‹ Florence et ses vicissitudes, 12151790Chapitre 13 sur 15 · ALEXANDRE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE

DUS 1WEDICIS.

PIERRE LBOPOLD.

A fi

Sylvestre, Jean, Côme, Pierre, Laurent et Julien des Médicis.— Conjuration des Ptzzî. — Cadastre; Banque. Pierre II des Médicis et sa famille exi és. — Charles VIII, roi de France, en Toscane. — Agitation depuis le bannissement des Médicis* — Savonarola; Alexandre VI. 4378 à 4489.

Dans le tableau sommaire des événements relatifs à Florence pendant le xiv e siècle , les faits ont démontré que les grands , faute de lien et d'union , comme le parti démocratique par l'abus même de ses forces et de son extension, étaient tombés à un degré de faiblesse tel , que les classes commerçantes et lettrées renoncèrent à se fier aux secours et à lappui de ces deux partis , pour établir un gouvernement sage et surtout fixe. Les intérêts du commerce devenaient tous les jours plus étendus, plus importants; d'ailleurs, la tradition des haines gibeline et guelfe commençait à s'affaiblir. Les prétentions des grands et desdémocrates étaient devenue s l'héritage exclusif

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de quelques familles obstinées de l'un et l'autre parti , tandis qu'au milieu de ces deux extrémités amoindries, grossissait journellement la classe intermédiaire des bourgeois (mezzani^ popolani > popolo grosso). Sylvestre des Médicis, que l'o^ a vu apparaître dans l'émeute des Ciompi, appartenait à cette classe de citoyens. Cet homme ardent, courageux, lorsqu'il s'agissait de s'opposer à la tyrannie insupportable des capitaines du parti guelfe , prend d'abord fait et cause pour le peuple. Mais à peine a-t-il vu la populace commettre des meurtres, multiplier les incendies et créer enfin un gouvernement pour elle toute seule, qu'il se retire. Les magistrats l'assignent, l'interrogent sur la nouvelle révolution faite par les cardeurs ; il ne nie pas en avoir eu connaissance , mais il affirme sur son honneur qu'il n'y a pas pris part, et laisse voir qu'il la désapprouve. Connu pour ami de la liberté, estimé comme magistrat intègre, comme négociant aussi charitable que riche , il est absous par le gouvernement dont il a préparé la chute , et honoré par celui des Ciompi qu'il ne veut pas servir.

Tel est ce Sylvestre des Médicis, personnage représentant si bien cette classe moyenne (mezzani) qui s'était formée et prit tant de développement et d'importance pendant le xiv e siècle, à Florence.

Cet homme appartenait à cette illustre famille des Médicis, l'une des plus considérables, des plus respectées de la république de Florence depuis long-temps déjà, et appelée à jouer un si grand rôle ensuite dans cette ville et en

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Europe. La famille Médicis , d'une origine fort ancienne, toujours attachée au parti populaire et guelfe, renommée pour son industrie, puissante par ses richesses , n'avait pas cessé depuis rétablissement de la république de lui fournir des magistrats éclairés, justes, économes et charitables. Cette famille avait donc acquis depuis long-temps des droits à l'estime et à la reconnaissance des Florentins, lorsque la conduite de Sylvestre pendant l'insurrection des Ciompi en 1378 , vint encore leur donner plus de solidité.

Au commencement du xv° siècle , la confiance qu'inspirait cette famille s'accrut encore, lorsque Jean des Médicis se fit connaître. Industrieux et riche comme ses ancêtres , Jean , d'un caractère grave, plein de piété envers les pauvres et les malheureux, ne rechercha point les honneurs dont il fut comblé. Nommé deux fois des prieurs, puis gonfalonier , et une fois des dix de la guerre, il fut chargé plusieurs fois d'ambassades auprès de Lasdilas , roi de Hongrie , du pape Alexandre V, et de la république de Gênes. Pendant l'exercice de ses magistratures et le cours de ces diverses négociations, Jean se montra toujours désintéressé, plein d'habileté et de prudence. Ces dernières qualités se firent surtout reconnaître à l'occasion de la guerre que Florence eut avec Philippe Visconti, de Milan, car il la condamna. L'issue de cette entreprise fut malheureuse , et c'est alors que l'on reconnut, à Florence, ce qu'il y avait de vraiment grand dans le caractère de Jean des Médicis. Car non seulement il reçut la * nouvelle de ce revers avec modération, mais il

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ue s'occupa que des moyens de secourir la république tout en ménageant le bien des pauvres. Il était indispensable en cette occasion de lever encore cjes impôts pour cette guerre déjà si onéreuse aux citoyens. Par amour de la justice et dans l'intention de faire supporter plus également ces charges nouvelles, Jean eut l'idée de répartir les impositions sur tous les biens et même sur les meubles. Il proposa donc de faire une loi qui ordonnerait que tous ceux possédant un capital de cent florins d'or, fussent tenus de payer à l'état un demi-florin. La loi fut faite , mise en vigueur le 99 mai 1427» et on lui donna le nom de cadastre. A compter de cotte époque , les taxes ne furent plus arbitraires à Florence , et la répartition de J'impôt se fit légalement et d'après les facultés de chaque citoyen. Cette disposition qui abolissait les privilèges et les passe-droits des grandes familles dont celle des Médicis faisait partie , fut line révolution aussi importante que salutaire. Le peuple n'oublia jamais que c'était à Jean qu'il deyait qette justice; mais quelques grandes familles ne perdirent pas non plus le souvenir du tort que Jean des Médicis leur avait fait. Cet hoipOW» l'un de cette maison dont le caractère fui le plus probe , mourut le 3o février i4q8, laismn% deux 61$, Corne et Laurent. v

Vers cette époque , la banque et le commerce de Florence avaient pris une telle extension , que celte ville passait après Venise pour la plus riche d'Europe* On estime qu'il circulait alors, dans Florence feulement, près de deux millions de florin! d'pr, qui équivaut à plus de douse millions

de séquins, aujourd'hui (q4 millions de francs). Déjà les Florentins avaient acheté le port de Livourne, coup mortel porté à celui de Gênes ; et en équipant une marine marchande, ils ne tardèrent pas à établir avec l'Afrique , la Grèce et l'Asie, des relations de commerce et de banque plus étendues et plus fréquentes qu'elles ne l'avaient encore été.

Le fils aîné de Jean, Corne des Médicis, resta héritier d'un patrimoine immense et de l'autorité que son père avait acquise par ses vertus. Depuis l'extinction de la faction des Ciompi , les grands et les riches commençaient à reprendre leurs anciennes habitudes , en abusant de leur influence et du pouvoir. Les efforts des Médicis, pour s'opposer a ces abus et à ces injustices, leur attirèrent l'animad version de quelques grandes familles qui, déjà irritées par les effets du cadastre de Jean, reportèrent toute leur haine sur son héritier Corne. Quoi qu'il en soit, celui-ci n'abandonna pas les intérêts des citoyens de toutes les classes. Depuis la mort de Jean , son père, le rapport des trois classes d'habitants à Florence se présentait avec des modifications notables, apportées par les discordes civiles précédentes. La famille des Médicis possédait la confiance de toute la grosse bourgeoisie industrielle, et pouvait compter de plus sur l'appui d'un assez bon nombre de grandes et anciennes familles. Quant au menu peuple, aux Ciompi, cette-classe était comprimée, retenue surtout par les bienfaits et les aumônes abondantes des Médicis. Mais il y avait certaines grandes familles, telles que les Pjtti, les Pa*zi,

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les Àcciaiuoli et d'autres encore, qui entretenaient une rivalité haineuse contre les Médicis. Cette jalousie prenait sa source dans la concurrence de ces banquiers, dont les richesses augmentant sans cesse leur influence politique, en avaient fait des négociants jaloux, des magistrats et presque des souverains rivaux dans la république. Cependant le mérite et les grandes qualités des Médicis augmentèrent leur popularité, et c'est à compter de Côme des Médicis que la république florentine, de démocratique qu'elle avait été jusque-là, devint oligarchique. Les magistratures secondaires , ainsi que le gonfalonat , tendirent d'abord à rester dans les mêmes familles, et peu à peu ce droit d'hérédité, concédé aux vertus et à la probité, s'attacha au nom , devint un usage, et prépara ainsi les Florentins à recevoir, un demi-siècle plus tard , la monarchie Médicéenne.

Côme , dont le commerce s'étendait dans toute l'Europe et jusqu'au fond de l'Asie , excita particulièrement la jalousie des Albizzi, des Strozzi, des Petrucci et des Barbadori. L'an i433, ces banquiers profitèrent de la nomination d'un certain Guadagni au Gonfalonat, pour se servir de la haine que ce nouveau magistrat portait lui-même aux Médicis. Ils le gagnèrent à prix d'argent. Côme, accusé vaguement d'avoir voulu asservir la République , fut sommé de comparaître , puis menacé de la mort, peine qu'il racheta de ce même Guadagni à force d'or. Enfin cette peine fut commuée en un exil de cinq ans. La république de Venise envoya à Florence trois ambas-

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sadeurs pour intercéder en faveur de Gôme.

A. Traversari , religieux général des Camaldules , vint exprès de Ferrare pour le défendre auprès du gouvernement florentin; mais ces instances furent vaines. Toutefois son exil ne dura qu'un an, carie peuple, qu'il soutenait par ses manufactures et ses aumônes , le redemanda à grands cris , et l'on fut obligé de le rappeler.

L'espèce de règne de ce citoyen de Florence n'est cependant pas exempt de taches. Lorsque, rappelé par le peuple , ses partisans eurent , à laide de sa protection, ressaisi le pouvoir, on exerça des vengeances excessives dans la ville. On ne peut certainement pas en accuser nommément Côme , dont les mœurs étaient douces.

Mais son ambition ne lui permit pas d'arrêter l'ardeur de ses amis ; et , pour dire toute la vérité, les hommes les plus doux et les plus humains sortent de leur caractère, lorsque leurs intérêts et leur avenir dépendent d'une faction. Outre les chefs du parti contraire aux Médicis, on condamna à l'exil et comme rebelles une foule de citoyens qui n'avaient commis d'autre délit que d'être amis ou parents des ennemis des Médicis. Plusieurs eurent leurs biens confisqués et vendus aux vainqueurs. 11 ne manqua que le sang à cette proscription , dit Machiavel avec son énergie spirituelle, pour qu'elle ressemblât tout-à-fait à celle de Sylla ; encore coula-t-il, quoiqu'on petite quantité, car la république de Venise ayant fait arrêter six rebelles qu'elle envoya à Florence, tous furent décapités.

