AUGUSTA
Ah ! certes, elle est auguste l'espérance de l'Italie et l'Europe l'accueillera; car, si elle demande beaucoup, elle promet plus encore. Elle promet et menace. Écartée ou repoussée, elle amène à sa suite des biens ou des mau.v sans nombre. Semblable à cet envoyé du peuple-roi dont parle l'histoire, elle porte dans les plis de sa robe la paix ou la guerre.
Et c'est la paix que veut l'Europe, c'est la paix que demandent tous les peuples civilisés. La société a soif de paix; le monde est las de haïr et de souffrir. Sous le triple rayon de la science, de la philosophie, de la foi, l'Europe se considère de plus en plus comme une vaste famille et tend, par des institutions communes dont la convocation du congrès de Paris paraissait un présage et un essai, à former ce qu'un écrivain célèbre a si justement nommé les Etats-Unis de la république européenne. Mais pour que ces États unis |iuissent se confédérer sousune loi générale, il importe que chacun d'eux soit constitué selon sa loi propre. Avant d'appartenir à un grand tout, il faut que chaque nation s'appartienne L elle-même. L'Italie ne s'appartient pas; elle se cherche, elle s'agite. Et c'est pourquoi, n'ayant chez elle ni l'ordre ni la paix, elle trouble incessamment l'ordre et la paix du monde.
Rendre l'Italie à elle-même, lui rendre les conditions d'une paix durable, c'est aujourd'hui le plus pressant devoir en même temps que le plus sérieux intérêt de lEulope. Personne ne le conteste. La question qui se pose au
conseil des rois n'est plus question de principe mais question de méthode. On ne discute plus qu'en apparence les droits qui soulèveraient de nouveaux conflits armés; on examine le fait accompli, on l'interroge pour savoir s'il est de nature à procurer ou à retarder cette paix européenne que l'on voudrait générale et définitive. On lui demande s'il est l'ordre ou s'il est l'anarchie, s'il est la révolution ou s'il est l'organisation italienne.
Essayons de nous en rendre compte. Cela ne sera pas difficile. Depuis la campagne franco-piémontaise et surtout depuis le traité énigmatique de Villafranca, le mouvement qui s'est produit en Italie est si simple, si prononcé, si uniforme que nous en saisissons du premier coup d'œil le sens et le caractère.
Commençons par les Romagnes, par ces provinces calomniées que les actes publics ou diplomatiques de la cour (le Rome nous montrent en proie aux « complots honteux, aux abominables entreprises, aux lamentables attentats d'hommes impies, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines '. » Qu'y trouvons-nous? A partir du 12 juin, jour où les Autrichiens quittent Bologne, un gouvernement national est constitué d'urgence entre les mains des hommes les plus considérables par la naissance et la fortune, en même temps que les mieux connus par la modération de leurs opinions. Aussitôt ce gouvernement s'applique, selon
* Expressions de l'encyclique du saint-père en date du 18 juin; de son allocution du 20 juin; do la note du cardinal Antonelli, 15 juin, et de l'allocution du 20 se](len)lire 1859. (Voir les pièces justificatives n°' i, 5, 6, 7 de la note ciiculaire adressée par le gouvernement des Romagnes à ses agents à l'étranger. Bologne, 1859.)
le programme tracé dans la proclamation de Napoléon III \ a à s'unir pour l'affranchissement du pays et à s'organiser militairement, sous les drapeaux du roi Victor-Emmanuel. » En butte à des difficultés sans nombre, amoncelées par quarante-cinq années d'un régime impopulaire, dans les incertitudes chaque jour croissantes d'une situation mal définie, il parvient, sans user d'aucun moyen révolutionnaire, à remettre l'ordre dans les finances, rintégrilé dans l'administration; il diminue l'impôt, sécularise l'instruction pubhqne, rétablit la procédure ordinaire, met sur pied une force armée de quarante mille hommes. Nouveauté merveilleuse ! au bout de trois mois d'exercice, il rend un compte public du budget*; il opère enfin une transformation politique complète au sein de l'ordre social le plus absolu, sans qu'aucun crime politique; même isolé, soit venu jeter une ombre sur cette entreprise hardie^.
Ou'est-il besoin, auprès d'un tel spectacle donné par les populations les plus violentes, dans l'Etat le plus profondément troublé de toute l'Italie, de rappeler ce qu'a fait la douce nation toscane, sous la direction d'une élite d'hommes politiques tels quelesRicasoli, les Ridolfi,lesMatteucci, etc , d'accord avec les Farini, les Pepoli, les Albiccini, les Cipriani, les Fanti, etc., pour demander, pour proclamer la pairie commune et la monarchie constitutionnelle? A qui
• Proclamation de Milan, 8 juin 1859.
^ Voii" le remarquable rapport du ministre des linances présenté le 1 i iiovcmbro 1859 à S. E. le gouverneur général des Romagncs. Conio ininiunislralivo dei proventi e délie spese referibili al quadrimestre di fiingno lin/lio, agosto e settembre 1859.
"■ Voir le Mémoire adressé par le gouvernement des Romagnes aux puissances et aux gouvernements de l'Kin'ope. Bologne, 1859.
lera-l-on croire que le mouvetnent coudiiil pai' les esprits les plus sages d'une génération nouvelle, élraugère par son âge et par ses doctrines à l'ancienne agitation du carbonarisme et des sociétés secrètes, et que l'on n'a même pas vue figurer dans les gouvernements issus de la révolution de 18-48, à qui persuadera-t-on qu'un tel mouvement, qui se fait au cri'de : « Vive le roi! » et qui se discipline de luimême à ce point de n'avoir pas un acte à regretter ou à désavouer après six mois de l'existence la plus tourmentée, soit, en effet, comme on le veut à Vienne et à Rome, un mouvement anarchique, antisocial? que les réformes qu'il appelle ou qu'il accomplit ne soient ni justes, ni nécessaires, ni possibles et que la voix puissante et calme de la nationalité italienne ne soit que le cri perturbateur d'une indépendance satanique ^ ?
Ah! si nous avions le courage d'examiner ce qui, dans le même temps, s'est produit sous les gouvernements restés ou rentrés dans l'obéissance; si nous osions mettre en regard de la Toscane et des provinces de l'Emilie ce que l'on \oit à Venise, à Pérouse, à Ancône, partout enfin où se sont maintenus ou rétablis des gouvernements contraires au vœu des peuples, on comprendrait bien vite, par le rapprochement et le contraste, de quel côté sont le désordre, l'arbitraire, l'injustice, la révolutionnaire et satanique destruclion de toute prospérité, de toute civilisation, de toute paix ! Mais comment retracer le deuil de la désolée Venise? comment nombrer les -suicides, les aliénations mentales, les
* // grido délia satanica iudependenza. (Voir la lettre pastorale du cardinal Sisto, Riario Sforza. ")0 novembre 1859. ]
émigrations dans les campagnes et les cités? Qui voudrait raconter les confiscations, les perquisitions nocturnes, les condamnations à mort ou aux galères *? Que dire des universités fermées, des cours suspendus? Comment peindre les prisons pleines, les caisses de l'État vides? Quelle triste éloquence dans de tels faits! Et quels commentaires n'en diminueraient l'impression !
Non, l'Europe ne saurait s'y méprendre; c'est un profond instinct d'ordre et de paix qui pousse l'Italie à rejeter les partis extrêmes, révolutions ou restaurations, entraînements républicains ou réactions absolutistes, pour se confier à la sagesse des hommes modérés et leur demander, soumise et résolue, la constitution du régne italien.
La Toscane, si fiére de son passé, mais qui se sent affaiblie, déshabituée des mœurs républicaines par le long et doux despotisme des Médicis et des princes lorrains; les Homagnes, dont l'énergie et l'instinct militaire ont été comprimés par un gouvernement clérical; Venise ressusritée à la voix de Manin, au retentissement de Magenta et de Solferino, puis retombée sous son pesant linceul : l'Italie tout entière demande qu'on en finisse avec les altermoiements, avec les hésitations qui l'épuisent et l'exaspèrent.
• Voir, entre aulres, la sentence prononcée par les tribunaux pontificaux sur les chefs du mouvement de Pérouse. Condamnés à mort exemplaire : Guardabassi, homme de soixante-cinq ans, l'un des propriétaires les plus considérables du pays; Baldini, chef de la première maison de banque à Pérouse, et de plusieurs entreprises industrielles importantes; l'avocat Berardi; Carlo Brusclii, fils unique du savant professeur Domenico Bruschi. — Condamnés aux. galères : le baron Nicola Danzetta. l'un des hommes les plus riches et les plus influents de la noblesse de Pérouse; le comte .\ntonio Cesarei, etc.
L'expérience en est faite. Les petits royaumes, les petits duchés, les petits parlements, les petits municipes, les cardinaux légats, les feldzeugmeisler, les Croates et les moines sont impuissants aussi bien à étouffer qu'à satisfaire le vœu de la nation italienne. Les combinaisons compliquées que l'on semble vouloir chercher encore, en présence delà situation la plus simple et la plus claire, l'Italie les écarte avec un suprême bon sens.
