‹ Florence et TurinChapitre 20 sur 30 · août · texte numérisé non relu

août

In gremio Malris Sedct sapienlia Patiis.

Voilà ce que nous lisons en entrant à Domo-dOssola, sous l'image d'une madone peinte à fresque sur le mur d'un petit oratoire qui forme l'angle d'un jardin. Que ditesvous de cette pensée et de son expression ? Nos modernes réformateurs ont-ils dit beaucoup plus ou beaucoup mieux, quand ils ont, au grand scandale des dévots, prêché l'égalité de la femme et revendiqué ses droits?

L'Italie appartient à la Madone. C'est par cette attrayante personnification de la beauté féminine que l'austère christianisme a pu perpétuer son règne dans ce pays des voluptés païennes, chez ce peuple idolâtre de la beauté grecque. C'est par elle, par sa douce présence, qu'il a pu faire accepter à ces organisations délicates la révoltante image des tortures d'un Dieu crucifié, et que, sous le nom charmant de Pietà, il a consacré, il a fait chérir la représentation d'un corps inanimé, d'un cadavre livide et tout meurtri de blessures sanglantes. C'est par elle, enfin, c'est, pour ainsi (lire, sous sort invocation, que s'accomplit ici cette alliance

intime du christianisme et du paganisme qu'a repoussée le Nord, et qui fait du calholicistne italien, la plus belle, la plus séduisante, à coup sûr, de toutes les religions du monde. On a pu mettre en doute la beauté de Jésus; jamais celle de Marie n'aurait pu être contestée. Jamais on n'aurait pu dire d'une femme qu'elle devait être laide : Sine décore et sj96'cie. Les vierges noires, elles-mêmes, ne sont, vous le savez, qu'une interprétation du Cantique des Cantiques: Nigra sum sed Çormosa. Malgré ce qu'il y a, en quelque sorte, d'antiliumain dans le dogme de la Vierge mère, malgré les sévérités d'une théologie qui condamne, comme issus du péché, les instincts naturels de l'homme, le culte de Marie, dans ces contrées heureuses, c'est le culte de la maternité, de l'amour; c'est l'adoration, sous les traits d'une femme, de la nature toujours belle, toujours jeune, éternellement féconde :

Ldngst zwar trieb (1er Apostel den heiligen Dienst der Natiir ans; Doch es verehrt sie das Volk (jlaiïbig als Mutter des Gott's- Depuis longtemps TApôtre a détruit le culte de la ISature; Mais le peuple croyant l'adore sous les ti'ails de la Mère du Dieu,

dit le comte de Plalen, dont la muse hellénique comprit et aima l'Italie mieux que ne la savent comprendre beaucoup de ses propres enfanls.

A Baveno, nous prenons une barque qui nous descend à l'Isola Madré, la plus petite, mais la plus riante des iles Borromées. Son atmosphère embaumée, ses massifs de lauriers-roses, de myrtes, ses buissons d'azalées, de rhododendrons, ses touffes de verveines et d'héliotropes que relie une ceinture de rochers d'où s'élancent, droites et flores, les hampes de l'aloès et d'où retombent, en longs

10 FLORENCE ET TlIllN

1 iibans, les tiges flexibles du câprier, la font semblable à une corbeille de fleurs que l'Italie hospitalière présente, en souriant, à l'étranger pour fêter sa venue. On n'entend, dans ces délicieux bosquets, que des roucoulements de colombes. En voici deux qui viennent se poser ensemble sur la cime d'un cyprès-pleureur, et qui dessinent sur la voûte azurée les gracieux contours de leurs petit es ailes blanches : motifheureuxquela poésie grecque eût chanté. Quelqu'un pourtant se trouve à plaindre dans ces jardins d'Armide. Le croirez-vous, c'est le jardinier qui nous en ouvre l'accès. Comme nous le félicitons d'habiter un séjour digne des dieux, il croit que nous voulons rire à ses dépens. Il s'ennuie ici ; il y est triste, il y est seul; il fait un rêve dont il craint de ne pas voir l'accomplissement. Cet homme a un oncle établi à Manchester; il voudrait le rejoindre et se fixer près de lui. Sous le ciel pur du lac Majeur, dans les bosquets enchantés des îles Borromées, il se propose, comme but, connue récompense de son travail, d'aller respirer un jour les vapeurs d'une fabrique de coton et les brouillards de r.\ngleterre.

24 août.

Côme et Thôlel del Angélo; une soirée étoilée sur son lac, un peu trop fréquonté des danseuses et des chanteuses en retraite; Milan, où nous passons de longues heures devant la Cène de Léonard; Gènes, où nous saluons, au pas-

FLORENCE ET TURIN. Il

sage, un fils du Nord, Yan Dyck, dont le fier génie est partout, comme ses nobles modèles, grand entre les grands, maître entre les maîtres; voilà les étapes de cette semaine. Ce n'est pas sans émotion que nous avons quitté la Lombardie pour entrer en Piémont. Je ne sais quelle impression de bien-être moral nous y faisait respirer plus à Taise. Je ne sais quel heureux souffle de liberté s'y fait partout sentir. On dirait que sur chaque visage se reflète quelque chose de la satisfaction publique.,.

Florence, 29 noût.

La machine qui nous entraîne vers Florence, en poussant son souffle enfumé dans l'atmosphère inaltérable qui le transforme aussitôt en lumière, porte le nom de l'Orgagna. A l'hôtel où nous descendons, Inngo l'Arno, le premier objet qui frappe nos yeux, ce sont les bustes de Dante, de Pétrarque, du Tasse, de i'Arioste, placés de distance en distance, entre des caisses de myrtes, de lauriers, de cyprès, sur les degrés de l'escalier monumental qui conduit à nos appartements. Je salue, d'un cœur joyeux, celle popularité du génie, cette familière catholicité de l'art qui semble, comme l'autre, devoir s'unir à tout en ce pays privilégié et tout ennoblir, jusqu'aux plus prosaïques applications du commerce et de l'industrie.

12 Ff.ORENCE ET TURIN.

3 seplenibre.

Mon premier soin, en arrivant dans une ville dont je désire imprimer à ma mémoire l'image exacte et vive, c'est de gravir quelque sommet, de monter sur le faîte de quelque édifice d'où j'embrasse à la fois, avec la contrée où elle est assise, l'enceinte de la cité, son caractère général, et l'effet par masses de ses constructions anciennes et nouvelles. J'ai passé, durant ces premières journées, à différents moments du matin ou du soir, de longues heures sur les terrasses des jardins de Boholi, sur les hauteurs de Sam Miniato ou de Fiesole. Je ne pouvais m'arrachor à des contemplations qui donnaient tout à la fois i\ ma pensée une excitation forte et à mon regard une satisfaction complète. En ce moment même, je vous écris du balcon d'une maison de Belrisguardo, où je suis venue passer la journée. Quel tableau se déroule à mes pieds et quelle histoire il rappelle! J'ai sous les yeux la terre des Étrusques, cette terre généreuse qui, par un don bien rare, vit s'épanouir deux fois la sève du génie humain. Je foule le sol mystérieux qui porta longtemps la trace et qui récèle encore, dans ses profondeurs, les vestiges d'une des plus vieilles et des plus nobles civilisations du monde. Les champs qui s'étendent là-bas, entre le fleuve et le mont Apennin, ils ont vu naître le dieu toscan qui, sorti du sillon, enseignait au laboureur la science des choses futures. Le beau val d'Arno est là, devant moi, arrosé, planté, fertilisé, protégé contre la violence

FLOPiENCt; ET TUIilN. 13

des vents et des eaux, tel que l'a fait la main industrieuse de la renaissante Florence. L'olivier au tronc noir et noueux, au feuillage pâle, donne à ces paysages illustres uncaraclère tout à la fois grave et doux. Apporté de la Grèce et do la Palestine, il a changé l'aspect de ces contrées, jadis incultes. L'arbre de la sagesse antique et de la sagesse inoderne, l'arbre cher à Minerve et à Jésus, jette aujourd'hui, aux flancs nus des collines toscanes, ses ombres mobiles, semblables aux plis flottants de la souple draperie dont le ciseau de Phidias voile le sein des vierges hellènes. Une multitude de routes sinueuses, bordées de cyprès et de chênes verts, relient l'un à l'autre des villages, des vergers, des métairies, des maisons éparses,à demi cachées sous les festons de la vigne, et qu'un instinct merveilleux a groupées, selon des règles libres que rien n'enseigne, mais dont la rectitude administrative de nos cordeaux et de nos jalons ne reproduira jamais ni la perspective animée, ni la grâce naturelle. Vers le soir, au coucher du soleil, aile venti quati'O, comme ils disent ici, quand l'atmosphère s'ébranle au tintement de VAve Maria et scintille sous le battement d'aile inégal et pressé de la luciole, on voit, au seuil de ces maisons, de jeunes contadines occupées à compter les fines pailles de froment quêteurs mains agiles ont tressées pendant la journée et dont le produit formera leur dot. Elles saluent du sourire et du geste le ïnn^anibaroccia, qui passe à grand bruit sur le chemin caillouteux, et le frère quêteur qui, dans sa longue robe brune, l'épaule chargée du lourd bissac, remonte lentement vers le cloître où l'inulile ennui des enfants de saint François plane sur la contrée et s'impose au regard, plusieurs siècles après que le génie du

