SELON VINCENT GIOBERTI
Le roi François II tenait encore dans Gaëte que déjà tous les yeux se tournaient vers Rome. Avec celte promptitude, avec celte justesse de discernement qui fait de l'opinion publique en Italie un guide et un appui si sûrs pour le pouvoir, chacun avait compris que le rappel de la flotte française, c'était la reddition de la place, et que, Gaëte rendue, le nœud des complications italiennes se délierait ou se trancherait au Vatican.
A l'heure où j'écris, il n'est pas un Italien qui mette en doute la prochaine solution de ce que l'on nomme chez nous la question romaine; question obscure encore à l'étranger pour la diplomatie, pour l'opinion catholique prévenue ou mal informée, mais élucidée depuis plusieurs siècles par l'histoire et par le bon sens italiens; reprise, approfondie de génération en génération par une suite ininterrompue de grands esprits, de Dante à Machiavel, de Sarpi à Léopardi, jugée en dernier ressort par le pape Pie' IX lui-même, le jour où, sacrifiant à la conscience timorée du pontife les no-
bles aiiibitions du prince, il a repoussé l'amour, ce n'est pas assez dire, l'idolâtrie de tout un peuple et séparé sa cause de la cause nationale.
En ce jonr, funeste au sacerdoce, le voile des illusions dernières est tombé. Le divorce s'est accompli sans retour entre l'idée spirituelle et l'idée temporelle, trop longtemps confondues au sein de la souveraineté pontificale. Sans cesser d'bonorer le vicaire de Jésus-Christ, sans se jeter, comme on l'eût peut-être fait en d'autres temps et comme ils en étaient sollicités, dans les représailles violentes du schisme ou de l'hérésie, les ItaUens ont retiré leur obéissance à tous les actes du pouvoir ecclésiastique qui se rapportaient à une fin politique. Par égard pour la personne, pour les vertus privées du saint-père, ils ont reçu en silence, mais debout, sans courber le front, les excommunications et les anathèmes du sacré collège.
Cependant, il faut bien le dire, si les esprits, dès longtemps préparés par les leçons de l'histoire, se montrent d'accord pour considérer la séparation des pouvoirs comme une nécessité que personne ne conteste plus, ils diffèrent quant à la manière dont cette séparation devra s'opérer. Deux opinions principales se prononcent à cet égard ;
« Que le saint-père, disent les uns, abandonne à ses destinées nouvelles la capitale du royaume d'Italie, le retentissement des luttes politiques, les échos réveillés du Forum troubleraient le mystère de l'oracle divin. Irrévocablement partagé désormais entre le schisme, l'hérésie et l'indifférence, l'Occident, vieilli et comme accoutumé à l'erreur, n'offre plus aux vertus apostoliques ni conquêtes à tenter ni martyre à subir pour la gloire du ciel. L'Orient et ses
FLORENCE ET TURIN. IGo
récions inconnues s'ouvrent au zèle évangélique. Le règne de Mahomet, le règne de Bouddha s'y perpétuent : opprobre de l'ÉgHse, humiliation de la croix. Que l'apostolat chrétien retourne vers ses origines; qu'il établisse à Jérusalem le centre rayonnant de la foi catholique, il retrouvera dans la cité sainte qui vit mourir Jésus le don de persuasion, l'irrésistible attrait qui ravit les âmes; et de là, il se répandra, comme un torrent de lumière, sur les vastes ténèbres qui enveloppent encore, après dix-huit siècles, le berceau de r humanité. »
Ainsi parlent plusieurs que la gloire de l'Église touche plus vivement que les grandeurs de la patrie.
