‹ Florence et TurinChapitre 19 sur 30 · LETTRES A MADAME LA COMTESSE DE · texte numérisé non relu

LETTRES A MADAME LA COMTESSE DE

Des bords du lac Léman, iS août 1857.

« Chillon, Ihy prison is a holy place. » ... J'y vais, après tant d'autres, porter aussi mon hommage à la captivité de Bonnivard. On nous fait voir le pilier et l'anneau auxquels il fut enchaîné; la pierre creusée par le constant retour, dans un étroit espace, de son pied appesanti par l'âge et par la tristesse. Étrange rapprochement ! c'est un soldat vaincu de la liberté, c'est un proscrit qui me conduil en pèlerinage vers ces lieux consacrés par le long martyre du défenseur malheureux de la liberté et de la patrie, i/histoire se répète; l'humanité est monotone. Elle le sait mieux que d'autres, cette rive hospitalière du lac Léman

que je contemple, à cette heure, à travers les barreaux de Chillon. Elle en porte le témoignage, celte noble terre helvétique qui, depuis trois siècles, ne s'est pas plus lassée d'accueillir les victimes de l'intolérance religieuse et politique que ailleurs on ne se lassait de les poursuivre, et qui montre à l'étranger, avec une fierté presque égale, le rocher de Guillaume Tell et la tombe de Ludiow.

A voir l'affluence toujours croissante des hôtes de toutes les nations qui se pressent ici, l'on serait porté à croire que la peur de la liberté, loin de diminuer dans le monde, ne fait que s'y répandre davantage. De nos jours, l'exil et le bannissement sont devenus conune la loi générale et l'état permanent de l'Europe. Ce n'est plus, à cette heure, tel ou tel gouvernement qui proscrit un certain nombre de sujets rebelles, c'est tout une moitié de la société qui proscrit l'autre moitié; aussi, la peine de l'exil, en se généralisant, a-t-elle changé de caractère, et je doute qu'elle serve, comme dans les temps passés, les intérêts de ceux qui l'appliquent.

L'exil restera toujours, pour les âmes délicates, une souffrance cruelle; mais il a cessé d'être, pour les idées, un principe d'isolement, bien au contraire. Le nombre presque illimité des hommes que le vent des révolutions arrache à leur patrie et rassemble dans le cercle de plus en plus restreint des Étals libres qui ne redoutent pas leur présence, cette multitude de citoyens de tous les pays. Français, Italiens, Espagnols, Allemands, Polonais, Hongrois, qui tous expient dans le même moment, de la même manière, le dévouement à une même cause, institue en se mêlant une sorte de communauté, d'Église laïque, qui se

fortifie, comme toutes les Églises, par la persécution. Elle s'honore dans le travail et la pauvreté, se redresse sous l'outrage, invoque, elle aussi, ses martyrs. Elle prépare d'une autre manière, sans en avoir une conscience plus nette que cette grande mêlée de barbares d'où jaillit l'étincelle de la foi chrétienne, l'une des plus profondes transformations qu'aura peut-être jamais vues le monde. Ce que les esprits les plus hardis de ce siècle ont conçu à peine, ce qu'ont rêvé les solitaires les plus chimériques : l'établissement d'une vaste confédération républicaine de toutes les nations occidentales, s'élabore, s'accomplit presque sous nos yeux, par cette communication vive de la pensée et du sentiment qu'enflamment le souffle de la persécution et les colères de l'exil. Au sein de cette société en détresse, toute distinction de rang s'efface; toute antipathie de race s'évanouit. La politique devient religion; le courage devient sainteté. Un trésor commun d'espérances et de souvenirs, un idiome commun — et cet idiome est la langue française, — un besoin commun, toujours renaissant, de consolations mutuelles et de mutuels secours, entretiennent, entre ces hommes d'adversité, un ordre moral supérieur à la loi politique qui les frappe. L'exil ne disperse plus; il associe. Et si l'expérience a déjà montré surabondamment que l'on ne tue pas les idées, l'heure n'est pas éloignée où l'on sera contraint de reconnaître aussi que les proscrire c'est leur imprimer le mouvement; c'est leur donner l'électricité, la fécondité, la vie.

21 août.

iNous montons le Simplon. Depuis quarante-huit heures nous avions causé abondamment, familièrement et gaiement de toutes choses; aujourd'hui, à mesure que nous avançons, nous devenons plus sérieux; bientôt, descendus de voiture, afin de ne rien perdre des aspects grandioses de la chaîne alpestre, nous marchons en silence; involontairement, nous nous isolons l'un de l'autre. La nature s'impose à nous. Malgré la main puissante qui l'a domptée, en forçant ces passages qu'elle semblait avoir interdits à la curiosité humaine, l'on sent ici, tout autour de soi, je ne sais quoi d'inconnu et d'inaccessible qui consterne. Aux clartés resplendissantes de ce froid soleil qui se reflète à la surface des glaciers, on respire mal. Quelque chose pèse sur l'âme dans ces mornes régions; l'on a hâte de les traverser; il n'est pas de rapports entre elles et nous, et ce n'est pas, apparcnnnent, à la même loi qu'obéissent notre esprit mobile et leur indifférence éternelle.

