LETTRES A MONSIEUR
Nice, '22 noveml'ro 185',».
Vous vous fâchez le plus obligeaniuienl du monde de ne point voir arriver mes Lcttns d'Italie. Mais d'abord et sans anlre excuse — car après les reproches quoi de plus inutile que les excuses? — suis-je bien véritablement en Italie? I.a question est épineuse, les avis soni partagés. Galien dit oui, Hippocrate dil non; et
moi les circonstances m'invitent à ne dii'e ici ni oui,
ni non.
Si nous en ci'oyons les antiquaires, on lisait autrefois à la face orientale d'un monument élevé à l'empereui' Auguste sur les hauteurs de la Turbie — à deux henl'os environ de Nice, sur la route de Gênes, — cette inscription : Hue usquc Italin, et sur la face opposée : J)i'hi)ic Gallin.
Les partisans de< limites naturelles font observer aussi
que les eaux torrentueuses du Var ne méritent guère le nom de fleuve et marquent mal, de leur cours incertain, les confins de deux grands territoires; tandis que la chaîne des Alpes, qui sépare du Piémont le comté de Nice et la Savoie, présente une masse imposante, des passages difficiles, à travers des crêtes sourcilleuses dont la ligne fière et hardie trace avec évidence le plan providentiel. D'autres encore, les amateurs d'origines philologiques, soutiennent que Nice est fille de Marseille, [qu'elle n'a jamais cessé de parler l'idiome maternel et que, sous l'accent itaUen, il n'est pas malaisé, même à cette heure, de reconnaître le langage primitif des colonies phocéennes de la Provence. J'ajoute que les économistes et cette partie de la population qui considère en premier lieu, dans le mouvement des choses humaines, ce qui se rapporte à la fornnile : « prc^ duction et consommation, » expliquent, par des raisons fort plausibles, pourquoi la ville de Nice ne devrait point être italienne.
L'opinion contraire, celle qui veut que Nice appartienne naturellement, historiquement, en droit comme en fait à l'Italie, est défendue i)ar les esprits libéraux, plus sensibles aux iivantages du gouvernement constitutionnel qu'aux intérêts d'un autre ordre et qui nourrissent une confiance entière dans l'avenir que préparent à ce noble pays 'un homme d'État, un roi citoyen, un esprit public ardent et sage... Mais en voici déjà trop sur ce sujet délicat. La qneation de Nice, comme on dit dans le journalisme, serait malséante sous ma plume. Je ne vois, je ne veux voir dans celte doiu^e contrée, dans ces vallons aux ombres légères, d'où jamais n'approcha lecrurl, le méchant plein déneiges
et (le mauvaises pensées, l'hiver, fils d'Ariman ', qu'un paradis terrestre : paradis qui sommeille encore avec Adam; paradis avant la curiosité et qui, s'y trouvàl-il un fruit défendu, ne verrait assurément personne qui le cueille.
Mais voici, au moment même où j'écris ces lignes et comme pour me donner un démenti, que Nice s'éveille et s'émeut... Qu'y a-t-il d'inusité? quel mobile presse et agite cette foule? où va-t-on? qui veut-on voir? quel nom, courant de bouche en bouche, l'orme ce bruissement sympathique ? C'est le héros légendaire de l'indépendance italienne, le condottiere de la hberté, c'est la peur du soldat sans peur de l'Autriche, c'est l'espoir, c'est l'amitié du peuple : c'est Garibaldi ! Que signifie sa présence inattendue, que signifie son brusque départ? Que dit-il? il dépose sa glorieuse épée? il retourne aux travaux rustiques? il quitte même la terre piémontaise? Lion dédaigneux, il abandonne aux renards le salut de la patrie!,..
Tous s'en affligent; quelques-uns même le blâment. Il se décourage, dit-on; il donne un exemple funeste; il manque à la vertu de patience, plus nécessaire encore, hélas ! que le courage à la pauvre ItaUe.
