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LA LIBRE PENSÉE EN ITALIE

AUSONIO FRANCHI

Parmi les noms nouveaux qu'a fait surgir en ces dernières années l'essor de l'indépendance italienne, il en est un qui avait, entre tous, droit à notre attention et à nos sympathies et qui pourtant nous est resté presque inconnu : c'est le nom d'Ausouio Franchi.

Ce nom est un pseudonyme. Un historien à qui rien n'échappe de ce qui honore son temps et l'humanité le signalait en 1855^ On le lit sur la couverture d'un volume traduit et publié l'an passé à Bruxelles^. La Revue philosophique et religieuse qui le comptait parmi ses collahorateurs, une chronique de la Bévue des Deux-Mondes qui rendait compte de l'édition française du Pialionalisme^ l'avaient fait connaître de quelques lecteurs attentifs. Enfin, très-réceunnenl , dans quelques lignes consacrées à la bibliographie contempor<iine, une Bévue accréditée appelait Au-

* Micbelet. Histoire de France, t. VII.

* Ausonio Franchi. Le Batioiw Usine, avec iitie introduction par D. Bancel. Bruxelles, Auguste Scluiée.

sonio Franchi un Lamennais italien'. Voilà, si je ne me trompe, tout l'accueil que la presse française a daigné faire jusqu'ici à l'écrivain éminont dont la philosophie et la politique se rattachent par tous les points, et il s'en fait gloire, au mouvement intellectuel de la France, et qui n'a pas cessé, pendant plus de dix années, de propager dans son pays les ouvrages et les idées de nos libres penseurs. Le moment est venu peut-être de réparer un oubli qui touche à l'ingratitude. J'y voudrais contribuer quelque peu en disant ce qui m'est connu de ce noble caractère, de cet esprit droit et libre qui a créé et qui fera vivre dans l'histoire de la seconde renaissance italienne le nom d'Ausonio Franchi.

Je viens de dire qu'on l'a nommé un Lamennais italien. Le rapprochement est juste en ce sens que l'abbé Bonavino, — c'(?sl le nom qui s'est effacé sous la popularité rapide du pseudonyme, — comme l'abbé de Lamennais, a quitté l'Église romaine dont il élait l'honneur pour entrer dans les voies du libre examen et que, par un privilège bien rare, en rompant ses vœux, en dépouillant l'habit ecclésiastique, il a gardé le renom d'un homme de bien avec l'autorité d'une vie sans faiblesses. Mais des différences nombreuses s'accuseraient si l'on essayait de serrer de trop prés la comparaison : différences de doctrines que je n'aborderai point ici ; différences dans les circonstances et dons les caractères qui nous rendront sensible la merveilleuse diversité d'aspect que des métamorphoses de même nature peuvent prendre selon la trempe particuHère, selon

* Revue germanique, 15 février 1801.

les dispositions et les disciplines de l'esprit au sein duquel on les voit s'accomplir.

L'intérêt qui s'attache à ce genre d'observations suppléera, je l'espère du moins, à ce qu'elles présentent d'insuffisant au point de vue de la critique littéraire et philosophique. Je me suis attachée à l'étude d'une personnalité plutôt qu'à l'élude d'une œuvre. J'ose croire qu'on ne m'en saura pas mauvais gré et que l'on accueillera avec sympathie l'esquisse, même incomplète, d'une aussi noble figure.

Assis au pied de l'Apennin, sur une plage charmante, sous un ciel d'une incomparable bénignité, le village de Pegli', à mi-chemin entre Gènes et Voltri, est un des plus riants de la Riviera di Ponente. Une population d'environ quatre mille âmes, de mœurs douces et polies, économe et tranquillement laborieuse, y vit, exempte de misère, des produits de la pèche, du jardinage et de plusieurs fabriques de drap et de papier qu'alimentent de rapides cours d'eau descendus des hauts sommets par les vallées de la Yarena et de Cantalupo. Dans quelques familles de ma-

' Il ne faudrait pas enlendre ce mot village au sens qu'il a chez nous. En France, le \illage est généralement un amas coniiis de maisons mal bâties, quelquefois misérables. En Italie, c'est plnlùt une très-petite ville ouverte de toutes paris sur la campagne, et dont les construclions solides, alors même qu'elles n'ont pas, comme il arrive souvent, un intérêt historique ou bien un intérêt d'art, présenten presque toujours un certain aspect décoratif.

rins, le voyage au long cours transmet de père en fils la tradition des expéditions aventureuses. Les femmes de Pegli ont le renom d'une extraordinaire fécondité '.

C'est là, dans une famille de marins, que naissait, le 27 février 1821, Cristoforo Bonavino. Sa mère, de quinze enfants qu'elle avait mis au monde, en élevait neuf encore. Son père, trop peu robuste pour les entreprises maritimes, s'était fait tisserand. Il destinait ses fils, le petit Cristoforo comme les autres, à lui venir en aide dans son modeste négoce. Pour ce dessein, il n'était pas besoin de vastes connaissances, lire, écrire et compter y suffiraient. C'est dans une école de Pegli que Cristoforo reçut ces premières notions. Mais son père, trouvant qu'il perdait son temps chez un maître dont l'enseignement était tout machinal, l'en fit sortir à douze ans pour l'employer dans sa maison. Pendant deux longues années, le jeune Bonavino ne fit plus que fabriquer du drap. Au commencement de 1856, sur les instances d'un voisin, son père consentit à l'envoyer à Seslri dans une école que dirigeait un abbé français, à peine versé lui-même dans les éléments de la grammaire et de la littérature. Ce terme rigoureusement fixé, cette année unique consacrée à un chétif enseignement et qui, dans une vie commune, n'eut guère laissé de traces, devait donner l'essor à une belle intelligence, fit un nom : tant il est vrai que si les circonstances préparent les hommes, les hommes bien plus visiblement encore, en saisissant ou en laissant échapper, en négligeant ou en tour-

' Les femmes de Pegli, dit le proverbe génois, accouclient deux fois l'an. E figge de Pegli fan due votle aW anno.

nant à leurs fins les circonstances, s'achèvent en quelque sorte eux-îTiêmes, et prennent possession de leur génie.