a Changer de lieu n'est pas changer de nature, disent les autres. Rome a vu s'éloigner plus d'un pape; elle en a vu aussi plus d'un revenir. Que Pie IX reste au Vatican; il appartient au saint apôtre qui bénit le premier essor de l'indépendance italienne d'en bénir aussi l'accomplissement. La présence volontaire du pontife, bien mieux que l'absence forcée du prince, consacrera la plus grande conquête de la raison moderne. En traçant lui-même les limites qui doivent perpétuellement séparer l'Église de l'État, en posant de sa main la borne infranchissable qui marque les confins du royaume de Jésus et du royaume de César, le saint-père les réconcihera dans le respect des peuples. Il les associera plus intimement qu'on ne le vit jamais dans l'œuvre commune d'une civilisation plus haute et plus parfaite. »
Entre ces deux opinions, la première, celle qui croit terminer tout litige par l'éloignement du pape, étant la plus simple, séduit naturellement le plus grand nombre. La seconde, dont les éléments d'appréciation sont plus com-
IGG FLOP.E^■CE ET TURIN.
plexos, a pour elle des autorités considérables. Le fameux programme du liinnovamento y ralliait, il y a de cela plus de dix années, les meilleurs esprits '. Ce programme que proposait, au lendemain de cruelles déceptions, un homme d'Église et d'État, repoussé, calomnié de son vivant, mais dont les prévisions se réalisent à ce point qu'il semble, en ce moment, du fond de la tombe, inspirer et guider jusqu'à ses adversaires, est développé dans le chapitre le plus éloquent du beau livre de Gioberti.
Si je m'adressais au public italien, il me suffirait d'y faire allusion, car il n'est personne en Italie qui n'ait lu, relu, qui ne connaisse, du moins en substance, l'idée de la Rome nouvelle- ; mais il m'est permis de supposer qu'un ouvrage, pubhé il y a dix ans en langue étrangère, et qui ne forme pas moins de deux volumes in-8" d'environ 900 pages chacun, n'est pas présent chez nous à toutes les mémoires. Et comme les idées de Gioberti, indépendamment de leur valeur intrinsèque, empruntent aux événements une valeur d'à-propos et fourniraient la matière d'une brochure de circonstance, il ne me semble pas inopportun de les rappeler ici avec quelque étendue.
On sait qui fut l'abbé Gioberti. Catholique orthodoxe, mais citoyen indépendant, éclairé par l'expérience et par la pratique des affaires, passionné pour le bien public, mais enclin à le chercher dans les voies moyennes, le ministre de Charles-.\lbert se définissait lui-même excellemment lorsqu'il disait : « Ceux qui ignorent les lois immuables par
* Bel Rinnovamento civile d'Italia, du Renouvellement civil de l'Italie, pai' Vincent Gioberti.
* Délia niwva Borna, t. II, cap. iiii
lesquelles sont gouvernées les destinées des peuples et ne savent point reconnaître dans les faits présents le germe des faits à venir, m'appelleront novateur, tandis que je suis tout simplement « expositeur » [espositore] . Bien loin de vouloir faire l'office de révolutionnaire, je m'étudie, selon la mesure de mes forces, à prévenir les révolutions, en indiquant le cours naturel et inévitable des choses, en y préparant les esprits, afin que, l'heure venue, on évite tout conflit inutile, et que les changements nécessaires s'opèrent avec plus de douceur. »
Gioberti souhaitait ardemment, il crut longtemps facile la conciUation des intérêts de la cour de Rome avec les aspirations et les besoins nouveaux des peuples. 11 proposa les conditions d'un pacte entre la papauté et ce qu'il appelait alors l'hégémonie piémontaise, à laquelle, par des raisons que le temps a mis en pleine lumière, il attribuait le droit, la puissance et l'honneur de rendre à l'Italie son indépendance nationale. C'était là, à ses yeux, le but suprême. 11 y tendait de toutes les forces de son esprit. 11 ne doutait pas qu'on ne dût l'atteindre avant peu d'années. « Cette indépendance se fera, écrit-il en 1848, avec le pape, sans le pape, ou malgré le pape *. » Le premier de ces moyens lui parait le plus désirable. Un moment, avec toute l'Italie, il en espère le prompt succès. Les qualités personnelles de Pie IX, qu'il aime et qu'il vénère, lui inspirent confiance, non toutefois jusqu'à l'illusion.