grand stigmatisé a cessé d'attirer et de captiver les âmes. Florence repose sur les deux rives du fleuve que rattachent l'une à l'aulre quatre ponts construits à des époques différentes : le ponte Vecdiio, d'origine romaine, où le parjure Buondelnionte tomba percé de coups au pied de h statue de Mars; le ponte aile Grane qui doit son nom charmant à la Madone dont l'oratoire, élevé sur l'une de ses piles, le décore et le sanctifie; le ponte alla Carraja et le ponte alla Trinità, chef-d'œuvre du seizième siècle, de la main d'Ammanati. Des coupoles, des tours crénelées, des campaniles, des loges aux vastes arcades — vous savez que les ïtahens appellent loggia, une espèce de portique, attenant aux demeures seigneuriales, où les nobles traitaient entre eux des affaires jinbliques et privées, se donnaient des banquets, des jeux, etc., — des cloîtres incrustés de marbre, de rustiques palais, des jardins, dont la persistante et solide verdure semble une architecture végétale, se pressent, mais sans confusion, dans une enceinte de peu d'étendue. Tout se détache, tout se découpe en lignes précises à l'horizon, sur le ciel bleu et les vertes coUines ; tout se compose, dirait un peintre. Dans cette variété heureuse de monuments de tous les âges et de tous les styles, tout est ramené à l'unité, condition suprême de l'art, par le dôme imposant de Brunelleschi, qui régne, comme Saint- Pierre de Rome, sur la ville et sur la contrée. Ce qui charme ici, tout d'abord, ce qui captive l'esprit, en lui donnant im sentiment de bien-être intellectuel inconnu ailleurs, c'est la justesse parfaite des proportions; c'est la relation bien exprimée de la vie privée avec la vie publique, au sein de là cité libre et protectrice; c'est enfin, cette

ILORENCE ET TURIN. 15

harmonie exquise en toute chose dont Athènes posséda le secret, à laquelle Paris, le Paris des Valois et des Bourbons, fut tout près d'atteindre, mais dont on ne retrouvera plus, hélas! même un lointain souvenir dans la monstrueuse uniformité de nos villes modernes. Autant l'action individuelle de la volonté disparait aujourd hui dans les vastes agglomérations d'hommes qui forment la population changeante de nos capitales, autant, dans cette petite patrie de tant de grands hommes, nos admirations et nos respects retrouvent aisément, pour les suivre pas à pas, les traces bienfaisantes du génie. Sa personnalité nous apparaît ici sous son plus lumineux rayon. Dante, Galilée, Buonarolti, Orgagna, Cimabuë, Masaccio, Ghiberti, Donatello, d'ogni alta cosa insegnatori altrui, quels noms et quelles œuvres rassemblés dans un tout petit espace!... Et qui sait si ces ombres illustres, vivantes dans l'imagination populaire, n'influent pas encore aujourd'hui sur les destinées de la patrie, en la relevant à ses propres yeux, aux yeux même de l'étranger qui l'opprime; en lui causant des frémissements de honte et de fierté; en la préservant enfin du dernier des avihssements : de l'avilissement qui s'ignore?...

5 septembre.

Toute l'histoire de Florence est concentrée sur deux points principaux où le génie de la république s'est expriuié dans les monuments avec une force, une vérité, une perfix-

16 FLOUENCK ET TURIN.

lion incomparables. La place du Dôme et la place du Grand- Duc, dans leur originalité saisissante, nous font comprendre, d'un coup d'œil, le double caractère civil et religieux de cette histoire, la plus intéressante, la plus animée, la plus curieuse qui nous ait été transmise depuis l'histoire du peuple d'Athènes, à laquelle elle est si semblable.

L'origine de la place du Grand-Duc ou de la Seigneurie, remonte aux temps les plus reculés de ces luttes civiles qui naquirent à Florence de l'affront fait à une femme et du sang de ce beau cavalier Buondelmonte dont le meurtre perpétua, en l'illustrant, le fameux dicton populaire : « Cosa fatta capo lin . )> Le plan tronqué du palais atteste l'antiquité de cette haine obstinée du peuple de Florence contre les seigneurs gibelins, écrite à toutes les pages de ses annales : Arnolfo di Lapo, qui fut, en 1298, le premier architecte de ce palais destiné à la magistrature suprême, n'ayant jamais pu obtenir, pour la régularité de son édifice, l'autorisation d'en asseoir les fondements sur les terrains qu'occupaient auparavant les nobles maisons des Uberti, renversées par la fureur populaire. On ne pourrait se figurer, avant de l'avoir vu, une absence aussi complète de toute symétrie, produisant un effet aussi harmonieux que l'ensemble de la place du Grand-Duc. Constructions et décorations, palais, portique, fontaine, statues, bas-reliefs, marbre et bronze, tout semble réuni là comme au hasard et par le jet spontané d'un caprice grandiose, mais dont le désordre apparent se rattache, sans aucun doute, puisqu'il nous satisfait, à un ordre supérieur. La masse impénétrable de ce palais crénelé, surmonté de sa tour carrée qui a résisté tant de fois aux flammes et aux flots débordés des passions populaires,

forme un contraste surprenant avec Tou vertu re cintrée de la loggia dei Lanù, où la douce lumière du ciel toscan caresse les formes sveltes et dessine les ombres transpareiiles du Persée de Benvenuto, des Suhines de Jean Bologne, de la Judith de Donatello. On sait que ce charmant abri fut élevé contre les clémentes intempéries d'un climat sans rigueur, par l'art d'un Orgagna, à la seigneurie de Florence, pour les jours d'allégresse publique oh elle venait, en présence, du peuple rassemblé, promulguer les décrets, distribuer les drapeaux, présider aux fêtes nationales; mais, hélas! il a vu sous sa noble arcature sanctionner plus d'un forfait, consommer plus d'un acte d'odieuse injustice : c'est de là que partit le signal, impatiemment attendu dune multitude ingrate, qui mit le feu au bûcher du prophète Savonarole. La perspective étroite et prolongée du palais des Ufjîzi, avec sa rangée de colonnes et de statues, le David de Michel-Ange, VHeî'Cule de Bandinelli, dont les colosses de marbre*blanc se détachent avec vigueur sur la pierre noii'cie du palaZ'ZO Vecdiio, achèvent de donner à ce côté de la place un caractère et une vie extraordinaires. La fontaine de Neptune, qui jette l'eau par soixante et dix bouches de tritons, de satyres et de chevaux marins, la statue équestre du duc Cosimo /, exécutée en bronze, par Jean Bologne, la gracieuse façade du petit palais Vguccioni, dessinée par Raphaël, décorent laulre partie. Le tout, dans sa grâce virile, nous représente la vie animée et nous donne l'accent de la fière démocratie florentine. A la place du Dôme, nous allons la trouver dans l'expression de sa foi religieuse. S'nit» Maria dei fiore, le Campanile, le Baptistère, construit sur l'emplacement d'un temple de Mars, forment un groupe

caractéristique de monuments élevés par l'État pour la sanctification de tous les actes de la vie catholique. 11 est facile de voir que rien n'a été épargné, ni temps, ni soin, ni dépense, ni talent, pour donner à ces édifices une grande splendeur. Une succession d'artistes de premier ordre a concouru à les orner d'inappréciables richesses. Li'Arnolfo di Lapo qui, sans avoir connu l'antique, rejette cependant, de son impulsion propre, les extravagances du style gothique, jusqu'à Brunelleschi qui couronne l'égUse d'une vaste coupole déclarée par Michel-Ange msurpassable, l'on travaille, près de deux siècles — de 1294 à 1466 — à l'édification de Notre-Dame de la Fleur.