Les progrès du jeune Bonavino étonnèrent son maître à ce point qu'il le citait partout en exemple. On y rendit le père attentif. « N'avait-il pas, lui dit-on, plusieurs fils, tous capables de le soulager dans le soin des affaires? Puisque celui-ci montrait tant de bonne volonté, que ne le mettait-il à même d'achever ses études et de s'ouvrir l'accès des professions Hbérales? Un grand honneur en reviendrait plus tard à la famille. « Le tisserand Bonavino était un villageois sans lettres, mais homme de sens. Né en 1789, il avait respiré l'air des révolutions. Quelques auteurs aussi de notre dix-huitième siècle lui étaient, par fortune, tombés sous la main. Il réfléchit, et la veille du jour fixé pour retirer Cristoforo de l'école, l'étant allé trouver : « Voudrais-tu pas, lui dit-il, entrer au séminaire? — Au séminaire ou ailleurs, reprit l'enfant, pourvu que j'apprenne quelque chose. );

Peu de jours après, il était à Gênes, dans une pension, oij il revêtait l'habit ecclésiastique, porté déjà par plusieurs de ses condisciples. En neuf mois, Cristoforo parcourait toutes les classes de la pension : au mois d'août 1857, il passait son examen de rhétorique, au mois de novembre il était en philosophie au séminaire. Là, tout excita ses curiosités intellectuelles. En dépit de l'infériorité que lui donnait au début le retard de ses études élémentaires, son application extrême et la promptitude de sa conception lui firent bientôt dépasser tous ses condisciples. Sa piété égalait son intelligence; toutes ses pensées et tous ses sentiments allaient vers Dieu et s'absorbaient en Dieu. A dix-sept

ans, il prenait à part lui la résolution de consacrer les forces de sa jeunesse à la prédication de la foi chez les nations infidèles. Dans ce dessein, il entra secrètement en rapport avec les missionnaires de la Compagnie de Jésus. Pour préparer sa famille à la séparation qu'il méditait d'accomplir, il prétexta le soin de sa santé, très-allérée déjà par le jeûne, quitta le séminaire de Gênes pour celui de Bobbio, au cœur de l'Apennin, où résidait l'évèque Gianelli, zélé propagateur des missions évangéliques. Au mois de décembre 1845, sous les auspices de cet excellent prélat qui lui portait une affection paternelle, au moyen d'une dispense d'âge aisément accordée à des mérites peu communs, il prononçait, à vingt-trois ans, les vœux sacrés.

L'enseignement de la théologie et la direction des consciences lui furent bientôt confiés par l'évèque, qui faisait de lui l'estime la plus haute. En effet, l'abbé Bonavino, aune rigidité de mœurs exemplaire, joignait une irréprochable orthodoxie. .Saint Thomas et saint Liguori étaient ses maîtres. Dans l'un, il puisait la doctrine, dans l'autre, les inspirations de l'amour divin. Il enseignait avec éloquence ce qu'il croyait avec passion.

Comment l'Église romaine ne sait-elle pas garder de tels hommes? Comment des âmes profondément chrétiennes parle désintéressement des choses d'ici-bas, par le dévouement à la vérité, par le don de sacrifice et par la pureté d'intention, inaccessibles aux séductions de la chair et aux suggestions des vanités mondaines, pourquoi les Bonavino, les Lamennais, d'autres encore, trop nombreux et trop dignes de respect pour qu'on puisse considérer leur apostasie comme un accident sans importance, se détachent-

ils avec douleur, mais avec une persistance de volonté inébranlable, des traditions, des liens sacrés de la grande famille catholique? Un prochain avenir lient en réserve la réponse à cette interrogation, qui n'est pas l'un des moindres entre les signes du temps, car elle se rattache aux conditions vitales de la société et fait partie de cet étrange ensemble de phénomènes contradictoires que l'histoire appellera un jour le génie du dix-neuvième siècle.

C'est dans le recueillement du confessionnal, dans l'exercice de la direction spirituelle, à laquelle une précoce cl parfaite sagesse l'avait exceptionnellement désigné, c'est en présence de Dieu, face à face avec sa conscience, que l'abbé Bonavino sentit s'élever en lui un premier doute. De hautes questions de morale qui, pour son esprit logique, ne se pouvaient séparer des questions de dogme et qu'il ne voulut point résoudre sans consulter les autorités traditionnelles, furent l'occasion d'une recherche entreprise dans l'intérêt de la foi, mais qui devait bientôt tourner contre elle. 11 poursuivait une certitude, mille perplexités l'arrêtent. Il interrogeait la doctrine unique, une multitude de sentiments opposés lui répondent à la fois. Des dissidences notables sur des points qu'il estime essentiels éclatent à ses veux surpris. Au lieu d'avoir, comme il s'y était préparé, à ployer son obéissance sous l'arrêt infaillible, il lui faut appeler sa raison à contrôler des avis divergents. De l'examen comparé des doctrines nait pour lui un devoir nouveau : il veut serrer de plus près la vérité ; il recommence ses études. L'Église gallicane, tenue par les zélateurs de Rome en suspicion, ouvre à l'étroite orthodoxie de Bonavino un espace agrandi d'où son esprit plonge sur des horizons plus vastes

encore. Il marche prudemment; il avance avec méthode. Bossuet l'a conduit hors de saint Thomas ; Pascal le conduit hors de Bossuet; Arnaud, hors de Pascal. Ici, il s'arrête hésitant. Il sent qu'il touche au schisme. Son âme entre en effroi. Il se prosterne. Durant des nuits entières, suppliant, à genoux, en larmes, au pied du crucifix, il met un frein aux audaces de sa pensée. Il les châtie impitoyablement par les macérations de la chair, mais en vain ; un trop puissant éveilest donné à sa raison.

Laissons-le parler lui-même. 11 nous dira ce passage terrible, cette orageuse traversée d'un monde à l'autre, que Lamennais a voulu envelopper de silence. Il nous dira, avec un accent de loyauté virile qui ne saurait tromper, ses combats intérieurs et son triomphe. « Je repris alors, écrit-il \ le cours de mes études. De la morale, il me fallut remonter à l'examen du dogme, et de là à l'histoire; de proche en proche, à la philosophie, à la littérature, à la politique. Ce travail, qui produisit une révolution profonde dans tout mon être, fut d'abord une lutte effroyable contre moi-même, contre les croyances sucées au sein maternel, contre les enseignements de l'école, contre les sophismes de l'amour-propre, contre les suggestions de la peur : lutte qui coûta des larmes de sang à mon pauvre cœur qui l'entreprit et la soutint lui seul, en secret, sans autre témoin et juge que Dieu ; lutte qui, chaque jour, m'arrachait quelqu'une des convictions que j'avais jusqu'alors professées avec tout l'enthousiasme de la foi la plus pure, auxquelles

' I.a Philosophie dex écoles italiennes. La Filosofia ckUe sciwle ilaliane. 1852.

j'avais consacré la fleur de ma jeunesse, clans lesquelles j'avais mis mes plus chères délices, mes plus nobles illusions, les espérances les plus douces de ma vie. Mais cet état horrible d'incertitude et d'anxiété, de douleurs et de désolations ne se prolongea pas longtemps ; il fit place à une satisfaction, à une sérénité ineffable qui en effaça bientôt tout vestige.

