CHAPITRE XIII
lion Quichotte. — Eliézer et Nephthali.
C'est à Sceaux qu'il traduisit Do7i Quichotte et qu'il e'crivit Eliézer et Nephthali , poème hébreu.
Ces deux ouvrages ouvrent la série de ses œuvres posthumes ; ce n'est que plusieurs années après sa mort qu'ils furent publiés.
On ne pouvait taxer Florian de paresse ; ses productions se succédaient rapidement. Il avait donné les Nouvelles et Gonzalve en 1791 ; les Fables, en 1792 ; fini et mis au net le plan de son Cours d'histoire pour l'éducation nationale ; son poème à'' Eliézer était achevé , et il avait le projet de publier prochainement Don Quichotte. Si la paix et la solitude lui étaient chères , il savait les mettre k profit : « Je persiste , disait-il en poésie , en philosophie , en amitié , à ne point quitter la campagne. On ne travaille bien que Ih ; partout ailleurs on dépense : les résultats sont différents » (1).
(1) Lettre à Boissy-d'Anglas, 22 prairial an II.
Doti Quichotte lui coûta deux années de travail assidu; peut-être même y a-t-il mis trop de soins. A force de retoucher son œuvre , il en vient h altérer l'originalité de ses héros, et a les accommoder au goût de son époque.
Il existait , avant lui , une traduction de Don Quichotte , et , malgré son imperfection , elle avait suffi à faire admirer le poème de Cervantes.
La douce folie du héros de la Manche, ses harangues , en tant qu'il ne parle pas de chevalerie , pleines de sagesse , de vertu et de bonté , avaient fait aimer ce livre célèbre , traduit dans toutes les langues de l'Europe avec un succès égal.
« De tous les livres que j'ai lus, écrivait Saint- Evremond au maréchal de Créqui, Don Quichotte est celui que j'aimerais le mieux avoir fait ». Il y a, en effet, dans ce poème plein de morale et degaîlé, un naturel , une originalité saisissante ; les caractères sont nombreux , différents , presque toujours aimables et toujours attendrissants. L'admiration pour l'auteur grandit quand on se rappelle que l'œuvre a vu le jour au seizième siècle , k une époque où les plus vulgaires romans de chevalerie étaient h peu près seuls en faveur ; et l'étonnement s'y joint quand on se souvient qu'il a écrit son livre en prison, privé aussi bien de la vue des beautés de la nature que de la tranquillité de l'âme, loin de tout
ce qui peut éveiller et charmer l'imagination du poète.
La vie de Cervantes, on le sait, l'ut pleine d'événements tragiques. Né gentilhomme, dans la nouvelle Caslille , en 1747, après de bonnes études, il se fil soldat et se battit bravement à Lépante, où il reçut un coup d'arquebuse qui lui emporta la main gauche. C'est en rentrant dans sa patrie que le vaisseau qu'il montait fut pris par les corsaires et amené h Alger. Il y subit les horreurs de l'esclavage, où le tenait un maître cru-l à qui il sut en imposer par son courage. Dans une de ses Nouvelles , il nous dit , en effet, que « le roi d'Alger ne fut clément que pour un soldat espagnol nommé Saavedra . qui s'exposa souvent aux plus cruels supplices , et forma des entreprises qui , de longtemps, ne seront oubliées des infidèles ». Il fut racheté en 1780 , après cinq ans d'esclavage.
C'est longtemps après son retour en Espagne qu'obligé de faire un voyage dans la Manche , il se prit de querelle avec les habitants d'un petit village , où il fut mis en prison. C'est là qu'il commença Do7i Quichotte : il voulut se venger en donnant pour patrie h. son héros le pays où il avait été fait prisonnier- La première partie de Do7i Quichotte fut d'abord publiée séparément , et peu appréciée. A son appa-
rition , elle subit les attaques de Tenvie et de la médiocrité. Il se vengea de ses détrncteurs en lançant contre eux un vif pamphlet ; mais il n'en avait pas moins souffert des calomnies de toute sorte dont on l'avait abreuvé.
Ce ne fut que dix ans après que Cervantes, pour confondre un misérable plagiaire qui avait osé ajouter une suite à la première partie de son œuvre , en publia la seconde , supérieure encore à la première.
Atteint par la maladie , il se vouait a un travail opiniâtre, craignant que le temps vînt à lui échapper ; il hâta ainsi sa fin , mais il vit du moins son œuvre terminée. Il mourut à l'âge de soixante-huit ans (Ij.
Si remarquable à tant de titres , ce poème aurait dû rendre circonspects les traducteurs. Serrer d'aussi près que possible le modèle . sauf à laisser dans l'ombre certaines p'aisanteries peu ngréables, tel est le sentiment qui aurait dû servir de guide aux écrivains désireux de populariser Tœuvre de l'auteur espagnol.