La création d'un nouveau royaume de l'Ktrurie en faveur d'un prince plus ou moins étranger, serait une œuvie infiniment plus difficultueuse, moins prudente et moins solide que la simple confirmation du fait accompli, c'est-à-dire la sanction de ce grand vote de l'annexion sorti des urnes parlementaires et municipales, acclamé par les troupes et par les masses populaires ^
Il faut bien qu'on le sache, toute la force de l'idée italienne, ce qui la rend tout ensemble populaire et politique, c'est sa personnification dans un homme en qui l'esprit ancien et l'esprit nouveau ont fait alliance; c'est qu'on la voit paraître avec éclat dans un roi citoyen, qui règne au nom du double droit de l'hérédité dynastique et de la volonté nationale, qui réconcilie dans un principe supérieur la révolution et la tradition, la liberté et l'autorité et qui apporte
* Voir, entre autres, dans la multiplicité des actes et des écrits qui constatent ce vœu de l'annexion au Piémont, la proclamation du gouvernement toscan, 16 décembi'e; l'adresse de la municipalité de Pise au roi Victor-Emmanuel, 23 novembre; les circulaires du baron Ilicasoli, 18 et 28 décembre; les articles remarquables du Moniteur toscan. le Mémoire et la Note circulaire du gouvernement des Romagnes, les proclamations du général Fanli; la lettre du gouverneur Fai'ini, Modène, 31 décembre, etc.
enfin à l'idée monarchique une vigueur nouvelle, en l'associant dans l'imagination des peuples à l'idée de nationalité : donnant ainsi aux royautés modernes, ébranlées parle grand flot de 89, un appui moral qui équivaut et au delà à l'assistance armée ou diplomatique qu'il a reçue.
Que les princes et les hommes d'État appelés à décider de cette grande question italienne y songent bien : il y a là un autre intérêt à sauvegarder qu'un intérêt territorial ou diplomatique. Il s'agit, pour tous les gouvernements européens, de donner au principe monarchique en Italie une force respectable; de ne pas le compromettre en formant, au sein d'un peuple agité de mille passions contraires, une multiplicité de petites souverainetés, impuissantes à se maintenir contre les révolutions et contre les réactions. Il s'agit de ne pas donner une fois encore l'exemple fâcheux de ces défiances, de ces jalousies mesquines, de ces précautions illusoires, de ces compromis dont jamais n'est sorti un État viable.
Que les puissances plus particuHèrement intéressées dans ce débat se hâtent d'y mettre un terme en sacrifiant l'intérêt hiférieur et apparenta l'intérêt supérieur du principe qu'elles représentent.
Que l'Autriche, en la crise où elle est engagée, se laisse racheter une province ruinée, stérilisée dans ses mains par une indomptable antipathie de race; qu'elle accepte des compensations vers ces régions orientales qui peuvent devenir pour elle le champ fructueux d'une activité civilisatrice. Que le saint-siége, écartant des conseils tout à la fois téméraires et timides, sacrifie hardiment, pour assurer et accroître son empire sur les esprits, une portion de ses
108 FLOREÎJCE ET TURLN.
biens temporels, impossibles d'ailleurs à retenir autrement que par des moyens contraires à la mission du pasteur évangélique ; qu'il n'expose pas l'Église chrétienne à une persécution sans grandeur, à un martyre sans sainteté ; qu'il ne livre pas le sacerdoce en proie à des haines, à des fureurs qui ne s'attaqueraient point à son caractère sacré, mais à sa situation équivoque ; qu'il épargne à la catholicité le spectacle du sang versé pour la dél'ense de ce royaume que Jésus-Christ déclarait n'être pas le sien ; que, plus grand, plus vraiment sage que ce roi politique dont l'histoire a vanté l'humaine prudence, le saint pontife jùpète, en le tournant au sens de la prudence divine, le mot du Béarnais, d'où naquirent la puissance de la maison de Bourbon et l'éclat de la royauté française. Si Paris, pour Henri IV, valait bien une messe, la messe, pour Sa Sainteté Pie IX, ne vaudrait-elle pas les Romagnes?
« Il est des moments heureux dans l'histoire où il est donné aux souverains et aux hommes d'État de redresser les torts faits aux peuples, et de produire des bienfaits iniinorlels sans faire couler une larme ni une goutte de sang ; ces moments sont rares, mais l'actuel en est un. Que l'Europe sanctionne les vœux de l'Italie, et elle aura accompli une grande œuvre de justice et de paix '. »
Ainsi parle l'Italie par la bouche de ses hommes d'État. Puisse-t-elle être entendue pendant qu'il eu est temps encore ! Spes aiigiista.
* Mémoire adressé par le gouvernement des Romagnes aux puissances et aux gouvernements de l'Europe.
FLORENCE ET TUIUN. 109
Mce, n janvier 1860.
Je ne t^ais si l'on se lait en France une idée exacte des alternatives cruelles par lesquelles en ces dernieis temps a passé la pauvre Italie, incessamment jetée, par les hésitations et les revirements de la politique européenne, de la confiance au doute, de l'enthousiasme à l'angoisse, d'une espérance exaltée au plus amer désabusement.
Se rend-on bien compte, à celte heure, du sens véritable de ces émotions soudaines suivies d'un calme soudain qui pourraient faire croire tantôt que la révolution fermente, menace, éclate, tantôt qu'elle est à tout jamais conjurée?
Apprécie-l-on chez nous d'un jugement bien net ces symptômes, divers en apparence seulement, d'une opinion à tout coup surexcitée par des faits, par des écrits, par des rumeurs contradictoires, par Solferino et par Villafranca, par la convocation du congrès et par son ajournement, par la démission de Garibaldi et par la retraite du comte Walewski, par la brochure anonyme enfin, et par la lettre de Napoléon 111 au souveraia pontife?
Quant à moi, plus je considère de près ces oscillations de l'esprit pubhc et plus j'y reconnais, contrariée ou favorisée, l'énergique expression du vœu national. Je ne voudrais pas faire abus du mot Providence, qui, sous la plume de
lin FLORENCE ET TURIIS.
certaines gens, à force d expliquer tout, ne rend raison de rien; toutefois, si l'on refuse d'admettre une loi supérieure, comment concevoir ce qui se passe en Italie depuis près d'un demi-siècle? Comment expliquer cet accroissement continuel du Piémont, entravé, suspendu quelquefois par de brusques accidents, mais toujours repris et de plus en plus identifié avec les destinées de l'Italie? Comment surtout expliquer l'attraction qui fait graviter à cette heure les plus nobles Etals, les plus antiques cités de la république italienne autour de ce récent royaume, dont les étroites et rudes vallées renfermaient naguère un peuple obscur, presque inconnu, dans l'ombre de ses montagnes, à l'hellénique civilisation de Florence, à la byzantine Venise, aux grandeurs tribunitiennes et sacerdotales de la ville éternelle?
Toute comparaison est boiteuse, toute analogie parait incomplète; néanmoins, dans l'état présent des provinces italiennes, quelque chose me frappe de très-semblable à ce qui se produisit au seizième siècle dans les Pays-Bas, quand le peuple hollandais s'affranchit du joug espagnol et parvint, après de longs efforts, à constituer son indépendance. De même que, alors, les provinces bataves demandèrent à la vertu du principe républicain et au stathoudérat populaire des princes de la maison de Nassau la constitution d'un État national; ainsi, de nos jours, les provin(;es italiennes demandent àia vertu du principe monarchique et à la dynastie populaire de la maison de Savoie la constitution du l'oyaume italien. Peu secondée au début jiar la diplomatie européenne qui railla longtemps aussi l'effort des Provinces-Unies, les appelant Pinvi)/C('s Désunies, l'Italie n'en a
pas moins persévéré, comme celles-ci, « dans l'espérance contre toute espérance, » in spem contra sfem.
L'infortuné Charles-Albert, dans sa mystérieuse destinée, nous apparaît comme un autre Taciturne trompé par le sort, trahi par sa propre faiblesse; tandis que les brillants faits d'armes de Yictor-Ennnanuel rappellent l'heureux sta- Ihouder Frédéric-Henri de Nassau dont le grand cœur confondait dans un même amour son père et sa patrie, et dont le cri généreux : Patrixque, patrique! conduisit tant de fois son peuple à la victoire.
Comme au temps d'Henri IV et d'Elisabeth le slathoudérat des princes de la maison de Nassau, de nos jours le protectorat royal de la maison de Savoie a pour alliés et pour défenseurs naturels, contre les ambitions de la maison d'Autriche, la France et l'Angleterre. Il a sa raison d'être dans ce qui fait en apparence son infériorité, dans une sorte de nécessité politique qui parle peu à l'imagination, moins encore aux passions des masses, mais qui veut que le travail d'unification d'un peuple dans notre vieille Europe se fasse plus aisément par l'action centralisatrice du principe monarchique que par l'esprit des municipalités, ou même par le principe dictatorial, toujours fort contesté et toujoui's éphémère, au sein de la république.
'( Machiavel voulait sauver l'Italie par ses vices ; Savonarole la voulait sauver par ses vertus, » me disait un jour, à Genève, un jeune philosophe. Je reprends à mon tour et je dis : En conseillant l'acceptation de la royauté piémontaise à l'Italie, Manin, ce loyal Machiavel d'un f?7//c<^ honnête homme, la voulait sauver par sa raison. La raison, il ne faut pas se le dissimuler, c'est le caractère dominant
H2 FLOREiSCE ET TURIN.
de la civilisation moderne. Les temps épiques sont évanouis. Ni les dieux, ni les héros, ni même le génie, ne semblent, hélas ! avoir une grande part dans la conduite des sociétés contemporaines. Tout en obéissant à un uïslinct secret, les peuples voudraient connaître, ils s'efforcent à comprendre la raison des choses. Sachons-le bien, l Italie fait acte de raison en s'appuyant sur la mai>:on de Savoie et sur l'institution monarchique. La politique européenne ne ferait point acte de sagesse si elle méconnaissait cette vérité et si, rejetant les États italiens dans la division d'où ils veulent sortir, elle les liviait ainsi, plus faibles et plus exaspérés tout ensemble, aux passions perturbatrices.
