préparée par Jean de Procida, après le massacre des Français, connu sous le nom de Vêpres-Siciliennes.
Cet événement ranima les espérances des Gibelins , et malgré les soins que le pape Grégoire X avait pris pour réconcilier les deux factions florentines , sitôt que le sort de Charles d'Anjou parut incertain , les Gibelins conçurent de nouvelles espérances et les Guelfes reprirent leur attitude soupçonneuse. Ces derniers ne tardèrent même pas à se plaindre ouvertement des modifications apportées dans le gouvernement par le pape Grégoire X et par le cardinal latin. Trouvant donc que les quatorze Bons -Hommes , dont huit étaient Guelfes et six Gibelins, formaient une combinaison contraire à l'esprit des institutions populaires et trop favorable au parti gibelin , le peuple créa une nouvelle magistrature pour la cité. On choisit parmi les consuls et les membres du conseil de Callimala, trois hommes versés dans les affaires et très attachés surtout au parti guelfe et au Saint-Siège. S'appuyant de ces paroles de l'évangile : « Vos estis priores, » on les nomma Prieurs des arts. Ces prieurs devaient être renouvelés tous les deux mois, et ces magistrats suprêmes traitaient conjointement avec le Capitaine du peuple , de toutes les affaires , tant politiques et militaires que commerciales de la république»
Cette institution, généralement approuvée parles habitants de Florence, ne parut cependant pas complète. Au premier renouvellemert des trois prieurs , on en créa, six , un pour chaque sestier de la ville , et les six arrondissements de Florence furent classés et enregistrés de telle sorte , qu'au premier coup de cloche , tout ce qui appartenait aux six arts majeurs était sous les armes et aux ordres des six prieurs et du capitaine du peuple. Pour garantir la cité des troubles et des rapines inopinées, on ordonna que tous ceux qui n'avaient pas de patrimoine ou de profession pour vivre , seraient chassés de la ville et de son territoire ; et que les grandes familles dont on pouvait craindre l'ambition et les intrigues seraient tenues de fournir des répondants et des cautions. Les Gibelins étaient donc considérés comme des rebelles, et la démocratie faisait de jour en jour des progrès.
Pendant dix années à peu près , la république florentine, à l'abri de cette nouvelle institution, devint florissante et assez tranquille. Mais les richesses et le repos même qui excitent l'orgueil et exaltent toutes les prétentions, ne tardèrent pas à réveiller les factions guelfe et gibeline qui n'étaient jamais qu assoupies. Les nobles se mirent à insulter , à maltraiter même dans Florence et dans les campagnes environnantes, les gens de la plèbe. Car depuis que Tordre et la paix s'étaient tant soit peu établis dans la république, il s'était formé à Florence trois classes dont les intérêts étaient différents. Entre les nobles Gibelins et le petit peuple , se trouvait la masse des bour*
geois , commerçants, banquiers auxquels se rattachait même une grande partie de la classe noble, mais exerçant les arts et métiers. Cette classe moyenne s'était singulièrement accrue en nombre et en influence, par ses richesses. La tranquillité lui était donc plus nécessaire et plus agréable qu'aux grands et aux petits dont les espérances vagues appelaient sans cesse la chance des révolutions. Cette classe bourgeoise, redoutant l'audace des Gibelins tout autant qne le mécontentement du bas peuple, voulut en prévenir les résultats fâcheux, en faisant encore des modifications à l'ordre des magistratures de la république. Ce fut Giano délia Bella, homme appartenant à cette classe moyenne, et dont l'intégrité et les lumières étaient généralement reconnues , qui, s'associant à plusieurs bourgeois (popolani) riches et sages , s'empara d'une certaine autorité législative pour faire des corrections aux lois. C'est de cette époque que date la rédaction en très mauvais latin des Ordonnances de la justice. Elles infligèrent des peines beaucoup plus graves aux nobles et aux grands qui exerceraient dorénavant des violences contre les bourgeois , et elles portaient que les grands seraient solidaires des fautes ou des crimes commis par les personnes de leur classe. Il suffisait, d'après la loi, de deux témoignages publics pour prouver leurs méfaits; et il est même dit que l'on peut jeter secrètement , dans une boite , des dénonciations contre eux , sauf à faire une enquête de la vérité. " ../'»*:•■**♦■■-■
Ces ordonnances adoptées, les bourgeois législateurs s'occupèrent de donner à la magistrature
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de la cité , une forme et une puissance propres à faire observer ces nouvelles lois. On décida qu'outre les six prieurs il y aurait un gonfalonier de justice choisi successivement dans chaque sestier, investi du droit de sonner la cloche pour assembler le peuple et que le gonfalon de justice lui serait conféré dans l'église de St-Pierre Scheraggio. 11 fut arrêté de plus qu'aucun des prieurs ne pourrait être choisi parmi les nobles ou grands. Enfin on désigna mille citoyens par chaque sestier, qui devaient être armés, vêtus d'une soubreveste et d'un écu avec l'enseigne de la croix, prêts , à la moindre rumeur, ou aux ordres du gonfalonier, à se porter au palais des prieurs, pour punir les violences des grands. Bientôt, au lieu de mille hommes par sestier , il y en eut deux mille, puis quatre mille , ce qui portait l'armée civique de Florence, dans ce dernier cas, à vingt-quatre mille fantassins. Ce mode de milice fut également mis en usage dans les campagnes, et cette autre armée rurale fut encore désignée cette fois sous le titre de Ligue du peuple.
La première occasion où l'on fit sortir le gonfalon de justice à Florence , ce fut pour abattre et ruiner de fond en comble la maison d'un parent de la famille des Galli. Ce noble habitant la France , y avait tué un bourgeois de Florence établi dans ce même pays. On peut juger de la rigueur des Ordonnances de justice par la manière dont on les mit à exécution dans le cas qui vient d'être rapporté , et à quel point les républicains les plus modérés de Florence étaient loin de comprendre la véritable liberté , combien
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ih respectaient peu les personnes et leurs propriétés et à quel point la jurisprudence était informe et barbare. A ce sujet on rapportera encore un fait postérieur d'un siècle aux ordonnances de justice , mais qui prouve d'autant mieux ce qu'il y avait d'arbitraire et de ridiculement féroce dans la volonté des juges chargés de faire l'application des lois à Florence. En 1 365 , un homme ayant été condamné à avoir la main coupée , obtint et regarda comme une grâce de la part du magistrat, de perdre le pied au lieu de la main , faveur que le coupable avait instamment demandée.
Après les Vêpres Siciliennes, depuis l'an 1289, ou s'opérèrent dans le gouvernement de la répu blique les grands changements qui viennent d'être indiqués , le commerce et la banque prirent, jusqu'en 1 3oo, un accroissement considérable. Bientôt les fêtes privées et populaires introduisirent le goût du luxe dans toutes les classes, et l'on ne tarda pas à ériger plusieurs grands monuments d'utilité publique.
Quant aux détails précis sur les résultats du commerce et du change à cette époque , ils manquent. Les réjouissances privées furent brillantes et nombreuses , comme on en peut juger par la quantité des alliances matrimoniales que les grandes familles guelfes et gibelines contractèrent.
Mais en iq83, on célébra la fête de saint Jean, patron de Florence , avec un tel éclat et d'une manière si nouvelle , que l'on juge à propos d'en toucher quelques mots , d'autant mieux que les historiens les plus graves n'ont pas cru dçvojr en,
passer la description sous silence. Comme la ville de Florence, disent-ils .jouissait alors d'un calme et d'une prospérité favorables aux marchands, aux artisans, et en particulier aux Guelfes, qui avaient la grande main dans la ville , il se forma au milieu du faubourg d'Outre-Àrno , sous les auspices de la famille des Rossi , du parti guelfe , une compagnie de plus de mille hommes, tous couronnés de fleurs , vêtus de robes blanches et ayant à leur tête un chef ou seigneur qu'ils nommaient ^mour.Cette Cour donnait des jeux et des divertissements de toute espèce , tels que bals et concerts de musique. Les habitants y étaient invités à son de trompe et ils trouvaient tout le long du jour des repas préparés, pour lesquels on envoyait même convier au loin tout ce qu'il y avait de plus distingué en Toscane. Les directeurs de ces fêtes avaient à leur disposition des danseurs , des saltimbanques, pour réjouir leurs hôtes, qu'ils fournissaient d'ailleurs non seulement des choses qui leur étaient nécessaires, mais encore d'objets de luxe, tels que parfums, fourrures , coiffures nouvelles et robes d'étoffes précieuses. On ajoute même que quand ils avaient à traiter des personnes de haute distinction, ils poussaient la courtoisie jusqu'à les faire reconduire chez elles, sur des chevaux et avec le cérémonial le plus recherché. Cette Cour dura plus de deux mois, pendant lesquels une foule d'étrangers s'empressèrent de venir à Florence pour prendre part à ces singulières réjouissances.
Dans le même temps où Florence mettait à exécution ses dures ordonnances de justice et se
livrait à l'enivrement des fêtes, les lettres et les arts, de 1 25o à 1 3oo, prenaient un développement tout nouveau, circonstance considérable non seulement dans la civilisation de Florence, mais dan& l'histoire de la civilisation générale de l'Europe.
On assure que les premiers essais de prose italienne remontent à peine au commencement du xi e siècle,et parmi les poésies écrites le plus anciennement en cette langue, on cite quelques chansons qui restent de celles qu'a composées l'empereur Frédéric II , vers 1 198. Dante naquit en itj65,et trente ans après, la langue italienne était déjà laite et presque fixée en prose comme en vers.
Quant à l'étendue des connaissances cultivées et assez répandues déjà vers cette fin du xm c siècle, on peut en prendre une idée par les écrits de trois hommes de ce temps : Ser Brunetto Latini, Dante Alighieri et Francesco deBarberino. L'énoncé des ouvrages qu'ils ont composés suffira pour en faire pressentir la contexture et la portée.
Ser Brunetto Latini, professeur, secrétaire de la république de Florence , passe pour le premier citoyen de cette ville qui ait fait connaître l'éloquence et ait appris à gouverner l'Etat selon les lois de la vraie politique. 11 a laissé deux ouvrages, l'un le Trésor, écrit en prose provençale , espèce d'histoire naturelle selon Pline et Solin, où, entre autres sujets, il traite de la boussole et des propriétés magnétiques de l'aimant. Sa seconde composition 11 Tesoretto, écrite en vers italiens , est une vision 011 l'auteur décrit dune manière fantastique les vices et les vertus. Cet homme était fort savant dans les langues et avait fait beau-
coup de traductions des plus beaux discours de Cicéron, de Sali us te et de César. Il fut le maître de Dante et de F. de Barberino.
Yoici la liste chronologique des ouvrages de Dante , au titre de chacun desquels est jointe une indication des matières que ce grand homme y a particulièrement traitées :
LaFieNouveLle,cpL\\ a composée à l'âge de vingtsix ans. Il y exprime l'amour naturel et l'amour mystique, tout en parlant de la littérature en langue vulgaire, et de ses trois Cantiques dont il annonce la composition prochaine.
La Divine Comédie , poème essentiellement gibelin , où la théologie , la science historique, le mysticisme et la satire sont employés à combattre les opinions guelfes.
Le Banquet, imitation détournée de l'ouvrage de Platon , portant le même titre. Ce livre inachevé, traite constamment de l'amour mystique à l'occasion duquel l'auteur s'étend sur la théologie , la physique , la métaphysique et la littérature en langue vulgaire.
Traité de l * éloquence en langue vulgaire ; le titre de ce livre en indique le sujet. On y trouve des renseignements précieux sur la poétique, la rhétorique, la grammaire et la linguistique, telles que ces connaissances étaient étudiées à cette époque.
La lettre à Kan-le-Grand est un exposé de la contexture de la divine Comédie et une apologie des moyens allégoriques dont le poète affirme qu'il a fait constamment usage.
Les deux lettres qui restent de Dante , écrites
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vers Tan t3i2, dont l'une est adressée à Tempereur Henri VII, duc de Luxembourg , pour rengager à venir au secours de l'Italie , et l'autre aux Italiens afin de les entraîner à reconnaître et à recevoir ce même Henri VII comme leur libérateur et leur soutien , sont des monuments historiques fort curieux. Ils font juger jusqu'où l'esprit de la faction gibeline pouvait entraîner les hommes les plus éclairés de ce temps.
Mais l'ouvrage de Dante le plus curieux sous ce même rapport politique , est son traité en trois livres, sur la monarchie (De Monarchiâ), Ce pamphlet dont le latin barbare et les formules scolastiques rendent la lecture difficile, mérite cependant d'être sérieusement étudié. Il exprime la profession de foi politique du parti gibelin en
1 3 1 5 , c'est-à-dire après un siècle entier de vie et d'activité de cette faction.