Je ne sais ce que vous allez penser de ces reproches et comment, à Paris, on interprétera la retraite de Garibaldi. Quant à moi, malgré les apparences, j'avoue que je l'estime politique; si même elle n'était, comme le veulent plusieurs, qu'un acte soudain, irréfléchi du patriote indigné, je tiens que la réflexion la plus mûre ne l'aurait pu (ionseiller mieux, dans l'intérêt de son pays et dans l'intérêt de sa gloire qui est le bien du peuple.
* Poésies iraniennes.
Quand s'ouvrent les congrès, quand les encriers s'eni-. plissent, quand les plus fins renards de la diplomatie s'assemblent autour d'un tapis vert pour écrire, d'une plume d'aigle, d'oie,[de vautour ou de corbeau, les sentences qui décident du sort des nations, faudra-t-il que l'homme de guerre et d'épée, l'aventurier héroïque reste immobile et muet, l'arme au bras, comme en faction à la porte des conseils? Faudra-t-il, lui qui ne sait rien des cours, qu'il étudie le langage diplomatique, et qu'il transmette à ses volontaires les considérants des protocoles? En vérité, ce n'est pas là son affaire; c'est à une autre besogne qu'il a été convié. On lui a dit : Viens nous aider à déchirer des traités injustes; on ne lui a pas dit : Viens apprendre comment on fait des traités impossibles.
Impossibles, c'est la persuasion de Garibaldi et de tons ceux qui connaissent, comme il le fait, la prodigieuse unanimité de l'opinion publique en ce pays. Par malheur, c'est cette unanimité même, parce qu'elle paraît, parce qu'elle est, en effet, constitutionnelle, monarchique, désireuse de l'ordre et de la stabilité, qui trompe aujourd'hui la politique conservatrice. Plus aveugle dans ses retours de sécurité qu'elle ne l'est dans ses accès de frayeur, elle s'imagine, voyant les hommes qui dirigent le mouvement, que la révolution est domptée, qu'elle est morte en Italie. C'est une erreur profonde.
A la voix de Manin et par sa bouche, le parti républicain, si amèrement calomnié a fait acte tV abnégation ^; il a aimé
' Expressions de Manin dans un article public jpar le Times et par le Siècle, 15 septembre IS.'iS,
«8 FLORENCE ET TLRIN.F
V Italie plm que la république^; il a renoncé à ses sympathies particulières pour servir la grande cause nationale; il a fait un sacrifice, il na pas renié un principe, il s'est effacé, il n'a pas déserté; il a plié son drapeau, il ne l'a pas déchiré. Il a dit enfui à la maison de Savoie: Faites l'Italie et je suis avec vous; sknok ^o-^ '.
Et si les vœuxlégilhnes du parti constitutionnel venaient à être trompés, si le roi Victor-Emmanuel se voyait réduit à l'impuissance, malgré son grand cœur, malgré les promesses et l'appui de Napoléon lU, un cri de désespoir retentirait dans les profondeurs du pays et la révolution en sortirait tout armée. Or, la; révolution en Italie c'est la révolution en Europe; qui ne le sait?
Pas plus qu'à Mazzini, sur la jeunesse italienne, ni l'exil ni des fautes nombreuses n'ont fait perdre à Kossuth son prestige sur les peuples de la Hongrie.
La Pologne s'agite sourdement; les nations de l'Orient frémissent. Bien peu conservateur de ses intérêts véritables serait l'État ou le prince qui négligerait dans ses calculs et ses plans les éventualités révolutionnaires. Dans la grande lutte qui semble se préparer de toutes parts, dans les conflits qui surgissent, comme à l'envi, sur tous les points du globe, on peut prédire à coup sur que, entre deux puissances diversement mais également redoutables par les forces organisées dont elles disposent, celle des deux qui devra l'emporter à la fin et restera prépondérante dans le gouver-
' Voir la brochure Manin et l Italie, par Ch. L. Cliassiii et la Gazette officielle de Venise, G juillet 1848, citée dans In même brocliui-e.
nemeiit des affaires européennes sera celle qui, à temps pour les. diriger. et les contenir, aura su faire pencher de soncfjté les forces inorganisées de la démocratie, les tumul- I lieuses aspirations des peuples vers la liberté et leur droit méconnu et leur nationalité opprimée.
