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CHAPITRE X

Estelle. — Description de Beau-Rivage. — Quelle personnalité Florian a-t-il eu en vue en écrivant Estelle? — M. de Buffon.

Florian venait d'être reçu a l'Académie française; il en éprouva une vive satisfaction ; cette joie ne fut pas la seule, d'autres successivement vinrent s'y ajouter.

• Depuis le mois de janvier, je n'ai pas respiré un instant. J'ai été écrasé de bonheurs ; tout m'est arrivé h la fois, et les jours m'ont à peine suffi pour les visites et les devoirs indispensables que tant de félicité m'a imposes. J'ai obtenu, en trois semaines, le brevet de lieutenant- colonel , la croix de Saint-Louis, mon fauteuil académique, et une abbaye, h six lieues de Paris, pour une tante k moi , religieuse h Arles » (2).

(1) Lettre à Boissy-d'Anglas, Paris, 31 mai 1788. (■:;) Lettre à Boissy-d'Anglas, Paris, 31 mai 1788.

Ce fut l'époque la plus heureuse de sa vie : jeune, déjh célèbre , entouré d'amis dévoués qu'il s'appliquait à servir par son crédit, nul n'aurait pu croire que les plus cruelles épreuves lui étaient prochainement réservées . et que le sort . qui se joue des joies humaines, se préparait a l'arracher violemment h sa vie de travail et de bonheur pour le plonger dans les horreurs d'un cachot.

La période des premiers enchantements écoulée, Florian se remet a l'éiude et publie , l'année d'après, son œuvre immortelle. Estelle est certainement son ouvrage de prédilection.

Nous sommes en 1788. C'est au milieu de l'ébranlement social que voyait le jour cette tendre pastorale ; elle n'en fut pas moins lue avec avidité ; les préoccupations de la vie publique n'avaient encore rien enlevé aux esprits de leur attachement aux choses purement littéraires.

L'auteur avait mis tous ses soins k sa nouvelle œuvre. Le style en est châtié et conforme aux principes qu'il avait inscrits lui-même dans la préface où il traite de la pastorale : « Quant au style de la prose, dit-il , il doit tenir du roman, de l'églogue et du poème. Il faut qu'il soit simple , car l'auteur raconte ; il faut qu'il soit naïf, puisque les personnages dont il parle et qu'il fait parler n'ont d'autre éloquence que celle du cœur; il faut aussi

qu'il soit noble , car partout il doit être question de la vertu , et la vertu s'exprime toujours avec noblesse ».

En exposant ces règles, Florian s'attachait h les suivre; un intérêt puissant sur son cœur le poussait à tout faire pour que cet ouvrage fût digne de lui : « La scène , dit-il, est dans la province, dans l'endroit même où je suis né : il est si doux de parler de sa patrie , de se rappeler les lieux où l'on a passé ses premiers ans , où Ton a senti ses premières émotions ! Le nom seul de ces lieux a un charme secret pour votre âme : elle semble rajeunir en pensant à ce temps heureux de l'enfance où les plaisirs sont si vifs , les chagrins si courts , les jouissances si pures. Ce souvenir est toujours accompagné de souvenirs encore plus chers : ceux qui nous donnèrent le jour, ceux qui prirent de nous de tendres soins, nos premiers , nos meilleurs amis, viennent embellir les scènes qui se retracent h notre mémoire » (1).

Qui ne se sent ému a la lecture du récit des amours du tendre Némorin et de la charmante Estelle : « De toutes ces bergères, dit il, l'honneur, l'ornement de leur pays , Estelle fut la plus belle , la plus tendre, la plus vertueuse. Instruite de bonne heure de ses devoirs , sans cesse occupée de les

(1) Essai sur la Pastorale, p. 18.

— eo —

suivre, elle n'avait imaginé qu'il pouvait s'en trouver de pénibles. Toutes ses pensées étaient pures comme la source du Gardon ; tous ses désirs avaient pour objet la félicité des autres : simple , douce , franche , sensible , elle ne distinguait point le bonheur de la vertu » (1).

Tel est le portrait de sa poétique bergère ; les différents épisodes de son amour avec Némorin sont d'une naïveté charmante , et seront à jamais populaires; les descriptions et les récits champêtres qui leur servent de cadre joignent h l'exactitude des mœurs locales une fraîcheur pleine de charme et de sensibilité (2).

