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CHAPITRE XII

Embarras financiers de Florian ; il fait abandon de tous ses biens pour payer les dettes de ses devanciers. — Mort du duc de Penthièvre.

Au sein de ses travaux littéraires et de ses succès, les tribulations de la vie privée vinrent assiéger Florian.

Son père était mort , et il l'avait vivement regretté : «Oui, Monsieur, écrivait-il à un de ses compatriotes en Languedoc , j'ai perdu le meilleur des pères, et je le pleurerai toute ma vie. Jamais coup ne fut plus affreux et plus imprévu. C'est au moment où j'étais sur le point, oii j'avais la parolle fsic) de M, de Périgord, de lui donner un petit gouvernement, c'est dans cet instant que j'ai reçu la funeste nouvelle ; ma santé en a été altérée , et il est impossible à mon cœur de vous exprimef ce qu'il éprouve » (1).

(1) Pièces justificatives , lettre n» 15 , janvier 1783.

Son père lui avait laissé ses domaines chargés de dettes, du fait surtout des dissipations de son aïeul. Il envisagea avec courage cette situation difficile , et se promit bien de faire honneur à la mémoire des siens en désintéressant tous les créanciers. Il héritait , de plus , d'un nombre assez respectable de procès sur la possession de droits seigneuriaux, où ses devanciers avaient usé leur vie (1). Mettre un terme à toutes ces querelles , vendre ses terres et le château de Florian luimême , tout liquider en un mot , fut son unique souci (2).

Il avait été , de son côté , pendant son séjour et k l'occasion de son installation à Paris , aux prises avec des difficultés pécuniaires. Obligé de se suffire k lui-même, vivant au milieu d'hommes haut placés , la régularité de sa conduite et son esprit ordonné n'avaient pu réussir h les surmonter toujours ; il avait , de plus . acheté a son oncle , le marquis de Florian , un contrat de vente , dont il ne devait jouir qu'après lui , et qui lui avait coûté 4,000 livres (3).

I! quitta Paris pour venir en Languedoc donner

(1) Pièces justificatives, lettre du père de Florian à M« Gastel, avocat au parlement d'ALx , en Provence. Paris , 30 juillet 1753.

(2) Pièces justificatives, lettres n^^ 17, 18.

(3) Idem 22 mars 1781.

suite a ses projets de vente , et mettre ordre défi • nitivement h ses affaires , qui le préoccupaient tristement : « Le malheur de ma vie , écrivait-il , est de devoir et de faire attendre mes créanciers » (1).

Il aurait pu, s'il eût été moins délicat, renonçant à se porter héritier, répudier la succession et leur abandonner ce qui restait. Telle ne fut pas un seul instant sa pensée. Fidèle au devoir et à la mémoire des siens , nous le verrons se dessaisir de tout ce qu'il possède et payer intégralement les dettes. Il se borna k soustraire à la vente une petite maison avec une terre dont il gratifia une vieille servante de son père , qui l'avait connu dès son enfance , et à laquelle il servait volontairement une pension.

Cette pauvre vieille femme , pénétrée de reconnaissance , voulut que ce petit bien lui revînt à sa mort ; mais Florian, quoique touché de cette marque d'attachement , n'accepta pas cette offre, et lui écrivit : « Vous me marquez votre intention de me donner votre jardin , et vous me priez d'accepter cette donation. Je vous prie de n'être point fâchée de mon refus à votre demande. Lorsque je vous ai donné ce jardin , mon intention fut non-seulement de vous donner une jouissance qui pût vous être utile et agréable , mais encore de mettre entre vos

(1) Pièces justificatives, lettre du 22 mars 1781.

mains de quoi récompenser ceux qui prendraient soin de votre vieillesse. Ne me parlez plus de cette donation . vous me feriez une peine inutile : je suis irrévocablement décidé à ce que vous gardiez et disposiez de ce jardin , pendant et après votre vie.