A ses côtés, ]eCa7npanile, commencé par Giotto, avec Tordre de surpasser tout ce que les Grecs et les Romains avaient fait déplus beau en ce genre, aux temps de leur plus grande puissance, continué par Taddeo Gaddi, Andréa Pisano, Lucca délia Ilobbia, Donatello, Nicolas Aretino, etc.. semble un garde d'honneur à cette belle souveraine; le Baptistère, revêtu de mosaïques par les artistes grecs , avec ses portes de bronze, « dignes de donner entrée au Paradis, » complète l'accord harmonieux. Tout ici est noble et beau, magnifique et simple à la fois. Pourtant, la vue de ces monuments ne produit pas sur nous l'impression de mystère religieux qui saisit l'âme dans nos cathédrales du Nord. Ce gothique, tempéré par la pureté innée du goût toscan, adouci par un souffle avant-coureur de la Pienaissance, ces marbres de couleur alternée, sur lesquels se joue la riante lumière du ciel italien et qu'échaufl'e un soleil splendide, le choix de ces ornements sobres el exquis, tout captive l'imagination, mais, en la retenant dans un ordre

de satisfaction purement humain. Si je ne me trompe, l'esprit qui a présidé à l'érection de ces temples est un esprit d'honneur national plutôt encore qu'un esprit de foi catholique. On les élève pour rendre témoignage de la grandeur de la république et de la magnificence des citoyens, tout autant que pour satisfaire le besoin d'adoration des fidèles. On les veut de la plus grande et de la plus somptueuse magnificence, « parce que, dit le décret de la Seigneurie qui commande à Arnolfo di Lapo le plan de Santa Maria del Flore, l'on ne doit entreprendre les choses de la commune— /(' cose del comune — qu'avec l'intention de les faire conformes à la majesté d'un peuple d'illustre origine et à la grandeur du sentiment public. — Corrispondenti ad un ciiore che vien fatto grandissime perche composta deW anime dipik cittadini uniti insieme in un sol volere. »

« Je ne me serais pas cru en pays catholique, » disait tout récemment le pape, en racontant sa visite à Florence et comment ce peuple curieux, mais indévot, qui se pressait sur son passage, lorsqu'il donnait la bénédiction pontificale, au lieu de se jeter à genoux, applaudissait, comme il eût pu faire le primo uomo au théâtre de la Pergola ; « j'ai trouvé chez ce peuple beaucoup d'amabilité, mais peu de religion. » L'observation est juste et s'applique au passé non moins qu'au présent. A en juger par les traditions histoririques et par les œuvres de l'art, l'influence de la foi chrétienne a toujours été singulièrement mitigée à Florence. Elle n'a jamais possédé entièrement les cœurs. Connue je crois vous l'avoir écrit à propos de la Madone, nulle part l'idée catholique ne s'est mieux combinée avec l'idée païenne; en aucun pays elle ne s'est développée avec une aisance plus

complète, entraînée qu'elle était dans ce mouvement prodigieux de la pensée, des institutions et des mœurs qui fait de l'histoire du peuple florentin l'histoire même de la liberté. Par son alliance avec des éléments en apparence incompatibles, elle a participé à des bonheurs d'expression vraiment admirables ; mais c'a été à la condition de perdre de plus en plus son caractère exclusif; et l'on comprend, dans les temples qu'elle a consacrés ici, la prière païenne de Philippe Slrozzi, implorant du Dieu libérateur, pour son vertueux suicide, le pardon ou la récompense de Caton d'Utique : Deo Uberntori, Philippiin Stro%%a,jamjam morituriis...

6 septembre.

Ce grand nom de Strozzi, qui honore par un acte magnanime les derniers jours de la république, se rattache égaleineiit à ce qu'il y a de plus essentiellement llorenlin dans l'art de Florence : l'architecture appelée rustique.

Même après le palais Pilti, devenu la résidence du souverain, et le palais construit par les magnifiques Médicis, l'on reste encore en admiration devant les proportions parfaites et le style grandiose de l'œuvre du Cronaca. Ce Cronaca, l'ami de Savonarole et qui construisit, à son instigation, pour le conseil de la république, après que le grand dominicain l'eut réformée, une salle que l'on disait de la main des anges, revenait de Rome lorsqu'il entreprit de bâtir le palais Strozzi. Il rapportait de son voyage de si amusantes

FLORENCE ET TUP,I>'. 2!

anecdotes, il les contait avec tant de verve, que le sobriquet de chroniqueur lui fut donné par ses camarades, sobriquet qu'il porta toujours depuis, selon l'usage florentin, au lieu de son nom véritable, Simone, et qui mériterait d'avoir retenti davantage dans la postérité, mais qui souffre de cette inégalité de la gloire, prodigue envers les peintres et les statuaires, avare envers les architectes dont l'œuvre ne va pas au dehors chercher l'applaudissement, et reste souvent innommée. Si l'on pense, avec Goethe, que l'idée de permanence, de solidité, est l'idée architecturale par excellence et que « l'architecture ne peut, sans sortir jusqu'à un certain point de sa nature sérieuse, condescendre à l'agrément, à l'élégance, » on s'explique pourquoi le style des palais florentins donne l'impression d'une convenance si haute et si pariiùte. 11 semble, à regarder ces constructions si bien assises, que le temps sera sur elles sans puissance. Leur beauté, qui réside tout entière dans la sévérité des profils, dans la proportion et la rusticité graduée des étages, dans le rapport des ouvertures, dans la rencontre et l'agencement de la ligne droite et de la ligne cintrée, dans le dessin et l'ordonnance, au-devant de la façade, de ces anneaux, de ces lanternes, de ces mains en fer qui, à certains jours de fête, portaient des torches et des feux honorifiques; celte beauté imposante et sincère n'offre aucune prise à l'outrage des ans; et lorsqu'on est capaljle de sentir ce genre de beauté, il devient bientôt impossible de ne le pas préférer à tout autre. Je ne relis pas non plus sans admiration, dans les Ricordi de Philippe le Vieux, les paroles solennelles par lesquelles il consigne le jour où fut posée la première pierre de ce palais qu'il avait tant désiré, dit-il, d'élever pour lais-

ser à sa patrie, à ses concitoyens et, entre ceux-ci, à ses propres enfants, quelque mémoire de lui. A di iQ d'agosio 1-485, appunto su Vuscire del sole da mojiti, in nome di Dio, e di huon principio, per me et miei discendenti, cominciai fondare la mia casa, e gettai la prima pietra dei fondamenti. — Le 16 du mois d'août l4-8o, à l'heure où le soleil se lève sur les monts, au nom de Dieu, pour moi et mes descendants, j'ai commencé de bâtir ma maison, et jai posé la première pierre des fondations. — Que ditesvous de ce palais bâti, au nom de Dieu., pour l'honneur de la patrie? Cette conception patricienne et républicaine de la Maison, ne vous semble-t-elle pas bien supérieure à nos idées bourgeoises et égoïstes de la famille et de la propriété? Ne trouvez-vous pas, comme moi, que le senti/nent du vieux Strozzi méritait d'être exaucé et d'avoir pour interprète le génie de Simone, il Cronaca?

16 septembre.

Le mouvement de la population, qui circule dans cette ville charmante, sur un pavé de larges dalles, taillées irréi;uliérement à la façon des murs pélasgiques, n'a rien non plus que d'agréable et de tempéré. Il est animé sans bruit. Je n'ai point encore vu de foule proprement dite; je n'ai entendu nulle part, sur la place publique, ni propos d'hommes avinés, ni cris, ni querelles, ni clameurs. Ce n'est pl'is ici Virrequieta e romorosa Firenxa, l'inquiète

et bruyante Florence, la Florence des Noirs et des Blancs, des Guelfes et des Gibelins, des Pazzi et des Médicis; la Florence des discordes civiles et des inimitiés intérieures, délie civile discordie e délie intrinseche inimicizie qui, h tout propos, changeait ses lois, son gouvernement, sa monnaie, ses coutumes et défaisait en novembre ce quelle avait fait en octobre.

Quante volte del tempo che remembra Legge, moneta, ufûcio e costume Ha' tu mutalo e rinnovato membre?

Che a mezzo novembre,

Non giunge quel eue tu d'ottobre fili.

On ne sent plus nulle part dans Florence ni l'impulsion d'un gouvernement fort, ni les passions d'un peuple mobile. Â voir ces rares et discrètes boutiques, on comprend que l'industrie n'a pris ici qu'un faible développement; en entrant dans les églises, bien qu'on les trouve remplies, en visitant les ateliers, bien qu'on y rencontre des artistes habiles, on est contraint de reconnaître que la flamme est à peu près éteinte dans ces deux grands foyers de l'imagination populaire : la rehgion et l'art. Cependant, par cette vertu native des nobles races qui survit à leur grandeur sociale, le peuple florentin, dans l'inertie et l'isolement où on le retient depuis tant d'années, montre encore par son attitude et sa physionomie, une vivacité, une intelligence sympathique qui surprennent. Il semble qu'il n'y aurait qu'un mot à lui dire pour le tirer de son engourdissement, et je me prends parfois à répéter, en la lui adressant mentalement, cette apostrophe de Laurent le Magnifique à son propre esprit :

2i Fl-ORENCE ET TURIN.

Dcstati, pigro ingegno, Svcgliali 0 mai!...

Moins soudain, moins hardi que le peuple de Paris, le Fîoientin a plus d'urbanité, plus de grâce naturelle. Son instruction, il va, comme le Parisien, la chercher au théâtre, qu'il aime excessivement; il la demande aux journaux, qu'un prix modique et la tolérance du gouvernement mettent à sa portée.

Les Florentines sont encore aujourd'hui telles que nous les représentent les fresques de VAnminuata, de Santa Maria novella ou de b chapelle del Carminé; telles que les Ghirlandajo, les Lippi, les Masaccio, les Andréa del Sarto nous ont peint la belle Simoneta, la Fiametta, Lucreùa del Fede : d'une taille généralement au-dessous de la moyenne, la tête petite, le front bas, le nez fin; plus agréables que belles, mais d'un agrément infini, par leur air de tète, par leur démarche à la fois décente et coquette, par leur sourire — il brio del sorriso — par leur geste intelligent et précis; par ce je ne sais quoi, enfin, qui n'est ni le grand style des Piomaines, ni la fierté souple des Espagnoles, ni l'agaçante mutinerie des Parisiennes, mais qui lient un peu de tout cela, et que le mot excellemment florenliii de gentilezc-a exprime avec une rare justesse.