Si les traducteurs antérieurs k Florian n'obéirent pas [oujours h cette donnée . notre poëte eut aussi la faiblesse de vouloir s'en affranchir. Possédé par
(1) Florian a fait le plan d'un opéra intitulé : Cervantes. Le premier acte seul nous est parvenu.
la prétention de polir les aspérités du modèle , il Ta considérablement affaibli. Nous comprendrions quMl se fût dispensé de reproduire certaines répétitions inutiles , erreurs de temps ou d'époques, ou trivialités échappées au goût douteux du siècle ; mais il a l'imprudence d'aller bien plus loin : il veut avant tout satisfaire les faiblesses de son temps. Tantôt il adoucit ce:laine5 images, modifie des vers en entier, supprime des ornements que, d'autorité, il juge inutiles. Souvent on ne trouve plus dans le héros de la Manche le ridicule qui en fait un des principaux mérites , et Sancho perd quelque peu de cette naïveté grossière qui le caractérise.
C'est en vain que Florian cherche lui- même à se justifier: «Les personnes tolérantes, dit-il, qui n'exigent pas que tout traducteur se dépouille de son bon sens et de son goût, peuvent s'en rappor ter b mon amour pour Cervantes de l'extrême attention que j'ai mise à ne retrancher de son ouvrage que ce qui n'aurait pas semblé digne de lui dans le mien .
Puisse mon zèle me faire pardonner, par ceux qui savent l'espagnol , la hardiesse d'avoir abrégé un livre que j'admire autant qu'eux, que je trouve comme eux un chef-d'œuvre d'esprit , de finesse , de grâce ! Mais la grâce des mots, dans un idiome, n'a pas toujours son équivalent dans un autre; et l'on doit alors, ce me semble, sup-
primer ce qui serait longueur sans cette grâce des mots » (1).
Cet aveu suffira difficilement h l'absoudre des libertés qu'il s'est permises. On se rend compte aisément du péril d'une pareille théorie littéraire , et il y a lieu de penser que . s'il avait vécu , il en aurait compris l'imprudence . peut-être même , par respect pour son modèle . aurait-il rendu a sa traduction le cachet particulier, le ton et le piquant de l'original.
Son poème hébreu , Eliézer et Nephthali, a pour sujet l'héroïsme de l'amour fraternel chez deux frères jumeaux, fils du imfSadoc. Le sujet se passe au temps des Juges. Cet ouvrage porte l'empreinte des livres saints; il est rempli par l'expression de sentiments touchants . exprimés simplement , mais avec noblesse.
Un plaidoyer chaleureux en faveur des Israélites ouvre le livre sous la forme de préface. Florian raconte que ce poème lui a été communiqué par un jeune couple juif, qu'il rencontra dans une excursion à la fontaine de Vaucluse. Une causerie s'engage entre lui et la jeune femme ; elle plaide avec chaleur ot éloquence la cause de ses coreligionnaires.
(1) Avertissement du traducteur.
La belle juive rappelle les passages sublimes des lois de Moïse ; ses grands yeux noirs s'allumonl bientôt au récit des persécutions dont sont victimes les malheureux Hébreux : « L'imagination la plus vive ne peut, dit-elle, se figurer les maux que notre peuple a souffert-. Adrien, principalement , Adrien , dont le nom n'est pas sans gloire , poussa contre nous la recherche de la barbarie h un point qui ferait frémir les sauvages les plus féroces. Ses successeurs nous persécutèreut comme chrétiens ; et quand Rome fut chrétienne , ses empereurs nous persécutèrent comme juifs. Les rois barbares qui s'élevèrent sur les débris de l'empire se firent un point de religion de répandre notre sang.
Partout où vos Croisés passèrent, ils nous prirent pour leurs victimes, nous dépouillèrent, nous égorgèrent. Vos pastoureaux, vos flagellants, toutes vos espèces de tous fanatiques, ont regardé, pendant quinze siècles, comme une action méritoire, le plaisir de tuer les Juifs. Vos Rois, vos Papes, vos magistrats, sous le prétexte absurde que nous faisions des maléfices, que nous empoisonnions les eaux , que nous crucifiions les enfants, que nous percions des hosties, nous livraient aux bourreaux, confisquaient nos biens, nous bannissaient de leurs Etats, nous rappelaient moyennant de fortes sommes, qu'ils n'avaient pas
plus tôt, reçues qu'ils nous chassuient de nouveau pour nous de'pouiller encore. Perpétuels jouets, éternelles victimes des souverains, des peuples, des prêtres de tous les pays, rien pourtant n'a pu nous faire quitter notre religion, nos mœurs, notre nom, unique pre'texte de tant de barbaries. Cette constance pendant plus de deux mille ans de malheurs est peut-être digne de quelque estime : et si un petit nombre de misérables héiDreux se déshonore par l'usure, par la bassesse, par une infâme avidité, Thomme sage doit réfléchir qu'un moyen sûr de rendre méprisable, c'est de toujours mépriser, que nos vices sont l'ouvrage de ce mépris continuel, et qu'il est encore surprenant qu'au milieu des outrages dont on nous abreuve, !a plus grande partie de notre nation ait conservé quelque vertu,» Reçu avec affabilité dans la maison de cette famille Juive, Florian y trouve avec le tableau de toutes les venus, la pratique sévère des lois Mosaïques. Il écoute avec intérêt le récit de leur passé, de leurs mœurs, de leurs préceptes religieux. C'est en les quittant qu'il reçoit des mains du chef de cette famille un poëme Hébreux qui s'appellera Eliézer et Neplitlmli. Telle est la fable qui sert de texte à la préface très-intéressante de cet ouvrage.