Ce que la raison connnanderait aux deux puissances qui paraissent le plus direclement menacées par la transform.tlion de l'Italie n'est guère plus difficile à comprendre. 'i.r- Saint-Siège, bien conseillé, ne s'effrayerait en aucune ff!:;i)n de la prépondérance politique acquise à la nation la plus croyante, la plus sincèrement catholique de toute l'Il.^lio. Il devrait le savoir, malgré d'occasionnels malentendus, le respect pour l'Église de Rome est mieux assuré en Piémont qu'en aucun autre État de la Péninsule; le régne de Marie immaculée n'est guère moins populaire en ce pays fidèle que le règne de la maison de Savoie ; la simplicité des âmes accueille sans résistance les interventions surnaturelles. Je vois dans l'une des plus vieilles rues de Nice une longue suite d'étalages d'orfèvres où se vendent, d'un bout de l'année à l'autre, des ex-voto de toutes sortes : cœurs, jambes ou bras en vermeil ou en aigent, attestant, avec la perpétuité du miracle, la vivacité, la naïveté persistante de
la foi populaire en ces contrées. La nature même y semble catholique ; le romarin légendaire ne manque jamais de fleurir pour les fêtes de la Madone. J'en conclus que, par tradition, par nécessité, l'influence piémontaise en Italie sera une influence catholique dont Rome n'a rien à craindre; tandis que les autres provinces, si elles se retrouvaient, malgré le droit proclamé des nationalités, par une confédération à peine modifiée, sous la domination qu'elles ont voulu rejeter, défendraient peut-être faiblement leurs croyances peu exaltées contre les suggestions de la colèie et contre l'active propagande d'une religion qui se présenterait comme libératrice.
L'esprit de vengeance est aveugle. On a vu dans l'histoire des peuples des variations moins expliquées que ne le serait dans les Étals pontificaux celle que j'indique ici. Lt certes, la cour de Rome ne saurait trop faire pour épargner à la catholicité ce spectacle affligeant d'un pouvoir temporel maintenu au préjudice de l'autorité spirituelle, et d'un pasteur mal iuspiré qui, pour mieux garder la prailie, livrerait au loup ravisseur le troupeau dispersé.
Quant au gouvernement autrichien, il n'a pas moins que le Saint-Siège de grands sujets de soucis dont il devrait souhaiter de se délivrer au plus vite. L'étal des finances, l'agitation légale de la Hongrie, reprise avec une force nouvelle que lui donnent sa persévérance et l'assentiment presque unanime des conservateurs, la contagion des idées italiennes dans le Tyrol, le mouvement protestant et son opposition énergicpie au concordat, tout conseillerait à l'Autriche de hâter la réunion du congrès qui faciliterait sans doute les transactions, plus souhaitables encore pour les
droits anciens des puissances que pour le droit nouveau des peuples.
Quoi qu'il en soit, avec ou sans congi'ès, et suivant la façon dont on l'envisaj^e, par la vertu d'un grand principe ou par l'effet d'un événement heureux, la cause de l'Italie est aujourd'hui gagnée. L'entente de l'Angleterre et de la France y suffira. En dépit de ce que pourraient dire désormais de leurs droits méconnus et des traités violés les gouvernements qui voient de mauvais œil cette noble alliance, elle poursuit son but. Et bientôt chacun le connaîtra : (( La justice entre les souverains a d'autres limites qu'entre les particuliers, et il semble qu'en ces rencontres Dieu donne le droit à ceux auxquels il donne la force '. »
Nice. 6 lévrier 1860.
Lorsque, vers la fin de Tannée 1850, le comte de Cavour entrait dans le cabinet présidé par M. d'Azeglio, et recevait des mains du roi Victor-Ennnanuel le portefeuille du comte Pietro di Santa lîosa, c'était là un fait parlementaire favorablement accueilli sans doute, mais qui retentissait peu au dehors et qui ne paraissait pas devoir modifier sensiblement la politique d'expectative du ministère piémontais. Deux ans plus lard, en 1852, quand M. de Cavour, président du conseil, prenait la direction des affaires
* Descaries.
F LORKNCi; ET TURIN. 115
de son pays, c'était déjà un événement auquel applaudissait l'Italie tout entière.
Aujourd'hui que le flot toujours grossissant de l'opinion publique l'enlève à sa retraite de Léri et le ramène au pouvoir, l'événement est en quelque sorte européen et dans son effet immédiat et dans ses conséquences probables. En moins de dix années, l'histoire, cette grande improvisatrice ', a si bien fait, elle a si rapidement élargi le cercle où retentit le nom de Cavour, elle en a si bien précisé, déterminé le sens et la valeur, qu'il n'est peut-être pas, à cette heure, un gouvernement, pas un peuple, qui ne se sente i)Uéressé d'une manière quelconque à son triomphe on à sa confusion. D'où vient cela? L'explication de cette prompte fortune la cherche qui voudra dans les circonstances. Pour moi, je la trouve en deux mots; deux mots très-simples, très-courts, mais d'un sens très-profond et d'une application très-rare : M. de Cavour est un homme d'État, un homme d'État véritable. Il en a le tempérament, le caractère, la science, le génie. Il en a les ambitions hautes. 11 est hardi, intrépide à former les grands desseins, calculateur exact de ses forces, prompt à l'occasion, prêt au hasard. Novateur ou conservateur, selon le temps, il sait prévoir, il sait prétendre, mais aussi il sait attendre. 11 possède enfin, par-dessus tous les autres, le don de tourner à ses fins les choses et les esprits : il a, pour emprunter à de Maistre sa piquante et fine expression, l'art de se covdnner iivecla fortune.
' Exprossions de M. dcCiivdiir dans un discinirs iirononro à la tribune.
Comme à la plupart des hommes éminents de ce siècle, qui ont eu à dégager leur personnalité des influences d'un milieu contraire, les uns des préjugés de l'ancienne noblesse, les autres des mille entraves d'une pauvreté obscure, il a fallu à M. de Cavour l'impulsion d'une nature énergique pour s arracher aux liens respectés de la tradition en même temps qu'à la séduction des honneurs faciles.
Né en 1810, à Turin, de la vieille race des Benso, second fds du marquis de Cavour dont les opinions prononcées se rattachaient au parti absolutiste, Camille de Cavour n'eut qu'assez tard l'occasion de faire comiaître ses convictions propres. Longtemps encore, après ses remarquables débuts dans la publicité, les libéraux l'accueillaient avec réserve; la démocratie l'attaquait; une bruyante impopularité repoussait dans l'isolement celui qui devait un jour gouverner l'opinion, et posséder la confiance de tout un peuple. Mais les hautes ambitions voient loin et par-dessus l'obstacle. D'ailleurs, si le jeune Camille avait du sang italien la vivacité, l'ardeur, la finesse, par sa mère il tenait du patriciat helvétique cette confiance tranquille, cette imperturbable assurance qui jamais ne se déconcerte. La trempe vigoureuse de son esprit, exercé de bonne heure aux disciplines mathématiques et aux sévérités des écoles militaires— à dix-huit ans Camille de Cavour sortait de l'École militaire avec le grade de lieutenant du génie, — l'examen, la sérieuse étude des institutions et de ce que nous appellerions aujourd'hui les questions sociales, la fréquentation attentive des hommes et des partis politiques en France et en Angleterre; plus que tout cela, Tintelli-
gence de son temps et l'ainour de son pays lui avaient fait embrasser tout un ensemble d'idées fortement liées, que ni les passions ni les év.énemenls contraires ne parvinrent à ébranler un instant, et qu'on l'a vu successivement, publiciste, orateur, diplomate ou ministre, exposer, soutenir, propager dans la presse, à la tribune, dans les conseils, puis enfin réaliser glorieusement quand l'autorité de son nom est devenue égale à son génie.
Peu de gens avaient deviné M. de Cavour; peu de gens le comprennent encore à cette heure. Je l'entends comparer, i't naguère on aurait cru lui faire trop d'honneur, à nos célébrités politi(}ues de l'école libérale. Les délicats se plaignent qu'il est bourgeois, singulièrement bourgeois en son air, en sa tenue, en ses façons, que sais-je? en son habit, en son chapeau, et jusqu'en sa chaîne de montre. Cela serait singulier, en effet,- si cela était exact. Mais rarement la nature commet de ces méprises, et tant pis pour les délicats si les délicats s'y trompent. Pour qui sait voir, poui' qui sait observer, la personne de M. de Cavour est semblable à sa politique. Ni dans l'une, ni dans l'autre, rien de bourgeois, entant du moins que bourgeois signifierait médiocre ou banal.
A ce front large et haut, les grandes pensées; à cette lèvre ironique, le dédain du vulgaire; en ces yeux vifs, perçants sous leurs épais sourcils, quelque chose de la subtilité vulpine; dans toute la stature, la force léonine que souhaitait Machiavel en ses honnnes d'État. Rien qui se hausse, s'agite, se gourme ou craigne de- se commettre; un geste affable, une parole attrayante, une physionomie qui ne garde l'empreinte d'aucun souci. Du temps pour tout, du temps
lis FLORENCE ET TURIN,
à perdre; ie sommeil court et comme à volonté, au théâtre, au concert, quatre heures au plus, pour reposer d'une activité prodigieuse cette puissante pensée qui porte avec elle le sort d'une nation.
Dans les chambres, à la tribune, la négligence apparente des Anglais avec un à-propos soudain, une manière à soi de dire et de ne pas dire; la prestesse à parer les coups, à rompre la manœuvre de l'ennemi; le sarcasme qui met de son côté les rieurs; une implacable mémoire; mais au fond de tout cela le respect des opinions, les égards pour le lalent, la délicatesse de l'homme d'épée envers l'adversaire vaincu, et, jusque dans l'emporlement d'un sang généreux, la loyauté, la justice, l'honneur de la parole et de la pensée.