L'autre écrivain contemporain de Dante, Francesco da Barberino, ne peut lui être comparé en rien pour le talent. Ses ouvrages cependant sont instructifs par les matières qui y sont traitées. Barberino n'était qu'un homme spirituel et fort instruit. Mais l'absence de génie rend par cela même ses ouvrages plus propres à donner une idée juste des connaissances courantes que les esprits moyens de son temps pouvaient acquérir et répandre. Versé dans les lettres latines, cet homme avait étudié la théologie, les droits civil et ecclésiastique. Elève des troubadours provençaux pour la poésie , Barberino se livra à la versification en langue vulgaire ou italienne, tout en laissant percer dans ses ouvrages un fond de pro~
vençalisme qu'il affectait ou dont peut-être il ne sut jamais se débarrasser. Selon l'usage de son temps , il reçut et se donna une instruction encyclopédique. Comme Dante, Francesco da Barberino étudia la musique , la peinture, et Ton conserve un manuscrit de ses Documenti d'dmore , orné d'une fort belle miniature de sa main. Il eut le goût des voyages comme tous les Florentins de cette époque. Après s'être rendu à Avignon auprès du pape Clément V vers lequel il fut envoyé, il passaprès de quatre ansàlacour du roi de France Philippe-le-Bel, qu'il accompagna pendant tous ses voyages. Quoique F. da Barberino fût d'un caractère doux et modéré , il ne laissa pas cependant de manifester ses opinions politiques vers i3i3 , lorsque l'empereur Henri de Luxembourg, ennemi des Guelfes florentins, était attendu impatiemment par la faction gibeline. Il joignit ses vœux à ceux de ce parti et, ainsi que Dante, écrivit au Messie impérial une lettre latine qui se termine par ces mots : « Erimus in sedibus nos~ ttis; nec erit irwidia in minori, neque superbia in majori. » Cet écrivain avait composé un choix de nouvelles qui est perdu. L'ouvrage qui l'a fait connaître jusqu'à présent est : « Documenti <£ Amore,* recueil de vers moraux. Mais en 181 5 on a imprimé un autre livre de lui , resté jusqu'alors en manuscrit. Son titre est : « Del Reggimento e de 9 Costumi délie donne. » La contexture et les détails de ce livre présentent les • renseignements les plus curieux sur les mœurs, les usages et les préjugés de l'Italie et de la France même , vers i3oo. A la manière orientale, lou-
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vrage est mêlé de vers et de prose, et le langage, dont le fond est toscan, se sent parfois de sa double origine sicilienne et provençale. Quant au sujet, il est fort piquant. L'auteur y passe en revue la femme à tous les âges, dans toutes les conditions et tous les rangs de la société , depuis la mendiante et l'entremetteuse, jusqu'aux religieuses et aux princesses filles de rois , et il donne à toutes des préceptes de bonne conduite, sans manquer jamais l'occasion d'appuyer ses avis en racontant des nouvelles.
Ser Brunetto Latini et ses deux élèves Dante Alighieri et Francesco da Barberino sont donc les trois hommes dont les écrits font le mieux connaître l'état des sciences, des lettres et des mœurs en Toscane et dans une partie de l'Europe de i^5o à i320.
Dans l'intérêt de l'histoire politique et littéraire de Florence , on doit faire remarquer que la plus grande partie des poêles et des écrivains italiens qui ont composé en langue vulgaire, de préférence au latin, étaient en général attachés à la faction gibeline et au système monarchique. Ser Brunetto Latini, maître de Dante et de F. da Barberino, est la seule exception notable que l'on puisse indiquer à cette époque; il était Guelfe. Plus tard, cette observation prendra encore plus d'importance, car Pétrarque et Boccace furent aussi Gibelins.
Mais tandis que los sciences et les lettres étaient déjà parvenues à un haut degré d'élévation à Florence , les beaux-arts prenaient aussi leur développement à la faveur de la religion ainsi que des
besoins et des richesses de la commune. Vers la dernière moitié du xm e siècle , l'architecture, la sculpture et la peinture , qui n'avaient pas cessé d'être cultivées en Italie sous l'influence des artistes lombards, bysantins et allemands, s'affranchirent des goûts qui leur avaient été imposés par des nations étrangères , pour reprendre celui qui était propre au pays. Ce fut alors, à partir de i2ao jusqu'à 1299, que le premier Lapo, l'architecte célèbre de la triple église de Saint-François à Assise , bâtit successivement à Florence les différents édiûces publics dont il a été question dans le cours de cette histoire, mais dont on croit nécessaire de rappeler ici la nature , la destination , ainsi que la date de leur construction. Voici d'abord les dates des fondations :
Le pont alla Carraia, 1218-1220. — Le pont Rubaconte ou aux Grâces, 1237. — Les rues de Florence dallées, 1237. — Le Palais-de-Justice et prisons, i25o. — Le pont de la Trinité, 1252. — Orsanmichele, 1284 — Palais Spini , depuis Feroni, 1284. — Baptistère commencé, 1293. — La Cathédrale, Santa Maria del Fiore, 1294. — Le vieux palais , 1 298. — Dernière enceinte des murs qui existent encore, 1299.
Il est facile de comprendre, d'après ces indications, que le but d'utilité matérielle ou morale de ces édifices a fait donner à la plupart d'entre eux un caractère simple et sévère, mais grandiose. Comme on l'a déjà dit, la citadelle, la fortification s'y fait sentir presque partout. A l'cx-
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ception da Baptistère et de la Cathédrale , dont le style est plus gracieux et plus fleuri, tous les autres monuments ont un aspect sombre et terrible. Ces formes graves , cette disposition soupçonneuse des palais publics, du palais d'un particulier même, sont le trait caractéristique de l'architecture florentine à cette époque. Ce sont les discordes civiles qui le lui ont imprimé, et c'est le génie de l'architecte Lapo qui l'a transmis par ses œuvres.
À Florence, l'impulsion fut donnée à l'architecture par les besoins civils et les circonstances politiques ; mais la statuaire , la mosaïque et la peinture obéirent plus particulièrement aux dispositions religieuses. C'est à Pisé où la sculpture fut d'abord tirée de la routine transmise par les faiseurs de figures constantinopolitains. Les artistes florentins ne tardèrent pas à marcher sur les traces de leurs maîtres, et la culture de la statuaire aida à perfectionner l'art de la mosaïque, puis bientôt après celui de la peinture. Dès l'an 1236, il y eut un peintre nommé Bartolomeo qui fut chargé par les magistrats de faire un tableau de l'Annonciation , que l'on conserve encore précieusement aujourd'hui dans l'église des Servi. Enfin Cimabuè naquit en iq4°- C'est cet artiste q;ui rejeta complètement les pratiques grecques , qui commença à donner du naturel et de la vie aux figures. Quoique son mérite ne soit que rer latif au temps où il a vécu, ses ouvrages cependant eurent une grande influence sur l'école qu'il forma et d'où sortit Giotto. De tous les nombreux
ouvrages qu'il a faits , celui pour lequel il reçut les plus grands éloges est un tableau de la Vierge, peint pour l'église de Sainte-Marie-Nouvelle, à Florence, où on le voit encore. Lorsque ce tableau fut terminé, il fit naître un tel enthousiasme parmi les habitante de Florence, qu'on le transporta de l'atelier du peintre à l'église en grande pompe et au bruit des instruments de musique. On ajoute que pendant que Cimabuè y travaillait, Charles d'Anjou, passant à Florence, en 1266, pour aller se faire couronner roi de Sicile à Rome, et voulant flatter les Florentins, alla visiter tous les hommes de mérite de cette ville, au nombre desquels se trouva Cimabuè, qui mettait la dernière main à l'ouvrage que Ton vient d indiquer.
De toutes les constructions faites à Florence depuis 1220 jusqu'à i3oo, la plus importante, mai6 la moins sagement prévue , est la troisième enceinte des murs , commencée en 1 29g , finie quelques années après, et qui est restée intacte jusqu'à nos jours. Les Florentins , éblouis par la prospérité de leurs armes, de leur commerce, et par l'état de tranquillité relative dont ils jouirent pendant les trente dernières années du xm* siècle, s'imaginèrent que la population, très nombreuse déjà, s'accroîtrait encore, ils firent donc élever cette dernière enceinte , mais qui n'a jamais pu être garnie entièrement d'habitations, (kx n'avait prévu l'effet ni des pestes ni des interminables révolutions populaires qui devaient bientôt mettre obstacle à la prospérité passagère de la république de Florence.
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Cette enceinte de murs et les portes de Florence, dont l'aspect architectonique présente tout à la fois un caractère de grandeur et d'élégance si remarquable, fourniront l'occasion de transmettre ici les renseignements que l'historien Vil— lani nous a laissés sur la recette et la dépense, ainsi que sur la populationde cette ville vers l'époque de sa plus grande prospérité républicaine.
La recette, par les impôts, gabelles et autres droits , se montait à trois cent mille florins d'or, environ trois millions six cent mille francs de notre monnaie
Là dépense fixe , pour le paiement des magistrats et officiers publics , et autres frais pour le bien de la commune, se montait à quarante mille florins, quatre cent quatre-vingt mille francs environ.
Outre cela , il y avait les dépenses pour les édifice» publics , qui ne sont pas spécifiées. Une partie de ces dernières était à la charge de la commune, l'autre était supportée par des compagnies commerciales, des congrégations religieuses, ou des particuliers riches et zélés. Enfin venaient les dépenses inattendues, comme celles occasionnées par les guerres, qui se payaient au moyen de taxes extraordinaires quand le produit des gabelles ne pouvait pas y suffire.
On omettra les détails que Villani a donnés sur la nature et le prix des impôts, gabelles et taxes, pour en faire connaître quelques uns qui se rapportent aux dépenses de la commune de Florence. Ces particularités ne seront pas indiffé-
rentes pour l'intelligence de l'histoire et des mœurs singulières de cette ville au un* siècle.
Salaires du Podestat et de sa suite : 1 5,q4<> piccioli (lepicciolo valait de 10 à 1 5 sous). — Du capitaine du peuple : 5,88o piccioli.— De l'exécuteur des ordres delà justice contre les grands, et de sa suite: 4,900 piccioli — DuConservateur du peuple, avec cinquante cavaliers et cent fantassins, contre les exilés : 8,4oo florins d'or. — Du Juge d'appel (ou d'appellation) pour les intérêts de la commune : 1,100 piccioli.— De l'officier chargé de surveiller les ornements et bijoux que portent les dames : 1 ,000 piccioli. — Dépenses pour le boire et le manger des Prieurs et de leur suite : 3,6oo piccioli. — Pour la nourriture des lions; plus pour les torches, chandelles et falots à l'usage des Prieurs : 2,4oo piccioli. — Pour les joueurs de trompettes, de nacaires, de cresselles, de cornemuses et de trompes d'argent , avec les six héraults ou crieurs au service du Podestat, 1,000 piccioli. — Pour le palio (pièce d'étoffe amaranthe), donné pour prix des courses qui se font chaque année à la Saint-Barnabé et à la Santa- Reparata, 100 florins d'or, etc. , etc.
Après ces détails sur la recette et la dépense de la commune de Florence, l'auteur donne des renseignements sur la population de la ville, toujours a la même époque, i3oo.
D'après la consommation des vivres, on estime que Florence renfermait alors quatre-vingt-dix mille âmes, tant hommes et femmes qu'enfants.
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Il y avait vingt -cinq mille hommes en état de porter les armes , depuis l'âge de quinze ans jusqu'à soixante-dix. Tous étaient citoyens, et, parmi eux, le nombre des nobles riches pouvait se monter à quinze cents. Le nombre des étrangers passants, ou soldats payés, à Florence, était communément de quinze cents. Dans les écoles, pour apprendre à lire , il y avait de huit à dix mille petits garçons et petites filles. Douze cents garçons apprenant à compter fréquentaient six écoles; puis, dans les quatre grandes écoles où Ton enseignait la grammaire et la logique , se rassemblaient cinq cent cinquante à six cents écoliers.Les églises, abbaves et couvents dans Florence et ses environs étaient au nombre décent dix. D'abord, cinquantesept paroisses pour le peuple; cinq abbayes avec deux prieurs et quatre-vingts moines. Outre cela, vingt-quatre monastères de femmes avec cinq cents religieuses. Dix maisons de frères réguliers ; trente hospitalières, offrant plus de mille lits aux pauvres et aux infirmes , et renfermant de deux à trois cents prêtres.
Pour ce qui concerne le commerce, les boutiques, magasins ou fabriques de l'art de la laine étaient au nombre de deux cents et plus. On y fabriquait de soixante-dix à quatre-vingt mille (panni) pièces de drap, dont la valeur s'élevait à un million deux cent mille florins d'or. Le tiers de ces marchandises à peu près restait dans le pays, et plus de trente mille personnes vivaient de la main d œuvre que la fabrication et l'emploi de ces étoffes occasionnaient.
. Les boutiques de Callimala, c'est-à-dire du commerce des draps étrangers, dits français, retouchés, améliorés par les fabricants de Florence, étaient moins nombreuses. Il n'y en avait que vingt, mais elles faisaient venir par an pour trois cent mille florins d'or de draps de France, d'Angleterre, d'Espagne et de Flandres, qui se vendaient à Florence pour passer en Orient, en Grèce, et sur toutes les côtes de la Méditerranée.
On comptait quatre-vingts banques de changeurs. On battait en monnaie d'or de trois cent cinquante à quatre cent mille florins, et environ vingt mille livres de petite monnaie par an.
Le collège, ou la corporation des juges était de quatre-vingts ; celle des notaires , de six cents ; celle des médecins et chirurgiens, de soixante» On comptait cent boutiques d'épiciers-droguistes, et le nombre des magasins allait toujours en croissant àmesure que la consommation des objets devenait plus grande. Par exemple , on comptait cent cinquant-six boutiques de boulangers. Par les gabelles perçues aux portes de Florence, on voit qu'il y entrait, par an, de cinquante - cinq à soixante-cinq mille cogna (ou tonnes) de vin ; quatre mille bœufs et veaux, soixante mille moutons, trente mille porcs et vingt mille chèvres. Au mois de juillet il entrait à Florence, par la porte San- Frediano, quatre mille charges de melons.
Déjà le luxe des vêtements et de la table avait provoqué des lois somptuaires , et excitait l'humeur satyrique de Dante contre Florence autrefois si sobre et si modeste. Le goût des fêtes publiques et privées s'était beaucoup accru, et au
milieu des murs de Florence et dans ses environs les habitations agréables commençaient à se multiplier. Pouvait-il en être autrement dans une cité où Ton percevait près de quatre millions de francs d'impôts en i3oo, qui battait annuelle- > ment une somme plus forte en monnaie d'or, et dont les fabricants de drap seulement mettaient des marchandises en vente pour une valeur à peu près égale?