L'idiome merveilleux que parle ce peuple si bien doué — bellissimo favellatoi^e — avec des inflexions très-variées et une aspiration gutturale que plusieurs font remonter aux Ktrusques, prend un charme singulier dans la bouche des femmes, auxquelles l'amant de Béatrix rapporte, comme vous savez, l'origine de la poésie italienne, (de premier

qui commença de rimer en langue vulgaire était mû par le désir de se faire comprendre d'une dame à laquelle il était malaisé d'entendre des vers latins; et ceci, ajoute naïvement Dante, est contraire à ceux qui riment sur d'autres matières que des matières amoureuses — sopra altra materia die amorosa, — attendu qu'un tel mode de s'exprimer fut à l'origine adopté pour parler d'amour — conciossia cosa die un tal modo di parlare fosse da principio per dire d'omore. »

Plus d'une fois il m'est arrivé d'arrêter dans la rue qi;elque jeune fdle du peuple et de lui demander mon chemin, pour le seul plaisir de la voir me sourire et d'entendre sortir de son souple gosier ces sons faits pour ravii" l'oreille la moins musicale; pour jouir à mon aise de ce que Tommaseo appelle si bien a les délices continues de cette langue divine — la delizia continua di quella lingua divina. »

Par malheur, autant la physionomie et le langage du peuple florentin rappellent les traditions du génie national, autant on a lieu de les regretter dans son costume. A part le chapeau de paille et quelques bijoux d'un goût assez pur, les femmes du peuple et de la bourgeoisie s'éloignent à l'cnvi, comme les grandes dames, par leur empressement à se conformer aux modes françaises, de cet art extjuis de l'ajustement dont les galeries des Uffizi et des Pitti leur offrent de si charmants exemples. C'est, du reste, la seule dissonance qui me frappe dans cette harmonieuse Florence, où tout ce que l'on voit, entend, respire, est pénétré d'une douceur incomparable.

'2tJ FLORENCE ET TURIN.

19 septembre.

Puisque je vous ai parlé de ce bel idiome, resté si pur sur les lèvres du peuple de Florence, plus pur encore dans les campagnes de la Toscane — maestre sono del favellare élégante le campagne toscane, — je vous dirai un mot des chants populaires qui s'y sont conservés et qui, avec les proverbes créés ou adoptés de temps immémorial par le peuple, composent une littérature véritablement nationale. Plusieurs de ces chants avaient été déjà publiés par les soins de MM. Basetti, Thouard, Silvio Giannini, etc., lorsque M. Tommaseo eut l'heureuse pensée de parcourir les collines de Pistoïa, afin de recueillir de la bouche même des paysans, malgré les scrupules et les répugnances que ceux-ci opposent généralement aux instances des étrangers^ c'est-à-dire des habitants des villes, un choix plus complet, qu'il fit paraître, en 1848, à Venise, alors qu'il était ministre du gouvernement provisoire.

Il en est de ces chants populaires de la Toscane comme de tous ceux qui ont été recueillis chez d'autres nations : on ne saurait leur assigner une date précise, moins encore pourrait-on nommer leurs auteurs. Un certain nombre jnême font allusion à des personnes ou à des événements dont on a perdu la trace. Le sujet des canzone est à peu prés toujours le même, modifié à peine selon les temps et les lieux, à la manière que les anciens peintres appelaient una replica. C'est l'amour plus ou moins joyeux ou mélan-

FLORENCE ET TUISIN. 27

colique, avec sou l)rillant corlégo do métaphores, empruntées à la terre, à la mer, au firmament; c'est l'amour dans la présence ou l'absence de l'objet aimé, désirant ou possédant, inquiété par un rival ou menacé parle sort : amour tendre plutôt que passionné, ignorant égalementles jalousies farouches que le sang maure éveille au cœur de l'Espagnol, et le sourire moqueur de l'infidélité française ; mais tout rempli de douceurs, tout pénétré de cette langueur ineffable dont les peuples du Nord n'ont pas connu l'accent, et qui semble arrivé jusqu'ici avec les soupirs des palmiers et les échos moui< nts desiles Ioniennes.

Depuis les plus anciennes de ces canzone, dont Dante s'est visiblement inspiré, jusqu'à celles moins naïves et plus modernes où l'on rencontre des réminiscences du Tasse et de l'Ârioste, la forme en a très-peu changé. On les dislingue encore aujourd'hui, selon leur rhythme, en trois espèces : les romanzetti ou stornelli — d'où vient le verbe fitornellare, — qui se composent de trois vers seulement :

E io àegVi slornelli ne so mille

Veniteli a comprar, raggazze belle ; "

Ne do cinque al quatlrino, corne le spille.

Les rispetti et les maggi qui sont généralement des octaves avec répétition ou refrain :

Jeunes gens, clianlez, maintenant que vous ùles.

Maintenant que vous êtes jeunes et beaux.

Quand vous serez vieux, vous ne pourrez;

Vous serez dépréciés, ô pauvrets!

Vous serez dépréciés plus que les fleurs;

Quand elles sont fanées, personne qui le's rcs;iirc.

Vous serez dépréciés comme les lis;

28 FLOr.ENCE ET TUP.IN.

Quand ils sont fanés, personne qui les veuille.

Giovanetli, cantate ora che sete, Ora clie sete friovanetti e belli, Quando sarete vecclii, non poterete ; Sarete disprczzati, o poverelli ! Sarete disprezzati più de' fiori ; Quando son secchi, non c'è chi li odori. Sarete disprezzati corne i gigli; Quando son secclii, non c'è chi li pigli.

Un très-petit nombre de ces canwne ont trait à l'histoire nationale. Aucune ne parle ni de guerre, ni de défi, ni de vengeance. Tout y est doux, jusqu'aux reproclies de l'amour trompé. Une amante trahie appelle son amant traditorello, gentil petit traître. Les plaintes de l'absente n'ont rien d'amer :

0 mes soupirs, faites bien du chemin; Passez la mer, aujourd'hui qu'il fait beau.

Sospiri niiei, camminate forte ; Passate il mar', oggi ch'è bel tempo.

Avec les sujets amoureux, le motif qui revient le plus fréquemment c'est la descente aux enfers.

Je suis allé à l'enfer et j'en suis revenu ;

Miséricorde ! que de gens il y a par là !

11 y avait une salle tout illuminée,

Et dans cette salle était ma douce amie.

Quand elle me vit, elle me fit grande fête;

Puis elle me dit : a 0 ma chère àuie.

Ne le souviens-lu pas du temps passé,

Quand tu me disais : ô ma chère âme?

A présent, mon cher amour, embrasse- moi,

Embrasse-moi tant que je sois contente.

TLORENCE ET TURIN. 29

Ta bouche est si parfumée 1

De grâce, parfume aussi la mienne.

A présent, mon cher amour, que tu m'as embrassée,

N'espère plus jamais l'eu aller d'ici. »

Son' andato ail' inferno, e son' tornalo. Misericordia. la gente che c'eral Vera ima slanza lutta illuminata E dentro era la speranza mia, Quando mi vedde, gran fesia mi fece, Et poi mi disse : « Dolcc anima mia, Non ti arricordi del tempo passato, Quando tu mi dicevi : anima mia?

Ora, mio caro ben, bacciami in bocca, Racciami tanto ch'io contenta sia.

E tanto saporita la tua bocca!

Dell ! saporisti anco la mia.

Ora, mio caro ben, che m'hai bacciala, Da qui non isperar d'andarne via. »

Ce qui achève d'imprimer à celte poésie populaire de la Toscane un caractère particulier, c'est le rapprochement, le mélange qui s'y fait perpétuellement, et qui semble si naturel à ce peuple aimable, d'images et même de sentiments empruntés au paganisme et au christianisme. Les divinités mythologiques et les saints du paradis s'y rencontrent comme dans le poëme de Dante et sous le pinceau de Michel-Ange. Vénus et la Madeleine y sont prises indifféremment comme type de la beauté parfaite; la Madone et Cupidon ne paraissent point surpris de se trouver ensemble ; les anges donnent la main aux Sirènes; le Parnasse et le mont des Oliviers se touchent :

Lorsque tu naquis, naquit la beauté.

La neige te donna sa blancheur immaculée;

La rose te donna ses belles couleurs;

La Madeleine te donna ses blondes tresses;

Cupidon l'enseigna à prendre les cœurs.

Un navire est allé en mer.

Et mon amour est parti sur ce navire.

Sainte Vierge Marie, prêtez-lui assistance. Afin que le navire arrive à bon port.

Et toi, Cupidon, viens-lui en aide ; Souffle-lui un bon vent avec tes soupirs.

Quando nasceste voi, nacque bellezza;

La neve vi donù la sua liiancbezza; La rosa vi dont» '1 suo bel colore ; La Maddalena le sue bionde treccie .

Cupido y' insigno tirare i cori.

Si é partila una nave dallo porto, Ed è partito lo mio struggimento.

Madré Maria, dategli conforto Accio vada la nave a salvamento.

E tu, Cupido, che lo puo aiutare; Cogli sospiri tuoi mandagli il vento.

21 septembre.