Tantôt l'auteur nous fait assister k une lutte musicale entre les bergers des bords du Gardon, d'où sort vainqueur le jeune Némorin , pour avoir le mieux chanté l'Amour, et qui s'empresse de déposer aux pieds de sa bien-aimée le prix du concours : « Tous veulent , ajoute t-il , qu'Estelle embrasse Némorin ; tous le demandent h haute voix. Estelle, effrayée , se retire dans les bras de Marguerite ;

(1) Estelle , p. 23.

(2) Les Etats de Languedoc, dans la séance du 21 février 1789 , acceptèrent la dédicace de l'Estelle , de Florian , en termes élogieux. Ils tinrent leur dernière séance et accomplirent, ce jour-là, le dernier acte de leur existence politique. (Voir, aux pièces justificatives, le procès- verbal de la séance des Etats).

— Gl — elle refuse d'obéir : mais Marguerite et les juges lui prescrivent ce devoir d'usage envers les vainqueurs ; alors Estelle , vermeille comme la fleur de l'églantier, penche son visage vers Némorin , en tenant toujours la main de sa mère » (1).

Puis c'est l'exil de Némorin de Vautre côté du Gardon , éloignement que trouvent bien grand ces deux cœurs épris , quoique cette rivière puisse se franchir h pied sec aisément , h certains endroits , pendant l'été ; et quand le malheur vient fondre sur eux , Estelle , k la recherche de son berger , fait retentir de ce doux nom les roches désertes de Coûta en chantant cette chanson si connue , et qui berça nos premiers ans :

Aï ! s'avés din vostré village , Un jouin' é tendre pastourel , Que vous gagn' au premié cop d'iel , E pieï qu'à toujours vous engagé :

Es moun ami , rendé-lou mé ; Ai soun amour, él a ma fé.

Mariée, malgré elle , au vertueux Méril, par son père , que liaient la reconnaissance et la parole donnée, la pauvre Estelle est retrouvée, après la mort glorieuse de son époux, par Némorin, qui l'entend proférer ces paroles : « 0 toi , qui possédas de mon cœur tout ce qu'il pouvait t'accorder;

(1) Estelle, p. 29.

toi qui voulus me rendre heureuse , et dont je n'ai pas fait le bonheur, pardonne , mon digne e'poux , pardonne-moi de m'être toujours dérobée à ton chaste amour ; d'avoir accepté le sacrifice de tes pudiques désirs. Je l'ai dit , je n'étais pas digne de toi : tu méritais une épouse dont le cœur t'appartînt tout entier ; et le mien ne put jamais éteindre la première flamme dont il a brûlé » (1).

L'hymen vient enfin unir les deux amants , qui se retrouvent . après les cruelles péripéties qu'ils ont traversées, aussi épris que jamais, et de douces larmes coulent sur les joues d'Estelle quand elle prononce le serment si doux d'aimer toujours Némorin.

L'épisode guerrier de Gaston de Foix vient jeter ses teintes sombres au milieu de ces riants tableaux, et donner du reUef à ces poétiques récits.

Telle est succinctement résumée l'œuvre h jamais célèbre de cet aimable écrivain. Eternellement elle fera battre, de tendres émotions, les cœurs sensibles , et, comme Paul et Virginie , restera un modèle de grâce , d'intérêt touchant et de douce mélancolie.

Nous avons dit que Florian avait fait précéder Estelle d'un Essai sur la Pastorale : il ne se bornait pas h y tracer les règles qui devaient, selon lui , présider à ce genre de composition ; il plai-

(1) Estelle, p. 151.

dait la cause du genre lui-même , que beaucoup d'esprits disiingués de son cpoque persistaient h trouver factice ou d'un goût faux.

Malgré son succès , les critiques ne manquèrent pas à cette pastorale languedocienne : Le Brun, M. de Thiard , M. de Ségur (2), ne les lui ménagèrent pas; et Rivarol , impitoyable dans ses sarcasmes, même vis à-vis d'un compatriote, un jour qu'il rencontrait notre chevalier avec un manuscrit sortant a demi de sa poche, lui dit, avec sa spirituelle moquerie : « Ah 1 Monsieur, si Ton ne vous connaissait pas, on vous volerait ».