Peu après ces vengeances , le parti vainqueur

des Médicis, non seulement voulut demeurer maître du gouvernement , mais prit ses sûretés pour qu'on ne le lui arrachât pas. Laplupart des hautes magistratures dépendaient du sort , et les citoyens y étaient portés par la voie du scrutin. Mais outre que le choix des personnes éligibles se faisait au gré des factions, et que les bourses où étaient déposés les noms de ces éligibles , étaient brûlées ou renouvelées au caprice de ceux qui avaient intérêt à les détruire, on voulut qu'à l'avenir toutes les charges de l'état de quelque importance, se perpétuassent dans la personne des amis des Médicis. Il fut donc décidé que l'ancienne seigneurie' aurait de l'influence et de l'autorité sur le choix de celle qui lui succéderait, et en particulier sur la nomination des magistrats qui* jugent à mort (che sul sangue hanno dritto) comme on l'a trouvé écrit de la main de Côme lui-même. Ces semences portèrent leurs fruits. Tandis que d'un côté cet homme habile répandait les bienfaits et les aumônes sur les citoyens pauvres, dans le moment oùil tenait l'esprit des gens de lettres et des artistes occupés de science et de grands travaux, une sourde terreur calmait la pulsation de tous les cœurs ambitieux, et accoutumait les esprits à se soumettre. La république de Florence était déjà une oligarchie.

Pendant le gouvernement de Côme , la république florentine se maintint dans un état qu'il serait injuste d'appeler la servitude , mais cependant qui n'était pas la liberté. Les citoyens furent constamment tyrannisés par les grands qui dépendaient de lui , et en particulier par les Pitti ,

que leur jalousie envers Corne poussait à tourmenter le peuple pour faire haïr le gouvernement de leur rival.

L'influence de Corne des Médicis dura près de trente-trois ans. Il mourut en i464» à l'âge de 75 ans, "dans sa campagne de Carregi qu'il avait fait bâtir , et laissa les églises , le peuple , les savants et les artistes comblés de ses bienfaits. Non seulement il fut le plus riche particulier de l'Europe , mais la considération qu'il s était acquise le mettait de pair avec les rois. Pendant trentequatre ans , on le vit Tunique arbitre de la république et Je conseil de la plupart des villes et des souverains d'Italie. Son corps fut conduit en grande pompe à l'église de Saint-Laurent qu'il avait fondée. Tous les magistrats de Florence, les ambassadeurs étrangers et un concours immense de citoyens de toutes les classes, assistèrent à son convoi. Le corps de Côme de Médicis fut enterré devant le maître -autel, et Ton y lit encore ces deux mots qui y furent gravés par décret public : « Pater patriœ , » Père de la patrie. Un fait rare et bien honorable pour Côme , est le consentement unanime des historiens pour proclamer sa probité et ses talents.

Rien ne fait mieux comprendre l'hérédité des magistratures et du pouvoir même fixée et maintenue par un peuple dans une famille , que les talents et les vertus des premiers Médicis , offrant aux Florentins quelque garantie de repos , de justice et de prospérité, après toutes le» calamités que ce peuple avait éprouvées. La majorité des habitants, livrés au commerce, k était dtunue

étrangère aux fureurs des anciennes factions , et sentait tous les jours davantage le besoin d'un gouvernement fixe et durable. Après la triste expérience du passé, séduits par l'espoir que Tordre dans les affaires de la république résulterait de la fixité des magistratures dans les familles, et croyant avoir trouvé dans deux hommes de celle des Médicis un exemple à peu près parfait du chef d'un état républicain , les Florentins , assez légers d'ailleurs comme on l'a vu, ne balancèrent pas à adopter cette oligarchie qui s'était souvent montrée sage , prudente , habile et vertueuse même.

Mais cette perfection présumée ne se trouva pas rigoureusement héréditaire, même dans les premiers Médicis. Pierre, fils de Corne père de la patrie, avait obtenu en 1^60 la charge de gonfalonier, en considération des grandes qualités de son père, dont il était loin d'avoir hérité. Quoique avec le plus grand soin, il s'était montré également inhabile aux lettres et aux affaires. Guidé, maintenu par les conseils et l'exemple de Côme, il exerça sa charge avec modération tant que son père vécut. Mais sitôt que la mort lui eut enlevé ce surveillant, Pierre changea subitement de conduite et trancha du souverain. Les Pitti et quelques autres grandes familles ne pouvant bientôt plus supporter ses impertinences et ses hauteurs , tramèrent contre sa vie une conjuration que le hasard seul fit manquer. Les conjurés bannis de Florence excitèrent une guerre longue, meurtrière, sans obtenir aucun résultat. Pierre des Médicis mourut de la goutte l'an 1472, à 1 âge de cinquante-trois ans , laissant deux fils :

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Laurent , surnommé par la suite le Magnifique , et Julien, qui devait mourir jeune, sous le poignard des Pazzi.

Le pouvoir de cette famille était déjà si bien établi à Florence , que , malgré la jeunesse de Laurent et de Julien , au moment de la mort de Pierre leur père, il n'y eut ni trouble, ni modifications dans le gouvernement. Thomas Soderini, citoyen recommandable par ses lumières et ses talents en politique, avait promis à Pierre de prendre soin de ses fils. A la première occasion favorable où toutes les personnes considérables de Florence se trouvèrent assemblées , Soderini parla en faveur du jeune Laurent, qui lui-même s'exprima dans cette circonstance avec tant de mesure et de dignité , qu'il fit concevoir les plus hautes espérances et gagna la confiance des Florentins. Ses qualités extérieures n'avaient cependant rien de séduisant. Il avait le nez renfoncé , la vue très courte et la voix enrouée. Mais saisissant toutes les occasions de faire reconnaître l'étendue de son esprit et la solidité de ses connaissances, avec l'aide de Thomas Soderini et de quelques hommes habiles dont il écoutait et suivait les conseils , ce jeune candidat-monarque se trouva tout-à-coup placé à la tête de la république de Florence.

C'était le moment où les succès de Mahomet II depuis la prise de Constantinople en i453, allaient toujours croissant. L'île de Nègrepont avait été enlevée aux Vénitiens en i4"0, ce qui jetait de nouveau la terreur dans toute la chrétienté. Le pape Paul II invita à cette occasion tous les

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princes et les états d'Italie à former une lîgue contre l'infidèle victorieux. Toutes les personnes importantes qui passèrent à cette occasion, à Florence, furent reçues, logées et fêtées par Laurent des Médicis, avec une somptuosité et une magnificence que Ton ne trouvait alors qu'à la cour des plus grands rois de l'Europe. Cette circonstance augmenta singulièrement la célébrité de Laurent , et il est à remarquer que tous les historiens qui parlent de lui à cette occasion, lui donnent le titre de prince.

Cette somptuosité inouie acheva donc de le mettre sur un pied d'égalité avec ce qu'il y avait de plus élevé en Europe. Maïs ce qui contribua puissamment à affermir l'autorité héréditaire dans sa famille, ce fut la conjuration que les Pazzi formèrent et exécutèrent contre elle.

Ces manières royales de Laurent inspirèrent une jalousie effrénée à la riche et puissante famille des Pazzi. Une affaire de succession où ces derniers trouvèreut les Médicis contraires, acheva de les décider à tramer un complot pour porter sur Laurent et Julien un coup plus sûr que celui qui avait été vainement dirigé sur Pierre leur père.

Jérôme Riario, seigneur d'Imola, neveu du pape Sixte IV, ennemi lui-même des Médicis, se trouvait à Rome où Francesco Pazzi s'était retiré par haine contre Laurent et son gouvernement. Ces deux hommes ayant formé le projet d'enlever le pouvoir à la famille des Médicis, résolurent, pour y parvenir, d'assassiner Laurent et Julien. Après s'être entendus d'abord avec Francesco Sal-

viati, archevêque de Pise, qui partageait leûf haine, ils parvinrent à faire approuver leur projet par le pape , et se rendirent à Florence pour l'exécuter. Là ils firent encore entrer dans leurs intentions tous les mécontents de leur parti et n'attendirent plus que le moment de porter le coup pour faire éclater la conjuration. Après plusieurs tentatives infructueuses , on décida que le jour de l'exécutioij serait le 96 avril ( 1 478) ; le lieu, la cathédrale de Florence ; le moment, celui de l'élévation de l'hostie à la messe. En effet, Julien poignardé sur la place par Bernardo Bandini et achevé par Francesco Pazzi , mourut presque à l'instant dans la cathédrale. Quant à Laurent, dès qu'il se sentit blessé légèrement, il tira son épée et se mit en défense contre Antonio et Stefano des Pazzi qui l'attaquaient. Le courage de Laurent n'avait pas été prévu par les conjurés, et cette circonstance, jointe aux secours que ses amis et les assistants portèrent à ce jeune prince, firent prendre la fuite aux assassins.

.JLa justice prit envers ces derniers les formes de la vengeance. Francesco Salviati , l'archevêque de Pise , qui, pendant l'exécution de ce crime , se tenait au palais de la seigneurie pour se trouver plus à portée d'en prendre possession dès qu'il aurait appris la mort des deux jeunes Médicis , y fut saisi , au contraire, parle peuple furieux. Dans l'espace de deux heures , on mit à mort vingt-six personnes tant dans l'intérieur du palais que sur la place. L'archevêque de Pise, son parent Jacomo Salviati et J. Poggio, fils de l'historien,

furent étranglés aux fenêtres du palais, ainsi que

Francesco des Pazzi qui , suspendu mais vivant encore, mordait, dit-on, la poitrine de ses'compagnons d'infortune. Dans le même moment le peuple tuait, déchirait, mettait en pièces sur la place, les gens de la suite du cardinal Riario. Mais la populace florentine montra surtout sa fureur et sa cruauté contre deux personnes de la famille des Pazzi, Antonio et Renato. Arrêtés cinq jours après l'événement hors de Florence, ils furent jugés et mis à mort. Le lendemain, la populace, les enfants surtout, allèrent déterrer les restes de ces deux suppliciés et traînèrent leurs cadavres mutilés dans toute la ville aux cris répétés de : « Viva le Palle! e muoianoi traditori!» Vivent les Médicis! et meurent les traîtres! Le gouvernement lui-même consacra la mémoire de ces supplices, d'une manière tant soit peu barbare. Andréa del Castagno, peintre florentin assez habile , mais dont la vie est tachée par un lâche assassinat, vivait à l'époque de cette conjuration. Attaché à la famille des Médicis , c'était ordinairement pour elle qu'il employait ses pinceaux. Lorsque ce carnage juridique fut achevé, la seigneurie décréta que tous ceux qui avaient pris part à la conjuration contre Laurent et Julien, seraient représentés en peinture sur la façade du Vieux-Palais. Ce travail , dit Vasari dans ses Vies des peintres , fut offert à Andréa del Castagno qui l'accepta avec d'autant plus d'empressement que ses obligations étaient grandes envers la famille des Médicis. Il exécuta donc cette peinture , ajoute Vasari , avec tant de force et de vérité , il représenta tous les personnages pendus par les pieds dans des atti-

tudes si variées et si telles, que cet ouvrage attira l'admiration des connaisseurs, excita la curiosité de toute la ville et valut à Andréa del Castagno , le surnom d'Andréa des pendus.

