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LETTRES A MONSIEUR L. S

Gènes, 25 janvier 1861.

De Nice à Gênes, le trajet est rapide mais le contraste est grand. A Nice, je laisse la phthisie, le rhumatisme, la névralgie cosmopolites, traînant et baillant leurs pâles ennuis sur une plage sans mouvement, dans les rues monotones d'une ville sans art et sans histoire, au milieu d'une population de mendiants et d'aubergistes. En débarquant à Gênes, l'animation, la physionomie, l'accent, la vie d'une cité forte et libre s'emparent, pour ainsi parler, de mes yeux et de mon esprit. Dans le port, mille bateaux se croisent ; les frégates guerrières emplissent leurs vastes flancs de boulets, de bombes, de munitions ; les navires au long cours déversent dans les magasins immenses leurs ballots tout gonflés de riches denrées. Dans les rues escarpées, étroites et profondes où, sans offenser la douce Madone qui sourit à l'angle des palais, le carnaval déploie à celte heure les couleurs provocantes de ses travestissements, suspendus au-dessus de nos têtes comme un dais

bariolé, déchiqueté, bizarre, une multitude affairée va et vient, circule et bourdonne.

Aux sons lointains du tambour qui marque le pas du soldat, au tintement des clochettes que de longues files de mulets font résonner en gravissant, chargés de lourds fardeaux, les ruelles abruptes, aux cris enroués des vendeurs de gazettes, gens de bourse et gens de négoce, gens de robe et gens d'église, moines et portefaix, garibaldiens, bersaglieri, matelots, se pressent et se coudoient : électeurs et éligibles surtout, car nous voici au temps des grandes élections, et tous les intérêts particuUers, toutes les distinctions de rang et de classe s'effacent devant l'intérêt supérieur de la fonction politique. On s'accoste, on se groupe, on échange des nouvelles. Je surprends au passage ces mots : Gaëte, Gavour, Garibaldi. Les gestes significatifs, les voix contractées du dialecte populaire trahissent les habitudes viriles d'une race active qui connaît le prix du temps. On respire ici le souffle d'une nation ; le dirai-je? on se sent en pleine république.

Turin, 1" février 1861.

Une chose me frappe à chaque fois que, venant de France, je me trouve sur le sol italien; une impression toujours la même, mais de plus en plus vive, me réjouit et me peine tout ensemble. Dès les premiers pas, je saisis, je constate avec bonheur les progrès incessants de l'opi-

nion, la convergence manifeste des instincts et des volontés vers le but suprême de l'unité italienne; puis, en faisant un retour sur de récents entretiens, je m'étonne qu'il se rencontre encore chez nous des esprits si prévenus contre le plus grand mouvement historique de ce siècle ; obstinés à ramener sous l'angle étroit de leurs visées personnelles le prodigieux essor de toute une nation ; infatués à ce point de la vouloir conseiller, réprimander du haut d'une infaillibililé politique dont il n'y aurait qu'à sourire, si de telles faiblesses chez nos prétendus hommes d'État n'avaient pour effet de discréditer les principes et les doctrines qui les ont faits illustres. A entendre certaines personnes, en petit nombre, il est vrai, mais trop éminentes, pour qu'il ne soit tenu aucun compte de leurs erreurs, l'Italie par ses traditions, sa constitution, par son génie même, est à tout jamais condamnée à servir sous des princes étrangers, ou pour le moins à voir ses populations s'entre-déchirer sans fin ni trêve dans des luttes provinciales et municipales. L'Itahe est incapable d'unité; elle n'en veut pas ; elle n'en saurait vouloir; la géographie, la philosophie, la diplomatie, la papauté surtout le lui défendent; « l'esprit d'usurpation et de conquête » d'une dynastie belliqueuse, « les passions tyranniques et subalternes » d'une démagogie sans frein se disputent les destinées mobiles d'un peuple fantasque; il n'y a là rien qui mérite l'intérêt des honnêtes gens ; le droit est à Gaëte, la vérité est à Rome; tout le reste est hasard, entraînement d'un jour, illusion qui s'évanouira comme la fumée.