« Après avoir examiné les doctrines des différentes écoles catholiques, j'ai étudié les principes du jansénisme; puis j'ai consulté les systèmes des protestants, interrogé la philosophie du siècle passé, confronté les travaux de la critique moderne, et la première conclusion certaine où mon intelligence a trouvé son point d'appui a été celle-ci : que le critérium suprême de toute vérité réside dans la raison. Ce principe établi, mon émancipation intellectuelle et morale a été accomplie.

« En vertu de ce principe, je suis arrivé innnédiatement à la négation de tout ordre surnaturel, de toute théologie positive, de toute autoi ité thèocratique. Ce principe découvrit à mes yeux la loi universelle de progrès et de transformation qui régit la vie du monde physique et moral, des êtres et des idées, de la nature et de la science, de la civilisation et de la religion. C'est en lui que je retrouvai cet accord de l'esprit et du cœur que vainement j'avais cherché dans tout autre système. Et alors, je retrouvai aussi la paix de l'âme : non plus cette paix éphémère et négative qui s'obtient à force d'ignorance, de mortifications, d'obéissance aveugle, qui paralyse les facultés de l'esprit et la force du corps ; mais une paix profonde, imperturbable, qui découle delà libre contemplation du vrai, du sentiment

delà dignité humaine, de l'amour désinlôressé du bien, du respect spontané des droits d'autrui, de l'observance volontaire des devoirs personnels. Ainsi, j'ai expérimenté en moi-même et la félicité vantée du croyant, et le désespoir prétendu de l'incrédule. J'ai éprouvé les consolations et les douceurs que nous procurent le mysticisme et la philosophie, l'Église et l'humanité; mais je ne donnerais pas une heure de la satisfaction dont je jouis maintenant, pour toute une éternité de ces délices dont l'ivresse trompeuse séduisit ma jeunesse. »

Plusieurs années séparaient encore Bonavino de cette satisfaction sévère qu'il met bien au-dessus des pieuses délices de sa jeunesse. Son cœur aimant, expansif, sevré de toute tendresse profane, avait peine à s'arracher aux mystères de l'union divine. Le moment de la consécration, à la messe, le jetait dans un trouble extatique.

Jamais la vérité, la raison n'eurent à combattre dans une âme plus tendre des illusions plus chères. Telle était cependant la loyauté du jeune prêtre envers lui-même et envers autrui que, à mesure qu'il avançait dans l'interprétation rationnelle du dogme catholique et refaisait ses croyances, son enseignement aussi, correspondant exactement à ses études, tout en restant catholique encore, devenait de moins en moins conforme à l'oi'thodoxie romaine. Il arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver. La même question traitée à quelques jours de distance, devant le même auditoire, par l'évêque GianelU et l'abbé Bonavino, est tranchée par eux en sens inverse. La jeunesse abandonne le vieux prélat et prend parti pour le jeune abbé. Celui-ci comprend qu'il ne saurait plus sans offenser les bien-

séances prolonger une situation qui crée Thostilité entre lui et son bienveillant supérieur. 11 quitte Bobbio, revient à Gênes où le renom de ses talents l'a précédé. 11 ouvre une école fréquentée aussitôt par les enfants des meilleures maisons de la ville. Deux ans après, il est nommé directeur du collège national.

C'était le moment solennel des promesses de Pie IX. L'abbé Bonavino, avec toute la jeunesse italienne, se prend d'amour pour le saint pontife. Il rêve l'alliance idéale d'une religion épurée avec une nationalité reconquise. La réaction de 1849 le rappelle brusquement à la réalité. Par la lecture des libres penseurs contemporains, il achève son émancipation politique. Les ouvrages d'Auguste Comte et de Littré, les livres de Pierre Leroux, de Lamennais, les travaux de la critique allemande le persuadent qu'il n'est pas d'accommodement, pas de transaction possible entre Rome et la liberté. Celte persuasion acquise, il sent qu'il ne saurait plus désormais, sans se mentir à lui-même, continuer d'appartenir à l'Église. Plus d'un, entre les plus audacieux, eût hésité avant de faire une démarche irrévocable. Bonavino, on l'a vu, ne possédait rien au monde. Le nom qu'il s'était fait déjà, l'avenir qu'il s'était ouvert, tout allait rentrer dans le néant. Son pays ne le comprendrait pas; sa famille le renierait sans doute; une réprobation effrayante serait le prix de sa sincérité : il n'ignorait rien de tout cela. Mais le besoin de sa propre estime, le besoin de mettre dans sa vie la logique qui était la loi de sa pensée l'emportent sur tout le reste. Avec cette hardiesse tranquille et simple qui est le fond même de sa nature, il écrit au vicaire général de son diocèse ces seules paroles : « A partir de ce

jour, veuillez me considérer comme suspendu à divinis. » Et, dépouillant l'habit ecclésiastique, il s'enferme dans sa chambre avec ses livres. Ceci se passait en 1850. Deux ans après, en 1852, paraissait à Capolago, en Suisse, un livre qui proclamait l'autonomie de la raison et rapportait à son développement l'évolution et le progrès des destinées humaines. Ce livre était intitulé la Philosophie des écoles italienjies. 11 portait le nom d'Ausonio Franchi.

Un biographe^ a dit de Lamennais : « Il avait — privilège admirable de sa riche nature — avec le désir de possédiT la vérité, le désir de la répandre. » L'existence entière d'Ausonio Franchi — nous donnerons désormais à Bonavino ce nom harmonieux, choisi pour exprimer la filiation naturelle et la filiation élective qui le font Italien-Français — n'est autre chose que l'expression de ce double besoin auquel il subordonne sans efforts toutes les satisfactions dont se compose le bonheur de la plupart des hommes. Nous venons de voir comment, à Bobbio, retenu encore dans les liens de la hiérarchie sacerdotale, en dépit des motifs nombreux qui lui conseillent le silence, il communifiuait du haut de la chaire à son jeune auditoire les résultats progressifs de ses éludes, lui transmettant, pour ainsi dire, jour par jour, le fruit de son labeur solitaire. Maintenant

* E. D. Forguos.

