‹ Florence et TurinChapitre 22 sur 30 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

20 septomhro.

L'un des sujets qui ont été le plus souvent et le plus agréablement traités par l'art toscan, c'est la naissance de Jésus, la naissance de la Vierge ou celle de saint Jean- Baptiste. La maternité, disons le mot, l'enfantement ne paraissait pas aux grands siècles de l'art italien un sujet inconvenant; il n'offensait ni le goût, ni la pudeur. Une belle jeune femme, l'accouchée, la donna di Parto, visitée et félicitée par d'autres jeunes femmes, un enfant reçu par des matrones qui lui sourient et s'empressent de lui faire doux accueil dans ce monde nouveau dont il touche le seuil- à peine, tout cela ne semblait ni vulgaire, ni malséant à des esprits moins éloignés que nous ne le sommes du sentiment religieux et poétique de la famille humaine. Le sacerdoce catholique n'exigeait point de l'art qu'il prît au sens mystique ces réalités de l'histoire évangélique. Dans les bas-reliefs. dont Andréa Pisano a décoré la chaire du baptistère de l'ise, la vierge, toute romaine encore par a fierté du type, — ce type m'a rappelé certaines sculptures

des Aliscamps — se soulève sur sa couche et regarde autour d'elle, avec une placidité admirable, les femmes qui lavent le nouveau-né. Un groupe charmant de brebis et de chèvres cnloiue son lit et semble en soutenir l'extrémité. Je n'ai jamais vu la sculpture rendre avec un sentiment aussi exquis la familiarité en même temps que la solennité primitive d'un tel sujet. Ghiberti l'a repris et l'a fait entrer, avec un rare bonheur, dans la composition générale des portes du baptistère de Florence. Gliirlandaio, dans ses fresques de Santa Maria novella, Taddeo Gaddi, à Santa Croce, Raldovinetti et Andréa del Sarto, à l'Ânnunziata, tant d'autres encore, — quelque effort de mémoire que l'on puisse faire, on ne parvient pas à retenir tout ce que l'on a vu dans les églises, les cloîtres, les galeries de Florence — en variant hbrement ce motif, en le traitant avec noblesse et simplicité, ont à l'avance démontré la sottise des disputes de nos réalistes et de nos idéalistes modernes, qui, à force de disserter, de distinguer, de classer, ont fini par persuader au public que la nature était d'un côté, la poésie de l'autre ; qu'il fallait de toute nécessité opter dans l'art entre l'esprit et la matière, entre la vérité et l'invention, entre la réalité et l'idéal. Et ceci me rappelle qu'un philosophe illustre, reprochant un jour à un écrivain que vous aimez d'avoir, dans un livre de morale philosophique, parlé de la naissance de l'homme et des circonstances qui l'accompagnent en termes trop précis, lui disait qu'on tenterait vainement de poétiser une opération de la nature [ihysique qui ne se pouvait rappeler sans blesser les imaginations délicates,. et que y faire la plus lointaine allusion serait toujours tenu poui' inalséaiil. A coup sûr l'auteur de l'Esquisse (Viine

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philosophie, en exprimant de telles répugnances, établissait, lui aussi, dans son esprit, ces oppositions peu philosophiques entre la nature et la poésie. Il se souvenait trop qu'il avait été prêtre, et trop j)eu qu'il était né de la femme; il n'avait pas vu, ou du moins il avait oublié quelques-unes des œuvres les plus belles et les plus touchantes de la Renaissance italienne.

Aujourdhui, si vous lo voulez bien, je signalerai à votre attention , sans ordre , selon qu'elles me viendront en mémoire, diverses œuvres de peinture ou de sculpture, qui, par un motif ou par un autre, m'ont inspiré un attrait particulier. Je craindrais que plusieurs vinssent à vous échapper quand vous rever)'ez les galeries de Florence, et je veux essayer de vous faire partager toutes mes impressions, même celles que je ne saurais peut-être pas motiver d'une façon tout à fait satisfaisante. Souvent il s'établit entre la pensée d'un artiste et notre sentiment intime une relation dont le secret nous échappe à nous-même. La loi de l'attraction spirituelle n'est pas connue. Tous, nous la subissons, en attendant qu'un homme, je dirais volontiers en attendant qu'une femme de génie la devine et nous la révèle.