Vers la fin du jour, nous arrivons au sommet et nous passons la nuit dans l'auberge du Simplon. Le lendemain, de très-bonne heure, je me mets à la fenêtre. Quel aspect désolé s'offre à moi 1 Figurez-vous, sur un étroit espace, dans un pli de la montagne, une cinquantaine de maisons délabrées, sans air, sans lumière; la plupart entourées du fumier infect "au moyen duquel les habitants de ces tristes

réduits arrachent à la terre quelques maigres herbages où se nourrit, à grand'peine, un bétail chétif. C'est l'heure où. ces pauvres gens vont à l'ouvrage. Les voici qui sortent. Leur démarche est lente; leur regard est lent; leur parole, que je surprends au passage, est plus lente encore. Pourquoi se presseraient-ils, en effet? Pourquoi regarderaient-ils autour d'eux? Pourquoi se parleraient-ils? Qu'ont-ils à faire, à voir, à dire? Sous ma fenêtre, passe un vieillard courbé vers le sol, qui s'en va, poussant devant lui sa vache. Il la conduit au champ; quel champ ! Il la ramènera ce soir, en rapportant sur son dos un fagot de broussailles. Qu'a-t-il pensé pendant une existence écoulée de la sorte, sur ce plateau neigeux, dont il n'a jamais songé à quitter l'ombre glacée? Quelle différence existe-til entre son esprit obtus et l'instinct du bétail auquel il donne ses soins? A-t-il eu, dans sa longue carrière, de son berceau à la tombe où il touche, une seule curiosité, une seule joie désintéressée? A-t-il connu un sentiment supérieur aux sensations affectives de la vie animale? Est-il certain, est-il croyable qu'il ait une âme libre?... La cloche de la paroisse retentit dans l'air froid et sonore; l'église est ouverte; j'y entre; la messe commence. Aux clartés incertaines de l'aube, à la lueur des cierges, j'entrevois les vases dorés de l'autel, le vêtement sacerdotal du prêtre, la robe couleur de pourpre de l'enfant de chœur; je respire l'odeur de l'encens et j'entends le murmure solennel des formules latines. Quelques hommes et (jnelques femmes sont agenouillés sur le carreau; je m'agenouille auprès d'eux, cherchant, en toute simplicité de cœur, à m'unir d'intention au sentiment qui les amène là. Bientôt, à l'émotion qui me gagne, je sens ce que je ne coin-

(i FI.OIiEÎSC.E KT TURIN.

prenais pas tout à l'heure en les voyant en proie à leurs occupations machinales ; je reconnais qu il existe entre eux et moi un lien, une affinité véritable; qu'eux aussi, par la prière et l'adoration, ils peuvent s'élever à la vie immortelle, et que, s'ils sont restés dans une condition qui me semble, hélas ! pire que celle des brutes, ils n'en sont pas moins mes semblables, mes frères, selon la nature, selon Dieu.

La grande et compatissante figure du Christ m'apparaît. 0 maître, ici, qui voudrait le nier, vous méritez d'être adoré, car vous êtes bien certainement le créateur de ce pauvre peuple. En l'associant, comme vous l'avez fait à Jérusalem, comme vous le faites encore, après dix-huit siècles, dans tout l'univers, par votre tout-puissant amour, aux douleurs, aux attendrissements, aux espérances, aux consolations divines de votre vie et de votre mort; en lui révélant par des récits familiers, sous des images rustiques, un Dieu pauvre, méprisé, accessible à tous; en rassemblant autour de vous, enfin, à certaines heures solennelles, ces êtres frappés de misère, dans la maison du Seigneur, dont les humbles magnificences sont, à leurs yeux, comme une représentation de la cité céleste, vous les tirez de leur néant ; vous les rendez capables d'amour; vous faites tressaillir, dans ces couches infimes du limon humain, le germe enveloppé du progrès; vous y suscitez le principe, inerte jusque-là, de la vie immortelle.

En descendant le versant méridional du Simplon, je prends le bras d'Emile et suivant avec lui le cours des réflexions commencées pendant cette messe de village : (( Non, lui dis-je, ce n'est pas assez de la science et de la

philosophie pour renouveler, jusque daus ses profondeurs, une société où tout est en proie, et qui, après avoir osé rêver l'égalité, la justice, le bonheur, semble retombée plus bas qu'auparavant dans des maux plus insupportables. Pouvez- vous imaginer un moment, dans les siècles futurs, où la parole de Descartes, de Spinoza, de Hegel, apportée sur ces cimes neigeuses, y tiendrait lieu d'un récit de l'Évangile, ou même de l'humble Ave Maria ? Le sacerdoce catholique manque, aujourd'hui, à ses devoirs, dites-vous; sa prédication n'est plus qu'une habitude et n'a plus d'action sur les âmes, j'en tombe d'accord ; mais il n'a pas été en son pouvoir, jusqu'ici, de tarir ou de corrompre entièrement la source pure de poésie et d'amour que le sang du Christ a fait jailhr du Calvaire; et quiconque se sent l'âme assez forte, assez généreuse pour rappeler aux hommes l'idéal d'une démocratie libre, ou pour tenter de les en rapprocher, celui-là, eût-il en partage la science de Machiavel et la puissance d'Auguste, il devrait encore demander à Jésus le don d'aimer comme ce divin Sauveur aima les siens, jusqu'à la fin. Il devrait s'efforcer de vivre comme vécut le fils du charpentier, dans la simplicité, dans la charité, sans lesquelles on pourra bien encore subjuguer les hommes, en les trompant, mais non les élever à cette moralité plus haute à laquelle la société aspire sans en avoir conscience, et qui, seule, la rendra capable de vouloir, de conquérir et de conserver une institution politique plus parfaite. Il faut que la démocratie ait ses saints, comme les a eus l'Église chrétienne, quand elle a tenté de se substituer au polythéisme de Rome ; et quel plus touchant modèle de sainteté ici-bas, que la vie de Jésus-Christ, telle que nous

8 FLORFNCE ET TLT.IN.

l'a transmise la tradition recomiaissanle des humbles et des pauvres?... » Une exclamation m'interrompt. Au délour du chemin, le regard de Blandine a plongé sur la vallée. Elle a vu la première, elle a salué d'un jeune cri de joie la terre d'Italie!

Page 1