que, homme libre, il parle à des hommes Hbres, il va, se prodiguant, se multipliant, par tous les moyens d'une publicité variée, dans des livres, dans des revues, dans des journaux, dans des cours, combattre les erreurs dont il s'est affranchi, exposer, développer, propager ses convictions nouvelles. Les trois' premiers ouvrages d'Ausonio, publiés successivement dans les années 1852, 1855, 1854, sous ces titres : La Philosophie des écoles italiennes; la Religion du dix-neuvième siècle; du Sentiment \ nous donnent, dans leur ordre naturel, son système, ou, pour parler plus juste, sa méthode philosophique. Dès le début, il se déclare rationaliste. Mais, avec une probité d'esprit qui ne souffre pas l'équivoque, son premier soin est de définir cette « autonomie de la raison humaine » à laquelle il soumet toutes les lois de la connaissance, et, par suite, tout l'ensemble du développement individuel et social de l'homme. Il n'accepte pas le sens restreint donné au mot rationalisme par une certaine école théologique allemande. Il n'admet pas davantage le rationalisme purement psychologique de l'éclectisme français ; moins encore celui de l'école italienne de Rosmini, qui fait du rationalisme la science de l'absolu. Il rejette également le système exclusif qui nie la spontanéité, l'instinct, l'inspiration, « sacrifie le cœur à l'esprit, le sentiment à la pensée, la nature à la logique, et, mutilant rimmanité, fait de l'homme une abstraction, une ombre, un fantôme-, »

* La Filosofia délie sciiole italiane. Capolago, 1852, 1 vol. in- 8°. — l.a Reltgione del secolo XIX. Lausanno, 1853, 1 vol. in-8°. — Del Se ntimento. Torino, 1854, 1 vol. in-8'.

- // Bazionalismo delpopolo. Giiievra, 1856.

Le rationalisme, tel que le définit Ausonio, c'est la raison contenue dans les limites de la science et dans les conditions mêmes de la nature humaine, c'est-à-dire, dans la double série des lois qui constituent la vérité et la certitude : lois des choses qui se présentent à l'esprit, lois de l'esprit qui appréhende les choses. De là, le caractère positif du rationalisme qui, circonscrit par les lois, ne cherche point à remonter aux causes, ni à pénétrer les substances.

En dehors de la série intermédiaire des phénomènes, il n'existe pour le rationalisme d' Ausonio qu'hypothèses et conjectures. A ses yeux, le Dieu du dogmatisme chrétien n'est guère moins chimérique que le Dieu du panthéisme, que les atomes ou la force vitale des matérialistes. Ces différents systèmes sont considérés par lui comme également dénués de tout élément de certitude, aspirant au delà de ce que peut la raison, voulant connaître l'ineomiaissable et résoudre l'insoluble '.

Entièrement d'accord en cela avec l'école d'Auguste Comte, Ausonio écarte les négations de l'athéisme en vertu du même principe qui lui fait repousser les affirmations de la théologie. Mais, bien qu'il refuse de croire au Dieu des théologiens, il admet, avec Fcuerbach, que la rehgion est une catégorie de l'entendement. Les phénomènes religieux sont pour lui l'effet d'une loi naturelle.

Il affirme que la religion a dans l'humanité les mêmes racines que la pensée, la raison, la conscience, la vie. Jamais, dit-il, le sentiment de l'infini ne cessera de parler à

' // Razionalismo.

la raison de l'homme; jamais la raison ne cessera de le traduire en croyances et en concepts, en religions et en philosophies^ Mais bien que la substance de toutes les religions soit identique, ayant pour oiigine commune le sentiment de l'infini, les symboles et les formes par lesquels ce sentiment se traduit varient selon l'état intellectuel et moral de chaque époque. Chaque religion contient en elle un élément constant, immuable comme l'essence de Thumanité, et un autre élément variable et relatif, produit de l'imagination mobile des peuples. Au dix-neuvième siècle, chez les nations les plus civilisées, l'expression du sentiment religieux, cette aspiration vers un idéal de vérité et de félicité infinies qu'.\usonio déclare impérissable , se retrouve, selon lui, dans le socialisme. Mais de même que, rejetant les formules des Panlus, des Eichhorn, des Cousin, des Rosmini, il a voulu donner sa propre définition du rationalisme, il prend soin d'écarter aussi les formules d'Auguste Comte, de Pierre Leroux, de Louis Blanc, de Proudhon, pour déterminer le sens exact qu'il entend donner au mot socialisme, par lequel on a vu désigner de nos jours tant d'opinions diverses et singulières.

11 rappelle la formule de Gioberti : « Emancipation ou prépondérance de la pensée, affranchissement ou rédemption du peuple. » — Maggioranza o predominio del pensiero e riscattoo redenùone délia plèbe. — « Cette formule, Irailuite en langage ordinaire, signifie précisément, dit-il, rationalisme et socialisme : deux paroles qui renfer-

' Del Sentimento, inlroduzione, p. 117. — La Beligione del secolo XIX, p. 158.

ment lout le programme de l'avenir et contiennent tous les germes de la vie nouvelle à laquelle l'humanité aspire aujourd'hui avec une puissance irrésistible ^ »

Au courage très-difficile, si l'on considère le temps, le pays, les circonstances, de se déclarer sociaUste, Ausonio joint le courage plus grand encore peut-être de rejeter toute solidarité avec nos chefs d'école ou d'Éghse. Il critique la conception de la plupart, l'idée accréditée que le socialisme est une conséquence directe et un développement nécessaire du dogme chrétien. Il expose les différences essentielles qui séparent le chrétien du sociahste : l'un plaçant son idéal hors de ce monde, aspirant à s'unir à Dieu dans une autre existence ; l'autre se proposant pour but d'ordonner ici-bas la société de la façon la plus conforme à la justice. « La doctrine du Christ n'avait pas pour objet, dit Ausonio, les rapports extérieurs et sociaux des hommes entre eux, mais seulement leur rapport intime et moral avec Dieu. La charité, la fraternité, l'égalité de l'Évangile sont exclusivement spiritualistes et ne tendent qu'à la vie future, à une béatitude surnaturelle dans le royaume des cieux : tandis que la morale socialiste veut que l'institution humaine procure à tous les hommes l'exercice de leurs facultés naturelles et la satisfaction de leurs besoins légitimes. »

Il affirme que la civilisation moderne a été, en grande partie, non pas l'application, mais la négation de la théologie chrétienne; non la fille, mais l'ennemie du surnaturel; non le triomphe, mais l'ostracisme de la foi'^ Il va jusqu'à

* IjU Filosofia délie sciiole ilaliane, p. ixv.

* // Razionalismo, p. 22 et suivantes. Cette opinion se trouve éga-

prétendre, en examinant les tendances de la société depuis un demi-siècle, que la fonction sociale du christianisme est finie.

