PUE F A CE. XXIX
Enfin, le jour de la première représentation arriva. Mes inquiétudes s'étaient peu à peu calmées. Le moment venu, une salle comble, des acteurs remplis de confiance, les murmures d'une impatience bienveillante hâtant le lever du rideau, tout annonçait le succès. Mais un incident que je n'avais pas prévu faillit tout gâter. J'ai dit que depuis quinze jours mon nom figurait sur l'affiche du théâtre. C'est l'usage italien; il avait bien fallu s'y conformer. Un autre usage, auquel je n'avais pas songé, c'est celui de rappeler l'auteur avec les acteurs quand on est content de la pièce. A l'origine, Rossi m'en avait dit un mot; mais, voyant que je n'y voulais pas entendre et supposant que c'était par excès de modestie, il n'avait pas insisté. Qu'on se figure ma stupéfaction, quand, de la coulisse où je m'étais réfugiée comme dans le lieu le plus caché aux regards, le rideau baissé sur le premier acte, j'entends distinctement, du miheu d'un bruit confus, ces mots: L'autore, Vautore! fuora l'autore! Au même moment, la charmante personne qui jouait Jeanne d'Arc, madame Pedrelti-Diligenti, s'avançait vers moi, et, me tendant la main, elle m'invitait de son [»lus doux sourire à paraître sur la scène pour y recevoir avec elle l'hommage de la satisfaction publique.
J'aurais voulu m'enfoncer sous terre. L'étonnement de Jeanne d'Arc, qui ne pouvait pas comprendre mon
XXX l'IlEI-ACE.
hésitation, l'insislance du public, me causaient une véritable angoisse. Rossi vint m'en tirer en entraînant sur la scène madame l'edretti et en détournant de moi, par des saints multipliés, l'attention du parterre.
Mais lorsqu'ils revinrent tous deux, je m'aperçus que je les avais offensés et qu'ils imputaient à l'orgueil aristocratique le refus que je venais de faire de mettre ma main dans la main d'une comédienne. Au second acte, mon supplice recommença. Les cris de fuora l'autore devinrent plus impérieux, et cette fois Rossi me déclara avec un mécontentement visible qu'en m'obstinant ainsi j'exaspérais le parterre, que je mettais les acteurs et la pièce dans le plus grand péril. « Où fuir? où me cacher? » Par bonheur, un de mes amis accourait à mon secours. Devinant le conflit, il venait proposer un accommodement. Il offrait de me conduire à sa loge; je ferais, en y entrant, une inclination au parterre, de la sorte tout s'arrangerait. En ma qualité d'étrangère, on ne m'en demanderait pas davantage. Ce qui fut dit, fut fait; l'orage s'apaisa; la représentation reprit son cours et ne fut plus troublée. A quelques jours de là, je quittais Turin, emportant d'un si bienveillant accueil un reconnaissant souvenir.
L'année suivante, j'y revins encore, après avoir passé le plus fort de l'hiver à Nice et à Pegli.
l'HÉFACE. xxM
A Nice, devenue française, tout me parut changé. Je n'y retrouvai plus le comte de Santa-Rosa ; il avait succombé à son mal. Lassé comme Manin de souffrir et d'attendre, dévoré par la lenteur, par l'incertitude des choses, il était mort en se demandant, lui aussi, si ses enfants un jour auraient une patrie...
A Turin, malgré l'aspect joyeu.\ des fêtes pour l'ouverture du grand parlement italien, malgré l'enthousiasme populaire qu'excitaient les nouveaux triomphes de Garibaldi, je ne pus me défendre d'un pressentiment triste. Je ne saurais trop dire pourquoi, mais celui qui gouvernait l'État me parut, dans toute la plénitude de son génie, comme atteint à son tour. 11 parlait de repos. Il se montrait plus sensible à l'injustice des hommes. Une fois, je le vis, comme il se rasseyait sur son banc après une vive réplique à des contradicteurs opiniâtres, porter la main à son front, en essuyer la sueur; la pensée me traversa l'esprit que, pour lui aussi, la tâche était rude... Quand je lui dis adieu, ma main ne pouvait se détacher de la sienne. A peine arrivée à Paris, j'apprenais sa maladie et sa fin.
De tous ces grands Italiens qui m'avaient fait vivre de leurs espérances passionnées, il ne me restait plus que le souvenir. Quelques lettres de Manin, quelques lignes de Santa-Rosa et de Cavour, c'était là tout ce que je gardais d'un passé si proche et si riche. A cette