De nos jours , il est admis, malgré leurs mérites, que les bergeries de Florian plaisent , surtout à un certain âge de la vie. L'auteur genevois, M. TopfFer , dans son roman Le Presbi/tère , fait dire à une de ses héroïnes, écrivant a celui qu'elle aima : « Vous souvient-il quand nous dévorions ces pages toutes pleines de ftiux pour les grandes personnes, toutes vivantes de vérité pour nos imaginations d'alors ? Avez-vous oublié cette ivresse avec laquelle nous parcourions tout ce monde pastoral ? Aimables bergères au teint si blanc , malgré le soleil; h la robe si propre, malgré l'étable; au langage si élégant, sans école, sans Lancastres ! Mais

(2) M. le vicomte de Ségur, à propos de cet ouvrage, disait : « Ces bergeries sont charmantes ; mais elles le seraient davantage si, de temps en temps, on y rencontrait quelques loups ".

dites, Charles, quel dommage qu'il n'y en ait plus !

Pourquoi le monde n'est-il pas fait ainsi ! Le

livre m'est tombé sous la main , l'autre jour ; vous le dii ai-je , je n'y prenais plus de plaisir; il me rappelait nos lectures , voilh tout ; mais plus d'ivresse. J'en ai pleuré presque. Est ce que tout ce qui nous charme doit ainsi disparaître » ?

C'est que , en effet , quels que soient les désenchantements de la vie , on aime k s'attarder à ces douces et fraîches créations; les froides réalités sont impuissantes à nous faire oublier, ainsi que la dit un savant critique , le souvenir de cette belle matinée de la vie, ou notre âme s'ouvrait si Joyeuse ato soleil de cette claire échappée , vers Vaube amoureuse et le bleu du ciel».

» L'idylle ne meurt pas plus que la tragédie, dont on a prononcé tant de fois l'oraison funèbre ; elle ne fait que se transformer. Si elle perd sa grâce native dans les fadeurs et les mièvrerie? du roman pastoral, elle se relève jusqu'à la hauteur des plus nobles conceptions de l'esprit , lorsqu'elle puise ses inspirations au cœur même de la nature, qu'elle déroule les plus simples incidents de la vie humaine au milieu des splendeurs de la création. C'est ainsi qu'aux confins de deux mo;ides, de deux siècles , on vit éclore, dans une île de l'Océan indien, comme une perle formée par les flots de la mer, la plus suave , la plus touchante et la plus poétique des

idylles : Paul et Virginie , qui pourtant n'a pas fait oublier Estelle et Némorin » (1).

La vallée riante où Florian a placé ses héros est située entre Gardet et Massane, et ce séjour enchanteur porte le nom prédestiné de Beau-rivage. Il la décrit ainsi : « Sur les bords du G&rdoa, au pied des hautes montagnes des Cévennes. entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là , dans de longues prairies , où serpentent les eaux du fleuve , on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris , le genêt fleuri , le narcisse émailient la terre : le grenadier, l'aubépine, exhalent dans l'air des parfums: un cercle de collines, parsemées d'arbres touff'us, ferme de tous côtés la vallée ; et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon. Cette charmante retraite est nommée , ajuste titre , Beau-rivage » (2).

Depuis peu d'années, ces lieux, que notre poète dépeint avec tant de complaisance, ont bien changé d'aspect. A l'endroit même où fut le jardin merveilleux que la nature seule avait créé et qu'arrosait le Gardon , l'œil ne trouve qu'une grève aride

(1) Rapport au Concours des Jeux floraux d'Anduze, par M. Gaujoux , professeur de littérature française au collège d'Âlais.

(2) Estelh , p. 22 .

et désolée ; cette rivière capricieuse , que se renvoyaient réciproquement, par des barrages artificiels, les riverains, auxquels elle faisait payer cher ses bienfaits , a emporté , par ses débordements redoutables , jusqu'aux dernières traces de ces bords enchanteurs et de leurs poétiques ombrages.

Si l'œuvre de l'écrivain traverse les âges, les lieux qu'il a chantés furent moins durables ; la vallée de Beau-rivage n'existe plus aujourd'hui,

La création d'Estelle est-elle une œuvre purement d'imagination ou bien la jeune bergère cachait-elle pour l'auteur une personnalité par lui connue et aimée?

Les données diverses que l'on possède sur ce sujet délicat ne permettent plus de douter des sentiments qu'une femme inspira au jeune Florian.

Quelle était cette personne ?