Ce rôle semble être tracé à la France par sa récente histoire et par son génie qui se retourne contre elle-même et la jette en angoisses dès qu'il est entravé dans son expansion au dehors. Tout porte à croire qu'elle ne méconnaîtra plus désormais, comme elle l'a fait trop souvent, cette grande loi de son développement.
Tout permet de l'espérer. Les sacrifices pénibles que le chef de l'État s'est imposés à Villafranra trouveront dans les prochains résultats du congrès de Paris leur juste récompense par l'accroissement légitime de l'influence française en Italie au sein de l'ordre nouveau, au sein d'une paix durable, établis sur les ruines du despotisme étranger et scellés du meilleur sang de la France.
On annonce comme très-prochaine l'arrivée à Nice de plusieurs personnes iUnstres ou considérables dans la politique. Ce sera comme un petit congrès qui me donnera sans doute occasion de vous entretenir plus au long des espérances italiennes.
Nice, 8 décembre 1859.
Qu'allez-vous dire, monsieur, ou du moins qu'allez-vous penser, vous qui tout récemment, ici même, en donnant à l'auteur des Esquisses morales les louanges les plus sympathiques, lui reprochiez, — que les dieux de la Walhalla et le divin Gœthe vous pardonnent ! — V emportement hautain d'un germanisme exalté? Quelles réflexions mélancoliques ne ferez-vous pas au sujet de son endurcissement, en recevant sous ce pli, à propos ou sous prétexte de la peinture italienne et du mouvement des arts à Nice, la reproduction d'une œuvre doublement germanique par son inspiration et par son exécution, l'image d'un peintre allemand par un peintre allemand : le portrait de Frédéric Overbeck par Gaspard Hauser.
Cela paraît bizarre, en effet, cela demande explication. L'explication sera courte, étant simple. Si, contre votre attente et malgré mon désir de vous être agréable, je ne trouve rien à vous écrire touchant l'école itaUenne et les arts du dessin à Nice, vous allez compreiidre, vous avez déjà deviné pourquoi : c'est qu'il n'y a point à Nice d'école italienne; c'est que, malgré la présence de plusieurs artistes remarquables, les arts dans ce pays n'ont cependant ni mouvement, ni vie qui leur soit propre.
Mieux que personne, monsieur, vous le savez, l'art, cette fleur délicate du génie des peuples, ne saurait s'épanouir rpiand l'atmosphère intellectuelle, quand le milieu social contrarie son éclosion.
Eli bien ! soit par des causes essentielles qu'il serait trop long- de rechercher, soit par la persistance de circonstances fâcheuses, jamais peut-être l'on ne vit un ensemble de conditions aussi défavorables que celles qui s'opposent ici à la production d'un art spontané.
Dans un continuel mélange avec l'étranger qui remonte aux temps les plus anciens de son histoire, le peuple de Nice a perdu toute vigueur de teinpérainenl et toute pureté de race. Depuis longtemps, il n'a plus ni beauté de type, ni physionomie, ni caractère; rien dont l'art puisse s'inspirer ou qu'il soit tenté de reproduire; aucun monument, aucune tradition; — deux tableaux Irès-restaurés du peintre Brea, né à Nice au seizième siècle, dans l'église qui s'élève à Cimiez sur les ruines d'un temple de Diane; des fresques de Jean Carlone, au vieux palais Lascaris; dans le Guide des étrangers, le nom de Vanloo, né à Nice en 1705, composent, SI je ne fais erreur, toute la richesse artistique du comté de Nice — conséquemment nul enseignement, nulle école. D'encouragement, aucun; d'émulation, moins encore. Pas même un point fixe de réunion pour les artistes, au sein de la société cosmopolite, toujours changeante, qui, chaque hiver, attirée par le renom d'un climat délicieux, réputé sâlubre, apporte avec elle le spectacle d'un luxe sans grandeur, les caprices banals, les ennuis, les langueurs, les infirmités, le souffle morbide des aristocraties en décadence. Un tel spectacle, un tel contact n'éveillent d'autres
sentiments que l'indifférencié ou l'hypocrisie des rapports, d'autre passion que le désir du gain. Ils ne suscitent d'autres arts que le trafic, l'usure ou la mendicité. Assurément le premier instinct du génie, en supposant qu'il vînt à naître dans un si triste milieu, serait de le fuir.
