PREFACE. VII
à une application dont je n'ai pins jamais retrouvé la faculté, j'en vins, an bout de six mois, à suivre sans effort la pensée du maître. Bientôt celte pensée m'absorba. Mes propres tristesses, réelles ou imaginaires, cessèrent de m'occuper. Je ne pensai plus qu'à Taffliction du grand Florentin. Il me sembla que j'étais avec lui en exil: que je montais à ses côtés l'escalier cl' autrui. Un sentiment étrange s'empara de moi : le mal du pays, d'un pays que je n'avais jamais vu, le désir, l'amour passionné de l'Italie.
A quelque temps de là, j'étais à Venise. De nouvelles rigueurs y exaspéraient à ce moment la haine de l'étranger; on y formait des projets, des complots pour la délivrance de la patrie. J'entendis, et je m'y associai de tous mes vœux, les serments de la vengeance italienne. On sait comment la fortune les trahit et quelle fut l'issue de la lutte inégale; on sait les calamités de l'Italie. La proscription frappa ses plus nobles enfants; Manin vint à Paris. Nous nous connaissions, sans nous être vus. 11 se sentit dans ma maison moins seul, moins étranger qu'ailleurs. Comme il donnait pour vivre des leçons d'italien, je le priai d'expliquer à ma fille la Divine Comédie. li la commentait à sa manière, y voyant surtout la politique. Par lui, pour la première fois, je compris ce qu'il y avait de gi andeur dans ce mot, dans cet
vin PREFACE.
art, où je n'avais su voir, jusque-là, que la cupidité du pouvoir, l'intrigue et le mépris des hommes. Avec lui, j'en fis étude et ce fut l'Italie qui nous en offrit, dans les temps anciens ou modernes, ' les leçons, les exemples les plus parfaits. Mais les jours de la politique étaient loin encore. « Je perds la patience et l'espérance, écrivait Daniel Manin à Georges Pallavicino, le 14 juin 1857; ma pénible et inutile vie me devient intolérable et j'en désire la fin ardemment. » Trois mois après, son désir était accompli.
Dans l'automne de la même année, pour la seconde fois, je passais le Simplon et je descendais en Italie.
Les lettres à madame la comtesse de ***, qui forment la première partie de ce volume, retracent les impressions de mon séjour à Florence. La politique de Manin, qui, de son vivant, n'avait trouvé que des contradicteurs, prenait depuis sa mort, sur les esprits, une influence très-grande. On verra que je n'étais pas inattentive à ces heureux changements et que dans l'histoire et dans l'art de la vieille république florentine, aussi bien que dans les institutions nouvelles de la royauté piémonlaise, je cherchais des motifs d'espérer le renouvellement de l'Italie.
Ces espérances touchèrent à leur accomplissement par les rapides succès de la guerre contre l'Autriche. Villafranca leur porta un coup mortel, L'Italie retomba