Mais l'esprit chaleureux d'Ausonio ne saurait demeurer toujours dans les froides régions de la théorie. Il faut à son activité un but positif, une réalisation prochaine à poursuivre. Il est rationaliste, il est sociahste; mais, avant tout, il se sent Italien. L'amour de la patrie, un amour filial et passionné, fait battre son cœur. Son peuple soutîre, sa nation est esclave; « il en verse des larmes de colère, de douleur et de honte. » Il se demande quelle est la religion, quelle est la philosophie qui retiennent en captivité le noble et beau génie italien. Cette religion, c'est la religion romaine ; cette philosophie, c'est encore la philosophie romaine : religion d'État, philosophie d'État, immuables et comme pétrifiées dans un dogmatisme rigide, tel encore aujourd'hui qu'on l'enseignait aux peuples asservis du moyen âge. Plus de doutes, plus d'hésitation, il faut combattre, et combattre à outrance ces deux ennemies de la liberté nationale. Comme prêtre et comme Italien, .Ausonio a senti doublement peser le joug de Rome. Briser ce joug sera désormais l'effort constant de son esprit. « Aussi longtemps qu'un cercle de fer comprimera les idées dans le cerveau, étouffera les sentiments dans le cœur de la nation,

lement exprimée dans plusieurs documents importants de l'Église contemporaine. Voir, entre autres, la lettre du cardinal Paccaaux rédactem'S du journal l'Avenir; une lettre pastorale du cardinal Sisto- Riario Sforza, décembre 1859, où il est dit explicitement que plus on s'avance dans la voie du progrès, plus on s'éloigne de la voie du salut; enfin l'allocution de Pie IX en consistoire secret du 18 mars 18G1.

nous n'aurons ni dignité, ni existence nationales; nous n'aurons ni science, ni vertu. — A l'œuvre donc, Italiens! avant de vouloir libre le sol, rendons libres nos âmes; pénétrons d'un œil hardi au fond des principes et des croyances que l'école nous enseigne et que l'Église nous impose. — Passons au creuset de la critique celte science que l'on nous donne pour philosophie, cette théologie que l'on nous donne pour rehgion'. » Ainsi parle le patriote, le citoyen indigné.

Ailleurs encore, plus véhément, il jette le défi à l'Eglise de Rome. Il annonce la fin prochaine du despotisme clérical. « Qui a voulu la guerre, l'aura ! s'écrie-t-il. Qui a fait de la force son dieu, périra par le dieu delà force! Ainsi le veut la logique de la nature, contre laquelle ni les violences des princes, ni l'astuce des prêtres ne pourront toujours prévaloir. Les temps sont venus.

« Trêve aux moyens termes et aux intérêts circonspects! arriére l'hypocrisie et la peur! Ouvrons au peuple notre cœur tout entier. Découvrons-lui le fond de notre âme. Enseignons-lui du moins, par notre exemple, à nommer toute chose, hommes et doctrines, actions et principes, erreurs et vérités, de son nom propre. Laissons crier au scandale ces malheureux pour qui la bonne foi, la droiture, la loyauté de conscience sont immoralité, et qui font une vertu de la duplicité et delà couardise^. »

r/est dans ces sentinienls d'un patriotisme militant, en vue de ce qu'il appelle un apostolat 7îatio)ial, qu'Ausonio

' La Filnsnfui, introd., p. lxxv.

* // [imloitalismo, p. 523.

Franchi fonde en 1854, à Turin, une feuille hebdomadaire de philosophie religieuse, politique et sociale, à laquelle il donne pour titre i La Raison '.

En exposant les motifs qui le déterminent à la publication de la Hagionc, Ausonio Franchi se montre d'accord avec l'opinion momentanée de M. Cousin qui imprimait en 1848 « que Ton peut et que l'on doit enseigner au peuple la philosophie-. » Mais on sent, à la différence d'accent, que ce n'est pas là chez lui un artifice littéraire, une sagesse de circonstance. Il se voue corps et âme à l'édification populaire. Renonçant à la réclusion dans laquelle il a vécu depuis qu'il est sorti de l'Église, il appelle à lui de jeunes écrivains^. Il leur demande « un zèle constant, intrépide, infatigable. » Il traduit, il exiraitdes meilleures publications de la France, de r.\ngleterre et de l'Allemagne tout ce qui peut servir à éclairer l'opinion italienne. Toujours loyal, clair, précis, le journaliste, comme l'a fait naguère le pliilosophe, donne la formule de son idéal : l'indépendance

' La Bagione, foglio ebdomadario di filosofîa politica e sociale diretto da Ausonio Franchi. Torino, 1854.

- Préface d'une réimpression de la Profession de foi du vicaire savoyard, publiée par les soins de r.Académie des sciences morales et politiques.

' Parmi les noms des principaux collaborateurs de La Bagione, l'on voit ceux de MM. Mauro Macchi, Ricciardi, David Levi, aujourd'hui députés au parlement; de Boni, Pareto, Félix Henneguy, etc.

nationale, la liberté, l'unité de l'Italie, ce qui implique le renversement de la domination autrichienne et de la domination papale. En principe, il est républicain. Le ralliement à la maison de Savoie, dont Manin donne le signal, lui inspire une défiance extrême. Mais les années 1857 et 1858 apportent avec elles leur enseignement. Ausonio n'est pas des derniers à ressentir la puissante influence qui ramène à l'idée de l'exilé vénitien les républicains les plus convaincus. 11 est trop loyal et trop courageux pour ne pas se rendre à l'évidence de la loyauté, du courage dans la personne et dans le gouvernement de Yictor-Emnianuel. Les dernières tentatives du parti mazzinien à Gènes l'avaient déjà fortement ébranlé. Après un examen consciencieux des conditions présentes de la société italienne, il est contraint de s'avouer que, pas plus que la papauté, la république n'est l'instrument propice à l'affranchissement national. Il accepte franchement, ouvertement, la royauté constitutionnelle. Fidèle à d'anciennes prédilections, il conseille à l'Italie l'alliance française. Depuis longtemps déjà, il avait adopté la formule de la révolution de 89 : « Liberté, égalité, fraternité, » de préférence à la'formule mazzinienne : « Dieu et le peuple', c On comprend que Mazzini n'avait pu laisser passer inaperçues de telles opinions. Il attaqua Ausonio, lui reprochant d'avoir succombé à la tactique piémontaise-. Celui-ci répondit avec vivacité. Cette polémique

* Ausonio rejelle cette formule, parce que, dit-il, il n'y trouve rien de rationnel ni de scientifique, Dieu étant une inconnue et le peuple un phénomène d'histoire naturelle. Perché Dio e un incognito e il Populo c un fenomeno di storia naturelle. [La Religione dcl secolo XIX, V.2.)