Je goûte |)ou, j'en conviens à ma honte, les sculplureb de Donatello, de Benvenuto, de Jean lîologne; je reconnais

cependant leurs mérites divers et rares ; mais ce que je ne me lasse pas d'admirer, ce sont les ouvrages de Luca délia llobbia. Ce grand artiste représente, à mon sens, dans l'école toscane^ ce qu'elle a de plus excellemment toscan : je veux dire la force unie à la grâce, le naturel uni à la noblesse. Personne, à l'égal de Luca délia Robbia, n'a possédé le marbre, si l'on peut parler ainsi; personne ne l'a mieux fait obéir à la pensée. Ses figures — remarquez entre autres les bas-reliefs exécutés pour l'orgue de Santa Maria del Fiore,qne l'on voit à la galerie des lifficii — respirent, se meuvent; elles se groupent avec une aisance parfaite ; leurs attitudes se combinent de la manière la plus agréable, au moyen de cet art de l'ajustement qui donne aux maîtres de la Renaissance une variété et une liberté pittoresques supérieures, peut-être, à la statuaire antique.

Ne passez pas non plus sans vous y arrêter devant ces bas -reliefs mutilés qui soutiennent sans désbonneur le voisinage de Luca délia Uobbia. Ils sont de la main de Benedetto da Ravizzano et représentent les miracles de la vie et de la mort de saint Jean Gualbert. Destinés à décorer la sépulture de ce saint, ennemi des simoniaques, à la chapelle de Vallombrosa, ils n'étaient point achevés, lorsque la soldatesque du pape Clément Vil qui assiégeait Florence

— la même qui respecta le Cenacolo de San Salvi — les mit en pièces.

Non loin de là, dans le même cabinet — galerie des Uffi7,i,

— est un très-beau et f rès-singulier bas-reUef de Yerrochio, le maître du Pérugin et de Léonard. 11 représente la femme de Francesco Tornabuoni mourant en couches, au moment où elle vient de mettre au monde un fils. Cette jeune mère

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expirante qui cherche d'un regard plein de tendresse l'enfant qui la tue; cet enfant présenté à l'époux par les matrones qui lui cachent à demi le lit de douleur ; cette scène simultanée de deuil et de joie, celte double apparition de la mort et de la vie, dans un même moment et, pour ainsi dire, dans un même être, tout cela est Iraité, malgré quelque sécheresse dans l'exécution, avec un sentiment vrai, dans un très-beau style. Vous verrez dans cette composition une preuve nouvelle de la liberté parfaite avec laquelle les artisîes de la Pienaissance abordaient tous les sujets, sachant mettre partout d'accord, sans contention d'esprit, l'invention et l'imitation de la nature.

Ne sortez pas de ce cabinet, sans avoir regardé un buste en marbre que l'on dit être le portrait de Machiavel. Il m'a frappé par son incroyable ressemblance avec l'un des plus illustres représentants de la science et des lettres françaises : M. Littré. Bien que d'une main inconnue, il mérite d'être rangé parmi les bons ouvrages de la Renaissance florentine.

Je ne vous ai ,pas parlé, en tout premier lieu, comme je l'aurais dû, de la salle des Niobides, parce que le sentiment de respect dont m'ont pénétré les admirables statues qu'elle renferme a été constamment mêlé à l'irritation de les voir si mal placées. Non-seulement on n'a pas tenu compte de l'opinion si bien établie qui les fait appartenir à un même fronton, l'on n'a pas restitué les groupes, on a isolé des figures dont les attitudes et les gestes appartiennent de toute évidence à une même action, en y associant, je ne sais dans quel dessein, deux statues étrangères à la composition; mais encore, on n'a pas songé à les placer dans

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un jour favorable el sur un l'oud tranquillt! qui perniil ;i l'œil de suivre la ligne pure ou de s'arrêter sans trouble sur la forme parfaite de ces chefs-d'œuvre du ciseau grec. Hélas! vous ne l'imagineriez jamais, ces beaux marbres, éclairés comme au hasard par un jour qui s'éparpille, se détachent, ou plutôt ils oscillent sur une paroi de mur en stuc blanc et or que recouvrent deux des toiles les plus mouvementées de Rubens, une chasse au sanglier de Sneideis, et des portraits en foule, de toutes gens et de toutes mains ! Je me sens encore gagnée par la colère en vous contant ces impiétés et j'ai hâte de vous parler d'autre chose.

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