Cependant le pape Paul IV n'apprit pas sans se sentir offensé, des événements si contraires à ses espérances. Dans sa fureur il fulmina une bulle d'excommunication contre Florence, sous prétexte qu'en faisant pendre un archevêque, la république avait porté atteinte aux immunités ecclésiastiques. A cette punition spirituelle, le pape voulut joindre un châtiment qui paralysât la puissance de Florence et plus particulièrement encore celle de la famille des Médicis dont il désirait ardemment la perte. Le pontife se ligua donc avec Ferdinand, roi de Naples, pour faire la guerre aux Florentins qui finirent par y être fort maltraités.

C'est dans ces circonstances que Laurent prit la résolution hardie d'aller trouver le roi Ferdinand. Ce prince le reçut fort bien; séduit même par les manières et l'éloquence du prince florentin, il conclut avec lui, en mars i48o, une ligue nouvelle contre le duc de Lorraine qui s'avançait en Italie, pour lui disputer là couronne de Naples. Plus tard et après s'être encore montré négociateur habile, Laurent, en 1487, lorsque les Florentins firent une expédition pour reprendre Sarzanne aux Génois , fut de ceux qui combattirent aux premiers rangs.

Cet homme ne fournit pas une longue carrière, mais il laissa un nom célèbre auquel se rattache une grande partie de ce qui a été fait de grand et 1. 12

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de beaUj dans les sciences, les lettres et les arts, pendant le xv e siècle. Laurent des Médicis , surnommé le Magnifique i mourut le 7 avril i49 2 ? âgé de 44 ans ? à Garreggi. On montre dans cette maison de campagne le puits où son médecin, Pierre Leoni, fut précipité, le jour même de sa mort, par Pierre II des Médicis, son fils. Ge médecin entêté d'astrologie judiciaire , ayant prédit que le malade devait guérir naturellement, ne lui administra, en conséquence, aucun remède. Mais l'événement démentit sa prédiction, et Ton rapporte que Pierre, dans sa fureur, jeta le docteur, là tête la première, dans le puits.

À la mort de Laurent, Pierre conserva à Florence la même autorité que son père, mais sans acquérir la même considération. Il s'était ligué aussi avec le nouveau roi de Naples, afin de tenir tête à celui de France, Charles VIII, traversant l'Italie pour aller faire la conquête du royaume de Naples. Mais Charles VIII n'était pas encore arrivé à Sarzanne appartenant alors aux Florentins, que Pierre II des Médicis , saisi de crainte à l'approche de l'armée française, alla faire à Charles ses soumissions, et lui remettre, pour gage de sa fidélité, cinq villes frontières de la république florentine. Ce traité conclu sans la participation des Florentins, les jeta dans une telle exaspération, qu'au retour de Pierre dans leur ville, ils se soulevèrent et le forcèrent, ainsi que ses frères Julien et Jean (depuis Léon X), à quitter Florence. Déclarés rebelles, leurs biens, leurs palais furent ^confisqués, pillés ou démolis

Charles VIII profita de ce désordre pour entrer dans Florence en vainqueur, et se rendre bientôt à Pise qu'il délivra de la souveraineté des Florentins. Cette dernière entreprise jeta la consternation dans Florence; c'était un tort irréparable qui lui était fait. On se hâta d'envoyer des députés à Charles VIII, qui revint à Florence pour faire ses conventions et entrer en accommodement.

Le roi de France demanda trois choses : une somme d'argent exorbitante; le rétablissement des Médicis , et la seigneurie de la ville. Lorsque les délégués florentins, parmi lesquels était Pierre Capponi, entendirent ces terribles conditions, tous refusèrent de les accepter, ce qui irrita Charles VIII au point de lui faire dire : « qu'il allait faire sonneries trompettes.» — tHé bien! s'écria alors P. Capponi en arrachant les conditions écrites des mains du secrétaire du roi : si vous faites sonner vos trompettes , nous ferons sonner nos cloches ; » et il sortit avec ses collègues sans proférer une seule parole de plus. Cette réponse ferme rendit le roi plus traitable. Il réduisit ses demandes â cent vingt mille écus qui lui furent accordés par un traité passé le 26 novembre i494> mais où il ne fut fait aucune mention delà rentrée des Médicis à Florence. Charles ne tarda pas à se diriger vers Rome.

Depuis l'exil de Pierre des Médicis, et surtout depuis le départ de Charles VIII de Florence, cette ville fut livrée à une agitation continuelle. Chacun avait, disait et défendait son opinion sur le gouvernement à établir. On passait incessamment des menaces aux tumulte#, et il ne s'écoulait pas

de jour sans que les rixes les plus violentes n'eussent lieu dans les rues. Cette agitation, dont la cause principale venait de la division des citoyens, dont les uns regrettaient les Médicis , tandis que les autres cherchaient à rétablir le gouvernement populaire dans toute son intégrité, était augmentée encore par les prédications et les prédictions de Savonarola qui professait des opinions démocratiques, combinées avec des prophéties et un enthousiasme religieux poussé à l'excès.

Cet homme singulier, qui joua un rôle important à Florence pendant une partie de l'interrègne causé par le bannissement de la famille Médicis, mérite d'être connu et étudié, car son histoire se lie à celle de Florence pendant la fin du xv e siècle.

Originaire de Padoue, Nicolo Savonarola naquit à Ferrare en 1^2. Tout jeune, la singularité de son caractère, la gravité de son esprit et l'austérité de sa conduite, le firent considérer comme un être tout-à-fait à part. Il ne voulut pas d'abord entrer dans les ordres afin« de ne pas quitter le siècle pour rentrer dans le siècle, comme il disait, et se faire affubler de dignités ecclésiastiques. » Toutefois il n'en étudia pas avec moins d'ardeur, surtout la théologie et la philosophie péripatétique qu'il trouvoit merveilleusement exposée dans les œuvres de saint Thomas d'Aquin. Ce dernier ouvrage était sa lecture habituelle, et l'on rapporte qu'il ne pouvait s'en détacher que pour se livrer à la composition de vers italiens, distraction qui lui était extrêmement agréable.

La première vision qu'il eut , le décida à entrer en religion à l'âge de vingt-deux ans. Sans préve-

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nir ses parents ni ses amis, il partit pour Bologne où il prit l'habit de dominicain. On ne tarda pas à reconnaître ses talents, et les supérieurs du couvent le chargèrent d'enseigner la dialectique et la métaphysique, emploi qu'il remplit long-temps, d'abord à Ferrare, puis à Florence.

Frère Girolamo, tel est le nom religieux que prit Savonarola, essaya de prêcher pendant un carême dans l'église de Saint-Laurent, mais il n'eut point de succès. Sa voix, ses gestes, son élocution, tout le trahit. Ayant reconnu ses défauts, il sentit qu'il devait s'appliquer exclusivement à l'interprétation et à l'exposition des textes sacrés. Après avoir passé quelque temps dans un couvent de Lombardie, il fut rappelé à Florence par Laurent des Médicis sur la recommandation de Pic de la Mirandole. Revenu dans cette ville, en 1489, il essaya de nouveau à parler du haut de la chaire, et bien que ses prédications manquassent d'art, une grande chaleur d'âme et le zèle religieux lui tinrent lieu d'éloquence. « Je dois pré- » cher, répétait-il au peuple, parce que Dieu me » le recommande pour votre bien. La corruption » qui vous entoure est manifeste, et Dieu me ré- » vêle les châtiments qui vous sont réservés, si » vous n'embrassez pas une vie plus pure et plus » chrétienne. » L'accent avec lequel Savonarola disait ces paroles portait d'autant plus facilement la conviction dans tous les esprits, qu'à cette époque, où Alexandre VI occupait le siège pontifical, l'Église catholique donnait l'exemple de tous les scandales, et que les mœurs déréglées des ecclésiastiques ne le cédaient en rien à celles des

séculiers. Outre cela Savonarola, doué cTune grande pénétration d'esprit et vivant dans un temps où l'Italie était sans cesse travaillée par les guerres et les factions, avait toutes les occasions imaginables de faire des prédictions qu'il était à peu près certain de voir accomplir.

Dans cette même année, 1489, il commença l'exposition de l'Apocalypse dans l'église Saint- Marc au milieu d'un concours immense d'auditeurs. Ce livre, dont le texte obscur et vague se prête à des explications si étranges, fournit à Savonarola l'occasion de développer ses opinions et ses doctrines. Il annonça donc trois choses au peuple: i° qu'il fallait que l'Église fût renouvelée ; 2* que l'Italie serait cruellement punie ; et 3° que ' ces choses ne tarderaient pas d'arriver. Gladius Domini super terrain, cita etvelociter, était une des citations qu'il répétait le plus souvent, et qui sert d'exergue à la médaille que l'on frappa en son honneur, après sa mort.

Que cet homme eut peu de talent pour composer ses sermons, c'est ce dont on peut se convaincre en les lisant; mais il faut croire que l'ardeur et l'énergie avec lesquelles il les débitait produisait le plus grand effet sur ses auditeur». Il y a un passage fort ordinaire de son carême, à la marge duquel son éditeur avertit que. quand frère Oirolamo en était là, tout l'auditoire fondait en larmes.

Religieux et républicain, Savonarola poussait à l'extrême l'inflexibilité de caractère et l'orgueil de l'indépendance. Rien ne pouvait le faire plier aux convenances du monde. Il en donna une

preuve éclatante en 1 490 , lorsqu'il fut nommé prieur de Saint-Marc. C'était un usage introduit d^ns les ordres réguliers, que ceux qui y étaient élevés à la dignité de prieur, allassent se présenter à Laurent des Médicis, pour le reconnaître chef de la république et lui demander sa protection. Savonarola ne voulut en rien faire. En vain les dominicains l'cngagèrent-il s à avoir cette condescendance ; en vain Laurent exprima-t-il le désir, la volonté même que le prieur fit cette démarche. Savonarola fut inflexible et répondit toujours : «qu'il avait été élu prieur non par Laurent, mais, par Dieu • j et il ne donna jamais aucun signe de respect au chef de la république florentine.

Une autre fois Laurent prit la précaution de le faire prier par cinq des premiers citoyens de la Tille, de cesser d'annoncer des malheurs dans la ville où ces prédications portaient le trouble et l'inquiétude ; mais Savonarola, loin de se rendre à cette invitation, annonça au contraire, en termes équivoques, il est vrai, mais faciles à interprêter, que Laurent des Médicis ne tarderait pas à mourir. Cette prédiction se vérifia en effet le 9 avril 1492. On prétend que Laurent se sentant près de mou rir , choisit pour confesseur le prieur de Saint- Marc, malgré le peu de respect que cet ecclésiastique lui avait montré. Savonarola se rendit auprès du malade qui demanda l'absolution après s'être confessé. La tradition rapporte que le prieur dit alors à Laurent que Dieu lui ferait miséricorde quand il aurait rempli trois conditions : d'abord de jurer qu'il était bon croyant , ce que Laurent

jura; puis de restituer ce qu'il avait mal acquis, observation à laquelle le malade répondit qu'il y penserait; et enfin de rendre à Florence la liberté, et a son gouvernement sa forme populaire, avis à la suite duquel Laurent tourna les épaules au prieur de Saint-Marc et ne lui dit plus un mot.