(( Vous faites bien d'espérer, mon bon Montanelli ', écrit-
' Del Rinnov., t. IIj cap. ui.
* M. MonlancUi coiisci've rautogtaphe de celte IctlrCj à la date de 1848.
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il encore; mais dût notre espérance être déçue, il nous en faudrait consoler, car la renaissance italienne se fera, même en dehors du pape, et elle restera catholique. Dès le temps de Grégoire XVI , dans cette nuit profonde où personne ne pouvait pressentir l'aurore du règne de Pie IX, j'esquissais le plan d'un ouvrage où je montrais que la hiérarchie catholique, dans son admirable disposition, contient un principe de salut pour l'Italie, même sans le concours du souverain pontife, en dépit même de sa volonté contraire. Si les choses empirent à ce point de nous ôtertout espoir dans le pape régnant, je terminerai et je publierai cet ouvrage. Si je ne m'abuse, il suffira pour conserver à notre restauration son caractère religieux et pour tranquilliser les consciences dans le cas où nous serions forcés de faire au gouvernement romain une opposition civile et politique. Mais avant de recourir à ce parti extrême, il faut laisser à Rome spatmm resipiscendi... »
Et plus loin, il s'explique: « Le dilemme est colui-ci, dit-il : Le gouvernement temporel du pape est-il destiné à transformer et à diriger les destinées communes de l'Italie, ou bien doit-il prendre fin comme n'étant plus nécessaire à l'indépendance de la religion, par suite des changements survenus dans les conditions et dans la cnlture des peuples? Vous voyez qu'il appartient à Dieu seul de résoudre ces doutes. Nous devons attendre et nous gouverner selon les événements, qui sont la révélation continue de la Providence. »
Il n'était pas possible, on le voit, d'apporter plus d'équité, plus de sagesse, un esprit tout ensemble plus religieux et plus politique à l'examen des rapports de l'Italie avec le
saint-siége. Les événements que voulait allendre Gioberli tranchèrent le dilemnne dans le sons qu'il n'eût pas choisi, mais sans le rendre injuste envers celui dont le triste changement venait mettre à néant ses plus chères espérances. Au plus fort de l'indignation publique, dans l'explosion des colères du peuple trompé, au risque de froisser tous ses amis et de s'aliéner l'opinion, Gioberti continue de rendre hommage aux vertus de Pie IX. 11 célèbre le bien qu'il a fait. « C'est à Pie IK, s'écrie-t-il, que nous serons redevables, si quelque jour se réahse le rêve de Dante et de Machiavel. C'est par lui qu'est devenu nécessaire ce qui était inespéré, inévitable, ce qui paraissait impossible ^ » Mais en même temps que son génie lui fait découvrir au sein du chaos les éléments de la liberté prochaine, il recoimaît que tout espoir dans l'alliance du pontificat constitutionnel avec la royauté constitutionnelle est désormais chimérique. « La réforine libérale du gouvernement civil des papes est une de ces entreprises extraordinaires qui, une fois tentée et manquée, ne se recommencent pas. — L'idée de ma Rome [l'idea délia mia Roma), écrit-il avec un courage de sincérité bien rare, est à tout jamais discréditée [screditatissiina), rangée parmi les rêves et les utopies ^. »
Plus il rend justice à la personne de Pie IX, mieux il comprend rincompalibilité de l'institution romaine avec la liberté. « Ce qu'une âme si pure et si bénigne n'a pu faire, qui le fera? Comment un pontife moins saint, moins généreux, voudrait-il même essayer ce que celui-ci n'a pas osé
' Del Rinnov., t. II, cap. m.