» Quant k votre pension, que vous voulez que je vous cesse , je vous demande encore de me laisser vous la continuer tant que je le pourrai, vous promettant que , lorsque je ne le pourrai plus , je ne l'enverrai plus » (1),

La pauvre femme était loin de penser qu'elle lui survivrait 1

Les perplexités qui l'assiégeaient se retrouvent aussi dans la correspondance qu'il entretenait avec un compatriote et voisin de campagne ; quoique ayant un caractère privé, nous la plaçons à la fin de ce volume : inédite jusqu'à ce jour le lecteur y trouvera, a cbaque ligne , avec la désinvolture élégante de son style, les marques de la bonté de son âme et de sa délicatesse.

L'homme s'y retrouve tel que nous l'avons connu dans les diverses périodes de sa vie : sensible et bienveillant. Parfois il y glisse un mot sur les affaires publiques : « Venons aux nouvelles : la retraite de M. Necker a affligé tous les bons ci-

(1) liBltre à Me Margotton , à Durfort. Sceaux-l'Unité, le 30 prairial, l'an II de la République une et indivisible.

toyens. Je fais, comme vous, des vœux pour la paix et pour la prospérité de noire patrie ; il est bien affreux que les hommes, non contents des peines de la vie , y joignent des fléaux dont eux-mêmes sont les auteurs » (1).

Il possédait, en sus du château de Florian , un domaine du nom de Coutelle, près Durfort et Près sac , il cherche d'abord à s'en défaire : « Depuis mon départ de Languedoc, écrit-il , les acquéreurs ne se sont pas présen:és en foule; vous qui connaissez le désir que j'ai de libérer entièrement les dettes de mon père et celles que j'ai particulièrement avec vous , vous devez être bien sûr que je ne laisserai pas échapper l'occasion de vendre. J'ose espérer qu'avant la fin du mois, je trouverai un acquéreur » (2). Il le trouve en effet, mais k un prix qui est loin de le satisfaire : « Je viens d'en finir avec M. Campel ; je lui ai vendu Coutelle pour un morceau de pain : le contrat est signé » (S).

Le château de Florian lui-même, dont son père, lassé un moment, de la situation difficile dans laquelle il se débattait , avait essayé de se dessaisir (4) , fut enfin vendu par lui bientôt après ; de

(1) Pièces justificatives , lettre n° 4.

(2) Idem n« 4.

(3) Idem n» 18.

(4) Idem lettre du 20 septembre 1779.

tous ses biens, il ne lui restait plus rien : la ruine était complète.

Il ne s'y méprit pas ; il n'avait plus qu'h quitter ce pays qu'il aimait, où son cœur avait battu pour la première fois ; où , en sentant les beautés de la nature , il avait puisé ses meilleures inspirations d'écrivain. Il comprenait aisément que, dégagé de tout lien avec lui , c'était plus qu'un détachement momentané qui s'opérait. Cependant, l'amour de ces lieux vivait toujours en lui avec le souvenir de ceux qu'il y avait connus et il caressait l'espoir d'y revenir un jour. Un moment il faillit donner suite k ce projet : « Je suis à la veille , dit il, d'acquérir, dans la commune de Durfort, où l'on a tant d'amitié pour moi , une petite maison avec un joli jardin ; j'attends, pour savoir si je le pourrai , que l'arrangement des rentes viagères soit terminé et de savoir ce qui me restera de ma petite fortune. Alors j'espère me retirer aveô Nanette et Mercier, qui ne me quitteront point ; avec mes livres et mes plumes ; et je serai fort heureux avec fort peu , parce que ce n'est pas le beaucoup qui fait le bonheur , c'est la paix de la conscience et l'estime de ses concitoyens » (1).

Les tristes réalités de la liquidation définitive ne le lui permirent pas. Il partit , le cœur attristé î

(1) Lettre à Marguerite Cuni , chez M. Brun, à Durfort.

mais l'amertume de ce de'chirement , profond pour une âme sensible comme la sienne , fut adouci par la conscience du devoir sévère qu'il venait d'accomplir.

Sans fortune , mais fidèle k l'honneur et h la piété filiale , il revint h Paris , content de luimême, quittant ces lieux qu'il ne devait plus revoir.