C'est ainsi que l'on parle dans nos salons réputés libéraux. C'est par un langage analogue que l'on provoquait

naguère de bruyants applaudissements dans une enceinte retentissante, à la veille de ce vote si véritablement national qui couronne avec tant d'éclat les efforts persévérants du patriotisme le plus pur et les combinaisons d'une savante politique. Que vont-ils dire nos doctrinaires, nos libéraux prétendus, eux qui tiennent à honneur de représenter par excellence le système parlementaire? Leur siéra-t-il d'affecter le dédain pour le vœu légalement exprimé d'une assemblée légalement élue? Que pensent-ils, à celte heure, de l'autonomie toscane, de l'antipathie inconcihable des Napolitains et des Piémontais, de ce municipalisme jaloux qui sanctionnent comme à l'envi V esprit d'usurpation de la maison de Savoie? ÎS'aurontils point quelque embarras à s'expliquer l'expression constitutionnelle et monarchique des passions tijranniqucs de la démagogie'? Ne se résigneront-ils point à suspendre, pour un temps du moins, le vélo qu'ils se sont un peu trop hâtés de prononcer contre l'unité itahenne?

Tout le monde connaît maintenant le résultat des élections. Tout le monde y applaudit, car les petits sophismes de nos grands esprits ne trompent qu'eux-mêmes, et la France, inspirée par ses sympathies naturelles, éclairée par une presse généreuse et clairvoyante, n'a pas cessé de s'intéresser à la renaissance italienne où l'honneur du nom français est engagé, où revivent le souffle et la flamme, étouffées ailleurs, de la Révolution française. Mais ce que l'on ne considère pas assez, peut-être, ce sont les circonstances dans lesquelles ces élections se sont accomplies et qui leur donnent, avec une importance tout à fait extraordinaire, un caractère décisif.

Ces circonstances étaient les plus fâcheuses qui se puissent imaginer. L'annexion des provinces centrales était tout à la fois trop ancienne et trop récente. Trop ancienne pour que l'enthousiasme de la première heure ne fût pas refroidi; trop récente pour que les avantages du régime nouveau eussent pu se faire sentir d'une manière efficace. L'autonomie toscane, maintenue par une pression diplomatique qui paraissait l'indice d'une arrière-pensée souveraine, entretenait les espérances et favorisait les menées des partis vaincus. Dans le royaume de Naples, c'était hien pis encore. Commandées par des chefs militaires qui tenaient leur autorité du roi François 11 , des bandes armées parcouraient les Calabres et les Abruzzes, et, poursuivies par les troupes piémontaises, elles répandaient partout la consternation.

A celte guerre de partisans dans la montagne, venait s'ajouter le conflit de deux gouvernements dans les villes où les habitudes dictatoriales des ministres de Garibaldi ne s'effaçaient qu'avec lenteur et non sans accusations réciproques, devant les pouvoirs réguliers des ministres de Victor- Emmanuel.

Puis, sur un troisième plan, à l'abri de la popularité du loyal héros de Varèse et de Calatafimi, un parti moins sincère, animé par des espérances et des souvenirs d'un autre temps, soufflait le feu des passions, dans l'espoir d'allumer aux foyers brûlants de Naples et de Palerme, la flamme des révolutions européennes.

La prise de Gaëte, qui eût mis un terme à la guerre civile, indéfiniment retardée par la présence énigmatique de notre flotte, les conspirations de la coalition absolutiste tramées au Vatican derrière un rempart de baïonnettes fran-

çaises, que d'éléments perturbateurs de la paix et de la conscience publique! Oue ne devait-on pas appréhender d'un scrutin qui s'ouvrait dans des conditions aussi défavorables !

Je ne veux pas omettre le danger principal qui menaçait à ce moment Funité de l'Italie. Ce danger, très-exagéré par l'esprit de parti mais que l'on ne saurait nier, c'était une rupture imminente entre M. de Cavour et Garibaldi, entre l'homme d'État expérimenté qui calcule dans le silence du cabinet les chances terribles d'un jeu inégal, et l'audacieux soldat de la fortune itahenne qui ne prend conseil que de son épée et voit la trahison partout où n'éclate pas l'héroïsme.

De toutes parts, vous le voyez, mille motifs, mille occasions, mille prétextes de divisions, suscités et exploités par les passions contraires; toutes les raisons possibles de doute et de défaillance. Le clergé, disait-on, si influent encore dans les campagnes où il a dispensé seul jusqu'ici quelques faibles lueurs d'une instruction pire que l'ignorance, les moines et les prêtres, les hommes de mendicité et les hommes de miracles, si puissants en tous pays sur la détresse et la crédulité populaires, vont faire alliance avec les mazziniens exaltés; et s'ils ne parviennent pas à emporter la majorité, ils obtiendront du moins une minorité telle que le ministère ébranlé n'en pourra soutenir l'attaque. D'un autre côté, les comités garibaldiens, en inscrivant sur leur programme la guerre à tout prix et l'exclusion des 229 \ vont