•' Ibid.
poursuivre? » Gioljerli déinoulre d'ailleurs avec une implacable logique que les cardinaux, avertis par l'expérience, ne commettront plus la faute de se donner un souverain capable d'échapper à leur tyrannie; et cette tyrannie du sacré collège, il la fait voir, dans son ignorance croissante, de plus en plus insupportable à la société laïque qui, de plus en plus, s'élève dans la connaissance de son propre bien et des lois naturelles de son développement. Le tableau que trace Gioberli de l'état présent de l'Église romaine nous y montre le mal tout à fait incurable. « L'Église romaine, écrit-il, qui jadis eut l:i lleur du monde chrétien, n'en a plus aujourd'hui que la lie. Les dignités ecclésiastiques ne tentent plus les grandes intelligences ni les âmes fortes. Qui se sent des ambitions hautes ne se tourne plus vers la cour de Rome, ne recherche plus la pourpre. Le gouvernement romain est une oligarchie de prêtres incapables ou corrompus, un despotisme à plusieurs têtes, une anarchie permanente , le pire de tous les régimes. Sous des noms et des titres pompeux se cachent une langueur sénile, une stagnation, une léthargie telles que pour rencontrer un état semblable il faudrait remonter au plus bas temps de Bysance ^ »
Qu'un tel régime ne possède aucune autorité morale, ce n'est pas là une vérité qui demande sa démonstration. Gioberti n'a guère plus de peine à faire comprendre l'incapacité de ce régime à se maintenir par la force des armes ; d'où il appert que le gouvernement ecclésiastique est complètement en dehors des conditions nécessaires à la durée des Etats et à l'indépendance des souverains.
* Del Riinwv., t. II, cap. iir..
Le passage prophétique dans lequel l'auteur du Piinnovamento essaye de se rendre compte de ce qui adviendrait si le saint père, pour imposer au peuple un gouvernement méprisé, faisait appel à des forces auxiliaires, vient de recevoir des événements une vérification si éclatante, chacune des expressions de l'illustre écrivain s'applique à ce que nous venons de voir avec une si énergique justesse que je craindrais d'en atténuer l'effet en ne citant pas mot à mot: « On sera contraint, dit Gioberti, de recourir à des troupes étrangères ; mais les finances pontificales sont épuisées. Il faudra donc accepter des soldats, en pur don, de la courtoisie des princes voisins. Combien cela peut-il durer? Un État tel que la France consentira-t-il indéfiniment à prodiguer le sang de ses guerriers et l'or de ses citoyens? Dans quel but? Pour se déshonorer soi-même, pour perpétuer à son propre détriment un fantôme de gouvernement inepte et honteux! Et la France manquant, à qui s'adresser? A l'Autriche peut-être, à cette ennemie éternelle du nom italien? A la Russie hérétique et schismatique? 0 infamie sans égale! Mais voici que l'on imagine des enrôlements volontaii'ês, des croisés, des templiers, de nouveaux chevaliers du moyen âge, des strélitz catholiques, des prétoriens, des mameluks, des janissaires baptisés... Ces projets et d'autres analogues s'en iront au vent ^ ! »
Ne senible-t-il pas que de telles pages aient été écrites à la veille de la déroute de Castelfidardo?
Lorsque la politique, en ces prévisions, revêt un caractère de précision aussi rigoureux, n'est-on pas en droit de la considérer comme une science positive, à laquelle on ne
^ Del Rinnov., t. II, cap. m.
saurait plus, sans puérilité, opposer des raisons de sentiment ou les préventions d'une longue habitude?
Un pouvoir qui n'a su garder sur ses sujets aucune autorité morale, un gouvernement inhabile à se soutenir par ses forces propres, un État incapable de donner au peuple l'instruction et la prospérité, hostile par sa nature aux progrès de la science et de l'industrie , apporterait-il à l'organisation d'une confédération naissante un principe d'activité? Ne serait-il pas, au contraire, pour la renaissance italienne, un embarras, une entrave? N'empêcheraitil pas, par le seul fait de son existence, le développement naturel du nouvel organisme social, ne le retiendrait-il pas dans des conditions inférieures à l'état général de la civilisation européenne?
La confédération italienne ^ enfin doit-elle placer à sa tête un gouvernement vieilli dans la routine, habitué à végéter plutôt qu'à vivre? Doit- elle prendre pour guides et pour modèles des souverains qui, pour parler avec Machiavel, ont dos États et ne les défendent pas, des sujets et ne les gouvernent pas ?