Je viens dépasser une heure à Téglise de Saint-Laurent dans la chapelle ou sacristie — 7iuova sagrestia — qui renferme les tombeaux de[Julien et de Laurent de Médicis. C'est une rencontre fâcheuse qui donne, pour sujet et pour modèle nu ciseau grandiose de Michel-Ange, deux princes chétifs,

dont l'un a vécu trop peu et trop inutile pour laisser un nom dans l'histoire, et dont l'autre n'y a mérité qu'une rapide et dédaigneuse flétrissure.

Ne pouvant s'imaginer une telle méprise de la fortune, la plupart des personnes qui visitent à la hâte les monuments de Florencô attribuent à la mémoire de Laurent le Magnifique et de son frère Julien, tombé sous le fer des Pazzi, l'honneur de ces deux mausolées; il n'en est rien. La statue qui surmonte l'un des sarcophages, représente Julien, fils de Laurent, frère de Léon X, créé duc de Nemours par le roi François 1*', qui mourut à trente-sept ans, sans laisser de lui d'autres traces qu'un fils bâtard, le cerdinal Ilippolyte, et dont le panégyriste de la maison de Médicis ne trouve autre chose à dire, à l'occasion de son mausolée, si ce n'est que sa statue, assise en habit romain militaire, semble plutôt destinée à caractériser la dignité de général de l'Église que ses exploits ; et que ce beau monument peut être considéré comme un dédommagement de la gloire qiiiine vie plus longue Un aurait permis d'acquérir. L'autre statue, connue sous le nom de il Pensiero ou Pensieroso, représente Laurent, père de Catherine de Médicis, qui usurpa sur les délia Rovere le duché d'Urbin, gouverna Florence avec plus de dureté que d'énergie, eut d'une esclave africaine un bâtard du nom d'Alexandre, héritier de ses instincts tyranniques, et mourut de ses débauches, méprisé des grands et haï du peuple.

Voilà sur quelles données le ciseau de Michel-Ange a fait sortir du bloc les six figures monumentales que l'on admire, depuis trois siècles, à la chapelle de Saint-Laurent. Elles sont malheureusement trop connues pour que j'essaye de

ô-î fiouenck et tlt.in.

de vous en faire ici la description. Je dis maliieureuselïient, car la figure du Pensiero doit à son nom, à son attitude romantique, le triste privilège d'un siège d'honneur sur les pendules de nos bourgeois artistes ; et les statues allégoriques auxquelles on donne le nom du Jour, de la Nuit, de l'Aurore, du Crépuscule, que l'on voit ^^enèralement, chez nous, décorer ico garde-feux des personnes riches, ont fourni le texte de si nombreux, de si fastidieux commentaires, que les honnêtes gens n'en sauraient plus ouvrir la bouche. Je m'aperçois, d'ailleurs, à chaque fois qu'il m'arrive de parler de lune ou de l'autre des œuvres de Michel-Ange, qu'elles s'appellent et s'enchaînent dans ma mémoire à peu près de la même mauière qu'un chant ou un tercet de la Divine Comédie, et qu'il me devient difficile, presque impossible, de les considérer isolément. Cette impression d'unité et d'ensemble que me donne chacune des œuvres de Michel-Ange, prise séparément, paraît d'abord d'autant plus extraordinaire que la plupart, je parle ici des œuvres sculpturales, n'ont jamais été terminées. — Les principales compositions de Michel-Ange : le Moïse, les Captifs du Louvre, la Madone et le Jour de la "Sacristie de Saint-Laurent, la Pictà du Dôme, le Saisit Matthieu dans la cour cloîtrée de l'Académie des beaux-arls, la Victoire du palaz-%0 Vecchio, la Vierge avec VEnfant Jésus de la galerie des Vffiz-i, le buste de Brutus sont restés à l'état d'ébauches ou de fragments. — Maison se l'explique bientôt par cette puissance inouïe de personnalité qui éclate dans le plus vague coup de ciseau, dans le moindre jet de ce génie spontané, toujours semblable à lui-même, tout en proie à la furia divine qui le possède et qui semble l'avoir

ravi dans un monde supérieur où il vit en familiarité avec des êtres de même nature, mais plus grandioses que l'homme.

On ne saurait comparer Michel-Ange à personne qu'à lui-même. Il n'a pas de contemporains ; et, s'il a des ancêtres, il le3 faut chercher loin, dans la Grèce éginétique ou dans l'antique Ktrurie. Un peut dire qu'il n'a pas de semblables, ou, du moins, s'il en a, c'est dans un autre art que le sien : ils se nomment Eschyle, Shakspeare, Dante et Beethoven. Uussiez-vous me taxer d'une exagération insupportable, je vous dirai que le christianisme ne parait pas avoir exercé d'influence sur son génie; dans aucune des compositions de Michel-Ange, je ne reconnais la moindre trace de l'inspiration évangélique. La tragique histoire delà Passion devait tenter sa main puissante; ona de lui plusieurs ligures du Christ, plusieurs dépositions de croix d'un style sublime; mais l'espérance, mais la foi, mais la douceur ineffable qui pénétrent et illuminent, pour ainsi dire, le drame chrétien d'un rayon céleste, il ne les a pas exprimées. Dans ces têtes altières, dans ces physionomies indignées, dans les membres musculeux et ressentis de ces figures athlétiques, j'ai peine à reconnaître les types consacrés du spasimo, de la jyielà : on dirait quelque rédemption des Titans, les fatigues d'Hercule, les souffrances de Philoctète ou de Prométhée, bien plutôt que le dernier soupir exhalé par le doux Jésus sur le sein de la vierge Marie.

Les vertus excellemment évangéliques, la résignation, l'humilité, la pudeur même, comme l'a comprise le christianisme, sont étrangères au génie de Michel-Ange. Son ciseau est chaste, mais hardi, fier et tout frémissant de ré-

->i FLOUE.NGE ET TURIN.

volte. Les créations qu'il tire du marbre par la force évocatrice de sa pensée ne relèvent que de lui. Si elles ne sont pas animées du souffle que l'on respire sur le Golgotha, elles ne participent pas davantage de la sérénité olympienne. L'œuvre de Michel-Ange n'appartient ni à l'art antique, ni à l'art moderne, tels qu'on a coutume de les définir; son génie échappe à toutes les classifications. De même qu'il n'a pas de modèle, il ne paraît pas qu'il doive avoir d'imitateurs; la critique n'atteint pas plus ses œuvres, malgré les défauts qu'il est aisé d'y signaler aux deux points de vue opposés de l'art que nous avons nommé classique ou de , celui qui retient le nom de romantique, qu'elle ne s'applique aux œuvres de la nature.

22 septembre.

Je vous parlais hier de la critique, le hasard fait aujourd'hui tomber sous ma main un volume très-vanté d'un critique en renom, et j'y lis de curieuses choses, entre autres, à propos de Michel-Ange. M. Beyle — Rome, Naples et Florence— admire passionnément, dit-il, Michel-Ange elCanova, avec une préférence assez marquée pour ce dernier, parce que ce grand homme voyait partout la douce volupté, et, sur cent statues, a fait trente chefs-d'œuvre, tandis que Michel-Ange, qui voyait toujours Venfer, n'a fait c[uune statue égale à son génie -• le Moïse.

N'est- ce pas là un jugement bien équilibré, d'un goût bien

sûr et bien digne du critique original à qui le Sposalhio [ail la sensation — ce sont ses expressions favorites — du Ta7icrède de Rossini; qui préfère le dôme de Milan à tout ce qu'il a vu en architecture; qui affirme que le degré de ravissement où notre âme est portée est l'unique thermomètre de la beauté en musique; qui ne goûtait pas Talma; et à qui la ■pliLS belle tragédie de Shakspeare ne produisait pas l'effet d'un ballet de Vigano! Michel-Ange et Canova! Voilà qui passe un peu les bornes de l'impertinence française. Je trouvt moins offensant à la mémoire du grand artiste la critifjiie naïve de Pierre l'Arêtin qui, choqué des nudités que Michel-Ange avait peintes dans son Jugement dernier, affirmait qu'il méritait d'être rangé parmi les luthériens, per ilpoco rispetto délie naturale vergogne; ou le zèle dévot de ce secrétaire d'Etal qui fit brûler le tableau de Léda, la plus belle, la plus chaste, la plusfîère image de la volupté qui ait jamais été conçue par un poêle ou par un artiste.

A ce propos, ou hors de propos — n'attendez de moi ni ordre, ni méthode, les impressions se pressent ici, —

Es drângt das Kunst-Elemcnt von allen Seileii zu,

vous saurez que toute la ville de Sienne est en rumeur, parce que, à son dernier passage. Sa Sainteté le pape Pie IX a fait enlever de la sacristie de Sainte-Catherine un groupe antique des trois Grâces qui faisait, depuis le temps de la Renaissance, l'admiration des fidèles et des infidèles. Je ne sais si l'Église italienne va entrer, elle aussi, dans cette voie de scrupules dont son beau sentiment de l'art l'avait si longtemps préservée. Il se peut que le manque absolu de

no FLORENCE ET TURIN.

culture esthétique qui se fait sentir en Italie comme ailleurs, et l'habitude, qui en est la conséquence, de transporter dans le domaine de lart les bienséances de la vie domestique, favorise cette réaction d'une moralité prétendue.