Mais autant les conditions sociales dans ces belles contrées sont peu propices au développement d'un art spontané, autant la nature puissante et douce y exerce de charmes sur les organisations d'artistes développées ailleurs et qui, lassées parfois avant l'âge, soit par la lutte, soit par la production généreuse, retrouvent dans ces suaves campagnes la joie des yeux, le repos, le réveil, le rajeunissement de l'âme. Quiconque a vu d'un œil d'artiste les horizons de Nice en a senti profondément l'influence heureuse. On dirait que la nature, en y rassemblant avec prédilection les beautés des régions les plus éloignées, s'est inspirée, pour en composer un parfait ensemble, du génie tle tous les arts. La solidité archilectonique des plans, la précision des lignes, la forme, l'attitude, l'immobilité sculpturale de certains végétaux, les harmonies successives et en quelque sorte musicales que produisent, sous le dôme profond d'un ciel d'azur, les jeux de la lumière et de l'ombre : les clartés du matin sur la neige rosée des monts alpestres; les rayons du midi sur la terrasse embrasée qui porte le palmier solitaire, ;~ur le lit desséché du torrent où le figuier penche ses rameaux, sur le rocher d'où jaillit l'aloés, sur les fruitsd'or du verger rustique; aux approches du soir, les frissons de la brise sur les pâles coUines voilées d'oliviers et la lune qui monte avec lenteur en se mirant à la surface argentée des flots liguriens; tous ces aspects va-
ries, tous ces effets de couleur el de mouvement, ces expressions, ces accents du septentrion et du sud, ces images, ces splendeurs de l'Orient ravissent également et par des beautés propres à l'art qu'il chérit, l'architecte, le sculpteur, le peintre, le musicien. J'en connais qui, ne songeant à passer ici que peu de jours, s'y sont arrêtés de Ioniques années. Paul Delaroche a étudié sur les neiges du col de Tende son passage du Saint-Bernard; Decainps a trouvé, m'assure-t-on, dans la baie de Villefranche, plusieurs de ses effets de nature orientale ; Paul Huet, Eugène Lainy, Garnerai, etc., sont venus, à diverses reprises, recomposer les accords de leur palette dans la merveilleuse harmonie du ciel de ÎNice. J'en connais d'antres que tout rappelle ailleurs : le travail, la gloire, l'amour, et qui toujours reviennent. J'aurai à vous parler de plusieurs que le hasard, à défaut d'un autre moyen de relation, m'a fait connaître dans cette ville peu sociable ; et , pour suivre l'ordre de mes souvenirs, sans songer, quoi que vous en puissiez croire, à l'ordre de mes prédilections dans ce domaine de l'art cosmopolite, je vous dirai aujourd'hui comment et à quelle occasion j'ai visité l'atelier de Gaspard Hauser.
