PRÉFACE. XVII
insincérités, autant ici la liberté et la vérité éclataient. Le caractère à la fois religieux et civique de la population piémontaise, la naïveté de son amour pour son roi et de son adoration pour « la grande mère de Dieu, » s'imposaient à notre esprit railleur. « Après tout, me disait en souriant Santa-Rosa qui avait voulu m'accompagner, la Vierge Marie, qui fuyait ici-bas la persécution d'IIérode, ne doit-elle pas, du haut du ciel, regarder d'un œil propice les constitutions, les statuts^ qui dépouillent les Hérode modernes, à supposer qu'il y en ait, du droit d'exterminer les petits enfants?» Et nous entrions ainsi, à notre manière, dans l'esprit légendaire de la fête politique; et je m'édifiais du spectacle, pour moi très-nouveau, de la calme familiarité d'un peuple libre avec un roi citoyen qui, sans empressement, sans affectation, et comme d'un bien mérité, sait jouir de l'iamitié de son peuple.
Quand je connus personnellement le ministre à qui Victor-Emmanuel remettait le soin des affaires, je cDmpris mieux encore cette popularité parfaite. Par devoir, mais surtout par la vive impulsion d'un esprit hardi, M. deCavourse faisait ouvertement, gaiement responsable de tout ce qui déplaisait. Il attirait à soi le courroux des partis et les murmures du peuple. Une heureuse impopularité qui préservait le roi n'était pour lui qu'un jeu, une force nouvelle. Il sentait qu'elle le
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faisait indispensable autant que ses talents. Les sobriquets, les caricatures, les propos malins sur Papa CamWo, qui amusaient les oisifs et tenaient en joie le peuple, l'humeur des courtisans, les colères de la no-" blesse, tout cela lui semblait bon, utile, nécessaire. Ces rumeurs se taisant, quelque chose eût manqué à son oreille, comme au pilote quand s'apaise le bruit des vents qui poussent le navire au port.
Le comte de Santa-Rosa m'avait avertie de cette étrange relation du roi et du ministre avec l'opinion publique. « Quand M. de Cavour est au pouvoir, me disait-il, on le dénigre, on le calomnie, on se ligue pour le renverser. A peine a-t-il quitté les affaires, qu'on y sent un vide effrayant. On saperçoit que l'Europe ne s'occupe plus de nous. On court à Léri pour en ramener l'homme d'État qui revient, sans hâte, mais sans rancune, content d'avoir revu ses rizières bien drainées et ses fermiers satisfaits. »
« Je souhaite que vous causiez souvent avec lui, ajoutait Santa-Rosa ; il est de ceux qui paraissent plus grands à mesure qu'on les approche. Au premier abord, il ne répondra pas, peut-être, à votre attente. Quand pour la première fois on le vit aux Tuileries, il y parut inélégant, commun; Rattazzi plaisait davantage. Mais en une seconde occasion, Napoléon, qui, de loin, avait observé Cavour, rn jugea mieux. II comprit qu'il avait