Tel fut l'état des sciences, des lettres, des arts et de là prospérité matérielle à Florence, vers i3oo, lorsque les factions Guelfe et Gibeline, à la veille de renaître sous une autre forme, mais plus vives, plus terribles que jamais, allaient compromettre de nouveau la tranquillité de la Toscane, et faire commencer à Dante ses trois immortels cantiques.
' Factions des Noirs et des Blancs, \ 50!.— Tyrannie et chute du duc d'Athènes, 1345.— Démocratie.
Rien n'est plus propre à rabaisser l'orgueil humain que l'étude et l'appréciation sincères de l'histoire des nations dont l'existence a eu le plus d'éclat, dont les efforts même pour perfectionner la civilisation sont le plus louables. Ce xm B siècle, pendant lequel on vient de suivre les vicissitudes politiques et les progrès des sciences, des arts et du commerce dans Florence, est le beau siècle de la république Florentine ; c'est encore le temps où, malgré la fureur aveugle et sans cesse renaissante des deux factions acharnées à la destruction l'une de l'autre, on voit cependant paraître dans le peuple florentin un véritable intérêt pour la commune, un amour de la patrie qui le ramène parfois à la justice et à la raison.
La faiblesse de l'aristocratie florentine était
telle, que les nobles n'ont jamais pu se constituer en corps. Toutes les familles illustres au contraire, en se livrant au commerce, à l'industrie et à la banque, ont contribué à pousser l'exagération de la puissance démocratique au-delà des limites imaginables. Aussi les maux causés tour à tour à Florence par les tentatives désespérées des nobles et de la populace ont-ils servi longtemps de prétexte à l'intervention des étrangers dans les affaires du pays, et produit enfin pour résultat l'établissement du gouvernement d'un seul, qui n'a pu avoir que bien tard, en ce pays, les avantages d'une monarchie régulière.
Dans le grand nombre des événements qui se rattachent particulièrement à l'histoire de la ville de Florence, on signalera les plus importants, ceux qui dominent et ont améné tous les autres pendant le cours du xiv* siècle, où nous entrons :
i° La récFudescence des factions Gibeline et Guelfe, sous les dénominations nouvelles de Blancs et de JVoirs, dont les résultats furent des exils et un changement notable du gouvernement de la république, dans l'intérêt de la démocratie.
2 e Le règne extravagant et cruel de Gaultier de Brienne, duc d'Athènes, appelé par les Florentins pour les protéger, et qu'ils chassèrent ignominieusement peu de temps après, ce qui donna encore plus de puissance à la démocratie (i343).
3 a La grande peste de i348, qui emporta quatre-vingt mille habitants de Florence et des environs, et donna lieu tout à la fois à des établissements pieux et utiles, ainsi qu'à un dérèglement
de mœurs dont ce pays se ressentit long-temps.
4° L'influence des capitaines du parti Guelfe 9 espèce de magistrats dont les excès tyranniques conduisirent peu à peu la ville de Florence à laisser tomber les rênes du gouvernement dans les mains delà plus vile populace, en 1378.
5° Et enfin l'apparition, à cette même époque, de la famille Medicis, destinée à gouverner la Toscane monarchiquement deux siècles plus tard.
Voici comment s'introduisirent à Florence les factions des Blancs et des Noirs. 11 y avait à Pistoia une famille très nombreuse, les Cancilieri, dont la souche était un certain Canceliere, de la moyenne classe, devenu puissamment riche par son industrie. Ayant épousé successivement deux femmes, l'une nommée Blanche, l'autre A'oire , Canceliere en avait eu plusieurs enfants, dont les enfants et pelits-enfanis étaient distingués parles surnoms de Blancs et de Noirs, selon qu'ils tiraient leur origine de l'un ou de l'autre lit. Après quelques générations , ces Cancelieri, Blancs et Noirs, adonnés pour la plupart à la profession des armes, eurent entre eux des querelles d'intérêt ou de rivalité quelconque. Des disputes, ils en passèrent bientôt aux voies de fait, tant qu'enfin il y eut entre eux des combats, auxquels toute la ville de Pistoia, partagée entre les Blancs et les IVoirSy prit part. Ces désordres se renouvelèrent et augmentèrent de violence , au point que les magistrats de Pistoia, sentant leur autorité devenue tout-à-fait inutile, proposèrent de demander l'intervention arbitrale des Florentins. Ceux-ci, qui avaient intérêt à ce que le calme se rétablît
dans Pistoia, acceptèrent, et se rendirent maîtres absolus de cet état, selon le vœu même de la commune.
Les Cancelieri Blancs de Pistoia avaient établi depuis long-temps des relations de famille avec les maisons Gibelines de Florence, tandis qu'au contraire plusieurs Cancelieri Noirs s'étaient alliés à des Guelfes florentins. Il en résulta que les Florentins, venus à Pistoia pour éteindre la haine qui divisait les deux familles, prirent parti euxmêmes pour les JNoirs ou pour les Blancs, et rapportèrent dans Florence ce nouveau sujet de discorde.
Mais il ne faut pas s'y laisser tromper : malgré la substitution des noms, les Blancs et les Noirs, à Florence, ne furent rien autre chose que ces mêmes Gibelins et ces mêmes Guelfes, dont l'obstination politique reparut plus vive que jamais, en i3oo, après cent quatre-vingt-cinq ans d'efforts et de résultats désastreux pour la République.
On se battit de nouveau dans les rues et sur les tours de Florence. Ce fut même l'époque des réjouissances du mois de mai que Ton choisit pour s'entretuer avec un acharnement sans pareil. Dante Alighieri, le grand poète, était alors magistrat, l'un des prieurs de Florence. Un cardinal légat, qui avait été envoyé par le pape pour pacifier la ville, ne put rien obtenir de ce qu'il demandait pour apaiser les esprits. Les Blancs , ou plutôt les Gibelins, en particulier, ne manquèrent pas de laisser percer la défiance que leur inspiraient le pape et son légat, en sorte que le car-
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dinal, blessé de leur désobéissance envers le Saint- Siège, interdit la ville de Florence.
Vers ce temps, Charles de Valois , fils de Philippe III, dit le Hardi, quittait la France par dépit, et traversait l'Italie, dont le pape allait le faire vicaire ou lieutenant. 11 passa par Florence. Dans Fétat désespéré où était la République, ce prince accepta le titre de pacificateur qui lui était offert, sous la condition tacite du Saint-Siège de faire en sorte de mettre le pouvoir entre les mains des Noirs ou Guelfes. Malgré la résistance violente des nobles de la ville, Charles ne se remit en route pour Rome qu'après avoir affermi la puissance des Guelfes, qui ne tardèrent pas à condamner à l'exil toute la faction contraire. C'est dans cette occasion, en i3oi, que Dante Alighieri et Petrarco di Parenzo, père du célèbre Pétrarque, furent bannis de Florence. Dante fut condamné à cette peine sous prétexte de baratterie et d'extorsions, ce qui fait dire à l'historien Villani , t ou que cet homme, si vertueux, a été condamné » à tort; ou qu'il a eu tort lui-même de mettre . dans l'enfer ceux qui avaient commis la même » faute que lui. » Réflexion aigre-douce, où le préjugé de la faction Guelfe , à laquelle appartenait Villani, se fait sentir.
Après avoir suivi jusqu'à présent dans Florence les vicissitudes et le dernier accroissement presque fortuit des deux factions de cette ville , on touche à l'époque de leur histoire où l'on peut rechercher avec soin quels devaient être les systèmes fondamentaux sur lesquels s'appuyaient les Guelfes et les Gibelins, ainsi que le
but précis que chacune de ces factions se proposait d'atteindre. Le système Guelfe est facile â reconnaître , puisque ce sont les hommes de ce parti qui ont le plus habituellement régi le gouvernement de Florence, et que, tant bonnes que mauvaises, ils ont fait beaucoup de lois, d'ordonnances, et ont multiplié les magistratures et les offices à l'infini. Les Guelfes seront appréciés par leurs œuvres. Quant au système Gibelin , c'est au contraire dans les écrits du temps qu'il faut en rechercher l'esprit et la forme. Dans ce dernier cas, on peut se satisfaire complètement par la lecture du livre de Dante, intitulé de la Monarchie, profession de foi politique entièrement et sincèrement Gibeline, puisque cet ouvrage d'Alighieri ne fut connu publiquement que long-temps après sa mort. On donnera donc un extrait de ce pamphlet important, après avoir indiqué les changements que les Guelfes apportèrent au gouvernement de la République, à la suite de l'exil des Gibelins ou des Blancs, au commencement du xiv* siècle. Par la comparaison de ces deux systèmes différents, on pourra se former une idée nette, non seulement de la nature de chacune de ces deux factions, mais encore de l'état des esprits a Florence relativement aux divers principes de politique adoptés vers la fin du moyen-âge jusqu'au commencement de la renaissance.
En 1 3o i , les Gibelins ou Blancs , au nombre desquels se trouvait Dante , furent donc bannis de Florence. Mais il y demeura cependant assez d'hommes de ce parti , pour qu'avec les attaques extérieures incessamment renouvelées par les
bannis, la guerre civile y fît encore d'affreux ravages. Les violences ne furent pas seulement commises dans la ville. On voit encore à Florence les prisons qui portent le nom de Stinche , monument qui consacre la mémoire d'un combat de cette époque . livré hors de ses murs. Les Florentins guelfes, après avoir fait prisonniers tous les habitants de la ville de Stinche , près de laquelle se trouvaient des châteaux défendus par les Gibelins , enfermèrent ces malheureux habitants dans des prisons que Ton venait de construire nouvellement à Florence. Elles existent encore et sont désignées par le nom de Stinche.
Dans les intervalles de lassitude plutôt que de repos , le peuple florentin , semblable à un enfant malade , demandait des changements dans l'administration de la ville , dans le nombre et les attributions des magistratures. Ce fut dans des dispositions semblables, qu'en i3o4, le peuple, sous prétexte de malversation de la part du podestat, assaillit ce magistrat et sa suite en pleine rue, et le remplaça bientôt par douze citoyens, deux pour chaque sestier , ce qui fut cause que la seigneurie fut confiée à douze personnes , au lieu d'une.
En 1 3a 1 , pendant la guerre désastreuse que fit Castruccio de Lucques aux Florentins, ceux-ci, rejetant la faute de leurs revers sur le gonfalonier et les prieurs, résolurent d'adjoindre aux nouveaux magistrats élus pour remplacer les derniers douze conseillers, appelés Bons-Hommes, dont les fonctions étaient de surveiller pendant six mois les actions des prieurs et du gonfalonier,
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lesquels ne pouvaient rien conclure ni décider sans la sanction des douze Bons -Hommes.
Dans le cours de cette même année i32i , pendant que les Florentins étaient si vivement préoccupés de ces modifications politiques, Dante Àlighiéri mourait à Ravennes sous le poids d'un jugement qui l'avait condamné à l'exil, et qu'il subissait depuis vingt ans.
Huit ans plus tard, après la mort de Castruccio et du duc deCalabre, lorsque la république fut rendue momentanément a elle-même, le peuple et tous les magistrats désirèrent la voir représentée dignement. Le point important était que la création des magistrats et des officiers désignés par la voie du sort se fît avec la plus rigoureuse sincérité. On décida donc que tous les magistrats et officiers , tels que les prieurs, leurs conseillers, les gonfaloniers , les capitaines du parti çuelfe , les cinq du commerce , les consuls des arts, avec deux bouiv geois de surcroît par sestier , ce qui en tout faisait quatre-vingt-dix-huit personnes , désigneraient tous ceux de la ville , âgés de plus de trente ans , qu'ils auraient jugés digne du priorat.
Cette candidature au priorat était acquise à ceux qui obtenaient soixante-huit voix sur les quatre-vingt-dix-huit. Le nom de chaque candidat était mis alors dans chacune des six bourses appartenant à chacun des sestiers de Florence, et lorsque le temps était venu de renouveler les prieurs, on tirait au hasard les noms de la bourse.
On procédait avec le plus grand soin à la supputation des lèves noires au moyen desquelles les quatre-vingt-dix-huit votaient; outre cela, le
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coffre dans lequel étaient conservées les bourses restait sous la garde de religieux étrangers, fermé par trois serrures dont les trois clés étaient conservées, Tune dans la sacristie des frères convers , la seconde par le capitaine du peuple , et la dernière par le général des frères. Tous les deux mois , trois jours avant que les anciens prieurs déposassent leur charge , les gardiens du coffre le faisaient apporter en présence de tout le conseil des quatre-vingt-dix-huit. On l'ouvrait et Ton en tirait au hasard autant de bulletins qu'il était nécessaire pour faire les nouveaux prieurs. Les candidats étaient aussitôt investis de la magistrature , excepté les cas de prohibition (diviéto) prévus par la loi, qui voulait que Ton mît six mois d'intervalle entre la nomination de personnes de la même famille , et deux ans entre celles des pères , des enfants et des frères.
Toutes ces dispositions furent prises et arrêtées en plein parlement , sur la place des Prieurs , le 1 1 de décembre i32o,, parlement dans lequel on annula encore tous les anciens conseils , pour en créer deux nouveaux seulement : l'un sous la direction du capitaine du peuple , composé de trois cents citoyens exclusivement choisis dans la classe bourgeoise, et l'autre de deux cent cinquante , où il entrait des grands et des bourgeois , sous la direction du podestat. Enfin , toutes les délibérations prises par la seigneurie ne devenaient valides que par l'approbation, d'abord du conseil populaire des Trois-Cents , et ensuite du conseil mêlé des Deux-Cents-Cinquante.
