CHAPITRE IX
Florian est reçu à l'Académie Française.
Le nom de Florian marquait déjà dans les lettres; l'Académie Française l'avait couronné une première fois pour son épitre de Voltaire et le serf du Mont-Jura ; son églogue de Ruth dédiée
(1) Boissy d'Anglas, Florian, Etudes littéraires et 'poétiques d'un vieillard.
à son bienfaiteur le duc de Penthièvre, lui valut pareille distinction. Ses œuvres très connues justifiaient son désir de briguer le fauteuil académique ; ses amis lui en aplanirent le chemin k la mort du cardinal de Luynes en 1788,
La lulte fut vive ; il avait pour concurrent M. Vicq-d'Azir, médecin et professeur d'anatomie éminent, allié k Daubenton, et qui depuis peu de temps venait d'être reçu k l'Académie des sciences (1).
Florian écrit k ce sujet k son ami Boissy-d'Anglas : a Je commence k être un peu piqué de me voir toujours préférer des personnes que je ne connais que lorsqu'elles passent devant moi ; et cette fois-ci, je veux en découdre absolument. M. Vicq-d'Azir est mon plus redoutable rivai ; il a sur moi le grand avantage de n'avoir été lu de personne ; mais je n'en oserai pas moins troubler son triomphe, et je me battrai de toutes mes forces; j'ai déjà mis en jeu mes princes, mes princesses, mes amis ».
Il fut élu k l'âge de trente-trois ans; très-peu d'auteurs avaient eu le privilège d'entrer aussi jeunes k l'Académie Française. Il en éprouva une vive ioie et il se plut k la témoigner k ses nombreux amis.
(1) M. Vicq-d'Azir entra plus tard à l'Académie Française ; il fut nommé à la place de Buffon.
Il écrit h Boissy-d'Anglas pour lui faire connaître la bonne nouvelle, du château d'Anet, le 7 mars 1788, ou il s'était rendu précipitamment et de nuit pour annoncer son élection au duc de Penthièvre :
« Vous êtes le premier, mon cher confrère, à qui j'écris pour annoncer que l'Académie Française m'a élu hier jeudi 6 mars, pour remplir la place vacante par la mort du Cardinal de Luynes. M. Vicq-d'Azir, mon concurrent^ m'a disputé la place de si près, que j'ai eu la pluralité d'une seule voix, quinze contre quatorze m'ont fait gagner ma cause.
» Je me reprocherai, mon cher confrère, de laisser passer un jour de plus sans vous remercier de tout ce que je vous dois, des efforts que vous avez employés auprès de M. de Laharpe. Je ne doute pas plus h présent de son amitié que de la vôtre, c'est vous dire aussi, j'espère, combien elle m'est chère, combien j'y attache de prix. J'en sens beaucoup plus que je ne puis vous en dire, mon cher confrère ; je suis épuisé de fatigue, mais je vous suis bien reconnaissant et surtout bien tendrement attaché. Je vous embrasse de tout mon cœur comme je vous aime » (1).
Et dans une autre lettre où il lui rend compte des détails de la bataille académique il écrit :
(1) LetU'e à Boissy-d'Anglas, 24 janvier 1788.
« C'est M. Marmontel qui m'a servi avec beaucoup de succès et de zèle, jamais je ne l'oublierai ».
La réception eut lieu le 14 mars 1788; elle fut brillante. Le duc de Penthièvre et sa famille y assistèrent. Ce jour Ik le nouvel élu s'écarta de sa discrétion habituelle, et pour la première fois adressa lui-même , publiquement , des éloges k son bienfaiteur, cette fois obligé de les subir: « Celui , dit-il, que vous révérez tous, celui que soixante ans d'une vie pure et sans lâche ont rendu l'objet de la vénération publique, dont le nom, tant de fois béni par le pauvre, n'a jamais été prononcé que pour rappeler une bonne action, qui né dans le sein des grandeurs, comblé de tous les dons de la fortune, ignore s'il est d'autres jouissances que celle d'être bienfaisant; celui dont Taimable modestie souffre dans ce moment de m'entendre révéler ses secrets et qui aura peine k me pardonner la douce émotion que je vous cause » (1), Le panégyrique de Voltaire , l'aveu d'un profond amour de la nature, un souvenir pieux à l'occasion de la mort de Gessner. précédé d'un dithyrambe sur les célébrités qui Font lait leur collègue et qui l'entourent, tels sont les principaux éléments de son discours de réception.
(1) Discours de réception de Florian à l'Académie.
Cette solennité littéraire se termina par une fête que le duo de Penthièvie donna a l'Académie, h Sceaux : « Les muses, si longtemps citoyennes de Sceaux, ont reconnu leur ancien asile ; nos naïades sont toutes sorties de leurs grottes pour voir les successeurs des Fontenelle , des Saint-Aulaire , des de Malézieu » (1).