Parmi les nombreuses prédictions que fit cet homme singulier, il faut noter celles qui annoncèrent l'arrivée de Charles VIII en Italie et la rébellion de la ville de Pise. Peut-être y eut-il plus de pénétration d'esprit que de divination dans ces prophéties ; quoi qu'il en soit, elles produisirent un grand effet sur le peuple, et augmentèrent singulièrement la confiance que l'on avait déjà dans le prophète. Nommé ambassadeur par la république de Florence auprès de Charles VIII, il lui parla du ton d'un missionnaire divin, le gourmandant avec assez de dureté, ce qui ne changea pas les desseins du roi de France, qui, du reste, conserva de l'amitié pour Savonarola.

Condamnation à mort de Savonarola.— - Magistratures héréditaires. — Machiavel. — Pierre Soderini, nommé gonfa onier à vie, puis chassé de Florence. — Rentrée des Médicis à Florence en 4522. —Jean et Julien , Laurent II , Jean dit le Grand-Diable, des Médicis.— Répub icanisme des érudits.— Jésus Christ proclamé roi des Florentins. — Charles-Quint rétablit les Médicis à Florence. -*498à4529.

Mais ce fut après le bannissement de Pierre des Médicis, que Savonarola donna à ses opinions politiques un développement tout-à-fait remarquable. Il s'agissait alors de trouver un mode nouveau de gouvernement pour la république de Florence rendue à elle-même. Partisan passionné de l'état républicain , Savonarola était naturellement un des plus dangereux adversaires de la maison des Médicis. Cette disposition de son esprit , jointe à la confiance que Ton mettait dans ses talents et sa probité , furent cause que Ton donna à ce moine la commission de présenter

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à la seigneurie une nouvelle forme de gouverne- . ment. Il proposa donc , dans un discours qui fut presque aussitôt imprimé, un système de gouvernement populaire ainsi conçu : il voulait faire de tout le peuple sans distinction de classes, un grand conseil où résiderait Fautorité de distribuer les charges , les honneurs et la suprême majesté. Mais comme il eût été difficile d'assembler journellement et trop fréquemment tout le peuple, il proposait d'instituer un certain nombre de citoyens choisis , auxquels le peuple même confierait son autorité. Cette idée première de gouvernement représentatif est le point capital du discours que prononça Savonarola dans l'église cathédrale de Florence, en présence des magistrats et du peuple. Pans tout le reste , on ne trouve que des lieux communs sur la nécessité de réformer les mœurs , de rendre strictement la justice, et d'oublier les haines, sans présenter aucun moyen pratique pour atteindre ce but.

Mais le thème habituel de ses sermons était l'état de dérèglement du clergé, de la cour de Rome pt particulièrement du chef régnant de l'Église, de ce Borgia, de cet Alexandre Yl quj ne justifiait que trop bien alors par ses infâme déhanches et ses crimes , les invectives que Bavonnrola lançait contre lui. Elles furent telles et elles se reproduisirent si fréquemment en public, que le pontife, craignant l'effet toujours croissant qu'elles produisaient , invita par un bref le prédicateur à venir à Rome et à cesser de prédire et de prêcher. Frère Girolamo s'excusa sur ses infirmités de ne pouvoir faire le voyage, et resta quel-

que temps dans le silence. Mais dès qu'il sut pertinemment que ses excuses avaient été mal reçues par Alexandre VI , et que ce pontife était mal disposé à son égard, alors il l'attaqua par écrit et en chaire avec une nouvelle force. Il alla même jusqu'à écrire des circulaires aux principaux souverains de l'Europe , pour les exciter à faire convoquer un concile général, leur affirmant qu'Alexandre VI n'était pas pape , et qu'il ne pouvait pas l'être, non seulement parce qu'il avait usurpé le Saint-Siège par simonie et par d'autres péchés plus graves, mais encore à cause de ses scélératesses , de ses crimes cachés que lui, Savonarola, se faisait fort de publier en temps et lieu.

Alors le pape l'excommunia et fit porter le bref par un nonce qui n'osa pas cependant entrer dans Florence , dans la crainte d'y être maltraité. Le bref du pape ne fut affiché que dans la cathédrale et à l'église de San-Miniato al monte hors de la ville. Pour Savonarola , il méprisa cette censure , la déclara non -valide, et publia presque aussitôt, outre une apologie de sa conduite, son livre du Triomphe de la foi , qui est son principal ouvrage.

Cette conduite audacieuse donna une activité nouvelle aux passions de ses partisans et de ses ennemis. Toute la ville de Florence prenant part à cette querelle , se divisa en deux parties et en deux factions; l'une, celle des Piagnoni, attachée à Savonarola et â la démocratie ; l'autre, celle des Arrabbiati , dévouée à la maison et à la politique des Médicis.

l88 FLORENCE.

De tous les partisans de Savonarola , les deux hommes les plus zélés en faveur de ses opinions , furent frère Domenico de Pescia, et frère Silvestro Maruffi , qui , tous deux , marchèrent au supplice avec lui. Domenico surtout seconda et répandit les idées de son chef avec une ardeur extrême. Lorsque, après l'invitation d'Alexandre VI, Savonarola cessa de prêcher en 1/196, Domenico le remplaça pendant les jours de fêtes avant le carême, et bien que cet ecclésiastique eût beaucoup moins de talent et d'éloquence encore que Savonarola , il ne laissa pas cependant de produire sur le peuple de Florence une impression très profonde. En quatre ou cinq jours, il parvint à décider une multitude de gens à rechercher chez eux tout ce qu'ils possédaient en livres latins et italiens, en compositions mondaines, en peintures, en objets de luxe et d'art, qui , selon les idées de Savonarola, les éloignaient de la pratique de la vie religieuse et sainte , pour procéder à la destruction de toutes ces superfluités dangereuses. Dans l'intention de faire une récolte plus abondante de ces objets profanes, Domenico enrégimenta tous les petits garçons de chaque quartier , sous les ordres de leurs maîtres et gardiens , et leur ordonna d'aller tout à la fois quêter dans les maisons l'aumône pour les pauvres , et Yanatkème, mot par lequel Domenico désignait les objets d'art , de luxe et de parure maudits de Dieu selon lui , et excommuniés par les canons de la sainte Église. Les petits garçons s'acquittèrent au mieux de leur commission , et pendant les trois jours qui précédèrent le carnaval, ils

firent une récolte immense de peintures , de dessins profanes, de fleurs sèches, de vieux habits de fête , d'ornements de femmes , de pastilles du Levant, de dés et de cartes à jouer, d'instruments de musique et d'une grande quantité de manuscrits précieux ornés de peintures, couverts de lames d'or et de pierres précieuses. Tous les ouvrages de magie et les compositions de Boccacio et de Morganti firent partie de l'anathème.

Le jour du carnaval , tous ces objets furent arrangés en ordre pour former une pyramide sur la place , devant le palais de la Seigneurie. Ce . spectacle nouveau pour le peuple le détourna complètement des jeux et des mascarades accoutumées en cette circonstance. Lorsque tous ces apprêts furent terminés , les petits garçons allèrent dévotement entendre une messe dans la cathédrale, et après le dîner , dès qu'ils se furent vêtus de blanc et couvert la tête d'olivier , ils prirent à la main de petites croix rouges , et se mirent en marche vers la cathédrale , où ils déposèrent une grande quantité d'argent qui leur avait été donné pour les pauvres. De là, ils revinrent à la place de la Seigneurie , où ils chantèrent des hymnes et des louanges à Dieu en langue italienne , sous les murs du vieux palais. Lorsque cette cérémonie presque religieuse fut terminée , les quatre chefs des enfants des quatre quartiers de la ville, s'avancèrent avec des torches enflammées à la main, et mirent le feu à la pyramide qui brûla au son des trompettes.

Ce carnaval nouveau plut tant à Savonarola , que l'année suivante , 1^98 , il se mit à la tête de

la procession des petits garçons. Cette fois , la pyramide élevée sur la place, fut bien autrement grande et composée d objets bien plus précieux que la première. On y voyait, disent les historiens du temps, des bustes, des statues en marbre et des tableaux des plus habiles artistes ; il y avait tel manuscrit de Pétrarque orné de miniatures , et enrichi d'or sur la couverture , qui représentait des valeurs considérables. Enfin , les objets de prix étaient amoncelés là en telle quantité que Ton fut obligé de les faire garder par des soldats, pour éviter les vols.

Toutes ces cérémonies inusitées , ainsi que les . opinions de Savonarola, ne plurent pas au clergé de Florence. Mais frère Domenico soutint avec force du haut de la chaire toutes les propositions avancées par son maître. Il répéta: i° que l'Église de Dieu avait besoin de réforme; q° que l'Église de Dieu serait d'abord punie , puis ensuite réformée; 3° que les infidèles se convertiraient ; 4° que Florence serait punie d'abord , puis réformée et heureuse ; 5° et enfin que l'excommunication lancée contre Savonarola n'était pas valide, et que ceux qui n'en tenaient pas compte ne commettaient pas un péché. Domenico fit plus ; il déclara en chaire que pour prouver la vérité de ces propositions, il était prêt à faire l'épreuve du feu, à se soumettre à ce que l'on appelait alors en Europe le jugement de Dieu. On le prit au mot, et un franciscain qui prêchait de son côté, à Santa- Croce, insistant au contraire sur la validité de l'excommunication, se laissa aller à dire qu'il acceptait le défi porté par Domenico , et qu'il

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était prêt aufesi à faire l'épreuve dû feu. Les deux champions renouvelèrent encore cette proposition à l'exécution de laquelle la seigneurie ne crut pas devoir s'opposer, dans l'espérance sans doute que la querelle finirait plus vite» Mais il arriva que quantité de personnes prirent le parti de SavOnarola * et Voulurent faire avec son disciple l'épreuve du feu. Non seulement plusieurs frèreB dominicains se présentèrent* niais on vit encore se mettre sur les rangs beaucoup de prêtres , des laïcs de toutes classes , et jusqu'à des femmes et des enfants. Toutefois, le fidèle compagnon de Savonarola ne voulut céder l'honneur de cette épreuve à personne , exemple que ne suivit pas lé franciscain qui l'avait défié, car il trouva moyen de substituer à sa place un frère convers de son ordre*

Tout se fit avec de grandes formalités pour cette épreuve.