' On désigne ainsi les (iéputcs qui votèrent, l'an passé la cession de Nice, qualifiée par les journaux de l'opposition de démembrement de riiaiie.

au-devant d'un échec qui ne saurait manquer de retomber sur leur chef. De la sorte, on vei'i'ait simultanément amoindrir les deux hommes illustres en qui se personnifie aux yeux des multitudes et dans la pensée des clas-<es supérieures l'unité monarchique, ce qui revient à dire, dans l'état présent des choses, le salut delllalie. L'Âi^semblée, déconcertée par l'esprit de faction, se troublera. En sentant saffaiblir la double impulsion à laquelle on a obéi jusqu'ici avec une confiance sans bornes, le pays tout entier rentrera en doute. L'Italie deviendra la proie des discordes. Elle se consumera, elle s'épuisera dans des agitations stériles, et bientôt découragée, épuisée, elle demandera le repos, quel qu'il soit, fût-ce même à l'abri d'un protectorat étranger et dans la triste impuissance d'une fédération en tutelle.

Telles étaient les prophéties, faut-il dire les espérances de plusieurs qui se donnent chez nous pour maîtres dans l'art de la politique, et s'offrent à l'enseigner aux enfants de Machiavel.

Au lieu de cela qu'arrive-t-il? Le simple bon sens du peuple italien, cMe clarté, cet esprit de méthode qui dislingue si profondément la révolution italienne de toutes \ft autres, avertit au moment solennel les hommes et les partis. Le clergé se retire d'une lutte où il compromettrait, sans profit direct pour l'Église, une influence qu'il peut encore conserver longtemps, à la condition de ne s'en point servir contre la patrie. Les mazziniens s'aperçoivent que leur action, en apparence ranimée, ne s'exerce que par une sorte de subterfuge. Us se dérobent, ils se confondent dans les rangs pressés des partisans de Garibaldi. Luimême, le solitaire de Caprera, s'arrachant aux soihcila-

lions de ses amis les plus chers, refuse de sanctionner le programme d'exclusion. Sur le sujet irritant de la guerre prochaine, il se renferme dans un silence que chacun interprète au sens de la prudence et d'une réconciliation souhaitée de tous. Dans le même temps, le ministre, par ses préparatifs, par son langage, donne au pays l'assurance que la paix ne sera point achetée au prix de l'honneur. D'un hout à l'autre de l'Italie, on se recueille. L'ordre et la liberté s'établissent de concert. Les urnes s'ouvrent. Les préférences particulières se taisent. L'intérêt général est seul consulté. Par une inspiration que j'appellerais providentielle si l'abus que font de ce mot les adver. saires du progrès ne m'en interdisait l'usage, le pays se prononce avec une merveilleuse unanimité. Il déclare qu'il a confiance dans le gouvernement du roi et qu'il veut avec lui un seul Etat, un seul peuple. On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, quelle solidité, quelle force apporte au ministère un assentiment pareil. Et cette force ne se manifestera pas seulement dans la conduite des affaires à l'intérieur, elle s'exercera aussi, et peut-être d'une manière plus sensible encore, dans les relations de l'Itahe avec l'étranger. Il paraîtrait difficile, sans doute, aux gouvernements fondés sur le suffrage universel et qui reconnaissent le principe des nationalités, il semblerait impossible aux pouvoirs qui s'appuient sur les majorités parlementaires de ne pas tenir grand compte d'une volonté nationale qui va parler par la voix d'un gouvernement et d'une assemblée étroitement unis, entourés de la popularité la plus incontestable. Ajoutons que l'organisation de l'armée qui se poursuit sans relâche, et

qui pourra un jour mettre 500,000 hommes au service de ses alliauces et des intérêts européens, ne devra pas être d'une mmce considération dans les résolutions des princes et des congrès.

Par sa sagesse et sa persévérance, par cette science de la politique qui semble comme innée chez le peuple italien, il a mis de son côté le temps. Le temps est désormais le plus puissant auxiliaire de cette révolution, la moins révolutionnaire qui fût jamais. Il est trop tard pour la faire reculer. Accomplie en conformité avec toutos les lois que reconnaît l'esprit moderne, elle lui apparaît comme son œuvre, comme son triomphe définitif sur les supei'stitions et les préjugés poUtiques et religieux d'un autre âge. Au dix-neuvième siècle hésitant, déjà lassé, la renaissance italienne rappelle avec énergie les principes essentiels du droit. Elle rend à son déclin comme une jeunesse nouvelle pleine de confiance et d'ardeur. Elle promet à la génération qui nous suit une histoire agrandie avec des horizons plus vastes et un champ plus ouvert aux conquêtes pacifiques do la raison et du génie humain.

lin autre jour, je vous entretiendrai de la formation des partis au sein du parlement qui va s'ouvrir.