C'était vers le milieu de novembre, peu de jours après mon arrivée. J'étais allé m'asseoir dans le jardin Yisconti sous les grands daturas en fleurs el je lisais, s'il m'en souvient bien, un article d'une revue anglaise sur les marbres d'Halicarnasse, quand l'hôte courtois de ces lieux agréables m'invite à voir l'exposition d'objets d'art (pi'il a jointe récemment à ses salons de lecture. Il v avait là des choses charmantes : des vues de la Boidighera, de Monaco,
de Menton, parGuiaud; des paysages de Mazure; des fleurs de la campagne de Nice par Rassat, le meilleur élève de Redouté; des toiles de Lejeune, l'ami et l'émule de Paul Delaroche. Tout à côté, l'on voyait des caricatures de mœurs niçoises par Comba, des scènes héroïques et familières de la campagne franco-piémontaise, des campements de zouaves et de bersagliers, où le jeune et brillant artiste s'est inspiié du génie et parfois a rencontré sous son crayon heureux, l'émotion de notre grand Charlet. Plus loin, s'ouvrait une galerie complète des gloires vivantes de l'Itahe : les portraits deCavour, deGaribaldi, d'Azeglio,etc., par l'excellent photographe Crette. Puis enfin, isolé sur un chevalet, un cadre de petite dimension, un tableau, ou plutôt l'ébauche hardie d'un tableau à l'huile m'attire par son aspect fantastique et captive mon attention. Dans une ombre crépusculaire, aux dernières lueurs du soleil qui disparaît au loin derrière les montagnes, passe rapide et comme en proie au vertige, emporté vers les récifs que bat la vague écumante, une double apparition, un couple étrange, éperdu, qu'attire l'abîme. Sur le fond sombre et nu du rocher, se détache un monstre charmant, une création idéale de l'art antique; une centauresse, une cavale au torse de fennne enlève sur son dos souple et nerveux un bel adolescent, un génie à la blonde chevelure qui, dans un long baiser, enivré, défaillant, s'est laissé ravir, hélas! le divin flambeau...
« C'est Y Amour emporté par la Passion, me dit L., qui devinait l'interrogation de mon silence ; je vois que ce tableau vous plaît; voulez-vous en voir d'autres du même pinceau?» — « Assurément, repris-je en regardant toujours,
le peintre qui a conçu, qui a su rendre avec autant de simplicité et d'énergie un symbolisme aussi profond est un véritable artiste. Emprunter à l'art antique une image expressive pour en revêtir une idée moderne ; faire passer sans effort de la sphère idéale dans le domaine de la plastique un motif qui intéresse à la fois le regard, le sentiment, la pensée, ce n'est pas l'œuvre d"un esprit médiocre. Et voyez, continuai-je, comme tout concourt à l'expression : quel entraînement dans la ligne prolongée que forment les jambes du cheval lancé à fond de train, le bras droit de l'adolescent qui s'abandonne, la flèche que va laisser tomber sa molle étreinte, le bras victorieux qui a saisi, qui élève en l'air le flambeau ; et la draperie de pourpre et la chevelure flottante ! Quelles harmonies passionnées dans ces reflets de la torche que le vent tourmente, sur le front pâle de la Centauresse, sur le visage ému de l'Amour où l'ivresse du cœur a monté !... » — « Gaspard Hauser n'est point en effet un artiste banal. » — « Gaspard Hauser, m'écriai-je, en me tournant vers L., de l'air le plus surpris; mais, voyant qu'il ne riait pas : j'ignorais, continuai-je, pour entrer dans sa plaisanterie dont je ne comprenais pas le s-el, que l'on eût fait donner à Gaspard Hauser d'aussi bonnes leçons de peinture et que dans un souterrain l'on devint coloriste... » — «Vous n'étiez pas à Paris en 1857, reprit L., sans quoi vous sauriez que je ne plaisante pas; vous n'auriez oublié ni le nom, ni le talent, ni le succès de Gaspard Hauser, ni la singulière mésaventure qui le rendit victime de ce succès, et qui l'obligea à faire constater par les tribunaux son identité artistique. Mais, tenez, allons le voir; c'est l'heure où son atelier s'ouvre aux étrangers
ne FLORENCE ET TIRIN.