Mais arêtons-nous à ces pénibles efforts de la l 8
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république florentine, efforts dont çlle tira si peu de gloire et de profit , et comparons maintenant à cette politique de circonstance, improvisée sur la place publique par les Guelfes, la théorie systématique du gouvernement que rêvaient les Gibelins. Ce sont les opinions, et souvent même les propres paroles de la monarchie de Dante, qui yontêtre reproduites sur ce sujet.
A la suite du moyen-âge vient le temps dit de la renaissance, qui commence en Italie avec Dante. C'est à compter de cette époque que tous les génie» forts et cultivés reportèrent leur attention et leurs regards sur les monuments des sciences , des lettres et des arts de l'antiquité , échappés aux dévastations qui eurent lieu dans les premiers siècles de notre ère. La respectueuse admiration que l'on professa, en Italie surtout, pour les livres, les statues et les peintures de l'antiquité qui purent être recueillies, fut poussée jusqu'au fanatisme. Dante , et plus tard Petrarca et Boccacio Font éprouvée plus vivement encore que tous les autres.
Parmi les nombreux sujets d'admiration que trouvèrent dans les fastes de l'antiquité ces hommes fameux , il en est un qui les préoccupa tous trois plus habituellement, plus profondément ^core que les autres , c'est l'histoire de Rome , w est l'accroissement régulier de la puissance de ce peuple-roi, qui se servit toujours de la victoire pour s'assurer la conquête des peuples auxquels il donnait enfin une législation ; c'est ce commandement , cette puissance , cet empire qui tendait à tout envahir, pour tout régulariser, pour tout
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soumettre au même code de lois politiques et civiles; c'est enfin cette monarchie universelle , absolument juste, et relevant de Dieu seul, puisque Dieu avait permis qu elle se formât , dont ils voyaient le type perfectionné dans la personne de l'empereur Octavien Auguste , loué et chanté par le plus parfait des poètes latins , Virgile.
. Dans l'esprit de Dante qui, ainsi que ses contemporains, considérait Virgile autant comme un historien que comme un poète, Romulus avait été choisi par Dieu pour fonder Rome ; Auguste n'avait été que le dépositaire et le gardien de la puissance ou de Y Empire des Romains ; c'était Auguste qui l'avait amené à sa perfection, puis cet empire avait été transmis, sans interruption, aux empereurs d'Orient, et, enfin, aux empereurs d'Occident ou d'Allemagne. C'était toujours d'après les idées des Gibelins cette puissance, cet empire exercé sans solution de continuité depuis le roi Priam, depuis Énée son fils et Romulus, jusqu'àHenriVll de Luxembourg, enl'an i3i3, qui la rendait indépendante des papes, et la faisait relever immédiatement de Dieu même. Aussi l'objet du livre de la Monarchie écrit par Dante est-il l'examen historique et philosophique de ces trois questions : • i° Si la monarchie est indispensable au bonheur du monde? a° Si le peuple Romain s'est justement acquis le droit de Monarque? 3* Et enfin, si l'autorité de Monarque dépend immédiatement de Dieu ou d'un vicaire de Dieu P » Ces trois questions sont traitées par le poète florentin avec un appareil scientifique et une subtilité vigoureuse de raisonnements qui se sentent tout à la fois de
i j 6 rtonÊNCE!l'obstination gibeline et scholastique ; mais enfin il prouve ou au moins il conclut dans ce livre : • que la monarchie est indispensable au bonheur du monde ; que le peuple Romain, étant devenu monarque, a seul eu le droit de transmettre l'Empire; et enfin que l'autorité monarchique, que Y Empire , relève immédiatement de Dieu seul.
Pour compléter l'idée que Dante et tous les hommes de la renaissance s'étaient faite de la perfection du système de monarchie universelle, il est indispensable de savoir que par l'étude de l'histoire, de la philosophie et de la théologie, ces hommes avaient cru reconnaître que la monarchie est philosophiquement nécessaire; que par elle seule le monde peut être régi d'une manière profitable pour lui ; que c'est par la faute de nos premiers parents que cette institution de la monarchie a été écartée du gouvernement des nations de la terre, et que cet accident a amené tous les troubles, tous les malheurs, résultat forcé des autres gouvernements informes inventés par les hommes au mépris de la loi divine. Ils prétendaient , en outre , qu'après la succession de toutes les formes erronées de gouvernement, mises en œuvre depuis le commencement du monde, ce n'est que sous Octavien Auguste que l'on est parvenu enfin â la monarchie parfaite, et qu'une fois cette monarchie portée à sa perfection par Auguste , le monde a été calme et heureux tant que l'on ne s'est pas écarté du principe d'après lequel on avait alors établi le gouvernement de l'Empire et du monde.
Ç'eat cette idée de perfection attachée à la mo-
narchie impériale d'Auguste qui est la disposition dominante et caractéristique de tous les grands esprits de la fin du moyen-âge et du commencement de la renaissance. C'est cette idée qui a été saisie, puis constamment caressée et défendue par Dante, Boccace. et Pétrarque. Ces trois hommes ne tarissent pas sur ce sujet, et à la manière dont ils parlent des vers du Pollion de Virgile, » Jam redeunt saturnia régna, etc. » il est facile de reconnaître que ces trois admirables écrivains avaient plus souvent étudié l'histoire romaine dans Yirgile que dans Tite-Live.
Quoi qu'il en soit, il paraît suffisamment démontré, d'après la profession de foi politique de Dante , comme d'après les actes successifs du gouvernement républicain de Florence, que le principe sur lequel s'appuyait la faction Gibeline était la monarchie universelle, tandis que lesGuelfes se proposaient pourbut la démocratie illimitée. Cotte différence de principes explique comment il n'y a jamais eu de rapprochements possibles entre les deux factions, et pourquoi cette importante question, qui agita tous les esprits depuis le xn e siècle jusqu'à la réformation au xvne, les a remis encore en mouvement dans toute l'Amérique et dans toute l'Europe, depuis 1 780 jusqu'à nos jours.
Mais reprenons l'ordre des faits relatifs à l'État de Florence. Nous avons laissé cette ville gouvernée, en i3^9, d'après un système nouveau. Tout ce que le peuple ou la seigneurie proposait ne devenait plus valide que par l'approbation successive du conseil des trois cents bourgeois,
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et de celui mi-parti des deux cent cinquante bourgeois et nobles. Les rouages de ce nouveau mécanisme politique engrenèrent mal aussitôt que Ton voulut en faire usage, et le parti démocratique comme celui de la noblesse, mécontents de cette distribution des emplois publics qui les excluait presque également du maniement des affaires, augmenta leur haine et leurs dispositions séditieuses. Il se passa cependant plusieurs années sans troubles intérieurs ; toute l'inquiétude naturelle au peuple florentin se porta sur des guerres d'intérêt qu'ils eurent à soutenir contre les Lucquois et les Pisans. L'empereur Louis de Bavière, ce successeur de Henri VII que les Gibelins appelaient encore de tous leurs vœux, occupa longtemps les Florentins. Le commerce , d'ailleurs , était très actif; les opérations des banquiers devenaient immenses; les sciences, les lettres et les arts prenaient un développement rapide. 11 y eut donc à cette époque un mélange de préoccupation extérieure et de prospérité matérielle dans la ville, qui suspendit l'effet des deux factions et permit d'accomplir plusieurs travaux importants. On avança beaucoup, par exemple , en 1 334, ' es travaux des murs d'enceinte, que l'on fortifia de tours et de portes où les artistes déployèrent un art remarquable. Dans cette même année, Giotto, peintre et architecte, élève de Cimabuè, fit les dessins et jeta les fondements du fameux clocher (Campanile), revêtu de marbre et orné de figures sculptées, qui s'élève auprès de la cathédrale (Duomo). Déjà deux ans avant, les prieurs, voulant profiter du calme qui succédait aux inquiétudes
occasionnées par les guerres précédente», avaient décidé de reprendre les travaux de l'église métropolitaine, et d'en confier la surveillance à l'art de la Laine, chargé d'employer à cet usage l'argent que fournissaient les Gabelles. On fonda encore un monastère des converties, dam lequel on put donner asile à deux cent quarante femmes qui, de la débauche et du vice, désiraient passer à une vie réglée et sainte. Enfin on institua la compagnie des Noirs, dont l'office était d'assister les condamnés allant au supplice.
Les affaires extérieures de la république n'étaient pas très florissantes en 1 339 et *34o, quand de grands malheurs privés et publics vinrent fondre sur elle. Les commerçants et une foule de particuliers de Florence eurent leurs* capitaux compromis ou perdus par la double faillite des maisons de banque des Bardi et des Peruzzi. Ces deux banquiers, chargés de toutes les affaires du roi d'Angleterre , ne purent remplir leurs engagements , et manquèrent : les Bardi de cent quatre vingt mille marcs sterling, et les Peruzzi de cent trente cinq mille, ce qui équivaut à la somme totale d'un million trois cent soixante- cinq mille florins d'or. Cet événement, qui ruina une foule de négociants étrangers en relation avec les Bardi et les Peruzzi, jeta la consternation et la misère dans un grand nombre de maisons florentines.
Une comète, visible au mois de mars i34o, fut regardée comme signe de nouveaux malheurs.
En effet, au mois d'août suivant, la peste se déclara à Florence et enleva quinze mille personnes.
Un incendie, accident fort commun dans cette ville, consuma tout un quartier; et comme, au milieu de l'été et pendant la peste, il était tombé une grêle si grosse et si abondante, que tous les biens de la terre avaient été détruits , il en résulta une disette qui se joignit à toutes les calamités précédentes.
Mais ce n'était pas les dernières que Florence dût éprouver dans le cours de cette année. Les Bardi et les Frescobaldi , deux familles guelfes , mais qui étaient indignées de la manière tyrannique dont les magistrats en usèrent envers eux, à propos d'affaires* d'intérêt , ourdirent une conspiration, que l'on déjoua, mais qui jeta du trouble et de l'inquiétude dans la ville. Le 2 d'octobre i34i , l'armée florentine fut battue complètement par les Pisans , à propos d'une querelle qui s'était élevée entre ces deux peuples pour la ville de Lucques. Cette défaite, dont on rejeta la cause sur l'impéritie de Messer Malatesta, qui avait commandé et laissé battre les Florentins, fut * cause que l'on fît choix d'un autre capitaine. Le
malheur voulut , pour les Florentins , qu'il leur tombât sous la main un certain Gaultier de Brienne, pauvre comme Job, quoique duc d'Athènes , qui , ainsi que tous les princes errant en Italie à cette époque, offrait sa protection à ces petites républiques, qui ne savaient pas se passer de protecteurs. Par une imprudence qui ne peut s'expliquer que par le découragement où les malheurs précédents avaient jeté les Florentins, la république, dès que le temps de Malatesta fut fini (en août 134^), conféra au duc d'Athènes le
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commandement de la guerre, et le droit personnel de rendre la justice dans la ville et les environs. On a pu l'observer déjà plusieurs fois : dès que les affaires de la république allaient mal, l'instinct du peuple le faisait recourir à un dictateur quel qu'il fût. Pour le duc d'Athènes, cet homme, voulant à toute force de l'argent, se prévalut de la division qui régnait dans la ville, et, fort de l'appui des grands qui l'engageaient à se rendre maître du pouvoir à Florence , il usa du droit exorbitant qu'on lui avait donné de rendre la justice , en faisant tomber les têtes à tort et à travers, dedans et hors de la ville. Ces premières rigueurs lui réussirent au mieux. Mais ce qui lui attira tout-à -coup l'amour des grands et de la populace, ce fut une sentence d'amende et de prison qu'il prononça contre quatre bourgeois des maisons les plus considérables de Florence. Alors il fut craint de tous ; les nobles devinrent arrogants , et la populace ivre de joie. Quand le duc passait à cheval dans les rues, la plèbe criait : € Viva ilsignore! » et bientôt aux portes de toutes les maisons et de tous les palais de la ville , on suspendit les armes du duc d'Athènes.
Cet homme cupide et rusé profila avec adresse de cette double disposition des grands et de la populace. Après quelques entrevues avec les chefs de grandes familles et les magistrats de la république , il ne tarda pas à s'assurer du secours des uns et à se jouer de la crédulité des autres. On dressa un acte par lequel on convint qu'il serait seigneur de Florence pendant un an , mais qu'il
conserverait la forme du gouvernement et la liberté du peuple. Le lendemain du jour où cette convention fut passée entre les prieurs et lui, le 8 septembre i34s, il s'achemina vers la place de Sainte-Croix, avec deux cents hommes de cavalerie et trois cents fantassins, autour desquels s'étaient réunis presque tous les grands de Flo rence. De là toute cette troupe conduisit le duc d'Athènes sur la place du Vieux -Palais, où les prieurs et tous les magistrats de la république, placés en ordre sur la balustrade, firent donner lecture de la convention faite la veille. Mais quand on en vint à ces mots qui annonçaient que le duc était nommé seigneur de la république pour un an, tous les cardeurs de laine rassemblés dans la place, se mirent à crier : • La seigneurie jlu duc pour la sue! Qu'il soit notre Seigneur à vie! A peine ces cris furent-ils répétés plusieurs fois, que déjà les nobles avaient enlevé le duc d'Athènes dans leurs bras pour le conduire au palais de la seigneurie (ou Vieux-Palais). Los portes tardaient à s'ouvrir , on prit des haches , et Ton se disposait à les enfoncer, quand par ruse ou par crainte on laissa l'entrée libre au nouveau seigneur. Le duc d'Athènes fut placé dans la salle des prieurs, et les prieurs restèrent dans la salle d'armes. Pour les grands qui venaient d'élever le duc d'Athènes, ils mirent aussitôt sa bannière au haut de la tour, et s'emparèrent du gonfalon et du livre des ordonnances de justice contre les nobles. Enfin le capitaine des gardes des prieurs , le capitaine du peuple et plusieurs autres officiers et magistrats
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de la république eurent la lâcheté de prêter les mains à toutes ces turpitudes.