Malheur à la beauté, si nous voyons triompher cette moralité vulgaire qui réprouve d'un même scrupule la représentation libre de la forme et la servile imitation de la chair; qui confond la chaste nudité de la Vénus de Mile avec les indécences de nos moulages sur nature; qui brûlerait sur le même bûcher la Baigneuse de M. Courbet et la Source de M. Ingres !

24 septembre.

Pour connaître le Pérugia, sa force et sa grandeur, il faut lavoir vu à Pérouse, à Assise, à Florence. Je ne sais trop pourquoi on le considère chez nous comme le représentant de l'ait chrétien à son enfance, de l'art inexpérimenté, naïf, balbutiant, mais pénétré de la grâce surnaturelle. On dit de lui des choses qui s'appliqueraient tout aussi bien, beaucoup mieux, au bienheureux Angelico da Fiesole. Et pourtant quelle distance entre ces deux artistes! quel contraste entre leur génie et leur œuvre!

Vous vous rappelez le portrait de Pérugin par lui-même'.

' Ce beau portrait, longtemps atlribué à Francia, a été restitué au Péruf in, après la découverte que fit, en 1857, le chevalier Romirez de Montolto, alors directeur du Musée, de ces trois moLs, tracés sur le

Vous avez vu, à la galerie des IJfjhi, celle ligure aicliilecturale, cette tête carrée, assise sur ce cou rond et droit, connue le chapiteau sur la colonne dorique; vous n'avez pas oublié, j'en suis sûre, les lignes précises de celte bouche si fernne, ce regard assuré, et cet ajustement d'un goût viril qui relève encore la tranquille hardiesse du visage. Ce portrait nous fait comprendre le caractère de Ihomme; et, ce caractère compris, nous serons mieux eu mesure d'apprécier l'œuvre. Hien de plus éloigné, à mon sens, du monde surnaturel dont le moine bienheureux de Saint-Marc nous peint les délices angéliques, qui lui ap[iaraissent dans les larmes, dans les extases du jeûne et de l'oi'aison. Le Pérugin n'a jamais jeûné, ou du moins, s'il l'a fait, çà été malgré lui, contrainl par la dure loi de pauvreté, contre laquelle il proteste avec énergie, et nullement pour se rendre agréable à un Dieu dont il se met peu en peine, car on n'était jamais parvenu, dit le biographe, à faire entrer dans sa cervelle de porphyre la croyance à l'inmiortaUté de l'âino.

Tout au conlraire de fraBealo « qui pouvait être riche et n'en prit nul souci <> — Volette esser ricco e nonse ne euro,— t'érugin met tout son espoir dans les biens de la forlime. S'il saisit le pinceau d'une main vigoureuse, s'il travaille nuit et jour, sans égard à la faim, au sommeil, ce n'est pas connue fra Beato, par une vocation sainte et pour gagner le ciel; c'est afin d'arriver plus vite à vivre dans l'aisance et dans le doux loisir; c'est par terreur de cette pauvreté qu'il a trop connue. S'il reproduit si constannnent dans ses com-

lioit a\ec une iiointo d'acier : <( Pielro Perugino pinsc » Ce portrait

Cil grave à la table VI de l'ouvrage intitulé : La galleriadi Firenz-e incisa, illustratii c publia/ta pcr cura di iina societù.

positions les mêmes types, ce n'est pas comme l'humble dominicain pai>respect pour la volonté de Dieu, c'est par pure avarice de son temps et de sa peine; s'il peint des madones, des saintes, des bienheureuses devant lesquelles on ploie le genou, ce n'est pas qu'elles lui soient apparues en songe comme au chaste religieux de Saint-Marc, c'est que entre les biens qu'il a convoités se trouve une femme d'une beauté exquise dont il fait ses délices et dont il prend plaisir à orner de ses propres mains, par des ajustements d'une élégance et d'un art consommés, les grâces naturelles. — Tosse fer moglie una bellissima giovane e n ebbi fiijliuoli; e si diletto tanto che ella portasse leggiadre acconciature e fuori e di casa, che si dice cha spesse volte ï acconciô di sua mano.

On le voit, l'inspiration des artistes est entièrement opposée; leur œuvre ne l'est pas moins que leur inspiration. Avec fra Beato, je vous le disais tout à l'heure, nous entrons dans un monde surnaturel. Au sondes harpes et des trompettes célestes qui vibrent dans une atmosphère où ne peuvent se mouvoir et se dilater que des ailes et des cœurs d'anges, nous voyons les vagues habitants de la Jérusalem céleste s'incliner, se fondre en extase devant un symbole. La grâce, on ne saurait le nier, une grâce naïve, règne dans ces inventions delà peinture extatique; les lignes en sont pures, les tons harmonieux; mais la beauté véritable ne s'y trouve pas, parce que l'humanité est absente. Un art trèsagréable a groupé ces figures dans une symétrie charmante; mais c'est un art qui lasse vite, parce qu'on sent qu'il n'est pas hbre et qu'il n'est susceptible d'aucun développement. Enfermé dans un cercle sacré, il faut qu'il y demeure sous

JFLORENCE ET TURIN. 59

peine de s'évanouir. Dans notre admiration pourfra Beato, nous sentons, comme l'a dit un critique catholique, « la glorieuse impuissance d'une imagination nourrie d'extase. » Il n'en va pas ainsi du Pérugin. Avec lui, bien que dans la donnée chrétienne par le choix des sujets, par le nombre restreint et peu varié des personnages, nous restons cependant dans la vie réelle, nous respirons une atmosphère sereine, mais terrestre; nous sommes entrés dans le domaine Ubre de la nature et de l'art. Joseph, Marie, Jésus, c'est bien peu, mais c'est tout, quand c'est l'homme, la femme, l'enfant. Ce petit sentier, là-bas, par lequel vont rentrer chez eux les jeunes gens et les jeunes filles conviés au Spozalio^ïl vous semble étroit, il l'est sans doute; mais approchez, regardez : n'est-ce pas le chemin qui conduit au Parnasse et à V École d'Athènes?...

28 sepLembre.

Un artiste dont on ne .se fait pas non plus, chez nous, une idée tout à fait juste, c'est Titien. Pour celui-là, il ne suffit pas même de l'avoir vu chez lui, à Venise, dans toute la splendeur d'une souveraineté nationale et incontestée, il faut l'avoir cherché au milieu de ses pairs, dans le voisinage redoutable des Léonard, des Raphaël, des Piubens, des Van Dyck, des Rembrandt, dans les musées de Dresde, de Madrid, de Rome; à Florence surtout, au sein de cette grande

40 FLOREISCli ET TURIN.

école toscane où le génie grec a refleuri dans sa grâce sévère

et son idéale beauté.

Je l'avoue, je n'étais pas sans crainte en me rappelant mon admiration d'autrefois : enthousiasme de jeune fille, pensai-je, prédilection d'enfant pour l'opulence et l'éclat de la couleur; séLluclioii des sens, qui va se dissiper au contrôle d'un esprit mûri par l'étude; et déjà je pleurais mes illusions perdues; et déjà je prenais le deuil, pensant ne plus retrouver le beau Titien, chéri de ma jeunesse. Je l'ai retrouvé, .Marcelle, je l'ai retrouvé grandi par la comparaison; supérieure presque tous; calme dans la conscience de sa force; sans crai)ite d'aucun jugement, comme en ce jour de verve orgueilleuse où, renvoyant à des nonnes impertinentes un tableau qu'elles n'estimaient pas assez bon, il répétait, sans autre argumentation, le motfm^ à la suite de sa signature : Thiano VeceUio fecit fccit.

Des portraits, rien que des portraits, cela suffit pour marquer à Titien, dans les galeries de Florence, un rang parmi les premiers peintres du monde. Entre les portraitistes proprement dits, entre les imagiers delà noble créature faite à l'image de Dieu, il occupe, sans contredit, la première place. Personne ne l'égale dans le sentiment de la vie, dans l'expression de cette diversité presque infinie de caractère, de mouvement, d'attitude qu'imprime à l'argile humain le souffle de Dieu. Ne parlons ici que des plus illustres en ce genre. Van Dyck a peint le patriciat moderne, la personnalité calme, un peu triste et surtout fière du grand seigneur, de la grande dame, de l'enfant aristocratique ou de bonne maison, qu'il a représentés magnifiquement vêtus; qu il nous montre dans la maison, à cheval — la mai-

son, le cheval, images et privilèges de la vie noble. — 11 obtient, par des moyens particuliers, des effets grandioseîj. Rubens, Rembrandt, Velasquez, Véronèse, en jouant avec la lumière, trouvent sous leur pinceau d'autres effets non moins adminibles; Léonard surprend les mystères les plus intinies de l'organisation humaine; on dirait qu'il a pénétré la secrète union de l'espiit avec la matière. Raphaël, dans le portrait de 5l.éon X, atteint une perfection au delà de laquelle on n'imagine rien; mais dans chacun de ces maîtres, quefque chose du travail de l'esprit, un certain parti pris de la volonté se fait sentir encore; tandis que les figures de Titien, par un don merveilleux, vous communiquent aussitôt l'entière liberté de la pensée qui les a créées et qui semble, connue la nature elle-même, produire la vie, la multiplier, la varier, sans effort et sans lassitude.