Ce qui caractérise la politique de M. de Cavour, ce qui la différencie principalement de l'école de 1830, c'est la hardiesse. Pas plus que les hommes d'É(at de l'Angleterre, qu'il semble s'être proposés pour modèles, le ministre de Vie! or-Emmanuel ne s'effarouche des excès de la liberté; il les sait nécessaires; il pense, avec les anciens théologiens, qu'il faut des hérésies, aussi bien dans l'État que dans l'Église. Son esprit ne se fait peur d'aucune idée; il regarde en face toutes choses : la fatalité pour la nier, la misère et la détresse pour les conjurer, les hasards de la guerre pour leur arracher le droit. Il ose enfin, lui l'économiste, le financier, le grand propriétaire, le conservateur d'une monarchie, examiner de sang-froid la collision terrible du droit de propriété et du droit au travail ^; il confesse hautement des principes réputés chez nous subversifs, flétris sous le
' Voir les articles de M. de Cavour dans la Revue nouvelle, dans la Bibliothèque uuiverselle, le Uisorgimento. etc., 1845, 1846, 1848,
FLORENCE ET Tl'RIN. 119
nom de socialisme; il proclame en plein sénat la nécessité d'une amélioration profonde dans le sort des masses, et comme condition absolue de cette amélioration, le travail plus productif et V instruction plus générale '.
A cette hardiesse qui le fait si dissemblable de i'école indécise, timide et neutre^ du libéralisme français, et qui lui a conquis les sympathies populaires dont le défaut a si tristement fait échouer, en 1848, la politique des minisires de Louis-Philippe, M. de Cavour allie une mesure, une conscience du possible qui ne le distinguent pas moins des écoles révolutionnaires. S'il ne recule devant aucun fantôme, il ne s'égare à poursuivre aucune chimère. La netteté avec laquelle il sépare dans ses jugements le réalisable du chimérique lui fait prévoir l'événement avec une surprenante justesse.
Au moment des plus grands triomphes d'O'Connell, quand l'Europe en est éblouie, il en prédit l'issue définitive, il n'hésite pas à affirmer que le rappel naura pas lieu; il démontre que l'insurrection irlandaise n'aurait qu'une chance de succès : une guerre étrangère qui épuiserait les forces de l'Angleterre; il ajoute que, obtenu à ce prix, le rappel coûterait trop cher à Vhumnnité. En 1845, pendant la grande lutte engagée sur la loi des céréales, il ne met pas en doute la victoire prochaine du principe économique sur r opposition formidable de la puissante aristocratie territoriale des landlords''. En 1847, sous le ministère Guizot, il
' Discours iirononcé au signât, le 5 arril 1855.
- Il nisorfi/nieiilo, 4 janvier 1848.
^ Bibliothèque universelle, janvier çt février 1845.
annonce le jour où l'opinion publique abandonnera les trafiquants de majorités parlementaires. En 1848, il prophétise enfin, comme conséquence dernière des journées de Juin, l'avènement au trône impérial de Louis-Napoléon Bonaparte ' .
Si de la politique critique du publiciste et de l'orateur nous passons à la politique active du ministre, nous y trouvons même sagacité, même hardiesse. Au lendemain du 2 décembre, M. de Cavour, partisan déclaré de la légalité rigoureuse, à qui sa partialité pour les institutions de l'Angleterre a valu le sobriquet expressif de milord Risorfjimento, devine toute la portée du coup d'État. 11 comprend que 1850 et 1815 sont frappés d'un même coup; (|ue l'Europe va entrer en mouvement; il prévoit les guerres d'indépendance; il appréhende le danger que vont courir les libertés européennes. C'est pourquoi, saisissant, faisant naître l'occasion de concilier à l'Italie les sympathies napoléoniennes, il convie dans le même temps l'opposition libérale à soutenir avec lui le statut, et conclut avec les hommes du centre gauche cette étroite alliance qui a retenu le nom de connubio (-4 février ISo^).
La loi sur les offenses de la presse envers les souverains étrangers (février 1852), le traité de commerce avec la France (avril 1852), qui nouent un premier lien entre le gouvernement de Victor-Emmanuel et Napoléon 111, mais dont M. de Cavour ne pouvait pas donner aux chambres l'explication entière; son alliance avec la gauche et ses tendances entrevues vers une politique belliqueuse, l'obligent
// RisorgUufido, 16 novoiiibre i8iS.
à quitter le pouvoir (14 mai 1852). Un voyage qu'il fait en France et en Angleterre l'affermit dans ses vues. Rentré aux affaires après des vicissitudes qui n'ont point été connues du public, il signe, le 10 décembre ISo^, cette ligue offensive avec la France et l'Angleterre dont un diplomate autrichien appréciait toute l'audace en l'appelant « un coup (le pistolet tiré à bout fortant aux oreilles de l'Autriche. »
La sensation produite dans les chambres piémontaiscs par l'annonce de cette ligue ne saurait se décrire. La discussion que M. de Cavoureut à soutenir appartient aux plus belles, aux plus pathétiques assurément qui doivent rester dans les fastes parlementaires. L'opinion émue s'alarme en voyant que le ministre de la guerre donne sa démission plutôt que designer le traité. Les pins éloquents, les plus aimés orateurs de la droite et de la gauche, s'exaltant comme à l'envi, prononcent l'anathème sur M. de Cavour. Ils le chargent d'une responsabilité terrible. Un tel traité, inopportun , impolitique, imprévoyant, insensé, offense le principe de la nationalité italienne; il rend l Italie complice de l'oppression des peuples; il amène infailliblement la ruine de l'État. Une telle guerre épuisera les forces du pays et le livrera sans défense à l'Autriche. Nous épargnons le sang anglais au moyen du nôtre, s'écrie-t-on; puis, rappelant les anciens sarcasmes, on prédit au ministre italien une merveilleuse popularité... en Anglelerre '.
Une année à peine écoulée apportait à ces prophéties lugubres ou ironiques le plus éclatant démenti. Le Piémont,
' Voir les déhnls à I.t Cluiinlirc ilos di'iiiili''* nt au Si'ii M l'n l/'vi'or cl en ninrs l^oô.
l'Italie, dans la personne de M. de Cavoiii', prenait au congrès de Paris un rang et une importance extraordinaires.
L'attitude et le rôle du comte de Cavour au congrès, les événements qui suivirent, sont connus. L'entrevue de Plombières n'appartient point encore à la publicité. Toutefois l'on comprend déjà, l'on peut dire, que cette mémorable entrevue marque la date d'une pbase nouvelle dans l'histoire et d'une évolution dans le droit des peuples.
Assez d'autres ont fait, feront encore la critique d'une politique où l'ardeur du patriotisme ne s'est pas toujours contenue; où le moyen, en certaines rencontres, a pu être considéré moins que le but. Peu de temps, peu d'espace ne me permettent ici qu'une esquisse incomplète. J'ai tâché, ne pouvant tout rendre, de reproduire les plus nobles traits, ce que les peintres appellent la hgne généreuse. J'ai cherché dans un grand esprit la raison d'ime grande destinée.
Aujourd'hui, triomphant de difficultés formidables, M. de Cavour en reprenant le pouvoir y paraît armé d'une puissance presque irrésistible. Soutenu par uiii^ popularité d'autant plus solide et plus efficace qu'il ne la doit à aucune hvpocrisie; en présence d'adversaires persuadés, presque réconciUés; jouissant de l'inébranlable confiance d'un prince qui sait, avec tous les grands rois, distinguer ses inclina lions personnelles de son estime royale; honoré ou redouté des gouvernements étrangers; ni étonné, ni enivré du succès, ni lassé du combat, ni aigri des longues injustices, M. de Cavour semble se posséder'lui-même comme il possède les faveurs de la fortune. La force se montre en lui plus imposante à mesure qu'il dépouille la subtilité; le lion
parait sous le reiiarJ. Heureux ou malheureux, désonnais, quoi qu'il arrive, on sent que ni sa coiis(Mence jii sa gloire n en seront altérées. Il est entré dans l'illustre compagnie des grands hommes d'État. Sa destinée ne peut plus être séparée de celle de son pays. Son nom ne saurait être effacé de la mémoire des peuples,
Turin, 22 mni 1860.
La situation du Piémont se. dessine chaque jour avec plus de vigueur, et la politique du ministère Cavour en paraît de plus en plus l'expression vraie. L'opinion publique ne s'y trompe pas, et, malgré des difficultés sans cesse renais^ santés, on voit le bou accord entre le pouvoir et la nation se resserrera chaque événement qui menaçait do le rompre
On comprend peu chez nous cet accord, par une raison bien simple : c'est qu'il n'a existé réellement dans aucune des phases diverses de notre histoire parlementaire. Nos majorités satisfaites se formaient d'intérêts individuels; nos popularités éphémères, où les excitations du journalisme avaient plus de part que la spontanéité de l'enthousiasme, ne représentaient le plus souvent que des passions aveugles. Ici, tout au contraire, c'est sur le patriotisme clairvoyant, sur liustinçt juste des populalions, c'est sur le discernement des partis que reposent la force et la stabilité du pouvoir.
Et ce n'est pas, à mes yeux, l'intérêt moindre du mou-
vement italien que celte formation rapide dune saine et vive opinion publique, sous l'influence de ces mêmes institutions représentatives qui, chez nous, toujours suspectes à la masse de la nation, se sont rapidement discréditées entre les mains de quelques hommes, dont les vues étroites et les ambitions égoïstes ne se trahissent que trop à cette heure et justifient les défiances populaires par les plus incroyables, parles plus ridicules apostasies. Plus je le considère de près, plus je l'admire, cet ascendant d'un gouvernement hbre, au sein d'une crise périlleuse, dans un État né d'hier, perpétuellement remis en question, soit par la fortune changeante des armes, soit par les combinaisons variables de la diplomatie; plus aussi je regrette que nous négligions, pour les épisodes brillants du drame italien, l'observation et l'étude de ce qui en fait, selon moi, la trame solide.