Après plusieurs jours de fêtes célébrées par le duc et les grands, le nouveau seigneur de Florence fit confirmer sa nomination par les deux conseils, relégua les prieurs dans un palais particulier avec vingt hommes de garde au lieu de cent qu'ils avaient avant, et fit enfin consacrer par une messe à Sainte-Croix sa seigneurie, que l'évêque de Florence ne manqua pas de louer et de vanter au peuple dans un sermon qu'il fit en cette occasion. C'est ainsi qu'après des inondations, la peste , la disette , des défaites humiliantes et des discordes civiles, fléaux qui avaient duré pendant l'espace d'un peu plus d'une année , Florence eut encore à perdre, par l'astuce du duc d'Athènes, sa liberté, qu'elle avait conservée tant bien que mal depuis cinquante ans.
La tyrannie de cet homme ne tarda pas à devenir insupportable à toutes les classes de citoyens» Les grands qui avaient tant espéré de lui n'en reçurent que de mauvais traitements; quant à la moyenne classe , à la grosse bourgeoisie, elle l'avait toujours eu en aversion, parce qu'il lui ravissait toute les magistratures et les offices ; les artisans eux-mêmes étaient dégoûtés de lui , depuis que par son mauvais gouvernement le commerce était déchu et les gabelles augmentées.
On trama trois conjurations contre lui, dont l'une eut pour chef ce même bon archevêque qui l'avait tant loué le jour de sa prise de possession de la seigneurie. Mais toutes ces tentatives furent
déjouées par l'astucieux tyran, et sa chute ne put être déterminée que par le soulèvement général de tous les habitants de Florence.
Le 26 juillet i343 , les Àdimari, les Donati et les Médicis mirent en mouvement toute la ville en appostant des gens qui, de bon matin et au moment où l'on ouvrait les boutiques , se mirent à crier : a Aux armes ! aux armes ! » Au même instant, les bannières furent levées , on s'arma , on barra toutes les rues autour du palais de la seigneurie, et dans tous les quartiers de la ville , on entendit retentir ces cris : « Mort au duc et aux siens! Vive le peuple , la commune et la liberté \ » En ce jour, grands, bourgeois et menu peuple , tous furent unanimes, et se disposèrent non seulement à faire une vigoureuse résistance à la troupe du duc, mais à l'attaquer; ce qui ne tarda pas d'arriver. Les combats dans les rues et autour du Vieux-Palais durèrent cinq jours. Quand cette forterese, où était enfermé le duc et sa suite , fut entourée et hors de défense, le peuple victorieux demanda avec fureur qu'on lui livrât trois personnes : Guglielmo d'Asciesi , son fils Gabrielli, âgé de dix-huit ans, et Cerettieri, les trois hommes qui avaient été les ministres les plus actifs et les plus complaisants delà tyrannie du duc. Cerettieri parvint à s'évader. Quant aux deux autres , les soldats enfermés danslevieuxpaîaislesfirentpasser par la porte entrouverte, pour les livrer sur la place au peuple allé, é de leur sang. On commença par tuer et par couper en morceaux le jeune homme sous les yeux de son père â qui on fit éprouver
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bientôt le même traitement. Leurs membres, partagés entre la populace, furent portés en triomphe au bout de lances par toute la ville, et l'historien Vilîani, témoin oculaire, dit que plusieurs gens , semblables à des bêtes féroces , en mangeaient la çbair crue.
Changements dans le gouvernement de la République. — Grande peste à Florence, 4348.— Tyrannie des capitaines du parli Guelfe; Sylvestre des Médicis; Émeutes des cardeurs de laine, dits Ciompi; Michel Lando, 4378 à 4400.
Après que le sang eût apaisé cette populace de cerbères, les principaux de la ville , avec une troupe de Siennois venus pour aider Florence à se débarrasser de son tyran, firent sortir du palais de la seigneurie et de Florence le duc d'Athènes , qui se démit du pouvoir en présence de ce même archevêque dont l'assistance ne lui manqua pas encore dans cette occasion.
La pauvre Florence était encore endolorie des tourments et des fatigues causés par l'expulsion du duc d'Athènes, elle commençait à remettre le peuple dans ses droits , à rendre les magistrats à leurs fonctions, enfin elle avait à peine récrépi sa république défaillante, qu'elle redevint la proie
des discordes qui s'élevèrent entre les grands, les bourgeois et la plèbe; car, à cette époque, la classe mitoyenne avait déjà acquis dans la ville une importance que le temps devait rendre bien plus grande encore.
Les nouvelles ordonnances subsituées à celles de la république par le duc d'Athènes favorisaient en général les grands, en ce sens qu'elles leur facilitaient l'accès dans les affaires et aux charges publiques. Aussi tous les efforts du peuple et des nouveaux magistrats tendirent-ils à diminuer l'influence de la noblesse, et à répartir la faculté d'occuper les offices et les magistratures le plus également possible entre les bourgeois. Il serait trop long et peu utile de rapporter ici en détail toute l'organisation nouvelle des différentes parties du gouvernement de la république; aussi n'insistera-t-on que sur les combinaisons particulières dont l'influence se fit sentir immédiatement, et qui peuvent jeter du jour sur l'administration de cette cité.
Florence, lors de sa première enceinte sous Charlemagne, était divisée en quartien ou quatre arrondissements. Depuis le temps de la comtesse Mathilde, où se forma sa seconde enceinte, elle resta partagée en sestiers ou six arrondissements, et cette dernière division fut conservée jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, i343.
Mais alors on la changea ; on réduisit de nouveau Florence en quartiers. La raison politique fut de rendre la ville plus une, plus compacte, et de pouvoir rassembler plus promptement la milice civique lorsqu'il en était besoin. Mais les
1 2& fLORÈNCEi
raisons administratives furent plus décisives core.
Le sestier d'Ontre-Arno payait , d'impôt annuel : 28,000 flor. d'or.
— de San Pierro Scheraggio. a3,ooo
— de San Brancazio. 1 3,ooo
— de San Pierro maggiore. 1 3,ooo de Borgo. 12,000
— de la Porta del Daomo. 11,000
Total des impôts directs : 100,000 flor. d'or.
On fit observer que, tous les sestiers payant 100,000 florins d'or d'impositions annuelles , mais chacun dans des proportions inégales, il n'était pas juste qu'Outre-Arno et la porte du Duomo, par exemple, dont l'un payait plus du double de l'autre , eussent un droit égal cependant à fournir aux élections le même nombre de magistrats et d'officiers. On soutint qu'il fallait que les honneurs et les charges fussent répartis également , et qu'en conséquence il était indispensable de diviser la ville en arrondissements égaux en richesse , plutôt qu'en superficie ou en nombre d'habitants. Cet avis prévalut, et la ville fut divisée en quatre quartiers comme elle l'est encore aujourd'hui : le i er , Outre-Àrno , contenant San Spirito; le q% Santa Croce , formé de San Pierro Scheraggio et de San Pierro Maggiore ; le 3©, Santa Maria Novella , formé de Borgo et de San Brancazio ; le 4 e 9 San Giovanni, formé de la porte du Duomo et d'une partie de San Pierro.
Parmi les nombreuses dispositions de la con-
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stitution nouvelle de l'État , il ne faut pas oublier celle qui portait le nombre des prieurs à douze , trois par quartier ; et ce qui caractérise presque mathématiquement l'esprit qui dirigea le peuple de Florence en cette circonstance, c'est la précaution qu'il prit de n'admettre qu'un grand sur deux bourgeois pour les trois prieurs par quartier, ce qui donnait quatre prieurs nobles contre huit prieurs bourgeois pour toute la ville. Quant aux autres magistratures et offices , on y admit moitié des uns, moitié des autres.
Cependant les grands, habitués à se flatter, ne tardèrent pas à redevenir fiers et insolents. Le peuple s'irrita, il y eut des émeutes, et l'archevêque conseilla aux nobles de céder pour éviter de grands malheurs. Deux de ces derniers , Ridolfo des Bardi et Giovanni délia ïosa, ne voulurent faire aucune concession. Malgré cet exemple de fermeté, il ne fut pas suivi, et les quatre nobles qui, en ce moment, remplissaient la charge de prieurs , quittèrent ignominieusement la partie et ne se représentèrent plus au palais de la Seigneurie. Tout aussitôt les huit prieurs bourgeois qui restaient élurent conjointement avec les chefs ou capitaines des vingt-un arts, que Ton avait portés à ce nombre, un gonfalonier, des conseillers, de priorats et d'autres officiers, puis, /arrogeant avec une confiance que la Jégèreté des Florentins pouvait seule justifier, une exorbitante auto~ rité législative, ils créèrent un conseil des trous cents, espèce de chambre représentative, sous prétexte d'épargner au peuple la peine de se rassembler trop souvent.
l3o FLORENCE.
Il est facile de prévoir qu'un gouvernement, fait et adopté avec tant d'imprévoyance , fut loin de remédier aux maux qui existaient. Les grands, les bourgeois et la plèbe, tous furent mécontents, et depuis les magistrats jusqu'aux habitants de la plus basse classe , on fit des provisions d'arômes, parce que chacun avait la conviction intér rieure qu'on ne tarderait pas à se battre de nouveau dans les rues de Florence.
L'instinct ne les trompa point. Il régna en cette année, i343, à Florence, une grande disette, qui fit élever excessivement le prix de toutes les denrées. Andréa Strozzi, grand, mais du parti populaire , voulut profiter de ses richesses pour séduire le peuple en lui faisant d'abondantes distributions de grain dont il manquait. Cette générosité lui attira effectivement la faveur de la plèbe, et dès qu'il crut l'avoir fixée, avec l'aide de plusieurs amis, puissants comme lui, il conçut le projet de s'emparer du pouvoir à Florence. L'affaire s'engagea assezbien pour A. Strozzi, qui, ayant ameuté la plus basse populace et étant parvenu à l'entraîner au palais des Prieurs pour se rendre maître des magistrats, eut. le plaisir de l'entendre crier autour de lui : «Vive notre seigneur An* dréa ! et meure la bourgeoisie ! Muoia il popol grosso ! »
Mais les magistrats ainsi que la population aisée de Florence ayant pénétré les intentions de Strozzi, de Bardi son ami , ainsi que de tous les nobles qui, en un clin d'oeil, avaient fermé et fortifié leurs habitations, envoyèrent aussitôt chercher un renfort à Sienne et à Pérouse. De leur coté,
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les nobles firent partir du monde pour engager ces deux villes à ne pas se mêler d'une affaire qui ne pourrait que devenir fâcheuse pour elles. A peine cette dernière démarche des nobles futelle sue dans la ville, que tous les citoyens se soulevèrent à l'instant même contre eux. Ce furent les bourgeois (popolani) de Florence, dont les intérêts étaient également menacés par l'ambition des grands et la turbulence du menu peuple, qui , persuadés qu'en cette occasion , il y allait , de leur vie, de leurs biens et de leur influence, attaquèrent en furieux toutes les positions que les nobles avaient prises dans les quatre quartiers. Le combat fut long, opiniâtre et meurtrier. 11 fallut emporter d'assaut tous les palais fortifiés des grands , ce que les bourgeois florentins parvinrent à faire. Maîtres enfin de trois ponts , il ne restait plus que le vieux à franchir et à forcer. C'était là où les Bardi, placés entre la tête du vieux pont, du côté d'Outre- Arno , et leurs palais, s'étaient retranchés et opposaient aux assaillants une résistance digne dune meilleure cause. Le carnage fut horrible; mais les bourgeois, loin de se laisser décourager, redoublèrent d'efforts , emportèrent la tête du pont et mirent leurs ennemis en fuite. Long-temps les vainqueurs poursuivirent les Bardi dans les détours de leurs palais ; furieux de ne pouvoir tirer vengeance sur leurs propres personnes, les bourgeois détruisirent leurs habitations et n'y laissèrent pas pierre sur pierre.
Il est à remarquer qu'en cette occasion les nobles qui furent vaincus étaient du parti popu-
laire. C'était donc le dernier coup porte à la noblesse florentine qui, de ce moment, fut en effet anéantie.
Quant à la démocratie , elle s'accrut d'autant , mais en s'énervant toujours ; et par les lois nouvelles qu'elle porta après ce dernier succès , elle fit prévoir que, vaincue ou victorieuse, on ne pouvait attendre rien de raisonnable d'elle à Florence.
On reforma le gouvernement sur des bases toutes nouvelles. Après avoir introduit un autre mode de scrutin, le nombre des Prieurs, des magistrats et officiers fut aussi modifié. Ces changements ont peu d'importance, mais ce qui caractérise le système que l'on venait d'adopter, c'est l'éloignement des nobles des emplois, et surtout la nouvelle classification des habitants de Florence admis par la loi à les remplir. Ainsi le nombre des Prieurs fut réduit à huit, dont deux de la haute bourgeoisie , trois des bourgeois intermédiaires et trois des petits artisans. « Due popolani grassiy trè dei mediani, e trè artefici minuti, » dit Villani.
On croit peut-être que la noblesse de Florence, se renfermant dans une résignation fière et digne, garda dans cette occasion un dédaigneux silence? 11 en fut tout antrement. Par l'intermédiaire des ambassadeurs pérugins et siennois, un bon nombre d'entre eux fit représenter aux magistrats de la République que, si parmi les nobles les uns étaient opposés aux intérêts du peuple, on pouvait en trouver aussi d'autres qui les avaient toujours bien servis , et que ceux-là ne demandaient
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pas mieux que d'être incorporés dans la classe du peuple. Alors on rédigea des ordonnances de justice où il était dit que les peines et les amendes, presque toutes excessives, seraient justiciables et payables solidairement par la famille du noble qui aurait commis un excès envers un homme du peuple ; que les grands et nobles qui se comportaient bien ou s'étaient bien comportés envers les habitants des classes inférieures seraient admis à faire partie du peuple; et, chose inouïe dans les fastes de l'histoire, que ceux de ces nobles qui, de nouveau , se rendraient coupables envers les citoyens, d'iujures, de blessures ou de meurtre, seraient refaits nobles, et par conséquent deviendraient inhabiles à remplir aucune magistrature, office ou emploi publics.