* LItalia del Popolo, 29 juillet 1857.

devint l'occasion d'une relation étrange, qu'il ne sera pas sans intérêt de rappeler brièvement.

On sait que Félix Orsini après avoir été l'un des plus fervents sectateurs de iMazzini avait abandonné son drapeau. Il venait de se séparer de lui par la publication de ses Mémoires, dans lesquels, tout en faisant profession de républicanisme, il subordonnait ses opinions personnelles sur la forme du gouvernement à la volonté nationale, se rapprochant ainsi du programme de la Ragione, Les articles d'Âusonio surMazzini lui plurent. Il en écrivit à l'auteur et lui proposa d'étendre, de transformer sa revue, se faisant fort de rassembler les fonds nécessaires et d'amener au journal des collaborateurs illustres.

11 s'agissait, selon lui, d'écarter la faction du prophète (c'est ainsi qu'il désignait Mazzini) et d'unir dans une même entreprise tous les écrivains indépendants du parti démocratique ^ Ausonio répondit avec une entière fianchise, de manière à ce qu'il fût impossible de se méprendre et de le tenir pour un conspirateur. 11 se déclarait homme d'étude et non pas homme d'action; il proclamait la nécessité de soutenir le gouvernement piémontais dans son œuvre libératrice. Orsini ne semblait point étonné. La correspondance se prolongea jusqu'au mois de novembre 1857. A ce moment, Orsini annonçait son prochain départ pour l'Amérique, toujours dans l'intérêt du journal projeté. Mais soudain son zèle se refroidit. Il écrit (16 novembre) que son voyage s en est allé en fumée. Il ajoute que la publication du

1 Voir, dans les Mémoires d' Orsini, la lettre à .\usotiio Pi^anchi. Glastoiibury, 1'' seplCnibre 1857.

journal, vu les événements qui se préparent, pourrait bien n'avoir pas d'utilité; puis il se tait. Le télégraphe du 14 janvier 1858 explique bientôt ce silence.

A quelques jours de là, un correspondant de Paris, en racontant l'attentat, ajoutait des réflexions qui parurent au ministère piémontais une théorie dangereuse de l'assassinat politique. « L'assassinio politico è sempre un assassinio... ma nel caso nostro vi sono circostanze sommamente attenuanti, » disait le correspondant de la Ragione. Le numéro de la Piagione fut saisi ^; un procès fut intenté. On s'attendait à une condamnation sévère; mais l'avocat Tecchio, qui défendait Ausonio, démontra manifestement, pièces en main, que la Ragione, durant tout le cours de sa publication, avait énergiquement combattu les sophismes des conspirateurs et les pratiques des sociétés secrètes; si bien qu'un verdict d'acquittement fut prononcée Très-peu de temps après, Ausonio Franchi abandonnait la direction du journal.

Une participation active au journal la Terre promise, qui se publie à >'ice, une seconde édition revue et trèsaugmentée de la Religion du dix-neuvième siècle, un cours libre d'histoire de la philosophie moderne, fait à Milan devant un nombreux auditoire, occupent les années suivantes. En 1860, le ministre de l'instruction publique, Terenzio Mamiani, par une de ces initiatives généreuses

* La lîaglone, séria quotidiana, ÎOgcnnaio 18r)8.

* Ce fut pour réparer l'effet iuatlendu de cet acquittement, qui gênait les rapports du cabinet de Turin avec le gouvernement impérial, que lut présenté aux Chambres (février 1858y la loi De Foresta sur les offenses envers les souverains él rangers.

qui sont la joie des nobles esprits, offrait au rationaliste Ausonio, dont il avait mainte fois, comme philosophe, subi les critiques acerbes, de faire, à l'université de Pavie, un cours d'histoire de la philosophie.

C'est au sortir de la séance d'ouverture, le 17 décembre 1860, qu'Âusonio, fatigué par le travail de préparation d'un cours qui ne devra pas occuper moins de trois années, vivement ému aussi par les acclamations passionnées de son jeune auditoire, tombait malade, et, contraint de suspendre son enseignement, venait chercher le repos dans la maison paternelle.

Ausonio Franchi entre à peine dans sa quarante et unième année. 11 est brun et de petite taille. Son front très-ample, ses yeux grands, vifs et pleins de douceur, ses manières cordiales oij je ne sais quoi de timide contraste avec la hardiesse de sa vie et de sa pensée, préviennent pour lui tout d'abord. Malgré l'accent juvénile de son geste et de sa parole, son visage trahit cependant déjà la fatigue particulière aux hommes d'étude et de méditation. Pour soulager sa vue, éprouvée par les veilles, il porte habituellement des lunettes; sa démarche se ralentit; l'attitude de son corps, un peu lassée, semble demander le repos à son âme infatigable.

Par une de ces inconséquences aimables qui surprennent et charment, le solitaire Ausonio, avec la plupart des grands

solitaires que j'ai connus, aime extrêmement la conversation. Il y porte, dès qu'il se sent à l'aise, un entrain merveilleux. 11 y prend spontanément tous les tons. Avec des esprits de même trempe que le sien, il discute, il argumente, il serre de près les questions; il est dialecticien habile, invincible. En d'autres compagnies, il change d'allures. A la façon des promeneurs nonchalants, il va, vient, s'arrête, retourne sur ses pas dans les mille petits sentiers de la causerie familière. L'anecdote naît d'elle-même et sans apprêts dans ces propos sans suite. Il la conte avec une gaieté espiègle, avec une mimique expressive et tout italienne qui lui donnent un agrément infini*. D'autres fois, rarement, car il hait de parler de lui-même, si son âme s'émeut, il en laisse entrevoir les profondeurs; et toujours il captive l'attention, il éveille la sympathie par l'attrait pénétrant d'une sincérité délicate.

* Il contait, entre autres, Irès-plaisamment sa reconnaissance avec l'ancien instituteur de Sestri, l'abbé Cauvain, qui lui avait ouvert les voies de la science. Celui-ci l'étant venu trouver à Turin : « On m'a dit, mon entant, que vous écriviez? — En elfet. — Vous n'écrivez pas, du moins, contre la religion? — Contre la religion, non, certes; contre votre religion, quelquefois.» Le bon abbé s'étonne; il voudrait entrer en discussion, k .\vez-vous étudié ces matières depuis que nous nous sommes quittés? dit Ausonio. — Pas trop. — .\vez-vous lu Kant? — Jamais. — Alors, comment pourrions-nous discuter? Je connais tous vos arguments, vous ne connaissez aucun des miens, je vous battrais à coup sûr. — Mais enfin, mon cher fils, votre conscience peut-elle être en repos? — En parfait repos. — Est-ce possible? — Regardezmoi : ne me trouvez-vous pas l'air plus calme qu'au temps de ma dévotion?— Mais l'enfer? — Justement, l'un des meilleurs motifs de ma tranquillité c'est que je n'ai plus peur de l'enfer. Et tenez, à défaut d'auti es [jreuves que l'idée que vous vous faites de Dieu n'est pas divine, il me suffirait de cette conception abominable de la damnation éternelle. » Le bon abbé se lut, et ne revint pas.