Cette merveilleuse entente du pouvoir et delà nation que je me prends à envier, en faisant sur notre propre histoire un retour pénible, on ne l'a pas vue encore se relâcher un seul jour depuis qu'un roi citoyen et un homme d'Etat sincèrement, hardiment parlementaire ont fait à l'opinion un confiant appel. Et non-seulement l'esprit public a paru constant et dévoué, mais il a montré une sagacité surprenante, une promptitude à comprendre qui ne se devaient guère attendre d'un peuple si peu homogène encore, retenu si longtemps dans l'ignorance de ses propres affaires par l'absolutisme étranger.
Depuis la paix de Villafranca jusqu'à l'expédition en Sicile, l'opinion nationale, sous l'heureuse influence de l'éducation constitutionnelle doimée à l'Italie par le Piémont, a
toujours instantanément deviné les nécessités de l'heure présente. Bien que troublée, inquiétée en mainte occasion, blessée au vif par des déceptions cruelles, elle est aussitôt rentrée en équilibre, et l'initiative royale a reçu d'elle en toute circonstance la force dont il était besoin pour parer aux plus prochains périls.
l:t quels périls! A Villafranca, l'abandon apparent d'mi tout-puissant allié sans lequel le salut de l'Italie ne semblait plus qu'un rêve: à peu de temps de là, les foudres du Vatican lancées contre une maison royale profondément catholique et gouvernant un peuple le plus religieux peutêtre f[ui soit au monde; puis, tout d'un coup, le sentiment patriotique heurté en son essor par une cession de territoire qui n'avait pu être ni prévue ni préparée. Enfin, par suite de cette cession, une brusque rupture entre l'homme d'État qui tiejit le gouvernail et le chef héroïque qui, dans l'imagination populaire, apparaît comme la personnification même de l'honneur italien. Que d'épreuves en un si court espace, et comment n'aurait-on pas une confiance entière d;ins les destinées à venir d'une nation qui les a si noblement, si sagement traversées !
Ce qu'il importe de signaler comme une maïque sensible du profond instinct qui guide ce pays, où la science de la politique a eu dans tous les temps ses plus grands maîtres, c'est, au plus fort des émotions populaires, la personne du roi toujours hors d'atteinte, la responsabilité ministérielle hautement revendiquée, acceptée, seule en cause, et peu à peu le calme rétabli sans nul recours à des moyens étrangers au jeu libre et régulier des formes parlementaires.
La discussion sur le traité de eessioii de .\iro et de la
Savoie vous fera prochainement assister à ce curieux spectacle d'une opinion intelligente, qui se rectifie d'elle-même sous l'action des événements, et d'un pouvoir qui puise une force nouvelle dans l'opposition qui lui est faite. Assurément le débat sera vif. Les reproches ne seront pas épargnés au ministre sur le traité en lui-même et aussi sur la manière inusitée dont il a reçu son exécution. Une presse véhémente, irritant par le soupçon une blessure très-vive, n'a pas craint de prononcer de ces mots qui, dans les temps de fermentation populaire, reçoivent trop aisément une interprétation funeste. On a parlé de complaisance envers l'étranger, de mollesse à soutenir l'honneur national, du trop facile abandon d'un sol que protégeaient les souvenirs dynastiques de la maison de Savoie et le berceau de Garibaldi : graves accusations quand l'ennemi est aux portes, quand le sang des soldats morts pour la patrie fume encore! Accusations redoutables, surtout parla difficulté, par le danger des explications, qui, en certaines occurrences, ne se peuvent donner entièrement sans compromettre les intérêts supérieurs, le secret et jusqu'au salut de l'État !
Eh bien, ou je m'abuse singulièrement, ou les débats de la Chambre, tout orageux qu'on les suppose, loin d'ébranler le ministère Cavour, auront pour résultat de l'affermir. L'irritation des passions nationales se donnera un libre cours à la tribune, mais l'urne parlementaire ne recevra que des votes réfléchis.
Dans l'hypothèse la plus contraire au pouvoir, le vote définitif aura plutôt le sens d'une sauvegarde, d'une protestation anticipée contre des éventualités futures que le
FLOREINCE ET TURIN. 127
caractère d'un blâme pour le fait accompli. La Chambre n'oubliera pas que ce fait, depuis que le traité a été porté à sa connaissance, a reçu la sanction du suffi'tige universel. L'opinion publique est trop sage pour vouloii' que ses représentants portent la plus légère atteinte à ce fondement nouveau du droit italien, sur lequel se construit et s'élève de jour en jour l'édifice encore incomplet de l'unité nationale.
Quelques paroles pleines d'émotion et de dignité, prononcées dans l'origine des interpellations par M. de Cavour, ont semé dans l'esprit de ses adversaires le germe de réflexions utiles. Les événements aussi ont marché, et, dans ces derniers jours, ils ont éclairé d'une lumière propice la crise minisférielle, en faisant apparaître le traité du 24 mars dans sa relation avec l'ensemble d'une politique entièrement conforme au vœu du pays. Passionnée pour l'expédition en Sicile, l'opinion pubh({ue sait beaucoup de gré au gouvernement de la mesure parfaite qu'il a su garder entre les exigences de la diplomatie et les entraînements populaires. Une équitable appréciation des situalions se fait. On approuve le ministre du roi de rester fidèle à son rôle, comme on approuve le soldat du peuple de rester fidèle à sa destinée, La fermeté du président du conseil à réprimer les résistances illégales d'un épiscopat factieux lui ramène à l'envi les esprits les plus défiants. Les provocations de Rome achèvent de tout éclaircir. Chacun sent dans l'air embrasé que le grand combat se prépare ; chacun se dit que le péril est proche et que ce n'est point le temps des engagements de partis. Les malentendus se dissipent à cette pensée, les obscurités s'évanouissent
comme d'elles-mêmes. Ce qui ne se dit pas se devine; on se comprend avant de s'être entendu. Pour tout esprit sensé, pour tout œil ouvert à l'évidence, d'un bout à l'autre de la Pénin.~-ule, j'allais dire d'un bout à l'autre du monde, il n'est plus à celte heure que deux camps, deux baimières. D'un côté, la Rome autrichienne, de l'autre, le Piémont italien : Antonelli ou Cavour, Lanioricière ou Garibaldi, le parlement ou l'inquisition, le roi ou la ligue.
Tiii'iii, .") juin 18(iO.
La pbysionomie de la Chambre des dé|iulés pendant les débats sur le traité du 2i mars était singulièrement animée.
La question qui se discutait touchait à l'honneur national ; le parlement qui la devait trancher est la prennère assemblée nationale de l'Italie : puissant attrait pour la passion publique dans un pays qui ne vent plus avoir d'autre intérêt, d'autre sentiment, d'autre pensée que la pairie!
Aussi, durant cinq longues journées, l'empressement ne s'est-il pas ralenti. Malgré une chaleur suffocante, malgré des désagréments de plus d'une sorte, une foule beaucoup trop nombreuse pour un espace beaucoup trop exigu s'est disputé avec opiniâtreté le privilège d'occuper, debout ou mal assise, une place problématique don la i)lnpart du temps on ne pouvait rien voir ni rien entendre.
Je remarque à la louange des f'einmes qu'elles ne paraissaient pas les moins intrépides à soutenir le combat et à supporter la fatigue de ces journées parlementaires. J'ai vu, chose plus méritoire, de très-belles dames se plier à la mauvaise grâce d'un règlement qui, dans certaines tribunes, relègue au second rang, derrière les personnages officiels, le sexe faible et beau auquel la courtoisie virile cède en tout lieu la préséance '.
La salle des délibérations est élégante, bien éclairée, bien décorée, mais dans un goût qui rappelle un peu trop sa destination première. C'était mie salle de bal du jialais Carignan. Adaptée tant l)ien que mal, lors de la proiindgation du statut, aux usages parlementaires, elle est devenue, aujourd'hui que la représentation nationale est doublée, tout à fait insuffisante. La forme en est elliptique. Sur les parois en stuc d'un vert très-pâle se détachent des pilastres à cannelures et des rinceaux dorés. Les sièges sont en velours cramoisi. Un bas-relief représentant le serment à la constitution, le portrait en pied du roi Victor-Emmanuel, donnent seuls un caractère politique à cette riante enceinte. Le public est admis dans une galerie circulaire, à la hauteur de ce que l'on nomme dans les salles de théâtre le paradis. Un petit nombre de tribunes en saillies sont réservées pour le corps diplomatique, le Sénat, le Conseil d'Etat, les journalistes et les dames. Le banc des ministres
• « On nous force d'être impolis, « disait un jeune secrétaire de légation (1110 ri'uis.sier de la Iribnne diplomaluiue l'orçait, lion gré mal gré, de passer devant deux des plus grandes daines de l'aristocratie italienne. Un autre ne s'excusait même pas et prenait bruyamment sa place officielle.
est au-dessous du fauteuil du président. Les oialeurs parlent de leur siège.
Bien que, par une indication topographique et selon la place qu'ils occupent, les députés fassent partie de la droite, du centre ou de la gauche, il m'a paru que la délimitation des partis n'était point encore nettement tracée dans le parlement italien. Les votes par assis et levés présentent une grande confusion; les débats ont montré peu de concert, peu de discipline dans les rangs. Le groupement par province ou bien la hgne de démarcation entre les partisans de l'idée centralisatrice et les partisans de l'idée municipale, ne se sont pas faits davantage. Tout reste encore indéterminé. Si je devais à cette heure caractériser la Chambre, je dirais qu'elle est tout entière animée d'un sentiment de patriotisme, de loyauté, de modération, de désintéressement dont on peut attendre, avec le temps, les meilleurs effets. Mais sa complète inexpérience trompe encore son bon vouloir; ses allures modestes et pacifiques semblent moins d'une assemblée que d'une académie. Elle est patiente, trop patiente aux longs discours, aux interminables lectures. Elle ne se permet ni le bruit des couteaux, ni aucun de ces signes irrévérencieux de lassitude qui, chez nous, avertissaient l'orateur qu'il eût à passer au déluge. Elle s'amuse aux bagatelles, aux fi'ii%i de l'opposition, aux saillies d'un habile homme d'État qui se plaît à tenir en joie ses amis et ses adversaires. Elle se laisse trop aisément aller à la persuasion des arguments ministériels. Elle est naïve, en un mot, et vient de le montrer dans le très-long et, selon moi,, très-inutile débat sur la cession do Mce et de lu Savoie.