Cette lâcheté de la noblesse florentine, en 1 344» fait d'autant plus ressortir la conduite pleine de grandeur que tint Dante Alighieri en i3i6, quatre ans avant sa mort, et lorsqu'il passait ses derniers jours loin de sa patrie. Un de ses parents ou amis voulut s'employer auprès des magistrats de Florence pour le faire rappeler de l'exil. Mais le poète, le grand homme ne voulut pas obtenir comme une grâce une réhabilitation cfUi, à ses yeux, n'était qu'une justice. 11 refusa donc les offres qui lui furent faites, et, dans la réponse qu'il écrivit à ce sujet à son parent, il finit par dire : « S'il n'y a pas d'autres moyens
• pour entrer dans Florence, je n'y entrerai ja-
* mais. Serait-il dit que je ne pourrai plus observer les vérités et le spectacle de la nature qu'a-
* près m'ètre rendu indigne de la ville et lâche
• aux yeux du peuple de Florence? Après tout, on » ne manque jamais de pain. »
Dante avait adopté un système et un parti politique susceptibles d'être fortement critiqués, mai» ce grand poêle avait le sentiment de l'honneur! faculté à laquelle la masse des nobles et des grands de son pays et de son siècle était totalement étrangère.
On fit aussi des lois ou règlements somptuaires. On réduisit et Ton régla la dépense de la seigneurie, dont le contrôle fut confiéà des religieux. Huit citoyens furent chargés de surveiller l'économie inrieure des maisons particulières. L'usage de certains vêtements regardés comme superflus fut interdit aux femmes, aux hommes, et mêmeauxenfants. Les femmes des chevaliers et des docteurs furent toutefois exceptées. On taxa la dépense qui pouvait être faite aux noces, et il fut ordonné que les filles de joie ne se chausseraient plus avec des mules, et qu'elles porteraient des gants à leurs mains et une clochette sur la tête.
Mais si les magistrats de Florence mettaient une prudence si minutieuse pour que la nourriture et les vêlements fussent réduits au strict nécessaire , ils en employaient bien peu à prévenir les incendies. Ces accidents avaient toujours été fréquents à Florence ; mais vers cette moitié du xiv e siècle ils se reproduisirent si fréquemment que Ton a craint qu'il ne fût fastidieux de les nombrer. Ce ne fut qu'en i344 que ces malheurs se multipliant d'une manière effrayante, la sei-
gneurie pensa enfin à faire établir une cloche dont le son avertît les citoyens d'apporter des secourt contre le feu.
L'année suivante on rendit une loi qui indique, malgré la disposition religieuse des esprits de ce temps, combien, dans les démocraties, on pousse loin la précaution pour préserver les droits politiques et civils de toute atteinte étrangère. Cette loi ordonnait que si un ecclésiastique offensait ou maltraitait un laïc, le prêtre serait jugé et puni par un tribunal séculier, et de plus, que quand bien même le pape ou ses délégués interviendraient en faveur de l'ecclésiastique, on était autorisé à ne tenir aucun compte de leurs re* montrances,
L'église et la cour de Rome , amies de Florence la Guelfe , se sentirent excessivement blessées de cette impolitesse toute républicaine, qui cependant ne fut pas la dernière ; car dans ce temps les Bardi, après la ruine de leurs maisons par le peuple, firent de nouveau une banqueroute énorme qui en entraîna d'autres après elle. Les Acciaiuoli manquèrent également ( 1 345) , et Fin quisiteur Pierro dell' Aquila fit arrêter un débiteur, Salvestro Baroncelli, associé à la raison Acciaiuoli. Les prieurs de Florence virent dans cet acte un attentat à leurs droits , à leur puissance, et firent mettre ledit Baroncelli en liberté. Alors l'inquisiteur sortit de Florence, qu'il frappa d'interdiction, et écrivit à Sa Sainteté pour se plaindre de la loi précédente comme offensant la dignité ecclésiastique, l'avertissant en outre que la ville de Florence était peuplée de Patarins
et qu'il s'y commettait toute espèce de crimes. Malgré ces plaintes, la république n'en continua pas moins à publier des ordonnances dont le but est évidemment de séparer distinctement la loi civile de la loi religieuse, fait très curieux dans ce xiv° siècle.
Ces changemens continuels apportés au gouvernement et à l'administration de la cité de Florence , doivent certainement être comptés au nombre des grands malheurs dont elle eut à souffrir à cette époque. Les incendies avaient été fréquents ; la crue des eaux de l'Arno avait renversé plusieurs fois les ponts et inondé la ville. On n'a pas oublié non plus les disettes , et enfin la peste qui, en 1 33g, avait moissonné i5,ooo habitants. Déjà cette calamité, jointe aux nombreuses banqueroutes qui avaient ruiné tant de familles , s'était opposée à ce que les terrains vagues compris dans la dernière enceinte se couvrissent d'habitations comme on s'en était flatté. Tout ne semblait donc que trop bien vérifier les appréhensions de quelques esprits plus clairvoyants que les autres, sur les fausses espérances que l'on avait conçues d'un accroissement de bonheur , de richesses et d'habitants à Florence.
Un fléau épouvantable, une peste venue du fond de l'Asie , qui promena ses ravages sur tout le mondeconnu alors , vint aussi dévaster la ville de Florence. Le mal commença à s'y faire sentir vers les premiers jours de mars de l'an i348, et il dura jusqu'à la fin d'août de la même année. De tous les écrivains qui ont donné des détails sur les effets de cette peste à Florence,
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Boccacio est celui dont on préfère en général la relation. Elle se trouve à la tête de son Décaméron. Le résultat matériel de cette peste pour Florence , fut la mort de quatre vingt ou cent mille personnes. Si au premier aperçu ce nombre des morts parait exagéré, il devient plus vraisemblable lorsque Ton apprend par les historiens qu'une partie de la population des environs de la ville vint se réfugier dans ses murs , soit avec l'idée d'y trouver plus facilement de la nourriture , ou pour y profiter des secours de la médecine.
Quant à l'effet que produisit cette peste sur la moralité des habitants qui y survécurent , il fut double : mauvais d'abord, et enfin favorable, en ce sens qu'il donna lieu à des lois, à des ordonnances sages, et à des institutions religieuses en faveur de l'humanité souffrante.
Comme il arrive au tç/nps des fléaux physiques contre lesquels les moyens curatifs ne semblent dus qu'au hasard, durant cette peste, ceux des habitants de Florence qui n'en étaient pas atteints , n'obéissaient plus qu'à un égoïsme féroce, qui les détachait de leurs amis, de leurs parents, de leurs enfants, et les entraînait comme des bêtes brutes à n'obéir qu'à leurs besoins et à leurs passions. Le libertinage fut porté à son comble dans toutes les classes de citoyens , et ce ne fut qu'avec la plus grande peine que les ouvriers , quand le fléau cessa , purent se décider à quitter l'oisiveté, pour reprendre leurs travaux.
Mais, d'un autre côté , les aumônes faites à l'occasion de ces malheurs furent considérables. L'hô-
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pital de Sainte Marie-Nouvelle reçut 25,ooo flo*rinsdor; la compagnie d'Orto-San- Michèle fut chargée de distribuer 35o,ooo florins d'or, donnés en aumônes pour les pauvres ; enfin, la compagnie de la Miséricorde , qui venait d'être instituée , en recueillit 35,ooo.
Cette dernière institution mérite d'être connue. Elle prit naissance vers Tan 1 344 » lorsque des pestes fréquentes semblaient annoncer cette dernière qui se déclara quatre ans plus tard. Ses statuts successivement perfectionnés, la compagnie de la Miséricorde reçut enfin la forme suivante. Elle est composée de 72 frères, dits chefs de garde , dont 12 font leur office tour à tour, pendant quatre mois, comme capitaines et conseillers. Ces 72 personnes appartiennent aux différentes classes de la société. On y compte 10 prélats, 20 personnes dans les ordres ou laïques » 1 4 gentilshommes, 28 artistes, et outre • cela io5 journaliers , dont i5 se mettent tour à tour au servicedela compagnie» Ces journaliers sonteux*mêmes choisis dans ce qu'il y a de plus distingué dans la ville. Ordinairement, un bon nombre de personnes briguant l'honneur de faire partie de la confrérie, offrent volontairement leurs services, pourprouver qu'elles sont disposéesà être frères de la Miséricorde. L'objet de cette société est de venir au secours de l'humanité souffrante , dans tous les cas, mais particulièrement dans ceux de maladie. Les frères, vêtus d'un habit de pénitent, le visage couvert, se tiennent dans une chapelle près de la place du Grand-Duc, pendant les heures où ils sont de service. A la première requête ils sont
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tenus de transporter et d'accompagner aux hôpitaux, ou chez elles, les personnes malades ou bles» sées; de relever, d'ensevelir et d'enterrer les ca* davres dans les cas de mort subite dans la ville. Les frères s'engagent à remplir ces devoirs de nuit comme de jour , sans avoir égard aux intempéries des saisons, ni même aux temps de peste.
Cette belle institution, qui date du temps de la république , dure encore, et Ton s'empresse de rappeler son origine pour constater au moins quelques bonnes actions faites par les mêmes hommes qui se sont laissé aller à commettre tant d'extravagances et de fautes.
La peste de i348 avait également exercé ses ravages sur toutes les classes des citoyens. Les professeurs , les savants , devinrent rares. On créa à cette occasion une magistrature , composée de huit citoyens chargés dechoisir des professeurs et d'ouVrir des écoles publiques de toutes les sciences et de tous les arts , pour remplir les vides que la maladie contagieuse avait laissés.
Enfin, parmi les résultats futiles en apparence de cette calamité, il faut mettre le Décaméron de Boccacio , dont le succès et le mérite littéraire eurent certainement la plus grande influence sur le caractère de la prose italienne , ainsi que sur le goût des compositions romanesques qui fut adopté en Italie à partir de cette époque.
Cette calamité fut suivie d'autres moins grandes sans doute, mais dont la succession entretint pendant long-temps différents genres de désordres dans la ville de Florence. A la suite d'une
disette fort grande qui se fit sentir en i35s , il s'y commit des vols nombreux et très considérables. Vaiani, alors podestat, mettait vainement tousses soins à découvrir les coupables , il ne pouvait y parvenir. On était d'autant plus étonné que sa surveillance fût mise en défaut , qu'à cette époque il y avait tout autant de monde la nuit dans les rues de Florence que pendant le jour , ce qui rendait inconcevable le nombre des vols commis journellement. Enfin on découvrit l'existence d'une bande de voleurs organisée d'une manière toute nouvelle. Ces gens, portant des trompettes, des luths et d'autres instruments de musique, entouraient une maison comme pour donner une sérénade amoureuse à quelque dame, tandis que leurs complices, armés de pinces et de tenailles, forçaient les portes et déménageaient les maisons et les boutiques. Mais ceux-ci n'étaient que les valets des voleurs en quelque sorte, car ils avaient pour chefs et directeurs de l'entreprise un certain nombre de jeunes gens de bonnes maisons , qui , pour protéger l'expédition des prétendus joueurs d'instruments, se tenaient à chaque extrémité de la rue , en invitant d'une manière gracieuse et polie les passants à prendre un autre chemin , dans la crainte de commettre une indiscrétion envers un jeune homme et une dame pleins d'amour l'un pour l'autre, et qui désiraient ne pas être connus. Il paraît que la discrétion , en pareille circonstance, était bien rigoureusement observée alors à Florence, puisque la bande de voleurs qui s'en faisait comme un rempart
contre les recherches du podestat, vida ainsi au son des instruments un assez grand nombre de maisons et de boutiques.
Toutefois on découvrit ce stratagème, et Ton parvint même à connaître celui qui en dirigeait habituellement l'exécution. C'était un jeune élégant de Florence, Bordone Bordoni, neveu de deux hommes qui avaient été revêtus de la charge de gonfalonier de justice et frère d'un homme chargé l'année précédente de l'ambassade auprès de l'empereur. Cette famille , doublement puissante par ses richesses et son crédit , intercéda auprès des prieurs pour arrêter le zèle du gonfalonier de justice Félicaia, ainsi que de ses collègues déjà occupés de prendre des conclusions contre leur coupable parent. Mais le peuple voulut que justice fût faite , ainsi que le gonfalonier, qui rejeta les instances des prieurs .Piqués de cet acte, ceux-ci cassèrent les collèges du gonfalonier; mais Félicaia, ferme dans sa résolution, renvoya la baguette , signe de son autorité , en faisant dire que du moment que la justice n'était plus rendue à Rorence , il ne voulait plus y rester. En effet , il monta aussitôt à cheval et s'en alla à Sienne en prédisant que le petit peuple se vengerait de ce déni de justice.
Le lendemain , il y eut beaucoup de rumeur dans la ville. On distribua des chansons, et l'on écrivit au charbon sur tous les murs : « Que l'on ne rendait plus la justice à Florence. »
Thomas Corsini avait succédé immédiatement à Félicaia. Voyant que le peuple, loin de se calmer, s'enflammait à chaque instant davantage , il prit
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le parti d'annuler l'acte qui cassait les collèges du gonfalonier, et d'envoyer faire des excuses à Felicaia lui-même , en l'assurant que les officiers avaient été cassés, non pour arrêter le cours de la justice , mais pour le retarder seulement.