Turin, 21 février ^8GI.

La journée du 18 février a commencé avec un tranquille éclat l'histoire parlementaire du royaume d'Italie. Les cir-

constances, grandes et petites, disposaient les esprits à la sérénité. Gaëte avait capitulé. Le ciel s'était fait clément, les Alpes retenaient leur rude haleine. Des voix lointaines et sympathiques éveillaient les échos du palais Carignan. Le printemps et la paix s'annonçaient ensemble.

Rien non plus d'inachevé dans les préparatifs, rien de néghgé dans les dispositions de la fête. A l'heure annoncée, une enceinte vaste et solide, bien qu'élevée rapidement, s'ouvrait à un public nombreux qui occupait, à l'aise, des places si bien ménagées que de partout Ton pouvait tout voir et tout entendre.

Plus de satisfaction que d'éloniiement, plus de joie réfléchie que de curiosité se lisaient sur les visages. Le spectacle était nouveau, sans doute, il élait extraordinaire; mais aux yeux de ce peuple sensé, qui prend depuis quelijues années une part active aux événements de sa propre histoire, il n'avait pas l'attrait théâtral que ces sortes de cérémonies exercent sur l'imagination des peuples moins sérieux qui s'amusent à la représentation, plutôt qu'ils ne s'intéressent à la réalité des choses.

Dans l'accueil môme fait au roi, à ce roi passionnément aimé, vous n'eussiez trouvé rien de cette excitation fébrile que produit ailleurs sur les foules la vue des personnes dynastiques. Dans les salves prolongées d'applaudissements qui acclamaient Viclor-Emmanuel, roi d'Italie, dans l'allilude du prince en recevant un tel vœu, tout semblait simple et comme familier. Point d'apprêt, rien déjoué; en quelque sorte rien de solennel. Mais la vérité, la grandeur des sentiments étaient là, on le sentait, et la solennité, absente pour le regard, pénétrait à leur insu tous les cœurs d'une

religieuse émotion. Le discours du trône a satisfait l'attente générale. Disant tout ce qu'il devait dire, indiquant seulement ce qu'il convenait d'indiquer, et jusque dans les choses omises répondant à la pensée de tous, ce discours a été compris, interprété sur l'heure ; il a été applaudi avec un tact et un discernement dont je demeure encore émerveillée. La courtoisie du paragraphe qui s'adressait au roi Guillaume P' et au peuple allemand, courtoisie à laquelle la présence de l'envoyé extraordinaire de Prusse donnait le sens le plus favorable, a trouvé dans l'assemblée et dans le public un assentiment chaleureux. Il en a élé ainsi des deux passages qui, se complétant l'un l'autre, déclaraient les résolutions pacifiques du gouvernement et rendaient hommage au capitaine valeureux qui personnifie ù cette heure l'esprit guerrier de la jeunesse italienne. C'était plaisir de voir avec quelle vivacité d'instinct le public saisissait les moindres nuances qui, dans les paroles royales, conciliaient avec un art profond des aspirations et des intérêts, sinon contraires, du moins très-distincts. Par l'àpropos, parla mesure exquise de ses approbations, l'auditoire donnait l'accent vrai aux expressions du discours qui tantôt correspondaient au désir de la paix et de l'unité, tantôt au sentiment de l'honneur militaire et aux fiertés traditionnelles des vieilles républiques.

Il était impossible d'ouvrir sous de plus calmes auspices, dans un meilleur accord du pays et du souverain, cette première session de la première assemblée italienne.

Il n'en faudrait pas conclure qu'elle ne se verra pas, dans le cours de ses travaux, aux prises avec des difficultés graves. Mais l'esprit de prudence et d'union qui a présidé

aux élections et qui a inspiré le discours du trône en promet, dés aujourd'hui, la solution heureuse.