La situation faite à la Chambre par le ministère et par le peuple était difficile à accepter, mais impossible échanger. La discussion ne pouvait être que oiseuse ou tragique. Tragique si, par un vote négatif, le parlement rejetait le traité, accusait de haute trahison ceux qui l'avaient fait, et, rompant l'alliance française, abandonnait l'Italie au.v hasards de la révolution. Oiseuse, si, comme on l'a vu, tout le monde était d'accord pour maintenir le traité et ne point engager de conflits entre le droit parlementaire et le droit populaire. D'explications sérieuses, il n'en pouvait pas être donné; de protestations efficaces, il n'en pouvait pas être fait; aussi, malgré l'éloquence de plusieurs, m algré la grande question de droit qui reposait au fond de ce débat et se cachait, pour ainsi dire, sous les replis de la parole oratoire, la discussion a-t-elle paru à tous les esprits politiques languissante, stérile, peu propre à rehausser l'importance du parlement. Une manifestation silencieuse de désapprobation, une majorité de nécessité donnée au ministre, un vote de deuil en quelque sorte, aurait exprimé le sentiment public.
Au lieu de cela, les députés nouveaux, naïvement empressés de jouir de leurs prérogatives nouvelles, se sont laissés aller pendant cinq journées à des considérations rétrospectives dont le moindre défaut était d'appartenir déjà à l'histoire et de n'avoir plus trait à la politique.
Ou s'est demandé si et pourquoi les provinces cédées étaient ou voulaient être italiennes ou françaises; on a Iracé au nom de la nature ou de la stratégie des liuiites dont il ne devait être tenu aucun coinpte. Des hommes d'un rare lak^iit, tels qiio MM. Gnerrazzi, Ferrari, ont captivé l'audi-
\m FLORENCE ET TLTUN.
toire par l'exposition Irés-littéraire de leurs opinions individuelles. Mais une émotion véritable n'a jamais passionné la lutte parce que nul doute n'était possible sur son issue.
Au moment même où la discussion s'est concentrée et a pris, entre les deux persoimes représentatives du pouvoir et de l'opposition, un caractère tout à la fois très-général et très-personnel; quand M. Rattazzi et M. de Cavour en sont venus à un engagement direct, on a senti, à je ne sais quel vague dans l'attaque et dans la défense, à certaines circonspections, à certains embarras mal déguisés chez l'un et l'autre orateur, que ce n'était point là un de ces duels politiques où toute atteinte est dangereuse et toute blessure mortelle.
Une attention profonde, un silence respectueux et qui rendait hommage à d'éminents mérites ont accueilli et suivi dans tous ses développements la parole logique et réfléchie de M. Raltazzi. La justesse, l'enchaînement de ses déductions, la clarté de son discours où se reconnaissait la simplicité supérieure de l'homme accoutumé à manier les grandes affaires, intéressaient au plus haut degré rassemblée. Mais, lorsqu'on a vu M. Rattazzi, à peine le combat engagé, abandonner l'offensive, et, se repliant en arrière, s'attarder dans une longue apologie du cabinet qui portait son nom, l'intérêt s'est aussitôt refroidi; la plus lointaine appréhension d'un danger pour le ministère s'est dissipée. Quand M. de Cavour a'piis la parole, il n'avait en quelque soite plus rien à faire ; il voyait s'épanouir sur tous les visages la persuasion de son triomphe ; il n'avait pas achevé la première période de son discours, que des applaudisse-
menls partis de Ions les poiulà lui annonçaient une trop facile victoire.
La question que je ine suis posée après avoir entendu ces deux hommes que l'opinion publique oppose l'un à l'autre, l'interrogatoire que je me suis fait à moi-même après une étude attentive de la politique suivie par chacun d'eux, n'a pas laissé de m'embarrasser. En quoi M. de Cavour diffère-l-il de M. Rattazzi? d'où vient qu'en Italie et à l'étranger ces deux noms servent à désigner une politique contraire? A entendre certains Italiens, il semblerait que l'un de ces noms repiêsente le radicalisme démocratique, tanois que l'autre n'éveille dans les es^)rits (jue l'idée d'un libéralisme bourgeois.
Il n'y a pas très-longtemps — aujourd'hui l'on parait à cet égard désabusé — que l'on allait chez nous plus loin encore dans la distinction, en faisant de M. de Cavour un tory, de M. Uattazzi un démagogue. Une telle appréciation ne repose sur rien de sérieux, et je demeure, quant à n;oi, persuadée que, si elle leur était connue, elle ferait sourire les deux personnes illustres qui en sont l'objet.
Les dilTérences que Ton signale et qui trompent le vulgaire ne sont point, à mes yeux, différences d'opinions ou de principes, mais différences de situations et de caractères. Les idées ne sont pas dissemblables, mais seulement, si l'on peut ainsi parler, la pliysionom.ie de ces idées. Et ceci nous ramène à la considération toute moderne de rinllueiice des milieux.
Dans ce milieu étendu et varié que l'on appelle en tous pays le <jrand monde, homme d'ancienne race et de sang généreux, M. de Cavour a contracté de bonne heure
une façon de voir et d'agir entièrement libre, que^iue chose de lier et de familier dans ses rapports avec l'opinion, qui se pourrait nommer la liberté de conscience politique. Il a vu les hommes et les choses sous un angle très-ouvert. Nulle timidité, nulle obscurité, nulle mélancolie dans sa pensée. Il possède celte joie intérieure de l'esprit à laquelle Descartes attribuait « une secrète force pour se rendre la fortune plus favorable. » Enfin, si l'on me permettait d'emprunter à un autre ordre d'idées une expression vulgaire, je dirais que M. de Gavour a la politique gaie.
11 n'en va pas ainsi de M. Rattazzi. Un milieu plus circonscrit, des horizons moins ouverts, des traditions moins hautes, un nom à se faire, une indépendance à conquérir, un équilibre moins bien établi entre l'éneigie de la volonlé et la délicatesse de l'organisation, l'ont mis dés sa jeinicssc aux'prises avec l'obstacle. 11 a senti la contradiction avant de voir l'harmonie des choses. De là des habitudes d'esprit plus conformes aux instincts de la démocratie, mais de là aussi, je le crois du moins, avec une connaissance plus pratique des difficultés de la vie, moins d'audace à les braver et peut-être, à l'occasion, plus de scrupules, plus d'égard pour des volontés ou pour des influences étrangères à son inspiration propre.
Mais pourtant, quoi qu'il en soit de ces différences d'esprit et de caractère, il n'en est pas moins évident que M. de Gavour et M. Rattazzi n'ont qu'un même but et qu'ils ne sauraient avoir qu'une même poUlique. Une même pensée les possède, et c'est tout au plus s'ils pourraient donner, à l'occasion, une allure, une expression, un accent quelque peu divers à celte pensée. Le minislère Gavour renversé par
le vote du parlement sur la cession de Nice et de la Savoie, on eût vu le cabinet Raltazzi forcé de confesser qu'il n'avait pas conçu un autre plan, et qu'il n'avait pour réaliser ses idées d'autres moyens que ceux-là même qu'il imputait à crime à son rival.
La puissance des événements, la puissance de l'opinion, n'admettent plus d'ailleurs ces nuances de partis; elles mettent à néant les divergences individuelles qui occupent les loisirs des gouvernements bien assis. Le sol tremble, il est miné sous les pas des hommes de cœur à qui le peuple italien a confié ses destinées. Silence aux luttes parlementaires! Trêve aux rivalités de portefeuilles! L'ennemi est ;uix portes. La patrie est en danger. Le moment est passé des petits ressentiments. Voici l'heure des grandes liaines.
L'haii giurato
0 libéra lutta,
0 sià serva Ira l'Alpe ed il mnre !
Una d'arme, di lingua, d'ail are, Di momorie, di saiigne, di cor*.
Turin, ^5 juinISOO.
Depuis un certain temps, VArmojiia, qui représente, comme vous savez, en Piémont, l'opinion cléricale, date chaque matin ses colonnes du vingt-septième, du vingt-hui-
' Manzoni,
lième, du vingt-neuvième jour de la prison du cardinal archevêque de Pise; du hnilième, du neuvième, du dixième jour de la prison de l'évéque de Plaisance, etc., etc.
(( Corre il Irentesimo giorno délia prigionia del cardinale arcivescovo diPisanon condaunato, ne processato; l'otlavo délia prigionia del vescovo di Piacenza non processato, ne condannato.e il ventesimoquinlo giorno che quattro padri Gesuiti sono aile segrele, rei soltanto d'essere Gesuili. )•
Ces dates néfastes, avec le cortège de faits controuvés, avec le chœur de lamentations et d'exécrations bibliques qui les accompagnent, tendent à créer dans les annales de l'Église une ère nouvelle : l'ère de la persécution religieuse en Italie, sous le règne despotitiue de ce tyran sacrilège que l'on nomme Victor Emmanuel, sous le gouvernement de ce ministre impie et scélérat, en horreur à la chrétienté, qui signe Benso de Cavour.
J'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de connaître les tourments épouvantables infligés aux premiers martyrs de cette persécution qui conspire, selon VArmonia, l'anéantissement de l'Église de Dieu ', et je, vous en adresse le récit, simple et bref, mais dont je puis garantir l'exaçti- (ude.