Felicaia rentra donc en fonctions. Il reçut même deux mille florins outre son salaire , sous prétexte des pertes que lui avait fait souffrir la disette. Mais sa sévère intégrité ne reçut aucune atteinte ; il fit trancher la tête à Bordone Bordani , exila les jeunes gens ses complices , et délivra Florence de la bande de voleurs -musiciens.
Mai» hâtons-nous de fermer le cercle immense de ce xiv c siècle dont le cadre de cet ouvrage ne permet que de donner la réduction exacte. De i355 à 137a , toutes les lois nouvelles , toutes les magistratures ajoutées , indiquent clairement que l'augmentation des relations commerciales , militaires et diplomatiques , compliquaient tous les jours plus les relations de la vie privée et politique. On fit une espèce de cadastre pour apprécier la valeur des. biens fonds sur lesquels les capitalistes prêteurs pussent avoir recours. Mais la nature variée des biens et les mutations continuelles de possesseurs , en rendirent bientôt l'établissement et l'usage impossibles. Après les nombreux décès suite de. la peste, on fut obligé, dans l'intérêt des mineurs, de faire des ordonnances sur les héritages; et pour éviter toute fraude entre les citoyens , à ce sujet il fut arrêté que les transactions qu'ils passeraient entre eux aéraient rédigées en langue italienne. La commune
décida de prendre à loyer les biens et terrains libres et incultes des pauvres, des veuves et des orphelins. En i357, dans l'intention de prévenir les vols, les assassinats et les meurtres qui se multipliaient dans Florence , le gonfalonier et les prieurs nommèrent huit citoyens , deux par quartier , auxquels on adjoignit à chacun quatre officiers pour surveiller les rues, et empêcher surtout que les malfaiteurs n'aient le temps de se réfugier dans les églises ; ce sont nos commissaires de police modernes. Des indiscrétions commises par des magistrats chargés de commissions diplomatiques, firent encore arrêter que quiconque n'observerait pas rigoureusement le secret dans ces occasions, serait puni d'amende et exclu entièrement des charges publiques.
En général, toutes ces lois civiles sont raisonnables, sinon dans tous leurs détails, au moins dans lour intention. Mais il n'en est pas de même des lois politiques, On y découvre toujours une disposition haineuse et des moyens d'exécution atroces et absurdes. Avant d'en venir au dernier grand événement qui se soit passé à Florence pendant le xiv* siècle , la tyrannie des capitaines départi et la grande émeute des cardeurs de laine qui en fut la suite, il est indispensable de revenir encore sur ces inconcevables ordonnances de justice rendues contre la noblesse.
De même que dans les monarchies ou confère la noblesse aux roturiers, à Florence on fît ou plutôt on compléta la loi qui conférait la populo* rite aux nobles. Elle portait que les nobles ou grands qui avaient obtenu ou obtiendraient la
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popularité, seraient tenus , ayant l'espace de deux mois, de comparaître devant le sénat , et de renoncer là, publiquement, à leur nom, à leurs armes, ainsi qu'à l'espèce de confraternité qui unissait les grandes familles entre elles. Ces nobles ainsi isolés des leurs, s'engageaient à ne pas se tenir offensés de ce qui pourrait être fait ou dit à leurs anciens confrères , et à n'en pas tirer vengeance , sous peine non seulement de perdre la popularité, mais d'être refaits nobles. Ce fait en dit plus que toutes les observations imaginables, et l'on se figure avec beaucoup de peine, l'établissement d'institutions durables chez un peuple où le parti démocratique est aussi absurde et la noblesse si lâche. Voilà où en était la république de Florence en 1 36 1 .
Mais elle devoit tomber encore plus bas, et la démocratie florentine, semblable à ces polypes de la mer qui allongent au hasard et sans mesure leurs bras débiles sur tout ce qui peut soutenir et prolonger leur existence, perdit par sa crue exorbitante le peu de force qui lui restait.
On l'a vu plus d'une fois dans le cours de ce récit; c'était une fatalité attachée à la ville de Florence, que sitôt qu'une guerre extérieure était terminée , les discordes intestines renaissaient. La guerre contre Pise avait eu uneissue,favorable, et les Florentins triomphants venaient d'attacher aux colonnes de porphyre du baptistère de Saint- Jean les chaînes du port de cette ville, trophée que l'on y voit encore de nos jours. Aux joies de la victoire, succédèrent bientôt les inquiétudes causées par la tyrannie privée. Cette fojs ce fu-
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tent les capitaines de parti guelfe qui donnèrent occasion aux troubles dont le parti démocratique profita pour s'enfler au point de perdre toute considération, et par suite toute autorité.
On ignore l'origine précise de l'espèce de juridiction qu'exerçaient les capitaines de parti guelfe. On la Yoit paraître et agir dans la république, en 1267, lorsque Charles d'Anjou ayant accepté la seigneurie de Florence, on résolut de statuer sur les biens des Gibelins bannis, afin de rendre les profits de leur confiscation réversibles sur les Guelfes qui avaient été précédemment dépouillés de leurs propriétés. Alors, on établit une espèce de tribunal composé de ces mêmes capitaines pour faire des enquêtes sur les personnes accusées d'être Gibelines, en sorte que, lorsque les renseignements ne leur étaient point favorables, ces Gibelins reconnus étaient ammoniti, c'està-dire déclarés coupables , et, par ce fait, privés, pour un temps déterminé ou pour la vie, de la faculté d'avoir leur nom mis dans les bourses du scrutin et de remplir aucune charge publique. Les capitaines de parti guelfe étaient donc tout à la fois les magistrats, les juges et les exécuteurs de cet étrange tribunal composé d'abord de six, puis de neuf capitaines. Il est facile de comprendre comment l'autorité tout à la fois vague et exorbitante d'un tel tribunal, dut donner lieu à des préventions injustes, à des injustices criantes, et enfin à des cruautés sans nombre. C'est en effet ce qui ne larda pas d'arriver. Mais la prépondérance extraordinaire qu'avaient prise les capitaines de parti, et la répugnance aveugle qu'une 1. io
l/jb FLOROTCE.
Jjonne partie du peuple de Florence ayait pour tout ce qui était soupçonné Gibelin, contribuèrent à augmenter, de jour en jour, l'autorité habituellement tyrannique de cette magistrature. Les choses en vinrent à ce point que sur le plus léger prétexte et lorsque l'on voulait éloigner quelqu'un des emplois publics, les capitaines le frappaient à y admonition, le bannissaient ou lui faisaient trancher la tête au besoin , sans qu'il y eût aucun recours contre les décisions de ce tribunal suprême et sanglant. Les rigueurs de ces magistrats n'atteignirent pendant long-temps que des hommes de grandes familles, ce qui les aida à consolider leur autorité dans l'opinion du bas peuple. Mais quand ils en vinrent à frapper la classe plébéienne ou les personnes que cette classe chérissait, alors le peuple marqua son mécontentement et s'éleva contre l'autorité illimitée et injuste des capi laines de parti.
Les choses en étaient à ce point, en 1878, lorsque toutes les classes de citoyens fatiguées de ces excès monstrueux , firent faire aux autres magistrats quelques efforts pour arrêter l'impudence des capitaines de parti. Mais ce fut en vain qu'on leur adjoignit vingt-quatre citoyens Guelfes, dont le suffrage était indispensable pour sanctionner les décisions des capitaines. Ces vingt-quatre nouveaux conseillers ne tardèrent pas à montrer de la faiblesse envers ceux dont ils devaient tempérer le pouvoir, et à se laisser même corrompre par la peur ou par l'ambition. Loin de détruire le mal on ne fit que l'augmenter. Enfin les capitaines de parti en vinrent à cet excès d'audace, de proposer - une loi qui portait : « Qu'aucune mesure ne pour-
roit être prise contre leur magistrature sans que, préalablement , on ne les eut consultés eux-» . mêmes. * Ce projet de tyrannie sans limites indi-» gna tout le monde, et la loi fut rejetée.
On commença à murmurer hautement dans la ville , et l'un des prieurs eut le courage de faire la proposition d'arrêter qu'aucune des admoni* tions lancées par les capitaines de parti ne pût avoir son effet qu'après avoir été approuvée par le gouvernement. Ce prieur, qui avait peu d'influence, faillit être la victime de son honnêteté , et il fallait que la puissance des capitaines fût excessive, puisque ce prieur étant sur le point d'avoir la tête tranchée, se trouva heureux d'en être quitte pour la privation perpétuelle de son emploi.
Mais la résistance la plus ferme opposée à cet odieux tribunal vint d'un homme dp cette famille Médicis qui devait bientôt gouverner les affaires de la République 4 et parvenir enfin à la principauté de la Toscane.
Depuis plus d'un siècle déjà , cette famille industrieuse, riche et puissante, avait fourni à Florence d'excellents magistrats. En 1878, au moment où les capitaines de parti venaient de braver tous les citoyens en dégradant le prieur qui avait essayé de leur résister , Sylvestre des Médicis était gonfalonier. Les capitaines de parti étaient bien disposés à le frapper d'admonition, mais ils n'osèrent pas, tant Sylvestre était estimé par ses concitoyens. Dans l'idée même de faire parade de quelque modération à ses yeux, ils décidèrent que l'on ne pourrait mettre l'admonition d'un citoyen plus de trois fois au scrutin. Mais , à quel-
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qucs jours de celte décision, commoilentrait dans leur vue de priver des emplois publics deux citoyens qui leur déplaisaient, la proposition n'ayant ' pas même été à la troisième fois, les capitaines, pleins de dépit, firent nommer vingt - quatre nouveauxcilo yens Guelfes dont ils dirigèrent l'élection par leurs intrigues. Mais cette nouvelle tentative fut vaine, et les deux citovens furent maintenus dans leurs droits. Un certain Bettino Ricasoli, président du tribunal des capitaines, eut la témérité de dire, à la fin de la séance, que les deux citoyens seraient interdits à la barbe de Dieu même; et, fermant les portes du palais, il en prit les clefs, e t signifia que personne n'en sortirait que les deux citoyensne fussent condamnés. Onmit vingtdeux fois de suite et inutilement la condamnation aux voix , jusqu'à ce que la nuit étant déjà fort avancée, les capitaines départi vainquirent la résistance des vingt-quatre citoyens par la lassitude et la faim.
Cette violence excita une indignation générale. A l'instant , Sylvestre des Médicis , après s'être consulté avec les principaux citoyens, avisa au moyen de réprimer une pareille infamie. Il chercha d'abord â engager les membres du gouvernement à combiner une loi, qui, en renouvelant celles dirigées contre les grands, lesexclûtdes emplois publics, diminuât l'autorité des capitaines, et rétablît tous les citoyens écartés des charges publiques , dans leurs droits. Mais Sylvestre ne tarda pas à s'apercevoir qu'il travaillait en vain, car tous les magistrats étaient sous l'influence de la terreur qu'inspiraient les capitaines de parti.
Il entra donc dans le conseil du peuple, auquel il exposa avec toute l'éloquence qu'il put développer, le malheureux état auquel la République était réduite par la tyrannie des capitaines et le peu de bonnes dispositions qu'il trouvait dans ses collègues pour y porter remède; puis il termina en disant que toute résistance étant devenue impossible, son intention était de se démettre de la magistrature et de rentrer dans la vie privée.
Ce discours fit impression sur le conseil. L'un des Collèges, magistrat ami de Sylvestre, Benedetto Alberti, s'étant mis à l'une des fenêtres du palais, et voyant une foule immense qui attendait avec curiosité le résultat de cette assemblée, se mit toutà-coup à crier : « Vive le peuple ! » A l'instant, une agitation extraordinaire se manifesta dans la place et de là dans toute la ville. On ferma les boutiques et chacun courut prendre ses armes. D'abord les capitaines de parti qui se tenaient sur leurs gardes ne firent rien pour s'opposer à ce mouvement général; cependant tout le jour qui suivit , les rues furent garnies de troupes , et les boutiques demeurèrent fermées. Mais bientôt les arts majeurs et mineurs se rassemblèrent et déléguèrent des députés au conseil pour que la loi proposée par Sylvestre desMédicis fût adoptée. On donna donc au gonfalonier , aux prieurs, aux
Collèges, aux capitaines de parti, aux dix de la liberté, aux huit de la guerre et à tous les syndics
des arts, la faculté de reformer le gouvernement. Pendant que l'on prenait ces délibérations , le
peuple furieux parcourait la ville , brûlant les
maisons, donnant la liberté aux prisonniers, et
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saccageant les couvents des Anges et du St-Esprit où Ton avait caché une grande quantité de choses précieuses. Ces excès ne finirent qu'à la nuit.
Six jours après, la Balie ou puissance populaire représentée, composée de quatre-vingt-une personnes, publia la réforme demandée. Toutefois le tribunal des capitaines de parti ne fut pas entièrement aboli. Ses attributions furent seulement restreintes, ses décisions furent soumises au contrôle non seulement des autres magistratures, mais même des syndics des vingt-un arts, et de plus on rendit à tous ceux qui étaient frappés $ admonition le droit de remplir les fonctions publiques, à partir de trois ans après la publication de cette amnistie.
Ces concessions firent renaître un calme douteux, pendant lequel tous les citoyens s'empressè-* rent de témoigner une admiration respectueuse et une confiance extrême à Syl vestre des Médicis. Mais les amnistiés dont l'exercice des droits politiques étaient remis à trois ans , loin de se montrer satisfaits , employèrent leur activité à préparer des intrigues pour exciter la mauvaise humeur du peuple. Les prieurs eurent connaissance de plusieurs conférences secrètes , et firent arrêter certaines personnes soupçonnées d'y avoir assisté. De ce nombre se trouva un certain Bugîgatto, qui àccusa Sylvestre des Médicis d'être le chef des mécontents. Appelé devant les magistrats, Sylvestre avoua bien qu'il avait eu connaissance de ces assemblées, mais il jura en même temps qu'il s'était refusé à les diriger. On n'osa pas sévir contre Silvestre, et les magistrats de Florence firent
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dire à toutes les communes environnantes dé Florence dë se hâter d'y envoyer le plus de monde armé qu'elles pourraient.