Je vous parlais dans ma dernière lettre de la formation des partis au sein de la Chamhre. A ce moment encore, bien que la majorité fut acquise au président du conseil , une opposition systématique , une opposition à outrance semblait se préparer. Un tiers-parti (ce que nous appellerions un centre gauche) s'organisait, indépendant et libéral, riche en talents oratoires, s'honorant de noms connus dans les luttes de la presse et du parlement (tels que les de Pretis, les Pepoli, les Capriolo, les Berti-Pichat, les Coppino, etc.). Ce parti paraissait d'autant plus à craindre pour le ministère que, ne différant pas de lui quant aux vues générales de la politique, il pouvait en l'attaquant avec succès sur une question particulière d'administration ou de linance, par exemple, aspirer à le remplacer. Le tiers-parti venait de fonder un journal, la Monarchia Naz-ionale, qui comptait de nombreux lecteurs. 11 se groupait, il se disciplinait sous la haute direction d'un homme d'État. Par la modération de son langage, par l'habileté de sa tactique et l'importance européenne de son chef, il attirait à lui de sérieuses adhésions. Avec des alliances fortuites, avec des coaHtions d'une journée dans l'enceinte parlementaire , augmenté de ces recrues individuelles que les partis bien constitués ne manquent jamais de faire dans la masse flottante des incertains et des désappointés, en saisissant l'occasion, le tiers-parti avait chance de déplacer la majorité et de s'imposer au pouvoir.

Ce n'était certes pas là une menace pour la monarchie constitutionnelle dont le tiers-parti inscrivait loyalement le

nom sur son drapeau, et qui , aux jours difficiles, avait trouvé dans M. Rattazzi son plus intrépide défenseur ; ce n'était pas davantage un péril pour l'unité italienne à laquelle l'illustre orateur avait donné tant de gages; ce n'était que l'éventualité d'une crise ministérielle. Cependant une crise si légère qu'elle dut paraître, la moindre oscillation dans le mouvement, la plus petite altération dans le ton ou dans le mode politique pouvait jeter le trouble dans l'opinion, inquiéter le sentiment populaire. Elle pouvait embarrasser, ne fût-ce que pour peu d'heures, les rapports du gouvernement avec l'étranger. Une telle considération, qui en d'autres temps et dans d'autres pays n'eût pas suffi à faire taire les rivalités de portefeuilles, devait être ici toute puissante. Au moment d'ouvrir les hostilités, les deux hommes d'Etat qui déjà se mesuraient ont fait un retour sérieux sur eux-mêmes. Différemment mais également dévoués à la chose publique, l'un a provoqué l'autre et saisi l'occasion de négocier la paix, ou tout au moins la trêve parlementaire.

Au lendemain de son triomphe électoral, le chef du cabinet, auquel on reprochait naguères quelque hauteur de paroles et quelque néghgence à chercher le vrai mérite, a compris qu'il lui appartenait de faire les premières démarches. A la tête d'un parti considérable, le chef de l'opposition a compris qu'il pouvait et devait accueillir des ouvertures pacifiques. La présidence de la Chambre offerte et acceptée, assurée, me dit-on, par un suffrage unanime, a scellé ce quas\-con7îtibio, qui peut-être en présage un plus parfait.

Désormais il n'y a plus à la Chambre d'opposition constituée, capable de renverser et de former un cabinet. Les

ministres et les députés, sans avoir à se préoccuper de questions personnelles et de rivalités de portefeuilles, vont se consa(;rer avec calme à la législation et aux affaires du pays. Véritablement représentative de toutes les grandeurs, de toutes les forces du passé et du présent', l'assemblée nationale va fonder dans les lois le royaume italien. Elle va préparer avec sagesse, à une nation libre, de nobles destinées. Avant qu'un long temps s'écoule, l'œuvre qu'elle commence au palais Carignan s'achèvera au Capitole. L'instinct du peuple et la politique, la fierté nationale et la raison d'État l'exigent également. La Rome nouvelle, a dit Gioberti, doit prendre une part active à la renaissance italienne; car l'esprit se refuse à concevoir une Italie régénérée sans le génie et le grand nom de Rome.

Latiale caput cunctis pie est Italis dilùjendum, tanqiiam commune sux civilitatis principiiim ^

* Un journal a pris plaisir à fïiire remarquer que la Chambre des députés compte dans ses rangs quatre-vingt-cinq barons, comtes ou marquis; quatre-vingi-treize chevaliers, commandeurs, grand' croix des ordres civils et militaires; vingt-cinq officiers de l'armée. Ce qui fait assez voir que la démocratie italienne est exempte de tout esprit d'ombrage ou d'exclusion.

^ Dante.

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