FI.ORENCi: ET TliP.l
ce portrait charmant, à la galerie des L'fjizi, dans lequel Andréa delSarlo a exprimé avec simplicité, mieux que n'eût pu le faire la plus fine analyse psychologique, cette distinction timide ce je ne sais quoi d'incertain et de mélancolique qui donne peut-être à ses œuvres un charme particulier, mais qui fit assurément le malheur de son existence.
La Madona del Sacco fut peinte à fresque par Andréa del Sarto dans une lunette cintrée, au-dessus de l'une des portes du cloitre de l'Annunziata, pour l'accomplissement du vœu d'une dame florentine. Voici quel est le sujet de la composition : Pendant une halte de la fuite en Egypte, saint Joseph lit à haute voix le livre des prophètes. Arrivé à un passage qui annonce la Passion du Christ, il voit tout à coup l'enfant divin se tourner vers lui, comme s'il se reconnaissait dans la prophétie ; la Vierge s'ahsorhe dans une grave méditation. L'ordonnance des figures est trèssimple. Assise, vue presque de face, la madone tient l'en-, fanl Jésus qui, passant une jambe par-dessus le genou de sa mère, fait un mouvement de ses deux bras vers saint Joseph. L'époux de Marie, que l'on voit de profil, est également assis ; il a le bras droit appuyé sur un sac de grains et tient de l'autre le livre ouvert dans lequel il vient de lire. Les trois attitudes sont doucement et habilement constraslées. L'air de tête de la madone, le corps presque entièrement nu de l'enfant, les draperies sont d'une beauté parlaite. Ce qui manque peut-être de majesté au type choisi par Andréa pour exprimer la maternité divine de Marie — la Madona del Sacco, comme le plus grand nombre des madones d'Andréa, est l'image de cette indigne Lucrezia pour l'amour de laquelle il perdit l'estime de ses
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contemporains, l'amitié de ses proches, la paix de sa conscience et peut-être la meilleure part de sa gloire dans la postérilé, — on le regrette à peine, tant on est charmé, en la contemplant, par la grâce qui respire dans toute sa personne.
La promptitude, la sûreté de main d'Andréa, qui lui permettaient d'achever sa peinture à btion fresco, sans être obligé de revenir sur la préparation murale à demi séchée, donnent à ses compositions de l'Annunziala une harmonie, une suavité de tons qui est l'un des principaux mérites de la peinture à fresque. Quant au Ceuacoln de San Salvi, dire qu'on le peut admirer après celui de Raphaël et celui de Léonard, c'est lui assigner une place si haute, qu'il devient superflu de le louer davantage.
Moins pure de dessin que la composition du premier, qui reste naïvement dans la donnée traditionnelle et la convention symétrique, moins dramatique, moins savante, d'une beauté moins élevée que la composition de Léonard, la Cène d'Andréa del Sarto t^erl en quelque sorte de chaînon entre l'une et l'autre. Elle nous donne ainsi le plus intéressant sujet d'étude que présente l'histoire de l'art : celui de l'intei prétation progressive et de l'appropriation individuelle d'un même motif par trois artistes de premier ordre. Au lieu de poétiser ce qu'il y a toujours de matériel dans un repas, en nous laissant voir, comme Raphaël, à travers une décoration architecturale, le paysage où l'ange descend du ciel pour consoler Jésus qui prie, Andréa insiste sur le côté réel de la cène, en la faisant regarder du dehors, presque à la manière hollandaise, par un serviteur et une servante. Au lieu du trouble pathétique qui éclate
sur les physionomies, dans les gestes éloquents des personnages de Léonard, Andréa exprime, par l'attitude et le mouvement des siens, l'ètonnement, la discussion tempérée..., mais je m'arrête. Pour traiter à fond celte matière, il faudrait plus de temps que vous ne voudriez m'en accorder, plus d'autorité surtout que je n'ai su en acquérir; passons donc à autre chose.
Léonard ! je n'ai fait que le nommer jusqu'ici, dites-vous, n'en parlerons-nous pas davantage? Je le voudrais, mais que dire, après tant d'autres, devant les ruines imposantes de ce Cenacolo, en butte à tous les outrages du temps, des moines et de la soldatesque? Que dire devant ces tableaux lavés, restaurés : suppUce inventé par les dieux jaloux, pour punir un mortel devenu trop semblable à eux !
Nennt den Urbiner deii ersten der Mahler ; allein Leonardo Ist zu vollendet uni blos irgend ein zweiter zu seyn.
« Appelez lT//wr/e» .. . » mais non; je ne vous traduirai pas répigranune de Platen. Vous ne lisez pas l'allemand; c'est votre seul défaut; c'en est un grand, quand on aime, comme vous l'aimez, l'art italien. Ne prenez pas ceci pour un paradoxe. Peu de Français, moins encore d'Italiens, ont compris l'ItaUe à l'égal des esthéticiens, passez-moi le mot un peu germanique, de l'Allemagne. Je ne veux pas parler seulement de Winkelmann, de Lessing, de Schlegel, deGœthe; mais Platen, mais Piumohr, Passavant, Reumont, Waagen, etc., ont écrit, avec un grand sens critique, les ouvrages les plus instructifs sur l'art antique et moderne de l'Italie, Sur ce point, comme sur tant d'autres, c'est toujours aux Allemands qu'il est bon de recourir
lorsqu'on veut pénétrer un peu avant dans la connaissance des choses dont on parie. 11 est vrai que c'est là le moindre souci de la critique française; mais vous n'êtes pas Française sur ce point, je vous en félicite ; et c'est pourquoi je vous dis, apprenez l'allemand, et traduisez-nous au plus vite les épifframmes du comte de Platen.