Les deux antagonistes signèrent chacun une déclaration devant la seigneurie laquelle députa cinq citoyens chargés de veiller à ce que tout se passât régulièrement* Le lieu désigné pour l'épreuve était la place du Vieux-Palais, dite aujourd'hui du Grand-Duc, et l'on fixa le septième jour d'avril 1 pour l'épreuve. Le bûcher s'élevait au milieu de la place > lorsqu'à l'heure indiquée on vit arriver les frères mineurs avec leur frère convers substitué au franciscain qui avait accepté le défi. Tous s'avancèrent en silence et sans aucun appareil. Mais de l'autre côté, on vit venir les dominicains avec Savonarola , vêtu des habits sacerdotaux, et portant te sacrement dans ses

mains. Frère Domenico, habillé de la même manière, et tenant une croix, le suivait ; puis enfin les autres frères formaient une procession en chantant des psaumes. Mais bientôt il s'éleva une difficulté qui dégénéra en altercation. Les franciscains ne voulurent pas permettre que frère Domenico entrât dans le feu avec des habits de prêtres, ni avec le sacrement, comme Savonarola prétendait que cela fût. La dispute s'échauffa, et il s'était déjà passé plus d'une heure sans que l'on eût pu s'accorder, lorsque , vers le soir, il tomba une averse qui mit en fuite les deux champions, au grand déplaisir du peuple , qui , las de ces contestations , attendait avec impatience le moment de l'épreuve.

Cet événement diminua momentanément le crédit de Savonarola et des deux frères ses acolytes. Le lendemain, il y eut des troubles dans la ville. Les ennemis de Savonarola prirent les armes , et comme ils se sentaient appuyés par le gouvernement, ils se portèrent en foule au couvent de Saint-Marc qu'ils attaquèrent , et d'où ils enlevèrent de vive force frère Girolamo et ses deux compagnons pour les conduire aux prisons publiques. Le combat fut assez opiniâtre, et les religieux se défendirent avec vigueur, car l'attaque ayant commencé après vêpres , les trois rebelles ne purent être pris qu'à la nuit déjà avancée.

De ce moment, la seigneurie prit fait et cause dans cette affaire. Savonarola arrêté, on l'interrogea comme principal accusé. Il subit l'épreuve de la torture du feu , et après cet examen, on lui fit son procès que l'on publia. Il contenait en substance que les choses prédites par le coupable

OLIGARCHIE. 1 g3

ne lui étaient pas venues à l'esprit par révélation divine, mais de sa propre opinion fondée sur l'interprétation de l'Écriture sainte, et qu'en agissant ainsi il n'avait pas eu d'autre pensée, d'autres désirs que de provoquer un concile universel qui réformât les mœurs du clergé et l'état de l'Église. Or , il est à remarquer que Savonarola est le premier des ecclésiastiques italiens reconnaissant la nécessité d'un nouveau concile général , nécessité qui, cinquante ans plus tard, lorsque Luther avait mis tout en feu dans l'Église, rendit, en i545, celui de Trente indispensable.

On condamna Savonarola et les deux autres frères, comme schismatiques et hérétiques, à être pendus et brûlés. Giovacchino Turriano, général des Dominicains, et monseigneur Francesco Romolino , tous deux délégués par le. pape Alexandre VI , prononcèrent solennellement la sentence, que l'on exécuta le s3 mai 1498, Savonarola étant âgé de quarante- trois ans et demi.

On éleva sur la place du Vieux -Palais une estrade haute de six ou sept pieds , partant des marches du vieux palais pour s'étendre assez avant dans la place. Cette estrade était réservée aux magistrats dits les Huit, auxquels les religieux remirent les condamnés après les avoir dégradés. Vis-à-vis l'édifice appelé le Toit des Pisans, était planté un pieu entouré d'objets et de matières combustibles. On pendit les trois condamnés à ce même pieu , et leurs corps furent incontinent brûlés précisément à la même place où quelques mois avant ces hommes avaient célébré leur carnaval religieux. Ils ne proférèrent 1. i3

pas une seule parole pendant les apprêts du supplice. Dès que leurs dépouilles eurent été réduites en cendres , on les emporta dans une charrette jusqu'au Vieux-Pont, d'où on les jeta dans l'Arno. La sentence et le supplice ne diminuèrent en

narola. Non seulement ses partisans continuèrent à le regarder comme un prophète, mais ils lui donnèrent le surnom de martyr, préjugé qui se maintint fort long-temps. D'un autre côlé, ses adversaires poursuivirent jusqu'à sa mémoire avec un acharnement ridicule. Il arriva qu'un certain Tanai des Merli, pour faire honte aux partisans du condamné , reprocha aux frères de son couvent d'avoir sonné la cloche pour appeler à sa défense pendant la nuit où il fut arrêté, A force de requêtes et d'instances , ce Tanai obtint des magistrats une espèce de sentence par laquelle il fut ordonné que « cette cloche qui avait sonné en cette occasion, serait promenée sur un âne par toute la ville , en signe d'ignominie. »

Savonarola , doué d'une grande pénétration d'esprit, sincèrement religieux et rigoureusement honnête homme, dut naturellement soutenir les institutions démocratiques à une époque où quelques grands de la terre , où le souverain pontife lui-même avec tout ce qui l'entourait, se souillaient journellement par des violences et des injustices, par un libertinage effréné et des crimes atroces. Considéré isolément, Savonarola peut paraître imprudent et sujet à l'extravagance; mais si, en l'étudiant, on place près de lui parla pensée ce personnage d'Alexandre VI , ce Borgia il

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monde, ce hideux pontife à qui sa triple couronne donnait le droit d'imposer silence à un homme trop sincère, trop religieux, si Ton peut jamais faire un tel reproche, alors on comprend la sainte indignation du prédicateur de Florence; on s'explique comment au défaut de la satire il employa la prophétie; on se rend compte enfin de son orgueil , de ses dédains et de son incroyable constance à soutenir ses opinions jusque sur le bûcher. Là il était à sa place, puisque Alexandre Borgia était assis sur le trône pontifical.

Après la mort de Savonarola , le gouvernement de Florence, dont l'âme alors était un conseil composé de dix -huit cents et même deux mille personnes, se soutint encore quelque temps, quoique avec peine. Mais en i5o2, les Florentins croyant devoir attribuer les troubles continuels de leur ville aux fréquentes mutations de leurs gonfaloniers renouvelés tous les deux mois , résolurent d'en nommer un à vie. Toutes les ressources du système démocratique épuisées, la république de Florence mourante sentait évidemment le besoin d'une dictature. On nomma donc Pierro Soderini gonfalonier à vie, et bien que cet homme d'une grande probité, mais peu avisé et faible de caractère, ait exercé sa charge pendant neuf ans , on peut cependant regarder la période de temps de sa débile dictature, comme l'agonie de la république florentine.

Mais les derniers moments de cette république sont curieux à étudier. Pendant le gonfalonat de Pierro Soderini , Nicolo Machiavelli fut secrétaire delà république. Cet homme célèbre, habile di-

igt) FLORENCE.

plomate plutôt quegrand politique, est resté unpubliciste et un écrivain du premier ordre. Machiavelli appartenait à une ancienne famille de Florence , constamment guelfe et attachée au parti populaire. En lisant les précieux ouvrages que cet homme a laissés , il est facile de se convaincre qu'il avait hérité des sentiments de sa famille. Mais le laisseraller et la corruption qui s'étaient introduits dans toutes les relations politiques des différents États d'Italie , ainsi que le relâchement de tous les liens qui auraient pu réunir les Florentins en un corps de nation , semblent avoir ôté tout ressort à son âme. On dirait que les lumières de l'esprit de Machiavelli n'ont abouti qu'à lui faire renoncer à l'idée et à l'espérance de relever les forces et l'honneur de son pays. Dans la pratique , il ne s'occupa d'aucune réforme, d'aucune amélioration fondamentale et importante. Préoccupé du moment présent , il se borna à employer toute son habileté en négociations extérieures , ou en travaux administratifs , pour venir au devant et se rendre maître des difficultés journalières qui minaient sans cesse le gouvernement détraqué de Florence. Machiavelli, ambassadeur et secrétaire, suivit, à l'égard du gouvernement qu'il servait, la même conduite que tiendrait un médecin habile et éclairé auprès d'un ami mortellement malade. Il était là calculant les pulsations de la république mourante , pour lui administrer non sans regrels, mais avec le calme que donne la science, quelques palliatifs et des adoucissants. Diplomate avant tout , et n'ayant plus foi aux grands principes de morale et de conduite dont tous les hommes de

OLIGARCHIE. foj

son siècle se faisaient un jeu , il ne s'occupa sérieusement que des rouages inférieurs de la politique journalière, qui était atroce de son temps. Lorsque Savonarola , révolté de voir sur le trône pontifical un Alexandre YI , se laissait brûler sur la place de Florence sans dire un mot, plutôt que de rétracter ses idées de grandes réformes ; que faisait Machiavelli alors ou quatre ans après? Envoyé à Arezzo pour observer la conduite de César Borgia qui fit étrangler dans cette ville quatre grands personnages et cinquante des leurs, le secrétaire de la république adressait une longue lettre aux magnifiques seigneurs de Florence , où il expliquait froidement tous les incidents de ce carnage politique. Si les extravagances généreuses de Savonarola inquiètent et fatiguent l'esprit, l'impartialité toute savante de Machiavelli révolte la pensée ; et comme les efForts du prophète n'ont pas plus sauvé la république que tous les talents du secrétaire, tout bien pesé on estime l'homme dans Savonarola et l'on admire le penseur et l'écrivain dans Machiavelli.

En i5i2, la politique adoptée à Florence par Machiavelli et suivie par Pierro Soderini, legonfalonier à vie, consistait à s'appuyer sur les secours de la France , pour s'opposer à la ligue formée par les Vénitiens , le pape , la Lombardic et l'empereur, qui favorisait les Médicis. Aux espérances joyeuses des Florentins , causées par le gain de la bataille deRavennes, succédèrent bientôt les terreurs que firent naître les nouveaux efforts des vaincus. En effet, la ligue reforma à l'instant même une armée et envoya vers Florence un corps de

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troupes espagnoles qu'accompagnait le cardinal Médicis, depuis Léon X, échappé des mains des Français après la défaite de Ravennes. Cette troupe s'approcha d'abord de Prato, quelle prit d'assaut et où elle passa une grande partie des habitants au fil de l'épée. A peine eut-on appris cette nouvelle à Florence, que le gouvernement fut frappé de terreur. Ce n'était pas sans raison , car un bon nombre de jeunes Florentins, liés par des correspondances secrètes avec les Médicis, cachèrent des armes sous leurs habits et parvinrent à s'introduire dans le palais de la seigneurie. Étant entrés jusque dans la chambre du gonfalonier, ils lui intimèrent l'ordre de se démettre de sa charge et de sortir du palais. Le défaut de présence d'esprit et la faiblesse de caractère de P. Soderini le perdirent en cette occasion. Il y eut même de la lâcheté dans sa conduite , car il demanda piteusement la vie et tout tremblant se laissa conduire dans la maison des Vettori, où ses adversaires, qui ne voulaient que l'intimider, étaient convenus d'avance de lui donner un refuge. Après cette première expédition, les partisans des Médicis, dont le nombre s'était grossi , se portèrent en foule vers les magistrats pour les forcer, à casser le gonfalonier. Ceux-ci opposèrent quelque résistance de volonté. Mais comme les invitations qu'on leur faisait devenaient toujours plus menaçantes, ils cédèrent enfin. Pierro Soderini, frappé de terreur et craignant les vengeances du pape Jules II , s'enfuit. Arrivé à Ancône , il s'embarqua "pour Raguse, d'où il ne revint plus tard que pour aller à Rome se mettre sous la protec-

OLIGARCHIE. Igg

tion d'un Médicis, de Léon X, qui eut envers lui les égards que Ton conserve pour un homme faible mais honnête.