J'aime à me rappeler la part qu'il m'a été donné de prendre à ces entretiens variés auxquels des promenades, variées aussi, en vue du golfe, sur le bord des torrents, à l'ombre des grands pins, des yeuses et des lauriers de la villa Doria servaient de cadre mobile.

Parfois il s'étonnait de mon admiration pour la beauté de ces sites, sur lesquels son œil, tout intérieur, ne s'arrêtait qu'avec distraction. Il attribuait à la nouveauté, à la surprise la vivacité de mes impressions; et, s'armant contre moi d'une boutade de Lamennais, dont il lisait en ce moment la correspondance : « Qu'y a-t-il donc de si intéressant, disait-il, à voir un peu de neige tout au haut d'une montagne'. »

Ce grand nom de Lamennais, ramené à tout propos dans la conversation, me rendait attentive à bien des analogies qui, sans cela, peut-être, m'auraient échappé : l'enjouement malicieux, presque enfantin; la mémoire circonstanciée des plus petites choses et des plus petites gens; le goût trèsprovocant de la discussion in règle et jusques au regret naïvement exprimé de ne pas rencontrer de contradicteurs'; l'impétuosité batailleuse enfin, l'instinct du sang breton et ligure qui, à défaut d'un autre champ de bataille, les pousse tous les deux dans l'arène du journalisme.

* <t II n'y 3 rien de plus rare qu'un contradicteur, me disait un joui' M. de Lamennais; » et, comme je m étonnais : « Je n'en ai pas rencontré un seul depuis dix ans, » ajoutait-il avec une mélancolie presque comique. J'ai également entendu Ausonio Franclii se plaindre du défaut de logique, du manque de méthode de la plupart de ses adversaires; à peu près comme un habile maître d'escrime qui ne trouverait que des rivaux maladroits, indignes de croiser avec lui le fleuret ou l'épée.

C'est là qu'ils se sentent vivre, qu'ils respirent à pleins poumons. Pendant près de quatre années, Ausonio Franchi soutient à la Ragione, avec une verve mordante qui n'épargne personne, le principal effort d'une lutte obstinée. En 1848, au Peuple constituant, Lamennais retrouvait toute l'ardeur de la jeunesse pour combattre, seul aussi, dans le silence terrifié de la presse conservatrice, les utopies du communisme ^

Chose étrange pourtant, si l'on ne savait combien de contradictions peuvent se trouver à l'aise dans les grands cœurs, ces deux hommes avides de combats, ces deux solitaires irascibles et inflexibles qui jamais ne connurent ni les faiblesses de l'amour, ni les attendrissements de la paternité, se montrent en même temps doux et faciles; sensibles plus que personne au charme du foyer; aux grâces de l'enfance; pieux aux souvenirs de la maison paternelle. Dans les déchirements de sa noble apostasie, ce qui consolait Ausonio, c'était l'approbation de son pére^. Que de fois n'ai-je pas surpris chez Lamennais, déjà vieux, des retours pleins de larmes vers les douceurs regrettées ou devinées de la vie de famille ^ !

' Je lai vu, dans les ardeurs du mois de juin, respirant avec délices l'air étouffé d'un réduit delà rue Monlniarlre, inviter le plus naïvement du monde une l'eranie de ses amies à venir s'établir dans la même rue, afin de partager chaque jour, à toute Iieure, les émotions et les joies de ce journalisme exalté.

- Il prenait également plaisir à rappeler le mot d'une sœur de son grand-père. «Je ne comprends pas ce qu'il lait, disait la pieuse fenyne, en apprenant que son cher Cristoioro avait quitté l'habit ecclésiastique ; mais je suis certaine que c'est bien, puisqu'il le fait. )>

^ Vn jour que l'entretien roulait sur les conditions les plus favo-

Le moment n'est pas venu d'examiner, en les comparant, les doctrines de Lamennais et celles d'Âusonio Franchi. On a pu voir, d'ailleurs, parle résumé succinct de ses opinions en matières religieuses et philosophiques, que ce dernier n'a pas entendu, comme l'illustre auteur de V Esquisse d'une philosophie, établir sur des bases entièrement nouvelles un système qui dût porter son nom. L'auteur de la Religion du dix-neuvième siècle, en se détachant complètement de la tradition italienne, en abandonnant les voies où s'illustrèrent les Rosmini, les Gioberti, les Mamiani, s'est approprié, il a rassemblé sous le lien d'une forte logique, les idées du socialisme français les plus conformes à la haute conception qu'il avait droit de se faire, en s'étudiant lui-même, de la nature individuelle et de la nature sociale de l'homme. D'un génie moins puissant et moins vaste que Lamennais, prétendant moins et limitant davantage les prises de son esprit, il est resté plus fermement appuyé sur une base plus solide. Entre les origines et la fin des choses, qu'il croit devoir demeurer toujours impénétrables, il a tracé d'une main sûre une voie droite où la conscience humaine suit, sans crainte de s'égarer, ses deux guides infaillibles : la raison et la liberté.

vables au développement de l'esprit : « L'homme seul est un monstre, s'écria Lamenuais avec une vivacité étrange. Oui, madame, reprit-il en souriant tristement, tel que vous me voyez, je suis un monstre. »

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Apprécier exactement, dès aujourd'hui, l'influence exercée sur leurs contemporains par ces deux libres penseurs ne serait pas non plus très-facile. Trop clairvoyants tous deux, trop pénétrés de l'esprit de leur siècle pour avoir voulu faire un schisme ou jouer dans l'Église le rôle de réformateurs, ils n'ont pas compté leurs disciples, restés dispersés et l'on ne comprendra entièrement le sens et la portée de leur œuvre que le jour où finira la lutte commencée entre l'Église et l'État, entre Rome et la liberté.