Mais cette précaution fut vaine. Après l'interrogatoire deBugigatto, au moment où on rappliquait à la torture pour lui arracher des révélations, l'ouvrier qui entrait ordinairement au palais des magistrats pour régler l'horloge , entendit les aveux que faisait le patient. Cet horloger, faisant partie sans doute des conjurés, ne fut pais plus tôt sorti du palais, qu'il alla avertir la populace que tout était découvert et qu'il n'y avait pltis de mesures à garder. Ce fut comme un incendie allumé par la foudre. A l'instant le peuple courut aux armes , et pendant toute la nuit on ne cesàa pas de sonner les cloches des principales églises pour jeter l'alarme et grossir le nombre des révoltés. A la pointe du jour la place était remplie d'une foule de gens armés et furieux. D'abord ils coururent à la maison du gonfalonier qu'ils réduisirent en cendres après l'avoir pillée, puis bientôt ils allèrent en faire autant au palais qui servait de résidence à l'art de la laine. Le lendemain le rassemblement de la populace armée se trouvaplus nombreux, il était de6,ooohommes. Comme ces gens ne trouvèrent aucune résistance qui s'opposât à l'exécution de leurs desseins, dans l'intention de se donner l'air de faire les choses régulièrement, mais au fond pour engager la population bourgeoise dans leur entreprise, ils donnèrent l'ordre aux différents arts de sortir en armes et avec leurs gonfalons.
Ce ne fut que lorsque toutes ces mesures de
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défense eurent été prises par le peuple, qu'il apprit que Ton faisait approcher des troupes de Florence pour le faire rentrer dans le devoir. 11 intima Tordre de leur faire rebrousser chemin , ce qui fut exécuté. Alors la crainte des magistrats augmenta l'audace de la plèbe. Cette multitude, après avoir encore pillé et brûlé un nombre considérable de maisons particulières, se mit à créer des chevaliers nouveaux au nombre desquels elle nomma Sylvestre des Médicis et un certain Guido Bandira, cardeur de laine, qui avait été l'un des premiers à prendre les armes. Par suite de la générosité capricieuse de celte populace, il y eut plusieurs citoyens dont elle avait incendié les propriétés, à qui elle conféra cette nouvelle noblesse. Personne n'eut le courage ni l'idée même de la refuser, dans la crainte d'une vengeance aussi prompte que cruelle.
Le 21 juillet 1378, il tomba une pluie si abondante à Florence, que les rues étaient comme des torrents. Bien que cette inondation rendit la ville impraticable pendant presque toute la matinée, cela n'empêcha pas le petit peuple d'aller avertir tous les arts de se tenir prêts avec leurs armes et leurs gonfalons en leur faisant promettre sous serment qu'ils les suivraient partout et les aideraient dans ce qu'ils avaient l'intention d'entreprendre. Ces conditions une fois imposées , la populace accompagnée des milices des arts avec leurs gonfalons , se porta au palais de la Seigneurie (vieux-palais) et s'en rendit maître au bout de deux heures
Un certain Michèle Lando 9 cardeur de laine ,
entra le premier dans le palais des prieurs, avec le gonfalon de justice à la main et suivi du menu peuple. Ceux qui exerçaient en ce moment les différentes magistratures de la république , crurent d abord que la plèbe ne voulait que des modifications aux lois de l'État. Mais ils ne tardèrent pas à être détrompés, car aussitôt que Michèle Lando fut entré dans la grande salle du conseil, il fut nommé par l'acclamation populaire , gonfalonier de justice, seigneur de Florence, et à l'instant même ce nouveau magistrat souverain fit élever une potence sur la place pour y pendre Ser JVuto , nouvellement nommé bargello , chef des archers, ce qui fut exécuté sur-le-champ, au grand contentement de la populace qui portait une haine particulière à cet homme. Mais le cardeur de laine, homme d'esprit et même da talent, rendit immédiatement, et en face de la potence et du peuple, une autre ordonnance qui faisait encourir la même peine à quiconque commettrait des vols, des meurtres, des incendies, ou toutes autres violences. Bientôt après, il se fit confirmer la Balie (la puissance) , ainsi qu a tous les autres magistrats , et l'on procéda à la réforme du gouvernement selon toutes les règles et avec une prudence qui étonna de la part de Michèle Lando , homme du peuple et sans éducation. Toutes les créations nouvelles des différentes magistratures furent faites de la manière la plus sincère , par la voie du scrutin. Mais les choix ne tombèrent que sur des hommes des arts majeurs , des arts mineurs, et du petit peuple y car telles étaient depuis cette dernière révolution les trois classes formant
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l'ensemble du peuple admis à gouverner l'État , dont étaient exclus par le fait les grands et les bourgeois riches.
11 se présente ici un phénomène politique digne de la plus sérieuse attention. On à vu qu'au commencement de la république Florentine, l'ensemble du peuple se composait de trois classes : les nobles, les bourgeois riches et les arts majeurs. Or> vers la fin de cette même république, les trois classes inévitables et résultant de la nature des choses, se retrouvent bien encore, mais seulement fil arrive que là dernière classe de la première époque , les arts majeurs , est devenue la première en 1378. Ce n'est doric après tout qu'une transposition de classes, comme en musique par la transposition dtt ton on élève ou l'on abaisse les octaves satis pouvoir rien changer aux rapports éternels qui les constituent, et l'on croit même reconnaître dans cette division forcée du peuple en trois classes, une loi inévitable analogue à celle qui coordonne la puissance, là résistance et le point d'appui.
À ce compte, et en considérant cette question d'une manière abstraite , il faudrait en conclure qu'une aristocratie quelconque est un résultat nécessaire, inévitable, et que par conséquent il est de la sagesse humaine d'abord de la reconnaître, puisqu'elle est r et enfin de la faire entrer dans les rapports de l'harmonie politique qui doit comprendre indistinctement les intérêts de tous les hommes. À ce sujet rien n'est plus propre à instruire que l'exubérance du pouvoir démocratique sous les auspices de Michèle Lando. Comme
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ce pouvoir a suivi une marche assez régulière et presque sage , il donne la facilité d en étudier soigneusement les effets. Aussi voit-on, malgré Tes*pèce d'ordre matériel qui fut établi , combien le principe sur lequel reposait ce gouvernement de la populace était injuste et absurde, puisque son * existence dépendait de l'exclusion politique de la classé des grands et de celle de la haute bourgeoisie, exclusion qui ne peut être jamais que momentanée, à moins que Ton en prolonge la durée par les confiscations , 1 exil et les supplices ; exclusion qui entretient des foyers de conspirations permanentes si on ne les comprime pas par la terreur. Mais ce qui frappe surtout dans cette dernière révolution populaire c'est la réapparition spontanée de cette éternelle division des citoyens quel* qu'ils soiéht, constituant par le fait une aristocratie, une bourgeoisie et une populace dont les ouvriers en laine , les bouchers et les cardeurs Ou gouvernement de Michèle Lando ont été les représentants pendant quelques mois. Mais re- Tétions âux suites de la révolution et du gouvernement des Ciompi ( i ). Ce récit servira de corninéiitaire au* réflexions qui précèdent.
Malgré tous les avantages que le menu peuple avait obtenus dans cette occasion, il fut loin d'être satisfait. Cette division en trois classes l'offus-
(i) On diffère d'avis sur l'origine de cesobriquet, Ciompi, donné aux ouvriers en laine de la dernière classe à Florence. On suppose qu'il vient de compère ou «le compagnon, nioîs français introduits et dénaturé» en Italie, à l'époque du passage du duc d'Anjou par ce pays. Quoi qu'il eu soit, le grand événement dont il est question est désigné, dans les histoires italiennes, sous le titre de: Tmmdto dei Ciompi,
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quait encore , et il ne put souffrir surtout que la charge du Gonfalonat dût appartenir exclusivement à l'Art majeur. La plèbe continua donc à se tenir dans les rues , à se plaindre sans vouloir reprendre ses travaux accoutumés. Cette foule de mécontents patienta cependant jusqu'à l'époque du renouvellement des magistrats. Mais alors, sans s'inquiéter du nouveau gouvernement, ils créèrent huit d'entre eux, deux par quartier, et les nommèrent : les huit de la Balte. Le jour suivant, ces huit magistrats nouveaux allèrent s'installer à l'église Sainte-Marie-Nouvelle, en sorte qu'il y eut dans Florence même deux gouvernements.
Cependant celui du palais de la seigneurie où se tenait le gonfalonier Michèle Lando reçut la sommation de renouveler les magistrats par le scrutin ; selon l'usage. La loi forçait d'obéir, en sorte que l'on proclama les noms tirés des bourses* Mais ces noms, pour la plupart, furent rayés et rejetés par les nouveaux magistrats de Sainte- Marie-Nouvelle. Six de ces derniers vinrent assister au nouveau tirage qui se fit, comme pour narguer le gonfalonier. Ils finirent par parler si haut et $yec une telle insolence, que Michèle Lando, qui avait d'abord engagé les collèges à ne pas supporter ces outrages, perdit patience, ordonna aux magistrats de la Balie de vider les lieux, et sur leur refus, tira son épée et les chassa devant lui jusqu'au bas de l'escalier, où il les fit arrêter. Mais, en homme habile, il pensa qu'il ne fallait pas laisser aux autres le temps de réfléchir. Ayant donné l'ordre de sonner la cloche
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pour faire mettre les Arts sous les armes, il monta à cheval , parcourut la ville à la tête de cette milice, en faisant retentir les rues de Florence de ce cri qui fut universellement répété : • Vive la liberté ! A mort ceux qui veulent livrer la ville à un tyran ! »
Cet homme avait su, ou feignit de savoir, qu'il existait un complot pour livrer Florence au duc . de Ferrafe. Fondée ou non, cette inquiétude jetée avec adresse dans les esprits, réunit tous les citoyens sous le gonfalon de Michèle Lando, qui, par sa présence d'esprit et son courage, parvint alors facilement à disperser la populace qui voulait déjà renverser son gouvernement, et à rendre le calme à Florence.
Son habileté et son courage dans cette occasion difficile lui attirèrent l'estime générale. Lorsque le temps de son gonfalonat fut expiré, une foule immense le reconduisit à sa maison. Devant lui marchaient les pages du palais portant une lance, un bouclier aux armes du peuple , et conduisant un cheval richement caparaçonné , dons qui lui avaient été offerts par les nouveaux magistrats qui venaient de lui succéder.
Les talents et la conduite remarquable de cet homme du petit peuple produisit un effet étrange; ce fut d'inspirer à toute la ville de Florence, sans en excepter même les plus vils habitants , les ciompi, la crainte qu'il ne se rencontrât pas dans le bas peuple un autre homme qui pût aussi bien que Michèle Lando soutenir l'honneur de sa classe. L'idéeyde voir succéder quelque grossier cardeur ou peigneur de laine à cet homme ha-
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bi|e ne put être supportée par ceux mêmes de la plèbe qui avaient combattu avec le plus d'acharnement pour acquérir ce droit. Néanmoins, il arriva précisément que le sort désigna pour nou~ veau gonfalonier un homme renommé par sa grossière ignorance. Cette monstruosité fit rougir tous les Florentins, qui le déposèrent pour en accepter un autre un peu moins ridicule, à sa place. Mais cette disposition de la loi qui admettait au Gonfalonat les hommes de la plus basse classe ne put être long-temps maintenue. Pour atténuer les inconvénients qu elle faisait naître , on augmenta le nombre des Arts mineurs de quatorze à seize, pour comprendre un plus grand nombre de citoyens habiles à remplir les en*plois , et enfin le menu peuple fut de nouveau entièrement privé du droit d'exercer les m agis-* tratures. Telles sont les vicissitudes qu'éprouva la démocratie à Florence, lorsqu'après avoir accru sa puissance bien au-delà même de ce qu'elle avait espéré , elle croula sous son propre poids. Vis improvida mole mit sua.
Après les révolutions auxquelles la populace a pris part, il est assez ordinaire que les nobles et les riches soient vus avec plus d'indulgence , et qu'ils en profitent pour user des avantages of de l'influence qu'ils peuvent avoir. C'est ce qui arriva à Florence à la suite du gouvernement des ciompi. Les grands ne tardèrent pas à mettre tout en œuvre pour faire modifier les nouvelles lois. Peu à peu ils reprirent le maniement des affaires publiques, et pendant les dernières années du xiv e siècle , bien que Ton voie les grands et les
ciompi tramer des complots déjoués et punis même d'une manière cruelle, cependant, par les actes du gouvernement comme d'après la conduite des citoyens, on s'aperçoit de la faveur renaissante des grands et du dégoût profond qu'inspirait la démocratie illimitée.
Au surplus, dans toute l'Europe, le xiv e siècle fut fertile en révoltes populaires contre les grands , et en hommes de la nature de Michèle Lando. Le serment de Guillaume Tell et de ses compagnons a amené la révolte contre l'Empire et la Confédération helvétique qui datent de 1 307 ; l'entreprise d'Artewel, à Bruxelles , commença en 1 336; Nicolo Rienzi rétablit le gouvernement républicain à Rome en 1 334 ; la conjuration populaire soutenue par le doge Marino Faliero à Venise, fut étouffée en i355; la Jacquerie, en France, eut lieu en i358; la révolution des ciompi, à Florence, en 1378, et l'insurrection de Wat Tyler, et de Jack Straw, en Angleterre , en i385.
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