comme aux amis; vous vous convaincrez par vous-ujème de la réalité de son existence et, chemin faisant, je vous conterai son histoire... »
Or donc vous saurez que Gaspard Hauser, né à Bâle en 1809, disciple de Cornélius à Munich, associé plus tard aux idées mystiques et aux travaux du célèbre groupe des Nauiréens à Rome, lié d'une étroite amitié avec Frédéric" Overbeck, vint à Paris en 1857, où l'accueillirent avec une particulière bienveillance quelques-uns des plus célèbres critiques de cette époque : MM. Vitet, F. Delessert, et surtout les propagateurs de l'art catholique, MM. de Montaleinbert, Hio,etc. Le jury d'admission, très-rigoureux celte année-là, ayant refusé son tableau du Christ à la vigne, Hauser, avec l'autorisation du curé de Sainl-Hoch, l'exposa dans la chapelle du baptême. Le public répondit à l'appel du peintre et le succès fut .'îi grand, que le Jour)ial des Débats, dans un bel accès de zèle, imagina d'en faire hommage à la princesse Marie d'Orléans, en supposant que le pseudonyme de Hauser protégeait la modestie de la fille des rois. Le Musée des familles renchérit sur les Débats. Il donna la gravure du tableau et l'accompagna d'un article où l'on lisait : « 11 est encore un artiste dont on admire une œuvre pleine de poésie et de grâce; mais celui-là est une femme qui se cache et s'environne de mystère. Malgré la signature de Hauser que porte un tableau récemment exposé dans l'église de Saint-Roch, chacun a deviné dans cette toile le talent pur et correct d'une élève de Scheffer, de S. A. R. la princesse Marie. N'est-ce point une chose heureuse et tout à fait étonnante que cette jeune fille, élevée au pied du trône, et qui produit une statue et un tableau dont le mérite
suffirait seul pour valoir une répulation éclatante à la plus obscure artiste, qui façonne l'argile ou qui touche le pinceau ! »
Une fille de roi arliste, c'était alors le thème favori dos flatteries de la presse. On ne les épargna pas à la charmanio jeune femme, qui, en s'aniusant, peut-êlre, d'iuie méprise qu'elle pouvait croire involontaire, ignora vraisemblablement toujours ses conséquences fâcheuses pour le peintre qu'on dépouillait ainsi du fruit de son travail. Qui aurait songé à contester la version d'un journal dont les principaux rédacteurs étaient admis dans la familiarité des princes? D'ailleurs, un mélodrame sur le vÉr.iTAnLE Gaspard Ilanser, qui se jouait alors au théâtre de la l'orte-Saint- Martin, achevai! d'accréditer la fable inventée par le journalisme ; le pseudonyme royal ne faisait plus doute pour personne. Ceci se passait. en l'absence de l'artiste qui avait été rejoindre sa famille en Allemagne. A son retour, il réclama, mais vainement, une rectification dans le Musée des familles; plus vainement encore il espéra, il altendil des Tuileries une parole, une marque d'intérêt qui le dédommageât d'une erreur si préjudiciable. Je ne sais quelle disgrâce occulte semblait planer sur lui. C'est alors qu'il résolut d'intenter à M. Berthoud, le directeur du Musée des fumillcSy un procès et que un jugement du tribunal de la .Seine lui rendit à la fois son nom et la légitime propriété de son œuvre.
Depuis cet incident invraisemblable, le nom invraisemblable de Gaspard llauser a multiplié dans la vie de l'artiste les malentendus, les désagréments de toutes sortes qui n'ont pas peu contribué à lui faire prendre en gré la suli-
tude et le silence où il se renferme depuis environ huit années qu'il habite Nice. »
Nous étions arrivés à l'ateher. Le coup de sonnette de L. surprit le peintre à son travail ; lui-même vint nous ouvrir. Pendant que, de la meilleure grâce du monde, il disposait sur des chevalets ses tableaux, j'eus le loisir d'admirer sa belle tète léonine ou Léonardine — j'avais été frappé tout d'abord par sa ressemblance avec le portrait de Vinci, devant lequel nous nous rencontrions, vous et moi, il y a deux ans, à la galerie du palaz%o Vecchio, — ce visage noble et fier où la douleur et le découragement ont marqué leur empreinte prématurée; puis je regardai, en écoulant ses explications brèves et simples, un petit nombre de toiles pour la plupart inachevées mais