Lorsque l'assemblée nationale réunie à Florence eut prononcé la déchéance des princes de la maison de Lorraine et l'annexion de la Toscane aux États sardes, une partie du liant clergé, sentant ses privilèges compromis par les principes et la publicité du gouvernement parlementaire, entra en lutte avec les autorités civiles. La cour de Rome, qui
' Voir, entre aulrcs, lArinonia des 17, '20, '21 et 24 juin.
faisait cause commune avec l'Autriche et qui se flattait de ressaisir les Romagnes eu suscitant dos embarras au Piémont, encourageait ces tendances factieuses. Entre les prélats qui se montrèrent le plus empressés à contrecarrer en toute circonstance l'administration se signala tout d'abord le cardinal Corsi, archevêque de Pise. L'énumération serait longue des actes par lesquels il manifesta son mauvais vouloir. Deux ou trois faits suffiront.
Sans tenir aucun compte du vote de l'assemblée, Sou Éminence, au renouvellement de l'année, fit insérer au rituel de son diocèse la prière pour le grand-duc: Pro magno duce nostro; et ce ne fut qu'après des observations réitérées de la part du gouverneur Ricasoli qu'il se résigna à faire coller une bande de papier sur la prière pour le prince lorrain, sans y substituer la prière pour le roi. Cependant l'on fermait les yeux, espérant que la réflexion amènerait le prélat à des dispositions meilleures. Cette longanimité l'abusa. Il se crut en puissance de tout braver. Sommé à différentes reprises d'exécuter la loi relative aux bénéfices vacants, il s'y refusa d'un ton de plus en plus hautain, et finit par menacer d'excommunication le préfet de Pise. Mais ce n'était là encore que le prélude des hostilités. Victor-Emmanuel vint à Pise ; le cardinal s'enferma dans son palais; il défendit sous les peines les plus sévères au clergé de son diocèse d'aller rendre au roi ses, devoirs, et, comme il apprit que Sa Majesté se proposait de visiter la cathédrale, il commanda aux chanoines, aux curés et même aux simples desservants de s'abstenir de paraître.
Au grand scandale de la foule qui se pressait sur les pas fin )'oi, le portail de l'église vr s'oiivril pas d'vaiit lui.
Le peuple s'irrita; les murmures devenaient menaçants quand Victor-P.mrnanuel,avec un lieuieux à-propos, entrant gaiement par une porte latérale, délourna par un mot el par un sourire l'orage populaire ^ Dans le même temps, sur son ordre exprès, des mesures étaient prises, non pour châtier un clergé insolent, mais pour le proléger et le soustraire à l'indignation du peuple.
Cette leçon si douce d'un roi si puissant aurait ramené à l'obéissanc^ tout autre que le cardinal Corsi. Mais la pourpre romaine aveugle. A la plus prochaine occasion, Son Kminence, enhardie par l'impunité, fit connaître qu'elle ne céderait ni aux lois ni à la raison. Elle interdit, sous peine des censures ecclésiastiques, à tous les curés du diocèse de concourir à la célébration des fêtes anniversaires de la proclamation du Statut. La situation devenait intolérable; H n'était plus possible au gouvernement de rester passif entre la désobéissance obstinée du clergé et la colère croissante du peuple. Toutefois, avant d'en venir aux rigueurs, le ministère, voulant tenter un dernier moyen de conciliation, invita le cardinal à se rendre à Tui-in pour entendre une communication du garde des sceaux. Cette invitation, qui comptait des précédents nombreux et n'avait jamais rencontré la moindre résistance delà part des dignitaires de l'Église, fut repoussée cette fois par un refus formel.
* « C'est par la porte étroite qu'on enU'e au ciel, » dit le roi eu s'avançant vers le chœur, entièrement vide, où il lit sa prière royale pour le salut de son peuple.
Un peu plus tard, à Bologne, répondant à l'évêque, qui sexcusait de ne l'avoir point reçu à l'église : « Vous avez bien fait de ne vous pas déranger, dit le roi; ce n'est pas pour faire visilo au prêtre que Je suis allé .n l'église, c'est pour faire visite à Dieu. »
Plus moyen de se faire illusion: le cardinal Corsi entrait en rébellion ouverte. C'est alors que le gouverneur Ricasoli désigna le chevalier Geva di Nucelto, capitaine des carabiniers royaux, pour signifier à SonÉminence l'ordre qui l'appelait à Turin et pour l'accompagner pendant le trajet.
Le 21 mai, l'arclievêque de Pise était reçu à la gare de Turin avec tous les honneurs dus à son rang par Mgr Vachette, chanoine de la cathédrale, et conduit au logement qui lui avait été préparé au couvent des missionnaires. C'est à dater de celte heure que s'ouvre pour VArmonia l'ère de la persécution religieuse.
Après que l'archevêque se fut reposé tout un jour des fatigues du voyage, le garde des sceaux crut pouvoir en toute bienséance lui envoyer le chevalier Bidlio, chef de division au ministère de grâce et de justice, pour lui demander de vouloir bien se rendre auprès du ministre qui souhaitait de l'entretenir. Monseigneur déclara qu'il n'acceptait point l'invitation, mais qu'il obéirait à un ordre. Il fallut le contenter: l'ordre vint. Le prélat obéit, après avoir toutefois exigé que cet incident fût consigné dans un procès-verbal signé de deux témoins; faute de quoi la persécution aurait manqué d'authenticité et le martyre eût péché par la base.
Le colloque entre le ministre du roi et le prince de l'Église ne dura pas moins d'une heure et demie. Ce ne fut point la faute de l'Éminence s'il ne se soutint pas toujours dans le ton héroïque. Aux questions que lui adressait le garde des sceaux touchant sa désobéissance passée et ses intentions futures: « N'attendez de moi nul éclaircissement,» répondait invariablement l' prélat: «je suis en captivité; vous ne voyez ici que mon corps; mon esprit est libre et
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ailleurs Je ne dois ni ne veux me défendre. Que Dieu me juge! )) Cependant le ministre ne se rebutait pas. Il rappelait à l'archevêque récalcitrant la distinction nécessaire, les limites tracées par la sagesse des législateurs entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique; il lui représentait avec convenance mais avec fermeté (jue par sa conduite il avait enfreint les lois, et que, en s'oubliant jusqu'à manquer de respect à la majesté royale, il s'était rendu doublement coupable et connue dignitaire de l'Église et surtout comme gentilhomme. Mais enfin, voyant ses arguments sans effet sur l'esprit de son auditeur, il se résuma en lui demandant s'il se reconnaissait sujet du roi. A cette dernière et pressante interrogation, le cardinal, croyant suivre sans doute l'exemple du Fils de Dieu, resté muet devant l'iniquité de ses juges, se renferma dans le plus obstiné silence.
Ici, la persécution fit un pas de plus; elle entra dans une phase nouvelle. Le ministre avertit le prélat que, en la dispositioiUioslile où il paraissait vouloir demeurer, le gouvernement du roi ne croyait pas pouvoir, sans provoquer des désordres populaires, le laisser rentrer dans son diocèse. Il ajouta que Son Éminence était entièrement libre de quitter la capitale et de se rendre dans n'importe quelle partie du royaume il lui plairait choisir, mettant d'ailleurs à sa disposition, pour tout le temps qu'il voudrait encore séjourner à Turin, les voitures de la cour et les maisons de plaisance dépendantes de l'archevêché.
A ces offres courtoises, le cardinal déclara qu'il se trou vait bien au couvent des missionnaires et qu'il n'avait qu'à se louer des égards dont il était l'objet de la part du ministre et du gouvernement, niais qu'il persistait à se consi-
dérer comme captif, et qu'il ne ferait rien, ni un voyage, ni même une simple promenade qui se pourrait interpréter comme un acte de liberté.
Cependant, à quelques jours de là, un député piémontais, appartenant à la plus haute aristocratie et bien connu pour ses opinions orthodoxes, insinuait au garde des sceaux que le cardinal Corsi se rendrait volontiers auprès de sa sœur dans la rivière de Gênes. Le ministre y consentit, en renouvelant l'assurance que le cardinal pouvait aller où bon lui semblerait, à cette seule condition de revenir à Turin lorsqu'il y serait invité, sans contraindre le gouvernement à lui envoyer des ordres formels.
Mais cette démarche, soit qu'elle ait été faite à l'insu du prélat, soit plutôt, comme on le croit, qu'elle ait déplu aux meneurs du parti clérical qui craindraient de voir tomber ainsi la fiction de la captivité, n'a eu jusqu'à présent aucun résultat. Depuis huit jours, l'archevêque de Pise partage les honneurs de la persécution avec l'évêque de Plaisance, appelé, comme lui, à Turin, par suite des troubles qu'il a occasionnés ou suscités dans son diocèse. Mais Mgr Ranza ne se montre pas aussi résolu au martyre que Mgr Corsi. 11 ne se refuse point aux explications. Dans les entreliens qu'il a eus déjà, à plusieurs reprises, avec le garde des sceaux, il s'est efforcé de justifier sa conduite. A la vérité, le silence lui eût été difficile en présence de l'instruction judiciaire qui se poursuit et des papiers importants saisis à Plaisance.
fiC gouvernement se propose de livrer à la publicité ces papiers avec beaucoup d'autres documents qui feront connaître les menées et les complots contre l'État dont une partie du clergé s'est rendue coupable. Cette publication.
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impatiemment attendue, achèvera d'éclairer l'opinion sur l'urgente- nécessité des mesures de sûrelé publique que l'Armonia qualifie de persécution religieuse. L'approbation du parlement et de la presse a d'ailleurs devancé ces explications.
Le bon sens populaire ne s'est pas trompé. C'est chose digne de remarque que le peuple piémontais, si sincèrement catholique, soit demeuré aussi indifférent à celte persécution prétendue. On n'a pas réussi à lui persuadei' que la religion était en péril parce que la domination de Rome était menacée. 11 ne s'est laissé inquiéter ni dans sa foi ni dans sa loyauté. 11 a prié pour son roi, malgré le pape; il a prié pour sa patrie, malgré les èvèques. Avec une puissance d'abstraction à faire envie au réformateur le plus métaphysicien, il continue d'entendre la messe sans se préoccuper du prêtre qui la dit.