Cette question a divisé les contemporains du poëme aussi bien que les nôtres; comme elle préoccupa l'auteur lui-même.

Trois personnes à la fois furent considérées comme l'ayant inspiré.

On a dit d'abord que celui-ci, toujours désireux de plaire au duc de Penihièvre, aurait eu en vue sa fille, la duchesse d'Orléans.

En second lieu, M"* Gonthier (1) une actrice des Italiens et du Théâtre Favart , interprète distinguée des arlequinades de notre chevalier avait fait succéder aux relations théâtrales et littéraires qu'elle avait avec lui, des relations plus tendres; Florian était très-amoureux d'elle (la chronique scandaleuse de l'époque prétendait que, mû par la jalousie, il tempérait parfois ses ardeurs par des coups de cravache). La charmante actrice revendiquait le mérite d'avoir servi de type et une présomption un peu excessive l'amena h penser que son poëlique chevalier avait trouvé en elle l'image de la douce et innocente bergère des bords du Gardon.

Initiée par lui à tous les incidents de sa composition, elle écoutait la lecture du manuscrit, ne dédaignait pas de donner son avis, parfois avec un goût sûr et délicat. C'est ainsi qu'elle lui conseilla d'enlever une scène par trop tragique, mal à sa place dans Estelle et qu'il utilisa plus tard dans son roman héroïque Gonzalve de Cordoue:

« Que faites-vous? lui avait-elle dit, vous ensanglantez mes roses ».

Il y avait enfin une troisième personne, une jeune femme du monde à laquelle Florian avait sur-

(1) M-n* Gonthier a joué la comédie à Paris, encore très âgée; nos contemporains ont pu la voir dans Ma tante Aurore.

tout pensé. Connaissant sa modestie, il lui dédia son roman sans la nommer.

Le tirage dupoëme à' Estelle avec cette dédicace anonyme avait déjà commencé chez l'éditeur (1), il fut brusquement interrompu par déférence pour celle a qui il s'adressait et remplacé par l'invocation aux bergères de mon pays qui ouvre le livre. Florian lui fit connaître que, selon son désir il n'en serait plus question et moins naïf que ses héros et avec un brin de cette rouerie de ce XVIII siècle dont il était une des dernières expressions il lui écrivit ces mots:

« Tous ceux qui vous connaissent verront bien que c'est vous ; tous ceux qui ne vous connaissent pas croiront que e'est Mme la duchesse d'Orléans. Vous gagnerez toutes les deux k l'erreur. »

Il semble que cette discussion n'aurait pas dû survivre h l'époque où elle s'était produite. Cependant de nos jours el sur les lieux mêmes qui ont servi de cadre h cette pastorale on s'est plû k citer les noms inspirateurs de plusieurs personnes de ces contrées.

En peignant Estelle, Florian a voulu mettre en scène, M"' de S***, disent les uns, d'autres pré-

(1) Cette dédicace anonyme d'Estelle a paru depuis dans les œuvres posthumes de Florian, trois exemplaires seulement en furent tirés à cette époque.

tendent qu'il avait eu uniquement en vue M"« de B***; que le tendre sentiment qu'elle fit naître chez lui vint se heurter à des obstacles qui rendirent une union impossible.

Voilà donc, il nous semble, cinq Estelle en présence ; bornons-lh cette curieuse recherche et sans prendre parti en matière aussi délicate, pas plus jadis que de nos jours, renonçant à pénétrer le secret de son cœur, nous dirons que, brodant son poétique récit sur un thème qui lui était cher, Florian trouva ces accents si touchants et si tendres, ces scènes de déchirement et de joie que puisent au fond d'eux-mêmes ceux-lh seuls qui ont vécu leurs œuvres. La véritable émotion vient d'une âme troublée elle-même ; Horace dit avec raison :

Si vis me llere, dolendum est

Primum ipsi tibi :

Florian avait donné tous ses soins à son œuvre préférée. Ses amis en attendaient la publication qu'il annonçait prochaine, c'est ainsi qu'il écrit h Boissy-d'Anglas:

« Estelle est achevée et sèche tristement auprès des poêles de M. DidoL, Vers la fin de décembre elle prendra son essor, et tournera d'abord ses pas vers Annonay ; elle ira vous saluer au bord de ce ruisseau charmant que je connais, que j'aime sans l'avoir vu et mon heureuse Estelle entendra des

vers plus doux etplus harmonieux que ceux de mon Ndmorin (1). •

Heureux du succès qu'elle obtint, il recevait, sans abdiquer cette modestie et cette simplicité qui ne le quittèrent jamais, les hommages de ses confrères de l'Académie et de ses contemporains.