Si une pareille erreur était jamais commise, on ne tarderait pas à l'expier chèrement. Déçus dans leur espoir, brusquement arrêtés dans leur invincible élan vers un idéal politique que ni la papauté dans tout son éclat, ni l'empire
* Gioberti ne parle pas du royaume d'Italie ; l'idée do l'unification italienne par la monarcliie constitutionnelle n'était pas née alors. Les Italiens, que de longues U'aditions rendaient plus l'auiiliers avec l'idée municipale et fédérative, séduits par l'antique prestige de Rome, ne se sont convertis à l'idée nionarcliique unitaire qu'après avoir éprouvé et reconnu l'impuissance actuelle de la république et de la papauté à constituer sur des bases solides l'indépendance nationale.
dans toute sa force n'ont jamais effacé des imaginations, les peuples italiens, à peine associés, rompraient ces liens nouveaux. A un ordre apparent, éphémère, succéderait un désordre passionné. Aussi abhorrée en Italie que la dominalion étrangère, la domination cléricale ne pourrait soutenir l'effort du patriotisme révolutionnaire; et l'Europe qui aspiie à la paix, pour ne l'avoir pas su fonder en Italie sur ses bases naturelles, retomberait en perplexités, en inextricables ennuis.
Après avoir longuement et de la façon la plus convaincante exposé l'incompatibilité du pouvoir temporel des papes avec les tendances et les besoins légitimes de la société ; après avoir montré les voies dangereuses où s'engageraient les puissances européennes en se faisant protectrices et solidaires, en quelque sorte, d'un gouvernement condamné par l'opinion, l'auteur du Ri un ov a ment o aborde l'argument le plus fort et le plus spécieux tout ensemble que l'on fasse valoir on faveur de la cour de Rome : la nécessité de la souveraineté pour garantir l'autonomie ecclésiastique. Bien que Gioberti, avec la plupart des philosophes et des historiens, considère les siècles antérieurs à la donation de Pépin et de Chailemagne, comme les plus glorieux de l'Eglise, plus libre alors, plus puissante sur les âmes parla sainteté, par l'apostolat, par le martyre, plus splendide en sa vertueuse pauvreté qu'elle ne le fut à l'apogée de ses ambitions mondaines, il accorde, néanmoins, qu'à une époque de civilisation confuse, quasi barbare, dans le conflit armé des usurpations laïques, il a pu être utile que les jjuntifes fussent souverains.
Le sceptre en d'antres temps a parfois, il en convient,
17i FLORENCE ET TURIN.
protégé la tiare. Mais de ce que la souveraineté temporelle a été une institution conforme au génie des sociétés gouvernées au nom d'un droit divni, par des princes absolus, il ne s'ensuit aucunement, bien au contraire, qu'elle soit en barmonie avec l'esprit des temps modernes. Dans nos so(îiétés monarcbiques ou républicaines, les institutions démocratiques prévalent de plus en plus; et avec ces institutions, la séparation de l'Église et de l'État, la liberté de conscience, la puissance de l'opinion publique.
Au dix-neuviéme siècle, aucune usurpation de l'État sur l'Eglise n'est plus à redouter. L'oiùnion européenne est déjà sur ce point tellement unanime ([ue toute supposition contraire serait cliimériqne. Et c'est là qu'est la force véiilable sur laquelle repose désormais l'indépendance du saintsiége; c'est sur celte puissance de l'opinion qu'il peut compter avec certitude, et non pas sur la souveraineté dérisoire d'un Élat microscopique, sans soldats et sans revenus. La réponse de saint Thomas au pape Innocent aurait dû rester toujours gravée dans la mémoire des pontifes romains : « Tu le vois, disail le vicaire de Jésus-Christ, en montrant avec complaisance au grand docteur de la sagesse divine un monceau d'or, l'Église ne pourrait plus dire maintenant ce qu'elle disait jadis : Argentum et aiirum non est mihi. » — « Ni non plus : Surge et ambula, » reprit le saint.
