XX PRÉFACE
Les hommes politiques que je vis à Turin, ministres, sénateurs, députés, journalistes, hommes d'opposition, hommes de pouvoir ou d'affaires, MM. Rattazzi, Mamiani, Pallavicino, Poërio, Leopardi, Visconli, Guerrieri, Sineo, Levi, Mauro Macchi, me parurent se distinguer des nôtres par une simplicité, par un air de probité manifeste et que n'altère en rien une extrême finesse. Malheureusement, les occasions de causer ne sont pas fréquentes, la vie du monde, ce qu'on appelle chez nous les salons, n'existant pas à Turin. On le reproche aux femmes; on l'attribue à leur ignorance, qu'elles craindraient, me dit-on, de laisser paraître. Une certaine avarice pourrait bien aussi avoir part dans une manière de vivre dont les étrangers se plaignent. Quoi qu'il en soit, les femmes ne reçoivent que dans leur loge, au théâtre, où toute conversation un peu suivie serait impossible. Les hommes se rencontrent au café. Entre les deux sexes, il n'y a guère, autant qu'il m'a été loisible d'en juger, que des relations de famille, ou bien, pendant les années très-courtes d'une jeunesse que la culture de l'esprit ne prolonge pas chez les femmes, les rapports d'une coquetterie exclusive, directe en ses intentions, et qui ne laisse aux désintéressés aucun rôle.
M. de Cavour, lui-même, si bien fait pour goûter les agréments de la conversation, n'avait au ministère que
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des réceptions officielles. Comme la reine Christine de Suède, il donnait ses audiences à cinq heures du matin, afin sans doute de ne pas les voir se multiplier. Chez son frère où il demeurait, on dinait habituellement en famille, quelquefois avec des ennemis politiques du ministre 'le marquis de Cavour n'était pas cavourieu], et l'on ne prolongeait pas volontiers un entretien où personne ne se sentait à l'aise. Le président de la Chambre , à qui l'on avait alloué à l'origine 30,000 francs de représentation, se les était vu retrancher par mesure d'économie. Quelques femmes seulement, la plupart étrangères, essayaient de se former un cercle. La marquise Pallavicino, madame Peruzzi, la duchesse de Bevilacqua la Masa, une belle muse napolitaine Laura Béatrice Mancini, madame Farina, madame Franchetti-Rolhscliild, encourageaient chez elles les conversations sérieuses ou agréables; mais c'était au déplaisir visible des dames piémonfaises.
Cette année aussi quelques femmes de l'aristocratie se réunissaient pour jouer la comédie française ; mais on critiquait fort ce divertissement, on y voyait un crime de lèse-patrie. Néanmoins, on ne refusait pas une invitation. Et comment, une fois là, ne pas applaudir une aussi belle personne que la comtesse d'Aglié, une Déjazet aussi piquante que la comtesse