Une anecdote relative à la mort de ce magistrat caractérise bien le tour d'esprit de Machiavelli , secrétaire de la république sous son gonfalonat. En apprenant la fin de son ancien patron, le secrétaire improvisa ces quatre vers :

La notle che mori Pier Soderini , L'aima n'ando dell' inferno alla bocca , E Pluto gridô : Anima sciocca !

Glie inferno? và nel limbo dei bambini.

• La nuit où Pierro Soderini mourut, son âme se présenta aux portes de l'enfer : Ame sotte , 9'écria Pluton, toi en enfer? Va donc au limbe des petits enfants ! »

Aussitôt que Soderini eut quitté Florence , le vice-roi pour l'empereur fit ses conventions avec la république et demanda les dédommagements d'usage pour un pareil service. On convint que les Médicis rentreraient dans Florence et dans leurs biens, mais comme particuliers ; et de plus, que la république paierait 140,000 ducats, dont 4o,ooo â l'empereur Maximilien, 80,000 à l'armée et 20,000 au vice-roi. Ce fut sous ces auspices que les Médicis rentrèrent à Florence en i5i2, après dix-sept ans d'exil. Julien II des Médicis, et le cardinal Jean son frère, sentirent bien qu'il y aurait de l'imprudence à laisser partir le vice-

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roi et ses troupes avant d'avoir rétabli et affermi leur puissance dans la ville. Ils firent donc leurs arrangements et prirent si bien leurs mesures avec ce capitaine, que Julien ne balança pas pour convoquer le peuple qui se prêta à tout ce qui lui fut proposé.

On remit tout en ordre d'après le système suivi depuis Corne, père de la patrie, jusqu'à l'exil de Pierre ; et de ce moment, Julien et Jean desMédicis réprirent leur ancien rang dans la ville et gouvernèrent avec plus d'empire et d'autorité que n'avaient fait leurs ancêtres.

Deux événements contribuèrent à affermir la puissance des Médicis. En janvier 1 5 1 3, le cardinal Jean fut élu pape après lamort de Jules II et pritle nom de Léon X. Dans le même moment une conspiration républicaine, tramée par Capponi et Boscoli, contre Julien, frère du nouveau pape, fournit l'occasion de sévir contre les ennemis de leur famille. Les deux chefs de ce complot eurent la tête tranchée et les principaux complices furent jetés en prison.

Machiavelli, soupçonné d'avoir pris part à cette conjuration , subit la torture. Mais , soit qu'il ait trouvé la force de résister à la douleur, ou que son innocence fût réelle, comme il l'affirme dans ses lettres , il n'avoua rien. Après avoir été privé quelque temps de sa liberté , elle lui fut rendue par l'amnistie générale prononcée par Léon X à son avènement à la papauté.

La république de Florence n'existait donc plus que de nom. Julien la gouvernait en maître sous les, auspices de son frère, chef d'une des monarchies

les plus puissantes à cette époque; et son illustre secrétaire, Machiavelli, amnistié, pauvre, chargé de famille, relégué dans un petit village, mais doué d'une inconcevable énergie d'âme et d'esprit, passait ses matinées à surveiller ses bûcherons , à lire Dante et Pétrarque, ou à prendre des oiseaux à la glu, et les soirs à composer son Prince, ses Décades, son Histoire Florentine et sa Mandragore.

Mais il est temps de passer rapidement sur la transmission héréditaire du pouvoir dans la fa- ■ mille des Médicis à Florence, pour arriver à la dernière conspiration démocratique qui précipita la fin du régime républicain et changea décidément cet état en une monarchie héréditaire et légitime.

En i5i6, Laurent II dit le Jeune succéda à Julien II son oncle, dans le gouvernement de Florence, par la protection de Léon X. Indolent de caractère et fort adonné aux plaisirs, son gouvernement ou plutôt son règne ne dura que deux ans. Au surplus, ce qui consacre le plus vivement la mémoire de ce prince et de son successeur, sont les deux statues qui les représentent, dans la sacristie de Saint-Laurent, ouvrages de Michel-Ange Buonarotti. Cependant ces deux derniers Médicis, tout insignifiants qu'ils puissent paraître, contribuèrent encore à donner de nouvelles conditions monarchiques à leur famille, par les alliances qu'ils contractèrent. Julien II épousa une tante de François I er , roi de France , qui lui apporta le duché de Nemours ; et Laurent II prit pour femme la fille de Jean III, comte d' Auvergne, issu de famille

régnante. Ce Laurent II , mort en France à l'âge de vingt-six ans, avait reconnu avant son mariage un fils qu'il avait eu en Italie, d'une esclave nommée Anne. Ce fils naturel, Alexandre, devint, comme on le verra bientôt , le premier duc de Florence en i53i. Mais avant d'arriver à cette catastrophe décisive pour la république, il fallait que la Florence démocratique , semblable à une lampe qui s'éteint, jetât encore quelques lueurs , derniers signes de son existence passée.

A la mort de Laurent II , Jules, fils naturel de Julien I, assassiné dans la cathédrale, lui succéda. • Cardinal, archevêque de Florence, légat de la Romagne, il s'empara du gouvernement de Florence à titre de légat du pape Léon X, son cousin. Cette prise de possession, faite sous les auspices d'un prince régnant ; ce népotisme impérieux du pape, ces titres accumulés, et enfin ce luxe déjà effronté de rejetons illégitimes; tout indique l'immense fortune qu'avait faite la famille Médicis , et sa prétention, déjà justifiée aux yeux de toute l'Europe, d'être reconnue pour une des maisons régnantes, héréditaires et légitimes. Depuis l'élévation dè Léon X au pontificat, Florence même paraissait à peine digne de son autorité puissante. Léon X étant mort , ët Adrien VI son successeur âtaflt à peine régné deux ans, le cardinal Jules des Médicis devint pape sous le nom de Clément Yïï ; et comme si Florence n'était plus qu'une province de son nouvel empire, il y envoya, pour la régir, deux bâtards de sa famille, le cardinal Hippolyte, fils de Julien I er , et Alexandre, également enfant naturel dé Laurent II, qu'il fit accompagner par

les cardinaux de Cortone, Cibo et Salviati, chargés de suivre sérieusement les affaires , afin que les deux jeunes Médicis pussent vivre en princes. Il faut en convenir, il y a dans cette conduite un laisser-aller et une outrecuidance monarchiques qui ne font pas l'éloge de la prudence de Clément VII, et qui autorisent à penser aussi que les institutions et les opinions républicaines à Florence étaient tombées bien bas.

Quoi qu'il en soit, vers ce temps, en 15^6, le pape Clément VII conclut une ligue avec la France, l'Angleterre et Venise, contre l'empereur Charles-Quint, ligue qui attira sur ce pontife et bientôt sur toute sa famille un orage qui allait en entraîner la ruine. On sait que d'un côté, les Colonnes, suscités par l'empereur, se soulevèrent à Rome contre Clément VII , tandis que, de l'autre, Georges Franisberg, à la tête d'une armée d'Allemands, entrait en Italie, portant sur lui des cordons d'or et de soie avec lesquels il se proposait, disait-il , de pendre le pape et les cardinaux.

Les choses en étaient à ce point lorsque l'espoir du pape fut ranimé par la valeur d'un de ses parents, Jean des Médicis, dit Vinvincihle, homme de guerre d'un rare talent. Jean devint alors la seule ressource de la ligue. Il arrêta les Allemands dans le Mantouan , et, à force de manœuvres habiles, parvint à les enfermer dans un lieu ou il était certain de les vaincre. Déjà Jean se regardait comme victorieux, lorsqu'un soir, en rentrant dans ses retranchements, il fut blessé à la jambe par un boulet. On fut obligé de lui faire une ara-

!i!'4 FLORE ACE.

putation pendant laquelle il montra un courage surhumain. Mais ni les soins qu'on apporta à sa blessure, ni la grandeur d'âme qu'il témoigna ne purent le sauver. Il mourut bientôt, à l'âge de 28 ans, laissant un fils nommé Corne, que l'on verra bientôt reconnu premier grand duc de Toscane. Les Allemands, dont il était la terreur, l'appelaient le grand diable, et ses troupes avaient un tel respect et tant d'attachement pour lui, qu'elles prirent le deuil à sa mort, ce qui les fit surnommer les bandes noires.*

Le nom et les armes de Jean des Médicis n'opposant plus de digue aux Allemands, Rome fut envahie par ces troupes féroces. On se félicite de n'avoir pas â raconter dans cette histoire toutes les horreurs qui eurent lieu au sac de cette ville, en mai 1627. Mais il faut rappeler que le pape Clément VII, obligé de se réfugier dans le château Saint-Ange, y resta assiégé pendant plus d'un mois, et finit, pour obtenir la faveur d'en sortir, par promettre aux officiers de l'empereur Charles- Quint, tout ce qui lui fut imposé. Charles-Quint était donc le maître en Italie; le roi de France, François I er , ne pouvait exprimer que des regrets au pape , et les délégués du pontife à Florence, privés désormais de son appui, restaient livrés à eux-mêmes, au milieu d'une population dont la portion la plus active, la jeunesse, était fort mécontente et répétait déjà hautement, depuis les désastres de Rome, « que les Médicis, incapables de protéger les États qu'ils gouvernaient, n'avaient d'audace que pour les tyranniser. »

Les revers <ïe la ligue et les npuvelles du sac de

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Rome avaient donné l'idée aux Florentins de se tenir sur leurs gardes, et la ville était armée. Un jour que les cardinaux Cibo et Ridolfi , délégués du pape , en étaient sortis pour s'entendre avec les chefs de l'armée extérieure , on fit courir le bruit dans Florence qu'ils s'enfuyaient par crainte.