La domination temporelle, au lieu de protéger la liberté ecclésiastique, de nos jours la met en péril. En effet, cette domination, ne se soutenant plus par ses forces propres, le pape ne pouvant plus même résider en son palais sans en faire garder les approches par une garnison étrangère, il
devient étranger lui-même parmi les siens et, pour paraître maître au dehors, il lui faut en réalité se faire esclave. Une si humiliante nécessité n'est subie par l'orgueil pontifical qu'avec une répugnance extrême; mais comment s'y soustraire? Vassal à contre-cœur de la France, dont l'esprit incrédule et frondeur poursuit de ses railleries ce vain appareil de majesté qu'elle est censée défendre, le pape, supposé qu'il lui fût loisible de choisir un protectorat moins antipathique au tempérament de l'Église romaine et de substiluer à l'occupation française l'occupation autrichienne, en sentirait bientôt le joug plus pesant.
Les défenseurs du pouvoir temporel, ajoute Gioberti, discourent d'ailleurs des destinées de l'Église à la façon des rationalistes, et d'une manière toute profane. La Providence qui n'abandonne jamais ceux qui se fient à elle retire son appui à qui, hors de propos, abuse des moyens humains. Entre ces moyens, il n'en est pas de moins efficace à procurer l'indépendance du sacerdoce qu'un pouvoir séculier contraire à sa nature primitive, et plus contraire encore au génie de la civilisation moderne. On ne saurait trop le répéter, le vrai péril pour l'Église, ce n'est plus qu'elle subisse le joug de quelque envahisseur, profanateur impie des choses sacrées, ce serait qu'elle se rendît hostile, ne fût-ce qu'en apparence, à la liberté des peuples; car si un conflit semblable venait à s'engager, on peut tenir pour certain qu'il tournerait à la confusion, non des peuples, mais de l'Eglise.
C'est ce conflit que l'auteur catholique du Hinnovamento appréhendait, et qu'il prend à lâche de prévenir par des avertissements prophétiques. La partie la plus intéressante
de son livre (le plus beau livre de politique qui ait été écrit, peut-être, depuis Machiavel), est celle où il examine les moyens de concilier la renaissance italienne avec la restauration d'une papauté indépendante et respectée. Tout d'abord il rejette les deux hypothèses qui, de son temps, prévalaient. Restreindre à la seule ville de Rome la souveraineté temporelle en la laissant absolue, ce serait condamner la première ville du monde à ce qu'il appelle un servage privilégié. Tempérer cette souveraineté en faisant de la commune romaine une sorte de répubhque présidée par le pontife, ce serait retourner au moyen âge, retomber dans les inconvénients déjà expérimentés d'une constitution imposée à des prêtres qui n'y veulent rien comprendre. Dans les deux cas, l'homogénéité, l'harmonie de la société italienne serait rompue ; on lui enlèverait sa force « en lui mettant au cœur une autre république de Saint-Marin. Accampandole incuoreiin altrarepublica di San-Marino^. »
Selon les convictions profondes de Gioberti, le remède unique, mais aussi le remède certain aux maux passés et présents, ce serait que la pnpautè renonçât à toute suzeraineté politique ou territoriale.
L'indépendance, la sécurité, la majesté du pape, de sa cour, de son autorité sacerdotale, seraient inviolablement garanties par un commun accord de toutes les puissances européennes. A l'entretien de ses palais, de ses résidences, aux frais de son gouvernement ecclésiastique, une dotation fournie par l'Italie, ou mieux encore parla catholicité tout entière, subviendrait avec largesse, .\insi piotégé par la
* Del Rinnov., t. II, cnp. m.
nation italienne, recevant de l'Europe catholique un respectueux tribut, exempt de devoirs et de soucis mondains, purifié des vices que le maniement des affaires profanes amène avec lui, le saint-siége ne serait plus sujet aux vicissitudes des dominations terrestres. La tiare reprendrait aux yeux de tous un lustre, un éclat de sainteté que nous avons peine à nous figurer, tant ils semblent irréparablement effacés, ou du moins pâlis. L'Église, en dépouillant les lambeaux d'une souveraineté usée, apparaîtrait, comme son divin Maître, transfigurée, radieuse, dans les régions de l'éleriielle paix.