Une nouvelle douleur devait bientôt l'éprouver : le duc de Penthièvre était mort à l'âge de soixante huit ans. Le bienfaiteur de Florian avait passé les dernières années de sa vie plongé dans une piété austère, et pratiquant toutes les vertus.

On sait qu'il avait fait , avec son protégé , plusieurs voyages k la Trappe (i;. Celui-ci l'avait suivi. Touché de la complaisance de son maître pour ses goûts , il aimait h se conformer aux siens. Le duc allait y méditer avec les cénobites, et se retremper dans le recueillement et la retraite.

Florian était obligé d'assister h la prière commune , parfois d'une longueur insupportable pour lui : les religieux ne se levaient qu'au moment où leur supérieur frappait sur sa stalle.

Un jour (il était page k cette époque), Florian perdit patience et frappa sur sa stalle. Les religieux, trompés, se levèrent. L'un d'eux, s'aperce-

(1) Pièces justificatives, 26 septembre 1782.

vant de la méprise et s'e'tant laissé aller à quelque impatience contre Tétourdi. se ravisa promptement et vint en demander pardon h Florian , plein de confusion.

La re'signation chre'tienne que le duc puisait dans les pratiques pieuses , lui permit de supporter avec fermeté les cruelles épreuves qui assombrirent ses derniers jours. Respecté et populaire , il n'eut pas à souffrir lui-même des excès de la révolution ; mais il eut la douleur, avant la fin de sa vie, de voir mourir son fils, le prince de Lamballe , et essaya vainement d'arracher a la mort sa belle-fille , égorgée par les septembriseurs lors des massacres des prisons en 1792 (1).

Florian le pleura sincèrement; il avait été comblé par lui de bienfaits. C'est le duc de Penthièvre qui lui avait aplani les débuts de la vie ; quel que tût son mérite littéraire , cette recommandation lui

(1) Le vieux duc de Penthièvre, inquiet des accusations calomnieuses qui pesaient sur la princesse de Lamballe, sa belle-fille , la fit partir, une première fois , pour Londres . Après le vote de la constitution , elle revint s'établir aux Tuileries, auprès de la Reine. Elle partagea sa captivité. Bientôt séparée d'elle violemment , elle fut enfermée à la Force. Lorsque la commune prépara le massacre des prisons , le duc fit tout au monde pour la sauver : il envoya un agent secret à P. Manuel, procureur de la Commune. On dit que la rançon de la maUieureuse princesse s'éleva à 400,000 livres. Manuel promit de la sauver : peut-être n'en eut-il pas le pouvoir !

avait été fort utile lors de sa réception à l'Académie française : sensible et reconnaissant comme nous le connaissons , il devait le regretter.

Cette douleur ne tut pas étrangère h son projet de se retirer h Sceaux . avec le désir de s'y consacrer exclusivement à ses travaux : « Voué h l'étude et aux lettres, écrit-il à un de ses amis , depuis ma première jeunesse ; ayant de bonne heure quitté pour elles et le service et toute ambition , je me suis toujours proposé de me retirer à la campagne, d'y vivre en solitaire , dans un état de médiocrité qui ne piît me rendre plus envié que je ne serais envieux. Les grands changements arrivés , les circonstances où nous sommes, rendent plus vif ce repos des champs » (1).

Il se logea à Sceaux , dans l'orangerie du château, dans ces lieux où tout lui rappelait le bienfaiteur qu'il avait perdu , et s'y voua au travail , quand il ne donnait pas son temps k l'amitié ou h des œuvres de bienfaisance; car il est juste de mentionner que, malgré la modicité de ses ressources , puisqu'il n'avait que les émoluments attachés à sa place et les produits de ses ouvrages, son cœur charitable faisait la part des pauvres et en réservait une partie, qu'il allait remettre pieusement lui-

(1) Lettre à M. D***, notaire. Sceaux-l'Unité, près Paris , ce 30 prairial, l'an de II de la République une et indivisible.

même au curé de Saint-Eustache. Il faut dire , h ce sujet, que les ouvrages de Florian trouvaient de nombreux acheteurs , comme si la Providence eût voulu le re'compenser de l'emploi bienfaisant qu'il faisait de leur produit.

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