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CHAPITRE XI

Les Fables. — Gonzalve de Cordoue.

Le duc de Penthièvre avait dit un jour k Florian « Essayez de faire des Fables : » Ce conseil fut suivi et devint la cause du meilleur ouvrage de notre poète. Il ne se hâta point toutefois de les pubher, elles ne virent le jour que deux ans avant sa mort en 1792.

Il ne cessa de les revoir avec soin et amour. Tout pénétré d'admiration qu'il fut pour le génie

(1) Dans son discours de réception à l'Académie française, Florian fit l'éloge de Buffon et poussa l'hyperbole jusqu'à dire que la vie de l'immortel écrivain serait comptée au nombre des Epoques de la Nature.

de La Fontaine, il crut néammoins qu'il y avait une place encore belle à prendre au dessous de la sienne.

Gomme lui, il emprunta certains sujets a Esope ou à Phèdre; mais aussi k Bidpaï (1), à Guy (2), auteur anglais, aux fabulistes allemands et comme l'amour de la littérature Espagnole ne le quittait jamais, il puise dans Yriarté les apologues sur lesquels il brode ses fables les plus heureuses.

C'est l'ouvrage de Florian qui sera le plus admiré et sans contredit son titre le ['lus incontestable. Il a su saisir le véritable but de la fable ; la morale est constamment bien amenée et s'adapte heureusement au sujet. Poétique et enjoué tour à tour, il sait être grave aussi quand le sujet l'exige « son talent s'y montre au complet avec son natu-

(1) Bidpay (ou Pilpay), fabuliste Indien, auteur d'un recueil de fables primitivement écrites en Sanscrit ; il fut traduit en Arabe puis en Hébreux, enfin, en Latin par Jean de Capoue en 1262, Bidpay vivait selon les uns 2,000 ans avant J.-C. selon les autres 250 seulement.

(2) Gay (John), poëte anglais, né en 1688, auteur de fables qu'il fit pour l'instruction du duc de Cumberland. Il fut fait secrétaire de la duchesse de Monmoulh ; attaché au comte Glarendon dans son ambassade de Hollande, il mourutde chagrin d'avoir été disgracié, à l'âge de 45 ans. On a de lui des comédies, des opéras et des égloguea rustiques.

rel gracieux, sa diction facile et spirituelle, avec une morale aimable et bienveillante, mais qui n'exclut ni la raillerie ni la malice. Il avait de cette malice en causant; il excellait à railler et k contrefaire; il osait peu se livrer à sa gaité naturelle en écrivant. C'est un don de l'expe'rience et même d'une profonde étude que d'être familier et de rire avec ses lecteurs » (1).

Dans le Lapin et la Sarcelle , il y a du charme dans l'expression des sentiments; le paysage qui sert de cadre au récit est plein de fraîcheur et de vérité et les liens d'amitié que dépeint celte fable rappelent les Deux Pigeons de La Fontaine.

Dans Hercule au Ciel, il a des traits pleins de gaieté, dignes de son immortel modèle. Il faut convenir toutefois que les fables de Florian, malgré leurs qualités, manquent de ces échappées épiques qui constituent la haute poésie et qui dans La Fontaine captivent le lecteur et l'émeuvent.

Il en est néanmoins où l'énergie ne fait pas défaut, telles que : le Pen^oquet, la Chenille (2) etc.... d'autres sont de petits chefs d'œuvre, telles sont : l'Aveugle et le Paralytique, les Singes et le Léopard, le Savant et le Fermier, le Roi et les de\ix Bergers, Don Quichotte, la Sarigue et ses petits ;

(1) Sainte-Beuve. Causeries du lundi.

(2) La fable de la Chenille visait, paraît-il, Mme de Genlis.

c'est dans cette dernière que se trouve ce vers si connu :

L'asile le plus sûr est !e sein d'une mère.

Elles se terminent par un épilogue où il annonce la fin de ses travaux et son désir de vivre libre et content dans la retraite.

Là que faut- il pour le bonheur?

La paix, la douce paix du cœur, Le désir vrai qu'on nous oublie.

Le travail qui sait éloigner Tous les fléaux de notre vie.

Assez de bien pour en donner, Et pas assez pour faire envie.

Le poëme de Ruth qui fut couronné par l'Académie en 1784 et dédié au duc de Penthièvre et celui de Tobie terminent le volume.

Gonzalvede CordoMe parut en 1781; les exploits de son héros, ses amours avec Zuléma trouvèrent ses lecteurs aussi froids que ce que 'es avait laissé Numa Pompilius. La prose poétique de l'auteur est impuissante à surmonter les inconvénients d'une pareille composition :

La ville de Grenade est assiégée par Ferdinand et Isabelle. Gonzalve, emporté par son courage, a pénétré dans la place. Arrivé devant le palais, il voit Zuléma, la fille du roi Muley-Hassem implorant sa pitié ; les charmes de la belle mauresque subju-

guent le vainqueur. Cet amour inspire dans la suiie à Gonzalve des actes de dévouments héroïques ; il arrache notamment h travers mille dangers Zuléma des mains d'un pânce Africain. Couvert de blessures, celle qu'il a sauvée lui prodigue ses soins les plus dévoués sans se douter qu'elle a à faire h un chrétien. Elle l'aime et quand Gonzalve plongé a son tour dans un cachot est a la veille de mourir, elle y descend pour lui apporter le poison et mourir avec lui. A la suite de péripéties nouvelles, Zuléma emprisonnée elle-même avec son père écrit a son amanl de venir les déUvrer, elle ne peut lui promettre comme récompense un cœur qu'elle lui a donné depuis longtemps : « ma main, dit-elle, pourra seule acquitter ce que tu feras pour mon père ».