Aussitôt une foule de jeunes gens se mirent à crier dans les rues : « Vive le peuple! vive la liberté! »Le gonfalonier, Louis Guicciardini , parvint à apaiser ce tumulte en faisant rentrer les cardinaux dans la ville; mais à peine étaient-ils arrivés sur la place du Vieux-Palais, qu'ils faillirent être écrasés à coups de pierres. On les sauva, mais sans calmer l'irritation des esprits. Toute cette jeunesse, enivrée des souvenirs de la vieille république florentine, était excitée, encore en ce moment, par Philippe Strozzi, dont la femme, Clarice des Médicis, irritée contre Clément VIT, ne pouvait pardonner à ce pontife de n'avoir pas créé son fils Pierre, cardinal , comme il lavait promis, et au contraire de confier le gouvernement de Florence à deux bâtards de sa famille. Ces mécontentements, précurseurs des intrigues de cour et de la diplomatie monarchique, se combinaient avec un certain républicanisme d'érudition, qui fermentait dans la tête de la jeunesse de Florence à cette époque. Tous ces éléments de dissolution étaient adroitement mis en œuvre par les nombreux serviteurs de l'empereur Charles- Quint, lequel, de loin comme de près, attentif et présent à tout, calculait comparativement l'extinction imminente de tous les petits Etats répu-

àoG tfLOBENCfc.

blicains de l'Italie, avec rétablissement de sa grande monarchie universelle.

La famille des Médicis fut donc bannie pour la troisième fois de Florence, Mais on dirait qu'en cette occasion la république florentine, se sentant près de finir , ait voulu donner elle-même le résumé du grand drame qu'elle jouait depuis trois cents ans. Après ces tumultes, et lorsque tous les esprits se furent épuisés en combinaisons nouvelles pour redonner une forme meilleure et surtout plus républicaine au gouvernement, il y eut des incendies, des disettes et enfin la peste à Florence. Tous les genres de désordres et d'extravagance furent renouvelés, remis en scène pour ainsi dire et parodiés par les jeunes Florentins de 1 5^7. Enfin ces comédies politiques firent naître un gouvernement ironique, et la république florentine devait finir par une farce ridicule et sacrilège tout à la fois. En ce moment où le mécontentement contre la famille des Médicis servait de prétexte à tous les désordres, le gonfalonier Capponi, qui ne prenait pas plus le change sur la frivolité des jeunes républicains de Florence que sur la puissance et l'inflexible volonté de l'empereur Charles-Quint, voulut au moins ramener les esprits vers un point fixe et à un centre d'union qui arrêtât les divagations continuelles de la population florentine. Ayant préparé avec soin un discours étudié où îl ne manquait pas de rappeler que comme tou6 ses ancêtres il n'avait jamais abandonné la cause du peuple et de la liberté , il faisait sentir l'extrême danger qu'il y aurait à

OLÎGARCtîîti* *â07

offenser les prince» étrangers, et combien, dans les circonstances où 6e trouvait la république, il était indispensable d'avoir recours à une protection pure , vraie et inattaquable. Après quelques précautions prises par l'orateur pour nommer le protecteur qu'il voulait désigner, il proposa enfin de proclamer roi des Florentins, Jésus-christ 1 On a rapporté au commencement de cette histoire les singulières vicissitudes de la nomination du fils de Dieu par le moyen du scrutin , et comment son monogramme a été placé et se voit encore sur la façade du vieux palais, entre les armes du duc d'Athènes et celles de la république.

Ce moyen ingénieux y cette ressource presque comique n'apporta aucun secours réel à Florence, mais il la sauva au moins des excès et des horreurs de l'anarchie dont elle était menacée. Ses magistrats l'amusèrent avec des hochets politiques , et Florence se donna un vernis de républicanisme antique, en renouvelant toutes les ordonnances contre le luxe , les superfluités et les grands. Quant au gonfalonier Capponi, il fut loué de son habileté par les diplomates de profession. Mais pour se faire une idée de l'étrange disposition d esprit des hommes réellement attachés à l'état républicain , dont les lumières et l'expérience étaient trop grandes pour qu'ils pussent 9e bercer de l'espoir de son rétablissement, il faut lire les lettres que Machiavelli écrivait à ses amis politiques, sous la date de 1627 à i5$8. Outre le découragement qui y est exprimé à chaque ligne, il y perce une indifférence satirique sur les hommes et les événements, qui démontre que l'illustre

secrétaire de la république ne comptait plus sur l'appui de François I er , et s'attendait au contraire à la rentrée à Florence des Médicis , poussés par Charles-Quint.

En effet , tout était préparé pour cette importante catastrophe. Clément VII, après sa sortie du fort Saint-Ange , n'ayant pas un denier pour payer les sommes énormes promises à l'empereur pour sa rançon-, paya, comme on dit, de sa personne. Sacrifiant son ressentiment contre l'empereur , au désir de se venger des Florentins qui avaient expulsé sa famille , il se réconcilia avec Charles-Quint , et le couronna empereur à Bologne. Le 29 juin 1629, il conclut avec ce grand personnage une ligue par laquelle Charles-Quint s'obligea de rétablir à Florence la maison des Médicis dans sa première grandeur , et de marier avec Alexandre , bâtard de Laurent II , sa fille naturelle Marguerite.

L'empereur tint parole. Au mois d'octobre suivant , le prince d'Orange , son général , après s'être emparé des diverses places de la Toscane , vint camper sous les murs de Florence. Longtemps avant, on s'était occupé des fortifications de la ville ; grand sujet de controverse entre les partisans des Médicis, jugeant toute résistance inutile , et les républicains qui ne voulaient pas céder. C'est dans ces circonstances que le grand Michel-Ange , chargé de rétablir les fortifications du côté de Saint-Miniato al monte , pour retarder les succès des Médicis qu'il n'aimait guère , descendait la nuit dans la ville pour achever les deux statues de Laurent et de Julien que l'on voit

encore dans la sacristie de Saint-Laurent ; action double, d'un parfait honnête homme cependant : ce qui prouve que les citoyens les plus intègres ne peuvent marcher droit quand le désordre et la dissolution se sont emparés d'un état.

Malgré la résistance courageuse et assez longue des Florentins , il fallut enfin céder. Après neuf mois de siège, ils se rendirent à Ferdinand de Gonzagues , commandant en place du prince d'Orange, tué pendant le siège, et consentirent à recevoir la forme de gouvernement qu'il plairait à l'empereur de leur imposer. Dans le mois d'octobre de l'an 1529, Charles-Quint rendit un décret solennel par lequel il déclara chefs de la république florentine Alexandre des Médicis, ses fils , leurs descendants, et, à leur défaut, le plus proche parent.

Ainsi finit la république de Florence , instituée vers 1 200 , et abolie en 1 ôsg , après trois cents ans d'une existence entremêlée de malheurs , de gloire et d'extravagances, dont aucun autre état n'a peut-être fourni un second exemple.

Commerce. — Moyen- Age et renaissance. — Concile à Florence. — L'empereur Paiéologne.— Académie platonicienne.— Erudition, langues grecque et latine, Pétrarque, Boccace, Marsile Firin, Angelo Polilien. — Corne l'Ancien et Laurent, dit le Magnifique. — Chroniqueurs, historiens. — Bibliothèque Médicéo-Laureulienne. 4978 à 1492.

On a vu quelles ont été le* vicissitudes politiques de l'élévation graduelle des Médicis. Pendant la grande insurrection des Ciompi, en 1378, Silvestro n'est encore qu un simple citoyen, que ses richesses , jointes à son intégrité et a ses lumières , font placer à la tête de la république en danger , mais qui n'ose pas prendre la responsabilité de ce gouvernement difficile. Jean, non moins riche, également honnête, mais plus habile et plus hardi peut-être, se montre grand magistrat, loyal et sage diplomate , et meurt enfin en 1 4^8 , laissant , non-seulement un nom déjà célèbre , mais une réputation solide qui fait concevoir l'espé-

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rance de voir ses qualités devenir héréditaires dans sa famille.

Côme, son fils, hérite de ses biens immenses, de son influence politique , de ses talents et de quelques-unes de ses vertus. Mais déjà, dans le gouvernement des affaires publiques et dans le soin de conserver le pouvoir , il montre plus d'expérience, plus d'habileté que son devancier. Si Côme est banni de Florence en 1 433 , par les intrigues de familles jalouses de la sienne , Tannée suivante , rappelé d'une voix unanime par le peuple , il y rentre plus puissant que jamais. 11 meurt en i464, comblé d'honneurs, de richesses; et enfin par décret public , on inscrit sur son tombeau : Pater patrie. De ce moment, l'idée de fixer le repos à Florence en fixant les magistratures dans les mêmes familles était déposée dans tous les esprits, et n'attendait que la première occasion pour se développer.

Le peu de mérite et le mauvais gouvernement de Pierre , fils de Côme, démontrent à quel point le préjugé en faveur de l'hérédité était déjà fortement établi. A sa mort, en 1472, on ne fait aucune difficulté pour transmettre toutes les grandes charges qu'il avait dans l'état à son fils Laurent, dit le Magnifique.

Celui-ci , honnête homme , mais citoyen beaucoup plus habile encore que ses prédécesseurs , n'eut pas et ne pouvait avoir cette intégrité républicaine qui distingua Jean, et dont Côme donna parfois des preuves. Laurent , par ses talents divers, par sa bravoure et ses manières libérales, par l'éclat extraordinaire qu'il donna aux sciences f

aux lettres et aux arts , est le Médicis qui a le plus popularisé sa famille et a fait des siens une race de princes adoptés en Europe.

En effet, Laurent meurt en 1492 , et son fils Pierre II, après deux ans de succession au pouvoir, est exilé ainsi que sa famille jusqu'en 1 5 1 2. Pendant ces dix-huit années, et tandis que la démocratie florentine s'énerve à force de se tordre et de s'étendre, les Médicis-Princes s'intriguent et se ménagent auprès des plus puissants monarques de l'Europe, et, sous leur protection, rentrent en maîtres dans Florence, où ils s'établissent encore jusqu'en 1627. Enfin arrive leur troisième bannissement et leur dernière rentrée de 1 527 à 1 53 1 , où ils sont rétablis et installés irrévocablement par la volonté et l'épée de Charles- Quint.

Ces catastrophes politiques , sans en excepter les trois bannissements des Médicis, ont sans cesse contribué à affermir la puissance héréditaire de cette famille à Florence. Cependant leurs immenses richesses, et l'emploi qu'ils en ont fait habituellement pour provoquer et faciliter le développement des nobles facultés de leurs concitoyens , est peut-être le titre qui les a le plus favorablement servis nuprès des Florentins et des souverains de leur temps ; c'est , sans contredit, celui qui les élève davantage aux yeux de la postérité.

En jetant un coup d'œil sur les résultats du commerce, des sciences, des lettres et des arts à Florence , depuis la fin du xnî c siècle jusqu'au commencement du xvi e , on pourra distinguer la part que lesM.édicis ont prise à tous ces travaux de l'es-

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prit , le fruit qu'ils en ont retiré et ce qu'ils ont fait pour la civilisation de l'Europe.