dont le travail, souvent interrompu, est toujours consciencieux et fait avec amour : un portrait de Garibaldi peint à Rome; une scène; pendant le siège, de garibaldiens sur la place Saint-Pierre, au moment d'une de ces brillantes sorties qui faisaient l'admiration de nos soldats; l'esquisse d'un tableau peint en grisaille du Massacre des innocents, qui eut l'honneur et le malheur de frapper, par des beautés toutes nouvelles, l'imagination d'Overbeck à ce point qu'il les reproduisit en traitant le même sujet; puis enfin le portrait d'Overbeck, peint à Rome en 1846, que je joins ici. Une partie notable des mérites de l'orig'inal vous échappera dans la ti'aduction; mais vous y apprécierez, j'en suis sûr, le mérite suprême de la composition que plusieurs ne savent pas voir dans le portrait où pourtant, mieux peut-être qu'en aucune œuvre d'art, les maîtres ont su se faire connaître. Voyez dans la simpHcité de l'attitude, dans l'absence des
accessoires, dans la discrétion des attributs — le crayon et le livre entr'ouvert, — dans l'harmonie générale, harmonie douce et triste, j'allais dire résignée, tant elle exprime le caractère moral; voyez dans ce style contenu, dans cette touche sincère, quelle compréhension, quelle pénétration de la noble personnahté que le peintre a pris à tâche de nous faire respecter comme il la respecte lui-même! et la concentration de la lumière sur ce grand front mélancolique, comme elle nous fait sentir, comme elle nous révèle le génie soumis du chrétien! Les plans osseux, les chairs ascétiques de ce visage, cet œil voilé, cette lèvre émue, comme ils nous disent la lutte des passions domptées et transformées par la grâce !
Qu'un tel portrait, si simplement exécuté, composé, je le répète, avec un si grand goût, serait digne de transmettre à la postérité les deux noms qu'il associe ! Ce portrait jusqu'ici est le seul qui nous rende, dans la double vérité de la nature et de l'idéal, les traits du peintre évangélique. Lui-môme, en retraçant son image pour la galerie de Florente, n'a été, et cela se comprend, ni aussi bien inspiré, ni aussi pieusement fidèle. Un autre portrait gravé qui est dans le commerce ne donne que le profd et semble avoir été fait à la liâle. Ne serait-il pas souhaitable, pour l'honneur de l'art et pour le culte de l'amitié, que le portrait d'Overbeck par Gaspard Hauser fût popularisé, assuré contre les chances de destruction qui menacent sans cesse une œuvre unique, par une intelligente gravure? Que j'aimerais à voir un tel travail confié à la maestria de Calamatta, au burin ferme et délicat de Flameng 1 C'est à vous, monsieur, qu'il appartiendrait de prendre cette heureuse
initiative, et ainsi, par la plus flatteuse en mênne temps que la plus flin\able des réparations, de mettre un terme à cette longue et bizarre injustice du sort qui a pesé jusqu'ici sur l'œuvre et sur le nom de Gaspard Hauser.
Je vous quitte en formant ce vœu; ce ne sera pas toutefois sans vous exprimer la gratitude de l'auteur des Esquisses et l'espérance qu'il nourrit de convertir aisément à l'admiration du Faui^t de Gœthe, cette Divine comédie du dix-neuvième siècle, un esprit aussi vivement touché que le vôtre des beautés de la Divine comédie de Dante.
Nice, 9 janvier 1860.
Sur le fond noir de quelques-uns des beaux vases de la galerie de palazzo Vecchio, se détache une figure de fennne au regard ouvert, au front haut. Elle s'avance en relevant d'une main sa tunique, comme pour rendre plus sensible In vivacité de son allure, la grâce noble et libre de son mouvement. C'est la représentation d'une divinité que les anciens peuples de l'Étrurie honoraient sous le nom d'Espérance Auguste : SPES AUGUSTA.
Il me semble la voir aujourd'hui cette femme toujours jeune et fière, quittant l'enceinte du palais, franchissant les murs de la cité, les confins du territoire, les chaînes apennines et les chaînes alpestres et paraissant soudain dans l'nssemblée des rois pour y porter la parole de tout un peuple; pour demander, au nom de ce grand peuple oppiimé,
au nom de son génie, au nom de sa gloire, au nom de son « frémissant esclavage, » la justice, la liberté, la vie : spks