Ce qu'il importait de signaler à notre génération qui ne semble pas, à cette heure, incliner vers l'excès du désintéressement, ou, ce qui revient au même, vers l'excès de la sincérité, c'est l'exemple de deux nobles vies où toutes choses sont subordonnées, sacrifiées au besoin d'une harmonie supérieure entre les actions et les pensées; c'est l'enseignement qui se peut tirer de la carrière fournie par ces deux hommes qu'une égale passion du vrai, une héroïque loyauté emportèrent si loin, l'un et l'autre, par delà les préjugés, les bienséances, les intérêts, au-dessus de tout ce (pie l'on appelle communément les lois de la vie sociale.

.Nés tous deux en des contrées maritimes, de ces fortes races bretonnes et ligures qui, de tous temps, ont donné à riiistoire des noms fameux par l'audace : les Abélard et les Duguesclin, les Colomb et les Garibaldi; bercés au bruit des vents et des flots, nourris à la sévère école de pauvreté. Félicité de Lamennais et Crisloforo Bonavino avaient senti, dès leur plus jeune âge, s'éveiller en eux la curiosité et l'amour des choses infinies. La soif de Dieu tourmentait leur âme ardente; et ce tourment, que cliaque année voyait s'accroître, ils en cherchèrent l'un et l'autre l'apaisement

au pied des autels. Par la doctrine et parla sainteté, ils devinrent l'honneur, la prédilection de l'Église. Mais elle ne leur donna pas celte paix suprême à laquelle ils aspiraient, et qu'ils avaient cru trouver dans l'accord de la foi la plus soumise avec le zèle des œuvres les plus évangéliques. Les extases divines qui ravissaient leur cœur laissaient leur raison inquiète et troublée. Le doute y pénétra. Du doute naquit en eux l'examen, puis une lutte intérieure, longue, obstinée, terrible, dans laquelle l'orthodoxie catholique recevait coup sur coup des atteintes mortelles. Après bien des angoisses et de douloureuses incertitudes, le jour vint où des croyances anciennes rien ne subsistait plus que le signe extérieur. Ce jour ne pouvait pas avoir de lendemain dans l'existence de deux hommes d'une aussi entière droiture. Sans nul souci des conséquences d'un acte que va frapper la réprobation universelle, ils rompent ouvertement des vœux qui n'engagent plus qu'un faux honneur. Dédaigneux des grandeurs et des richesses, assurées dans la hiérarchie sacerdotale à leur supériorité incontestée, ils rentrent, pauvres et seuls, dans la vie du siècle, doimant au monde étonné le scandale d'une conscience libi-e qui ne veut relever que de sa pi'opre loi. Mais en quittant Thabit du prêtre, l'abbé de Lamennais et l'abbé Bonavino n'en quittent pas les vertus, La vérité nouvelle dont leur âme est touchée les appelle à un apostolat nouveau. La liberté, la raison humaine trouvent en eux des confesseurs intrépides. En passant de l'ombre silencieuse des vieilles cathédrales et des conseils secrets du tribunal de pénitence au grand jour tumultueux de la publicité démocralique, ils y portent le même zèle, la même austérité.

A peine ont-ils abjuré les dogmes de l'ancienne orthodoxie, qu'ils proclament à haute voix les principes de la philosophie, et qu'ils ceignent les armes de la politique moderne. De si fortes affinités existent entre ces deux esprits, que, sans s'être jamais connus, ils semblent se deviner, se chercher l'un l'autre. On dirait que leur pensée s'attire et tend à se confondre. Issus tous deux de même source latine, l'Italien, en suivant sa pente naturelle, incline vers la France; le Français va vers l'Italie. Dans ses veilles inquiètes, le jeune Ligure avait interrogé Descartes, Pascal et Condorcet; le vieux Breton devait consacrer à Dante les suprêmes efforts de son génie.

On le voit, dans les lignes générales, à distance, la figure de ces deux hommes extraordinaires nous frappe par de grandes similitudes. De plus près, les dissemblances s'accusent. La principale, selon moi, consiste dans la durée du ministère sacerdotal, très-courte chez l'un des deux, et qui occupe chez l'autre un tiers de l'existence. L'abbé Félicité de Lamennais demeure vingt-deux ans dans les ordres. Il se délacho de l'orthodoxie romaine d'abord, puis du catholicisme, puis enfin du christianisme, de secousse en secousse, à de longs intervalles. On dirait un tremblement d'âme où l'on entend s'écrouler, fragment pai' fragment, l'édifice de ses croyances. Â chaque crise nouvelle, il prend à témoin la société. Il en appelle à l'opinion, envers laquelle il est engagé déjà par des professions de foi d'une magistrale éloquence, et qui l'ont mis au rang des plus grands docteurs. Véhément, tout à l'heure présente, il écrit, sans songera se mettre d'accord avec lui-même, de beaux livres passionnés où la contradiction éclate. Mais telle a été la

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puissance d'une longue liabitude, qu'il n'y échappe jamais entièrement. Dans les plus hardies révoltes de son génie, dans ses conceptions les plus opposées au symbole de l'Église, dans ses appels à l'esprit d'examen, et jusque dans les emportements de sa politique révolutionnaire, il retient les formules dogmatiques; il garde je ne sais quel air d'infaillibilité, avec un ton d'oracle et de prophète. 11 est prompt à l'anatlième, à la damnation; il a changé d'enfer, mais il lui faut un enfer.

Très-différente est la transformation qui s'opère, silencieuse, continue, complète chez l'abbé Bonavino. Six années de prêtrise avant l'âge de la maturité ont altéré passagèrement la constitution morale du jeune Cristoforo, mais elles n'ont point imprimé à tout son être le sceau indélébile. Les souvenirs d'un passé qui compte à peine ne gardent sur lui nulle prise; une imagination moins riche, une mémoire moins chargée laissent à son jugement un empire plus absolu. L'harmonie renaît plus vite dans son âme, moins profondément troublée.

Quand je songe à me figurer dans leur relation ces deux nobles intelligences, une image se présente à mon esprit. Je crois voir, non loin l'un de l'autre, deux arbres de même espèce, tels qu'on les trouve encore dans nos antiques jardins, taillés d'abord selon les règles d'un art de convention, puis abandonnés l'un et l'autre à leur croissance naturelle. Celui-ci, façonné de longue main par des soins persévérants à une beauté symétrique, encore qu'il soit rendu dans les années tardives à l'essor d'une sève ralentie, conserve dans la liberté et jusque dans le caprice de ses rameaux (juelque chose de l'attitude imposée. Chez celui-là.

au contraire, qui n'a subi qu'une saison les ciseaux du jardinier, toute trace de contrainte disparaît, toute gêne s'efface sous l'épanouissement d'un printemps généreux, sous les caresses de la nature triomphante.

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