Gonzalve accourt, brise les portes d'airain, pénètre jusqu'à la princesse, qui n'attendait plus que la mort aux pieds de Muley-Hassem :

« Vous êtes libre, s'écrie Gonzalve en s'élançant à ses pieds.

Enfin Grenade est partout conquise ; partout l'Espagnol triomphant arbore les (ours de Castille et couronne tant d'heureux exploits par son humanité pour les vaincus. Gonzalve, peu de jours après, reçoit la main de Zuléma. Muley, vaincu par ses vertus, consentit h le nommer son gendre, et n'en aima pas moins sa fille, quoiqu'elle suivît la loi des

chrétiens; et le plus grand des héros, le plus fidèle des amants , la plus aimable des épouses , commencèrent une longue suite de jours fortunés et glorieux ».

Le fond de l'ouvrage est monotone, la conception du plan est bonne néanmoins, les descriptions souvent heureuses, notamment le récit d'un combat de taureaux ; son héros ne cesse d'intéresser, mais l'originalité fait défaut et l'œuvre n'est pas toujours exempte de pensées exagérées et de fautes de goût.

Que ne faut-il pas en effet pour relever un genre aussi ingrat pour ne pas dire absolument faux? aux batailles, aux combats héroïques, aux descriptions diverses de fêtes, de campagnes, de tempêtes, comme a toute espèce de récits épiques, il faut l'harmonie du rhythme et de la cadence poétique. Le langage de la versification revêt toutes choses de couleurs magiques qu'il agrandit en les parant.

En vain objectera-t-on que l'œuvre de Fénélon est écrite en prose. Si Télêmaque reste en effet une œuvre a jamais remarquable où se retrouve l'écho des beautés antiques, et dont le style semble emprunté alternativement h Homère, à Virgile ou h Sophocle ; il est un genre de sublime qu'il est imprudent à un écrivain de vouloir égaler et qui sera toujours un écueil pour le plus grand nombre. Télêmaque est resté jusqu'à ce jour un exemple

unique; bien d'autres n'y ont pas réussi, pas plus que Florian.

Ces réserves faites, il y a lieu de se féliciter que notre poète ait traiié un pareil sujet.

Il laissait lui-même du reste facilement comprendre qu'il n'était nullement mécontent de son œuvre. En adressant un exemplaire de son poëme à Boissy-d'Anglas, il dit : « Notre ami commun M. de La Harpe, a traité ce capitaine avec autant de sévérité que Gonzalve traitait nos capitaines français dans la guerre qu'il leur fit à Naples, la différence qu'il y a, c'est que Gonzalve nous ôta pour toujours ce beau royaume et que M. de La Harpe ne m'a presque point ôté de lecteurs. Ma seconde édition va paraître, et mon ouvrage s'est fort bien vendu malgré les circonstances peu favoble aux lettres qui font rechercher avec plus de soin le journal du soir et le Logographe, que des récits de guerre et d'amour » (1),

Adieu, mon cher confrère, lisez Gonzalve dans vos moments perdus, vous en serez peut-être content. Vous le serez sûrement de l'Histoire des Maures, peuple qui nous était absolument inconnu, et qui méritait au moins d'être autant célébré que certaines gens que je vois célèbres ».

Ce Précis hisiorigue 6wr les Maures qui se

(1) Lettre à Boissy-d'Anglas, Paris, 17 février 1792.

trouve au commencement du livre est un travail d'une haute valeur ; l'histoire et les mœurs des Maures y sont supérieurement décrits. C'est l'œu' vre d'un savant, c'est de plus une lecture agréable, elle occupe presque tout un volume; n'est-ce pas l'aveu, delà part de l'auteur, de l'importance qu'il y attachait lui-même?

Il divise son Précis historique en quatre principales époques. La première s'étend depuis les conquêtes des Arabes jusqu'à l'établissement des princes Omniades a Cordoue ; la seconde renferme les règnes des Califes d'Occident ; dans la troisième, il rapporte le peu qu'on sait des différents petits royaumes élevés sur les ruines du Califat de Cordoue ; et enfin la dernière comprend l'histoire des souverains de Grenade jusqu'à l'expulsion totale des musulmans.

Ces recherches lui coûtèrent beaucoup de peine, il avait consulté les historiens Espagnols et Arabes sans y trouver de grands secours. Ce furent les romans et les romances Castillanes qui lui aidèrent le plus à pénétrer les mœurs des Arabes Maures d'Andalousie. Nos savants orientalistes tels que d'Herbelot, Cardone, et M. Chénier le firent aussi profiter de leurs savantes recherches.

Nous le verrons plus tard tourner encore son esprit vers les éludes historiques avec l'intention de s'y attacher profondément mais les qualités

réelles d'historien qu'il a révélées dans son Précis sur les Maures n'auroni pas, malheureusement, le temps de se développer ; la persécution et une mort prématurée viendront Tarracher à ces nouveaux travaux.

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