Les efforts de la fabrication et du commerce réunis furent évidemment l'origine de la richesse et de la prospérité de Florence. Cependant leur extension extraordinaire dans cette ville est due particulièrement au change , à la banque , que Ton y faisait. Les Toscans, mais surtout les Florentins, semblent avoir montré un instinct qui leur est propre dans l'exercice de ce négoce. De très bonne heure , dès le xn* siècle , ils sentirent que le prêt de l'argent devait être une industrie beaucoup plus lucrative que la fabrication et le commerce proprement dit; aussi ne peut-on douter que ce ne soit plus encore à ce trafic qu'au commerce de la laine et de la soie, bien qu'ils fussent immenses , que la ville de Florence doit les fortunes colossales qui s'y sont élevées. A partir des xn e et xni* siècles , les Florentins étaient les banquiers , nonseulement de toute l'Italie, mais encore de tous les souverains de l'Europe , et le surplus des capitaux que n'employaient pas les commerçants de Florence prenait de la valeur par l'exploitation des banquiers. En i4^o, l'usure, pour parler le langage du temps , ou l'intérêt de l'argent était si élevé , si arbitraire , que le gouvernement se crut obligé d'apporter remède à cet abus, en en fixant le taux. On ordonna que l'on ne pourrait demander plus de cinq deniers par livre au mois , ce qui revient à vingt-cinq pour cent par an. Par le livre d'un banquier de cette époque, conservé jusqu'à présent, on peut évaluer que l'intérêt annuel d'un capital de deux mille neuf cent vingt-

huit livres s'élevait à huit cent soixante-dix-huit livres , c'est-à-dire à raison de trente pour cent.

La république employait plusieurs modes pour percevoir de l'argent afin de faire face aux dépenses inconcevables qu'elle était souvent obligée de faire. Il y avait la gabelle, l'emprunt, la dîme, les demandes arbitraires et le mont-commun.

Au commencement du xiv e siècle, les revenus de la gabelle y à ce que dit Villani, montaient à plus de trente mille florins d'or par an.

Quant aux emprunts , ils furent énormes de à 1406. On dépensa pour quatre guerres, à ce que rapporte G. Landino dans l'introduction de son Commentaire sur Dante, onze millions cinq cent mille florins d'or. Varchi ajoute que de i43o à 1 443, vers l'époque de l'arrestation et de l'exil de Corne, père de la patrie, soixante-seize maisons de banque, à Florenee, prêtèrent extraordinairement à la république quatre millions huit cent soixante - cinq mille florins d'or,

La dime tira son nom de la nature de l'impôt résultant du cadastre, essayé vainement d'abord en 1437, et perfectionné en 1 4^4 par Corne, le père de la patrie. L'ordonnance portait que les propriétaires payassent sur le revenu net des biensfonds dix sur cent , et le revenu était estimé en raison de l'évaluation du fonds et non de sa superficie,

Les demandes arbitraires étaient établies d'upe manière conjecturale, sur le gain que pouvaient faire les particuliers dans les spéculations comnierciajes <ju/y s entreprenaient. Mais ce mode

vicieux ne fut mis en usage qu'en 1 5o8 , à l'époque et à l'occasion de la guerre et du blocus de Pise.

Le mont -commun ( aujourd'hui rentes sur Fétat) fut institué à Florence en i343, peu après le bannissement du duc d'Athènes , pour payer en rentes, aux citoyens de Florence, le capital qu'ils avaient avancé pôur l'achat de la ville deLucques, que Tonne conserva pas; il rendait cinq du cent, et les obligations se vendaient, s'échangeaient et avaient cours sur la place.

Selon les circonstances, la république employa l'un, ou plusieurs de ces moyens, pour recueillir de l'argent; aussi ses bénéfices, comme ses pertes, furent-ils très variables. On sait , par exemple , qu'il y a telle occasion où le gouvernement florentin a payé quarante pour cent d'intérêt, en contractant des emprunts. C'est ce qui arriva vers le milieu du xiv* siècle, et donna lieu à des discussions théologiques très véhémentes sur ce genre d'usure que quelques ecclésiastiques blâmaient, tandis que les Augustins , en particulier, le justifiaient de leur mieux. Les Dominicains condamnèrent toujours ces pratiques ; et Savonarola faisait habituellement de ce trafic , selon lui condamnable, l'objet de ses prédications. Il attaquait ce mont+commun surtout, qui, malgré tous sesanathèmes, se soutint, et devint même une des ressources les plus certaines dont se servit la république de Florence pour se procurer habituellement de l'argent ; car, malgré sa faculté prophétique, Savonaroîa n'avait pas prévu ce que l'on nomme aujourd'hui le crédit public.

QlG FLORENCE.

Le mode de remprunt était fort en usage à Florence dans les affaires publiques , comme dans celles des particuliers. Mais cette habitude tournait au détriment des classes pauvres qui avaient recours aux Juifs. Les malheurs fréquents que l'usure apportait dans les familles humbles éveillèrent le zèle et l'attention d'un frère mineur , prédicateur fameux de la fin du xv e siècle, Bernardino de Feltri. Cet homme, prêchant en 1 488, à l'église de Santa Croce , parla en faveur des indigents , s'éleva avec violence contre les usuriers juifs qui les dévoraient , et proposa d'instituer un Mont-de-piété en faveur des pauvres. Mais, malgré les promesses faites par les magistrats et Laurent des Médicis lui -même, cette pieuse institution ne put avoir lieu que quelques années plus tard, en i4o,5, après que le chanoine Matteo Strozzi fut parvenu à faire chasser de Florence les juifs , qui jusque là avaient gagné même les magistrats à force d'argent , pour empêcher un établissement qui ruinait leurs banques usuraires,

On a dit précédemment qu'en 1 338 il y avait à Florence 200 boutiques de Fart de la laine, où il se fabriquait de 60 à 80 ; 000 pièces de draps. Trente ans plus tard ces boutiques s'élevèrent au nombre de 3oo, et il s'y faisait 100,000 pièces de draps par an. C'est l'apogée de ce genre de commerce, qui, à partir de l'époque de la grande peste de i3'j8, alla toujours en diminuant.

On suppose que l'introduction de la soie en Italie, venant des Indes par Constantinople , date du 1 i e siècle. Pour ne donner sur l'art d'employer cette matière à Florence que des reqsek

gnements certains, on fera observer que les statuts de l'art de la soie sont de 1 335 , et qu'en i4s3 la culture des mûriers ayant été régulièrement introduite en Toscane , la république de Florence établit un impôt sur la feuille de cet arbre. Les écrits du temps rapportent que dans le cours du xv e siècle la Toscane produisait déjà suffisamment de soie pour ses manufactures, et que le gouvernement, s'étant aperçu delà décadence de Fart de la laine, se décida, pour le remplacer, à protéger celui de la soie par des immunités et des privilèges. La chronique de Benedetto Dei constate qu'en 1 47 2 9 lorsque Laurent le Magnifique était à la tête de l'État, il y avait à Florence au moins 4g boutiques ou manufactures de soieries.

Après avoir donné une idée de la banque et du commerce de Florence , au moment où ils fleurirent avec le plus d'éclat, il ne sera pas inutile d'indiquer les causes de leur décroissement à compter de la moitié du xv e siècle. Il y en a trois principales : i° l'instabilité des institutions politiques; 9° les énormes et fréquentes faillites des banquiers florentins ; 3° et les découvertes presque simultanées de l'Amérique et du chemin des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Le nouveau monde, en devenant l'objet des rêves et des espérances de tous les rois et de tous les spéculateurs de l'Europe , attira vers lui une grande partie de ce qu'il y avait de plus entreprenant en guerriers et en commerçants ; tandis que, d'un autre côté , l'Inde, abordée par le cap de Bonne-Espérance, fit explorer unlittoral immense, sur lequel on ne tarda pas à établir des relations commerciales qui dimi-*

nuèrent l'activité decelles del'intérieur de l'Europe, et de Florence en particulier. Toutes les observations, tous les calculs faits depuis l'établissement du commerce par mer entre l'Inde et l'Europe , démontrent que les matières d'or tendent à rentrer et à s'engloutir dans cette Asie qui en produit tant. A Florence , on ne tarda guère , après l'expédition de Vasco de Gama et les découvertes de Christophe Colombo et d'Amerigo Vespucci , à s'apercevoir de la diminution du numéraire et d'un ralentissement dans le commerce. Des voies nouvelles et immenses lui étaient ouvertes sur deux mers ; aussi le point de départ des spéculateurs les plus habiles alors , mais privés de marine, les Florentins enfin, perdirent-ils les avantages de leur position continentale. On était loin de prévoir un tel résultat à Florence , lorsque la seigneurie de cette ville fit illuminer pendant trois jours la maison d'Amérigo Yespuccî, de cet heureux navigateur qui , parti le 1 o mai 1 497 des îles Fortunées , et après trente-sept jours de navigation, était abordé au continent qui porte son nom. Mais Florence aimait la gloire, et elle était fière de voir qu'un de ses enfants avait partagé celle des Vénitiens Marco Polo et Cane, du Génois Christophe Colombo, du Portugais Barthelemi Diaz.

Au surplus, ces grandes explorations de la terre par les Italiens, depuis le xur* siècle, cette préoccupation continuelle des esprits les plus élevés en Italie , au sujet de la configuration de la terre, semblent prouver que les relations avec l'Asie et l'Afrique n'ont jamais été complètement inter-

rompues dans ce pays. Il y a même certains faits qui tiendraient du prodige, si Ton n'admettait pas la supposition qui vient d'être faite ; et il semble tout naturel qu'il se trouve des explorateurs aussi sagaces et aussi téméraires que Marco Polo , Christophe Colombo et Amerigo Vespucci, dans un pays qui a donné naissance à un poète annonçant, en i3o6, un nouvel hémisphère, et décrivant la constellation de la croix du pôle antarctique dite la croix du Sud, connue seulement en Europe depuis que l'on a passé les tropiques. Ce poète est Dante Alighieri , et voici ses vers prophétiques :

ï'mi volsi a man désira, e posi mente

AU* alUo polo; e viji qnalro stelle

Non visle mai fuor chalia prima gente.

Goder pareva'l ciel <ii !or fiammelle.

O settenlrional vedo 0 sito

Poiche privatose' di mirar quelle!

(Punc, canto I.)

« Je me tournai à droite pour considérer l'autre pôle , et je vis quatre étoiles qui n'ont jamais été vues que par les premiers habitants de la terre : le ciel paraissait se réjouir de leur éclat. O contrée septentrionale, qui ne peux admirer ces astres, que je te plains de ton veuvage ! »

C'est une admirable chose que cette conspiration de la poésie , de la science , du commerce et des arts tendant tous, au sein de Florence, du XIII e au xv e siècle, à l'accomplissement des découvertes les plus importantes des nations modernes.

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