Tels étaient les vœux et l'espoir de l'abbé Vincent Gioberti. Cependant, malgré la profondeur de ses convictions, il ne fermait pas les yeux aux difficultés pratiques qu'une si essentielle modification de la papauté ne pouvait manquer de soulever. Il ne se dissimule pas qu'un changement si grand présuppose l'assiette définitive de l'État, et que rien ne pourra s'établir avec solidité aussi longtemps que dureront les conditions précaires de la renaissance italienne. Aussi voudrait-il, pendant la période plus ou moins longue qu'il considère comme indispensable au règlement politique des affaires d'Italie, l'éloignement volontaire du souverain pontife. Cette absence lui paraît utile, bienséante, souhaitable pour la dignité du saint père : « Comme il devra passer d'un empire profane à une existence tout évangélique, le saint Père aura besoin, dit Giuberti, d'un certain espace de temps pour s'accoutumer à cette idée. Et cela lui deviendra moins pénible s'il s"éIoigne de Rome que s'il demeure au milieu des souvenirs tentateurs d'un pouvoir à peine déposé. Après qu'une absence momenlanée
lui aura facilité l'oubli des habitudes anciennes, devenu en quelque sorte un homme nouveau, il pourra sans danger réoccuper sa résidence naturelle. La première cité et la première église du monde ont besoin l'une de l'autre; il manquerait à toutes deux quelque chose si elles étaient séparées, et si le siège du culte universel se transférait ailleurs. »
Ainsi parlait, il y a de cela deux lustres, l'un des plus nobles esprils qui aient jamais honoré l'État et l'Église. Tel est le plan qu'avait conçu le ministre éminent dont les faiblesses politiques du roi Charles-.\lbert, les ombrages des partis extrêmes, mais par-dessus tout les fluctuations d'une opinion publique encore incertaine, paralysèrent le génie. Malgré la rapidité prodigieuse et tout à fait inattendue de ce cours naturel des choses, qu'il signalait à son point de départ et dont il conseillait de suivre, en le réglant, la pente irrésistible, le dilemme posé par Gioberti est resté exactement ce qu'il était au moment où il en définissait les termes. Pour la monarchie unitaire comme pour la coalédéralion italienne, pour la royauté comme pour l'hégémonie piémontaise, il s'agit encore, à cette heure, de déterminer les bases d'un accord avec le souverain pontife, qui sauvegarde l'indépendance de la nation et l'indépendance de l'Église. Rome et Venise sont encore debout, il est vrai, mais la domination autrichienne et la domination pontificale sont détruites dans l'esprit du peuple italien.
La première, à l'abri des remparts de Mantoue, maîtresse d'une des plus belles armées du monde, peut encore se soustraire quelque temps aux conséquences finales de la sentence que l'Europe prononçait contre elle, il y a déjà
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deux siècles, lorsqu'elle sanclionnait à Munslor la révolte des Pays-Bas; mais qu'altendre, pour le triomphe du sacré collège, de ces janissaires baptisés, de ces zouaves pontificaux que leur nom seul voue au ridicule? Quel autre Pimodan, quel autre Lamoricière, plus intrépide ou plus aveugle, se lèverait désormais à l'appel des Mérode et des Antonelli pour aller, dans les champs d un nouveau Castelfidardo, chercher la mort ou l'écliiise d'un nom glorieux !
C'est en vain que l'on voudrait contester l'évidence, l'institution de la souveraineté temporelle appartient à ces vestiges d'un autre âge que le souffle de la révolution française fait écrouler partout, dès qu'il les touche. 11 n'est plus un seul gouvernement en Europe qui puisse ou qui veuille maintenir par la force des armes une institution aussi complètement ruinée dans les esprits. Plus vainement encore se flatterait-on de la faire accepter par la raison moderne.