Le vieux Buffon quoique courbé sous le poids des ans n'était pas un de ses moins fervents admirateurs^ il lui écrivait :

« La douce, Taimable, l'intéressante Estelle a suspendu mes maux. L'intérêt qu'elle m'inspire me faisait désirer d'arriver à la fin de chaque livre, et cependant je regrettais d'avoir un plaisir de moins a espérer. Mille grâces vous soient rendues de m'avoir procuré de si doux moments au milieu de mes souffrances » (2).

L'auteur de VHistoire Naturelle touchait, en effet, au terme de sa longue vie si remplie et si honorée. Il avait fait de son nom un des titres de la gloire nationale, en dotant son époque d'une œuvre k jamais immortelle. Quels qu'aient été après lui les progrès des découvertes scientifiques ; s'il n'est que trop reconnu aujourd'hui que la plupart de ses hypothèses sont erronées et leurs

(1) Lettre à Boissy-d'Anglas, Paris, 16 nov. 1787.

(2) Lettre de Buffon à Florian, 15 décembre 1789.

conjectures sans fondement, ses travaux néammoins resteront comme un des plus grands monuments du XVIII siècle et constituent en plusieurs points les fondements solides qui servent aujourd'hui d'assises aux sciences naturelles.

BufFon sut en effet joindre à la science du naturaliste, le talent de l'écrivain. Nul n'a mis une langue plus belle au service des descriptions historiques ou physiques et n'a su mieux que lui l'approprier h des sujets nouveaux. Noble et majestueux comme la nature qu'il dépeint, son style est énergique et élevé (1) ; embrassant le monde entier dans ses admirables tableaux, il passe des grands effets aux détails sans cesser d'être lui-même et reste supérieur aussi bien k ses contemporains qu'à Pline et à Aristote.

La majesté de son langage et la perfection de son art ne pouvaient le distraire des idées philantropiques qui passionnaient ses contemporains. Son génie était humain et s'attachait h ces questions douloureuses qu'agitent ceux qu'anime le véritable amour des hommes : « Buffon est bien de son temps par l'émotion généreuse avec laquelle il

(1) La légende de Buffon n'écrivant qu'en habit doré et en manchettes, n'est qu'une invention plaisante du prince de Monaco et de Saint -Lambert.

proteste contre la misère imméritée et contre l'esclavage » (1).

Dès sa jeunesse, il s'était senti attiré par l'étude des sciences et avait débuté par des mémoires sur des expériences physiques. C'est quand il eut été nommé intendant du jardin du Roi qu'il conçut le plan de son Histoire Naturelle, mettant à profit les ressources que lui offrait ce vaste établissement; il est juste toutefois de citer les noms des collaborateurs qui l'aidèrent dans cette longue tâche, tels que Daubenton, Gueneau de Montbeillard, Bescou et Sonnini.

Ennobli par le Roi et comblé d'honneurs, il vit même sa statue érigée a l'entrée du Jardin des plantes, où il avait vécu, trente ans, en véritable souverain et qu'il avait enrichi par ses bienfaits.

Il partageait sa vie entre la science k laquelle il donnait la plus large part et les excursions pendant les beaux jours dét-J h son château de Montbard où il allait jouir des splendeurs de la nature et écrire comme sous sa dictée, ses pages admirables (2).

(1) N. Michaut, éloge de Buffon ouvrage couronné, en 1878, par l'Académie française. — Paris, Hachette.

(2) Buffon, malgré le sérieux de son esprit, conserva toute sa vie le goût de la plaisanterie ; au Jardin Royal, il aimait à mystifier ses voisins , à Montbard il s'amusait des pantomimes et des charges du peintre Touzet.

Il mourut en 1788 un an avant la Révolution (1); dernier survivant de cette pléiade de philosophes et d'écrivains qui l'avaient préparée, mais qui ne la virent pas.

Encore quelque temps et son fils, que ne pourra préserver la gloire paternelle, jettera k la foule, du haut de Téchafaud révolutionnaire, cette parole indignée: « Je me nomme BufFon ! »,

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