L'art, on l'a dit avec justesse, c'est le choix. La délicatesse, la sûreté, mais aussi la promptitude de ce choix font le maître; et cette promptitude, cette prodigieuse spontanéité, où la trouverons-nous plus manifeste que dans l'innombrable série de portraits que le pinceau de Titien a fait surgir de la toile? Nul souci de la décoration, de cette mise en scène, comme on dirait aujourd'hui, dont Van Dyck eut le génie, et qui fait la préoccupation ridicule de nos portraitistes modernes. Titien prend les gens connne ilssont, au moment où il les voit. La plusentiére simplicité, comme la plus extrême opulence, l'action ou le repos, la lumière ou l'ombre, tout lui est bon, fout lui plaît, tout se compose (le soi-même à sa vue; l'harmonie naît de son regard; et (•ette harmonie nous enchante toujours, soit qu'elle se révèle à nous sur le beau sein nu de Flnm, soit qu'elle ré-

42 FLORENCE ET TlIRTN.

sonne sur la poitrine cuirassée du fier Giovanni délie bande nere.

C'est pour moi un prodige toujours nouveau que l'exécution de Titien : cette exécution si large, si magistrale, qu'elle s'impose do très-loin, commande l'attention, vous contraint d'approcher, et, à mesure que vous êtes plus proche, vous étonne par une finesse, par une perfection qui défie l'examen, autant que la plus exquise miniature. Voyez cette belle Flora, placée si heureusement aux l]ffi%i, dans la seconde salle vénitienne et que vous apercevez dès l'entrée de la première salle; comme elle fascine votre œil et votre pensée! pourtant quoi de plus simple, de plus tranquille et qui cherche moins l'effet! Cette tête en pleine lumière, ce cou, cette épaule sur laquelle tombe en désordre une mèche de cheveux couleur de blé mur; ce buste admirablement modelé, terminé d'une manière si hardie, par les plis souples d'un blanc vêtement de nuit qui voile, sans les dissimuler, les formes puissantes et suaves d'un torse juvénile; cette main pleine de fleurs qui semblent échapper à sa molle étreinte; cette autre main qui retient sous le sein gauche une draperie négligée, d'un ton éteint; cet œil bien ouvert mais sans aucune autre expression que l'expression de la vie dans la plénitude de la jeunesse; la chasteté parfaite de cette femme qui sort à, peine et deminue de sa couche; tout, dans ce portrait merveilleux, ravit et subjugue par un ensemble de quahtés qu'il est aussi impossible de définir que de méconnaître. Et quel intéressant sujet d'étude que de comparer, comme je viens de le faire, cette belle Flora avec le portrait inscrit au catalogue du salon de Xénufi sous ce titre: la belln di T/2;?Vmo/ Quelle

ressemblanco dans le faire et quelle différence dans la conception, quel contraste et quelle analogie! Cette bella,trèsévidemment la maîtresse de Titien — la figure de femme connue sous ce nom au musée de Paris, ressemble beaucoup à la Flora qui passe pour la fdle du grand artiste, — tout au contraire de la Flora, se montre à nous couverte des plus riches vêtements et parée de joyaux magnifiques. Sa jupe et son corsage bleus, chargés de broderies, ses manches d'un brun rouge ornées de crevés en soie blanche ; le diadème qui pèse à son front; son collier, ses pendants d'oreilles; la lourde chaîne d'or qu'elle tient à la main, mais surtout son air satisfait et stupide, tout nous dit que nous sommes en présence d'une de ces créatures dont la beauté inerte — on pourrait presque dire impersonnelle, tant on y sent peu la vie de l'esprit ou du cœur, — n'a d'autre valeur que celle d'un objet assez rare que l'on possède sans l'aimer, auquel on prend plaisir et dont on tire vanité sans le tenir en nulle estime. Comme je vous le disais, peu importe à Titien quelle figure se rencontre sous son pinceau — voyez, pour cette diversité des types, le portrait en costume hongrois du cardinal Hippolyte de Médicis, le portrait de l'Arétin, celui de Vésale, celui de Catherine Cornaro, celui d'un jeune homme inscrit au catalogue du salon de Mars, sous la simple dénomination de Ritratto virile, etc.; — c'est la vie, c'est la nature humaine qu'il aime avec passion, qu'il reproduit telle qu'il la voit, dans son art fier et libre. Si je ne craignais de blesser votre oreille par un ferme tant soit peu germanique, je vous dirais que l'art de Titien est un art objectif, en cela très-somblable à l'art grec, ou la personnnlilé de l'ar-

4i l'LORENCR ET TURIN.

liste, si grand (pi'il soit, sVff'ace ot disparait dans son œnvi'e. En cnnlcmplant un j)or(iait de Tilien, on ne cherche pas, comme devant une composition de Léonard ou de Michel-Ange, à inlei'préter Vijitenlmi du maître; on ne se demande pas quelle pensée personnelle il a voulu exprimer par le choix de telle ou telle attitude; quel sens caché s'atlache à tel regard ou à tel sourire, à tel mouvement, à tel ou tel accessoire; on ne s'inquiète pas de savoir si Titien fut un savant, un métaphysicien, un poëte, un citoyen. Titien, pour nous, est un peintre, ou plutôt c'est le peintre pai' excellence; c'est le cerveau, le regard, la main prédestinés avec amour par la nature poui' reproduire son image et sa création In jilns paifaite : la iorme humaine.

2(i spplomld'o.

Je ne vous ai parlé hier de Titien que comme peintre portraitiste. Aucune de ses grandes toiles ne sont à Florence; ce n'était pas le lieu de vous rappeler la Présentatmi, V Assomption de la Vierge^ le Saint Pierre martyr, VApothéose de Charles-Quint, etc., tontes ces compositions admirahles où, pour l'originalité, la noblesse, l'action dramatique, la grande ordonnance, l'art de grouper les personnages, Titien ne le cède à aucun maître. Mais une observation que je ne dois pas omettre, dans l'hommage que je lui rends ici en le coinpaiant aux dessinateurs les plus purs des écoles toscane et ombrienne, c'est que pas un d'entre

I I.ORRNCK I']T TURIN. 45

eux n'a su exprimer la divine humanité du Messie comme l'a fait ce Vénitien auquel on est convenu d'accorder un coloris splendide, il est vrai, mais en le déclarant dessinateur médiocre, incapable surtout de créer un type idéal.

Je ne saurais nombrer les fresques et les tableaux dans lesquels je viens de voir le Christ représenté à tous les mojnents, dans tous les actes de sa vie évangélique, par les talents les plus divers de l'époque la plus brillante de l'art. Eh bien, à l'exception de Masaccio qui, dans sa belle fresque de l'institution de saint Pierre, a su, sans s'éloigner du type traditionnel de bénignité placide, exprimer l'autorité du Verbe créateur, aucun artiste, et je n'excepte ici ni Léonard, ni Raphaël, n'a inventé une tète de Christ comparable au Christ à la Monnaie de la galerie de Dresde.

La personnification du Christ a été, vous le savez, la grande difficulté de la Renaissance italienne. La plupart des peintres ne l'ont pas même abordée, tant elle leur a paru invincible. Dans leurs compositions la figure du Sauveur des honnnes reste très-inférieure à celle des apôtres. 11 n'en pouvait être autrement, hnaginer un Dieu souffrant et mourant ; un homme tout-puissant et impeccable; la nature humaine et la nature divine unies, non plus symboliquement, mais historiquement, sous une forme sensible, tout à la fois soumise aux exigences d'un dogme rigoureux et conforme aux lois de la physiologie; offrir enfin à l'adoration de l'univei's un type dont toutes les perfections terrestres rassemblées ne suffiraient point à rendre l'essence divine, quel problème pour un art aussi rationaliste que l'art florentin, pour des hommes de science, dans une époque de foi: pour des Léonard, pour des Michel-

46 FLORENCE ET TURIÎ^.

Ange! Partie d'un doute sur la beauté même du type qu'elle devait consacrer; hésitant avec les Pères et les Docteurs; subissant longtemps, avec l'inhabileté des peintres, la laideur sacrée du S(mto volto et de ces images que l'on a nommées achéiropoiètes, la liberté des artistes de la Pienaissance était retenue dans une donnée peu favorable à la franchise du pinceau. Ce que la mémoire légendaire du peuple avait le mieux retenu de la grande apparition du Christ, sa douceur, sa patience, fut aussi ce que l'art itahen exprima le mieux. Dans les compositions à fresque, sur bois, sur toile, dont les récits évangéliques fournissent le sujet et que l'inépuisable fécondité de l'art florentin a prodiguées ici pendant deux siècles, la figure de Jésus-Chdst, toujours à peu près la même, reste seule à part, dans une certaine convention, et, pour ainsi dire, en dehors du progrès, quant à l'expression du moins. Le Christ des deux CenacoU fameux que je viens de voir à San Onofrio et à San Salvi, celui de Léonard même, dans la fresque de Jlilan, (ju'il laissa, dit-on, volontairement inachevée en reconnaissant son impuissance, ne s'éloignent guère, par la timidité de la conception, des Christ de Giotto ou de Taddeo Gaddi, •Quand Michel-Auge veut faire le Christ terrible, il ne réussit qu'à le faire brutal. Seul, à mon sens, seul, depuis Masaccio dont la hardiesse n'a pas été assez remarquée, le fier Titien a fait un Christ acceptable pour la tradition sans doute, mais nouveau, mais véritablement inventé. Il a fait le Jw.s^f^, sa beaulé virile et douce, toute pénétrée de cette sérénité d'âme que lui donne la conscience d'une grande mission accomplie; toute rayonnante de cette vertu intérieure, qui attire à elle le respect et l'amour, la raison et la foi, mais

qui repousse, il faut le dire, ces petits apitoiemeiifs, ces dévotes compatissances dont les images vulgaires de Jésus sont l'objet dans les pratiques et les tendresses mesquines d'un culte subalterne.