La société porte ailleurs ses passions, ses intérêts, ses espérances. Trop longtemps jouets ou victimes des calamiteuses querelles des Henri ou des Grégoire, Guelfes et Gibelins sont aujourd'hui d'accord à ne vouloir subir la domination ni du pontificat ni de l'empire. La royauté constitutioinielle au Capitole, c'est l'idée supérieure, complexe et conciliatrice qui embrasse et absorbe les contrastes du passé. Que le palais du Vatican soit occupé, ou bien qu'il reste vide ; que la majesté du pontificat y réside ou s'en éloigne, il appartient encore à la sagesse du pape de résoudre la question de la manière qu'il croira la plus conforme a la dignité du sacerdoce. Gioberti espérait de Pie IX un acte tempéré de [)rndence et de vigueur qui, en abandonnant ce qui ne pouvait plus être retenu, sauverait tout ce
qu'il importe de sauver : l'ascendant moral de l'Église latine et la perpétuité des traditions apostoliques. Mais une conscience inquiète et timorée, l'habitude d'une longue possession disposent niai aux initiatives généreuses. Les qualités non moins que les défauts de Pie IX le rendent inégal à la situation qui lui est faite : trop haut pour la subir, trop bas pour la dominer.
Il est contraire aussi â la loi de l'histoire qu'un même homme soit avec succès représentatif de deux idées opposées. A une institution rajeunie, il faut un homme nouveau; à une papauté dégagée de tout élément profane, il faut un pape qui ne se soit jamais vu compromis dans les profanes habiletés de la politique. Il ne sied entièrement au respect que Pie IX se doit à lui-même, à son hbéralisme passé, au l'Ole qu'il a consenti à jouer depuis plusieurs années, ni de prolonger dans Piome une résistance inutile, ni de porter ailleurs ses pas hésitants.
Cette longue suite d'événements que l'auteur du Rinnoi'ame?ito appelle « la révélation continue de la Providence, » ne lui conunandent pas une humiliation, un martyre qui serait sans grandeur et sans sainteté, élant souffert pour la défense d'un royaume que Jésus-Christ déclarait n'être pas le sien. 11 ne conviendrait à Pie IX ni de s'en laisser dépouiller ni d'en arracher quelques lambeaux à la pitié dédaigneuse des princes de la terre. Transférer en Orient le saint-siége serait une entreprise au-dessus de ses forces ; Jérusalem accueillerait sans enthousiasme un pape sans prestige. Une bannière en deuil ne conduit point aux con. quêtes de h foi ; et d'un cc"ur attristé ne jaillit point la flamme évangélique.
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Un renoncement complet et sincère, une abdication libre et sans retour, voilà ce que conseillent au pape Pie IX les intérêts de sa gloire et de sa conscience. On a vu des pontifes déposer la tiare pour faire cesser un schisme qui désolait l'Église. Ce n'est pas le schisme aujourd'hui qui la menace, c'est un danger plus grand. L'esprit de la société laïque entre en contradiction avec l'esprit de Rome. Une réaction se prépare, dont les suites seraient incalculables si un pontife nouveau, libre de tous engagements, ne venait sceller d'une main prompte et ferme un pacte qui relie les destinées de l'Église latine avec les destinées des peuples italiens, si la li07ne tiouvelle ne s'élevait au plus vite sur les débris de la vieille Rome. Les plus tristes présages se verraient avant peu réalisés : « En moins d'un siècle, le catholicisme serait exilé des terres italiennes, et les monuments romains qui le consacrent sembleraient des antiquités intéressantes pour les érudits, comme le Colisée et les Thermes. Si smorhi adunqve il pontificato del vermo che lo rode, altHmanti, in meno di un secolo, il cattolicismo esulerà dalle terre italiclte, c i monumenti romani che lo consacrano, saranno un'' anticaglia erudita, corne il Colosseo e le Terme '. »
* Del Rinnovamenlo, t. II, cap. iii.