En dépit de l'ignorance systématique où l'astuce cléricale l'a retenu, le peuple piémontais possède une sagacité naturelle qui va droit à la vérité, quelles que soient les obscurités dont on l'enveloppe. Il comprend, sans qu'il soit besoin de le lui apprendre, qu'il ne doit plus porter le joug d'un sacerdoce qui pactise avec l'étranger. Il sent instinctivement qu'il n'a rien à espérer d'une Église ennemie des lumières, oij l'on enseignait hier encore que : Plus on s'avance dans la loi du progrès, plus on scloigne de la loi du salut ^ Dans ce défi téméraire jeté à la monarchie par la papauté, il ne s'alarme ni ne se trou-
' Lcltre pastorale du caiilinol Sislo Riario Sl'orza. iOpin/one, 1> décembre 1859.)
ble. Patient mais clairvoyant, sa résolution est prise. On dirait qu'il voit coiifusénient que du fond de cette grande lutte, désormais inévitable, entre les arrogances cléricales et le droit des nations, sortiront la justice et la liberté. Fidèle à Dieu, coniiant, ({uoi qu'il arrive, dans le cœur el dans l'épée de son roi, i! semble dire, lui aussi, avec ce magnanime monarque poussé à bout par les haines d'une ligue acharnée : Qu'il en soit ce qu'ils ont voulu. Viva Diu! (indrevto al fondo' .
lui'ii). "iï juin-
Parler des femmes et des rois, c'est chose déhcate. Les plus fins y sont lourds; les sincères, malséants; les biendisants, flatteurs; tous se donnent du fat à se vouloir targuer de les connaître.
Ayant fait sur autrui ces observations, je devrais ne m'exposer point à pareilles disgrâces et ne pas risquer ma plume à tracer ici le grand nom de Victor-Emmanuel. Mais comment, je vous prie, parler de l'Italie, comment parler surtout de ce loyal peuple piémoiitais, sans parler de celui dans lequel il a mis tout son amour? Quels scrupules prévaudraient contre la vivacité du sentiment, quelle réserve ne serait pas entraînée par la passion populaire,
' » Vive Itiou! nous iions au l'oiid des choses. » Dernières ii;n(ile> il'uii discours adressé aux maires de la Toscaue par Viclor-Emuianuel, eu nieltaul la uiain :^ur la yarde de son épéc.
qui veut le uuiu de ce bon roi lioiioié, loué, célébré partout où s'élève une voix sympathique à l'espérance italienne !
Et tout d'abord je l'appelle ce bo7i roi, parce que c'est la bonté qui tout d'abord parait, qui éclate pour ainsi dire sur son visage, qui anime sa physionomie, son geste, son accent, qui respire dans tout son accueil : une bonté simple et vraie, qui semble couler avec son sang dans ses veines, une bonté puissante pourtant, une bonté souveraine qui attire les plus rebelles esprits, subjugue les plus fiers, et que l'histoire, un joui', ne dédaignera pas de compter entre les grandeurs de son régne.
Les traits abondent, dans cette vie généreuse, de pardons imprudents, d'oublis faciles, de bienfaits empressés prévenant des repentirs douteux. Il faut taire ces grâces cachées que le hasard seul révèle; il les faut honorer en silence par respect pour la main qui les répand et ne veut pas s'en souvenir.
Donner et pardonner, c'est la pente naturelle de cette âme ouverte et juvénile que les soucis du trône n'ont point offusquée. Mais l'erreur serait grande d'attribuer à l'absence de discernement ou à des entraînements aveugles cette prodigue expansion d'une organisation très-forte et d'une sensibilité très-vive. La prédominance des qualités du cœur, ce rayonnement, cet éclat de la bonté dont j'ai voulu parler en premier lieu, s'ils rejettent un peu dans l'ombre les qualités de l'esprit, ne leur ôtent rien néanmoins de leur activité.
Victor -Emmanuel est doué d'un sens prompt et droit , il possède une justesse de perception qui n'ont point été
encore assez remarqués, mais qui se feront connaître aussitôt que l'attention sera moins exclusivement fixée sur les côtés liéroïques de son caractère, quand la probité du galant homme aura cessé d'exciter l'étonnement (étonnement peu flatteur pour les dynasties royales), quand la valeur brillante du soldat n'absorbera plus aussi entièrement l'admiration publique.
Le fils de Charles-Albert a profité peu, dit-on, de l'enseignement qui se puise dans les bibUothèques ; il a peu consulté les manuscrits ; il paraît même connaître imparfaitement les œuvres d'art rassemblées avec tant de soin par le goût noble et délicat de son père. Mais, s'il ne s'entend pas aux curiosités des érudits, s'il a trop négligé les vieux auteurs, il sait, sans qu'on le lui ait appris, lire en ce beau livre vivant : le cœur du peuple. S'il ignore la sagesse d'Egypte, la muse d'Athènes et le génie de Rome, s'il n'a point acquis à grand'peine la science des philosophes ou des législateurs, il a apporté en naissant l instinct qui fait les rois. Il devine l'esprit du temps, il mesure la valeur des hommes, il se connaît lui-même, et, selon l'occasion, il obéit ou commande à la fortune.
Le vulgaire, qui se défend d'admirer comme d'un tort à sa médiocrité propre, prend à tâche d'exphquer parle hasard ou par le mérite d'autrui les prospérités de ce prince. Mais quiconque a vu l'Italie ne saurait un seul instant mettre en doute l'ascendant qu'exerce le roi et son action personnelle sur la conduite des événements.
Il suffirait aussi de considérer les obstacles que rencontrent ailleurs, dans le caractère même des souverains, l'établissement des gouvernements libres, pour rendre
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liommage à cette habile sagesse qui toujours, en donnant le pouvoir au ministre le plus capable, a retenu sans effort l'autorité, et qui, sans quitter les habitudes familières d'une vie exempte de faste, a préservé de la plus lointaine atteinte, dans le cœur de ses sujets, le respect de la majesté royale.
Bien que l'inclination de Victor-Emmanuel ne le porte point aux affaires d'État, il les comprend, il sait s'y appliquer au besoin, .lamais, dans les conseils, on ne l'a vu ni distrait de la délibération, ni tardif à prendre le meilleui* parti, ni troublé dans le choix des moyens, ni surtout hésitant entre les intérêts parlicuhers de sa maison et la grande espérance du bien public, à laquelle il a voué son règne et sa vie.
Et c'est aussi par justesse d'intelligence que, en dépit de ses traditions dynastiques et de ses penchants guerriers, il a voulu se soustraire à toutes les influences de cour, de naissance ou d'épée. Entre l'abandon cordial du prince ami des plaisirs et la circonspection du souverain chargé du sort d'un peuple, il a tracé une limite invisible, mais infranchissable.
Que la fortune se montre libérale envers le roi Victor- Emmanuel, je Jie le nierai pas; que sa bonté, sa bravoure, que certaines qualités, que certaines faiblesses même de son cœur aient peut-être la meilleure part dans la popularité presque incroyable de ce u roi vaillant, » j'en tomberai d'accord; mais, il ne faudrait pas s'y tromper, ce Béarnais italien n'agit pas plus que l'autre sans finesse.
S'il conquiert, avec son triple talent, à la fois cœurs et provinces ; s'il enchaîne à sa fortune huguenots et ligueurs;
si la noblesse le suit sur les champs de bataille aux cris de Vive la liberté! et si sur son passage la république se prend à crier Vive le roz'/ ce n'est pas, croyez-le bien, sans qu'il sache du tout comment, ou par le simple effet d'un hasard propice.
Sous des dehors sans apprêts et dans le tour heurté d'une parole allègre qui semble précéder la réflexion, il est aisé à quiconque, admis en sa présence, a mérité de lui quelque peu d'attention, de reconnaître un tact supérieur avec le sentiment exquis des rapports qu'il lui convient d'établir. De son audience, d'où l'étiquette est bannie, nul ne sort sans l'avoir senti vraiment roi; et quand naguère, dans une effusion de belle humeur, empruntant au dialecte de son peuple une expression piquante, il disait à Garibaldi : ({ Je suis plus républicain que vous ; 311 son pi repïibblican die chiel, » il n'était pas sans s'apercevoir, le gai Béarnais, qu'une conversion venait de s'accomplir et que le roi républicain mettait sa main dans la main du républicain royaliste.
Cependant, ni cette gaieté naturelle d'un esprit qui traverse les tribulations du même pas vif et sûr dont il court à la gloire, ni la fougue d'un tempérament qui ne se plaît qu'aux excitations de la chasse et de la guerre, ni même cette modeste opinion de soi qui eût permis à Victor-Emmanuel le bonheur dans l'obscurité, n'ont détourné son esprit d'une ambition haute.
Cette ambition, fdiale et patriotique tout ensemble, lui apparut un jour comme un devoir, et dès lors il en a poursuivi le double but avec une intrépidité, une constance, avec une simplicité d'âme dont l'histoire des plus grands hommes n'offre que peu d'exemples.
Une personne à laqui^lle il parlait un jour de sa grande aniilié pour la noble nation dont le sang a coulé dans les combats do l'indépendance italieinie essayait à son tour de lui exprimer l'admiration qu'il inspire au peuple de France: « Je ne fais que mon devoir, interrompit le roi ; je tâche de finir ce qu'a coiumencé mon père. »
Qu'ajouterai-je ici? Ces mois graves et touchants, le regard plein de feu, l'accent ému, la tranquille assurance de celui qui les prononçait se refusent aux commentaires. Qui les a recueillis ne saurait les oubUer. L'histoire déjà les connaît ; le temps et le pays qui les verront s'accomplir le diront à la poslérilé : qu'il me soit pardonné de n'avoir pas su attendre.