27 septemlnv

Pourquoi ne vous ai-je pas encore nommé Raphaël? Par un molif bien simple. Toutes les fois que je prends la plume dans l'intention de vous parler de lui, j'aperçois, à mon hésitation, combien peu je suis d'accord avec moi-même en ce qui le touche. Le plus souvent, en songeant à l'adoration universelle dont il est l'objet, je sens venir à moi je ne sais quelle tentation de protester contre ce qui me paraît une idolâtrie — vous savez combien je hais toutes les idolâtries. — Je m'apprête à vous écrire que, après tout, Piaphaël n'est qu'un imitateur inimitable; que la sève de son génie s'est nourrie de sèves étrangères et s'est approprié, avec une heureuse indifférence, la substance d'autrui. Je me propose de vous faire passer en revue, depuis Masaccio jusqu'à Léonard, depuis le Pérugin jusqu'à Michel- Ange, sans oubher Giorgione et Fra Bartolomeo, toutes les œuvres, inventées par d'autres, où Raphaël a pris successivement les beautés diverses qui font, dans ses propres ouvrages, le sujet de notre admiration. J'entreprciuls de signalera votrt> attention, depuis le Sposiilhio du musée de r.aen, reproduit presque talc quale par le Sposalhio du

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musée Bréra, jusqu'au Sucnjïce antique de Pioro di Cosimo — galerie des Uffi%i,— où vous retrouverez le beau geste du Platon de VÈcole cV Athènes, tous les emprunts faits par Uaphaël à ses devanciers, à ses contemporains, à ses maîtres, à ses rivaux et même à ses disciples. Je me fais fort de vous amener à mon opinion : que la Fornarina de la Tribune — qui lui est aujourd'hui déliniiivement allribuée — seml)le quelijue peu lourde et vulgaire auprès de la Joconde ou de la Flora; que le Saint-Jean, si vanté comme lype idéal, n'est pas le jel d'une inspiration libre, mais la reproduction, essayée à diverses reprises d'après un modèle, d'une figure placée déjà dans la composition de la Madona deW Impannnta, et qui n'atteint point du tout au sublime; que la visio)i d' Éu'chiel, sous le crayon de Michel- Ange, eût pris un caiaelèrc bien autrement terrible et grandiose; que la Madona dell' hnpannata, la Madona délia Seggiola, la Madona del Ualdachino donnent beaucoup de prise à la critique et sont inférieures, sous plusieurs rapports essentiels, à plus d'une madone d'Andréa del Sarto, etc. Puis, quand vient l'heure de sceller et de jeter à la poste, pour vous les envoyer, toutes ces réflexions judicieuses, je me trouve, je ne sais par quel enchantement ironique, transportée à la Tribune ou dans le Salon de Mars, en admiration, en idolâtrie, moi-même, devant cette idole contre laquelle je viens de me révolter; et je fais amende honorable devant l'image de cette beauté charmante, tout à l'heure méconnue, telle que sa propre main l'a voulu léguer à la postérité.

Vous rappelez-vou? I>icn cette tète mélancohque, cet œil humide et fixe, ce teint tiansparent, ces veines pâles,

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reftc lèvre émue, entr ouverte, inassouvie, et le voile étendu sur ce jeune visage où règne la tristesse des grandes voluptés? Ah! sans doute, le fils de Marie, l'ami de Madeleine, n'aura pas exclu de son paradis rzwagfie/' divin dont l'âme, selon toute apparence, c'est le biographe qui le dit, après avoir embelli le monde de ses œuvres, orne aujourd'hui le ciel de sa présence — l'anima del quale è da credere che, corne di sua virtu ha abellito il monda, cosi abbia di se medesimo adorno il cielo. — Mais, aux beaux lemps de la Grèce antique. Vénus l'eût ressuscité; la mère de l'Amour et des Grâces, en le .pleurant, l'eût fait renaître sous une forme nouvelle, dans l'harmonie des mondes; quelque fleur au jardin d'Aspasie, quelque étoile au ciel de Platon eût porté le nom athénien de ce beau et jeune génie, trop tôt ravi par im destin cruel à l'admiration des hommes.»

28 septembre.

« 11 y a à Florence un petit homme qui, s'il était employé comme toi en de grandes affaires, te ferait venir la sueur au front — Egli ha in Firenw un omacetto, il quale, se in grandi affari, corne in te avvienne, fiisse adoperato, ti farebbe sudar la fronte, « — disait à Raphaèl Michel- Ange, un jour qu'il s'eni retenait avec lui à Rome des choses de l'art.

Cet omacetto, ce petit homme, était Andréa del Sarto. Et Michel-Ange disait bien; car jamais on ne vit, même

SOUS le ciel de Florence, un artiste mieux né, mieux doué d'un plus grand nombre de ces qualités rares qui, développées par des circonstances propices et poussées à un degré supérieur par une insatiable ambition de gloire, ont fait de Raphaël le premier peintre du monde. La pureté du dessin, la douceur et la vivacité du coloris, l'ampleur, le goût, la simplicité, la grâce, une exécution prompte, tous ces dons précieux avec le sentiment qui les féconde, la nature les avait prodigués à l'aimable Andréa. Mais s'il ne les porta pas, comme le peintre de l'École d'Athènes, iusqu'au point de les rendre parfaits et véritablement divins, — veramente divini, c'est l'expression qui revient à tout moment sous la plume de Vasari, en parlant des peintures de Raphaël — ce n'est pas pour avoir manqué d'être employé, (romme l'avait souhailé Michel-Ange, dans de grandes affaires — les Servi di Maria, à l'Annunziata, les moines de la Vallombrosa, à San-Salvi, le roi François I", à Fontainebleau, et le magnifique Octavien de Médicis, dans son palais de Poggio à Cajano, lui donnèrent l'occasion d'exécuter de grandes compositions à fresque, dont plusieurs sont encore aujourd'hui conservées avec soin et visitées avec ferveur par de nombreux fidèles; — c'est parce que une certame timidité d'âme, una sua certa natura dismessa e semplice, le soumit constamment à ces influences inférieures que la vie multiplie autour des hommes de talent, qu'une volonté forte repousse ou domine, mais qui pèsent cruellement sur les caractères faibles. L'amour qui le posséda, qui l'abreuva d'amertume et qui fit de lui jusqu'à son deiiiier jour, en l'isolant de toute amitié sérieuse, l'esclave, le jouet d'une frmme sans honneur, retint son esprit

dans un état perpétuel d'incertilude el dans une soric d'abaissement. Des préoccupations indignes, des soucis ridicules troublèrent son imagination ; l'essor de son génie fut entravé ; ce qu'il y avait en lui de di\in languit. Tel qu'il est cependant, admirons-le, aimons-le et regrettons sa fin prématurée, car son talent déjà si accompli était encore en croissance. La mort d'Andréa fut une perte sensible pour sa patrie et pour l'art, parce que, jusqu'à l'âge de quarante-deux ans où il cessa de vivre, il alla de progrès en progrès ; si bien que plus il eût vécu et plus il eût apporté de perfection à la peinture. Fù la morte tV Andréa di gramlissimo danno alla sua città e alï arte, perche infmo aW età di quaranta-diie anni che visse, ando sempre di cosa in cosa migliorando, di sorte, che quando più fosse vissuto, sempre avrebhe accresciuto miglioramente alC arte.

Les fresques du cloître de l'Annunziata, où se voit la célèbre Madona del Sacco, le Cenacolo du couvent de San- Salvi, que sa beauté sauva des fureurs de la soldatesque étrangère qui assaillait Florence et n'avait rien respecté des trésors de la Vallombrosa, sont les deux compositions principales d'Andréa del Sarto. Il faut regarder, dans les galeries publiques, entre les grands tableaux de chevalet, la Madona delV Arpie, — à la Tribune — la Dispute sur le mystère de la Trinité, — à la galerie des Pitti — la fameuse copie du portrait de Léon X, imitation prodigieuse du faire de liaphaël, qui trompa Jules Romain, qui y avait travaillé, à ce point de croire y reconnaître ses propres coups de pinceau, et qui a donné lieu à une si vive polémique entre les Toscans et les Napolitains. 11 faut étudier lon£;tem|(S, enfin.

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