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CHAPITRE XIV

Florian est nommé commandant de la Garde Nationale de Sceaux. — Son Arrestation par ordre du comité de salut public.

Depuis la mort du duc de Penthièvre, Florian vivait retiré ii Sceaux donnant tout son temps aux lettres. Distributeur, jadis dans ces lieux, des bienfaits du duc, il y avait acquis une véritable popularité. C'est le souvenir de ces bonnes œuvres qui sera la cause de sa perte.

Nous sommes en 1791, la création des Gardes Nationales a été décrétée en France. Florian est nommé commandant de la Garde Nationale de Sceaux. Sa qualité d'ancien militaire et surtout la reconnaissance publique le désignèrent au choix de ses concitoyens. Il accepta non sans regret cet honneur et se consacra avec zèle pendant deux ans h ses nouvelles fonctions.

Mais les temps s'assombrissaient ; aux premiers enthousiasmes de la révolution succédaient le bouillonnement des passions, la méfiance, les soupçons et les haines, et une effervescence extrême présageait un avenir sombre et menaçant.

Florian s'était tenu avec soin à l'écart de tout rôle politique. Eloigné par ses goûts des agitations

de la vie politique, il s'appliquait îi les éviter ; et cependant , s'il l'eût voulu, son savoir, la facilité et la chaleur communicative de sa parole lui auraient conquis une place honorable dans l'arène publique, et ses relations nombreuses lui en auraient facilite l'accès.

Ami de Ducis , de Montgolfier, de Bailiy. de Malesherbes, de Rabaut-Saint-Etienne, comme eux il se montra partisan des justes aspirations populaires ; il approuva le doublement du Tiers état . sa réunion h la noblesse , et son cœur battit au 4 août , comme avait battu d'espérance celui de la nation.

C'était le temps où le duc d'Orléans recevait, au Palais-Royal, tous les esprits distingués qu'agitaient les idées de réforme gouvernementale : « La philosophie du siècle s'y rencontrait avec la politique et la littérature. C'était le palais de l'opinion. Buffon y venait assidûment passer les dernières soirées de sa vie; Rousseau y recevait de loin le seul culte que sa fière susceptibilité permît à des princes; Franklin et les républicains d'Amérique; Gibbon et les orateurs de l'opposition anglaise ; Grimm et les philosophes allemands; Diderot, Sieyès, Sillery, Laclos , Sicard, RaynaL La Harpe, et'tous les penseurs et les écrivains qui pressentaient le nouvel esprit, s'y rencontraient avec les artistes et les savants célèbres. Voltaire lui-même , proscrit

de Versailles, par le respect humain d'une cour qui adorait son génie., y vint à son dernier voyage » (1).

Florian était assidu aux réunions de ce cénacle d'hommes illustres. On appréciait sa causerie pleine de verve, ses idées libérales s'y donnaient un libre cours ; et beaucoup, parmi ceux qui aimaient à l'entendre, l'engageaient à se faire une place parmi les nombreux architectes de Tœuvre sociale nouvelle.

Mais ses goûts le poussaient invinciblement vers l'étude et la retraite. C'était trop déjà que ce grade de commandant , qui fut le commencement de tous ses maux.

Avec le déchaînement des passions, il observait déjà, parmi ceux qui servaient sous ses ordres, les progrès d'une désaffection imméritée , et son cœur en souffrait. Bientôt il leur devient suspect , et ii écrit à Boissy-d'Anglas cette lettre attristée :

Sceaux, ce 26 juin 1791.

« Mon cher et illustre compatriote , » J'ai un besoin pressant de votre justice et de votre amitié. Depuis deux ans je commande la garde nationale de Sceaux , et j'ose dire que je l'ai fait de manière à m'attirer l'estime et la reconnaissance de tous nos soldats-citoyens. Malheureusement je

(1) Lamartine, Histoire des Girondins, t. I^ p. 358,

me trouvais a Paris le jour de la fuite du Roi ; les portes turent fermées , je ne pus me rendre ici. Le bon ordre qui a règne h Paris , le désir de savoir des nouvelles, et les peines qu'il fallait prendre pour avoir un passe-port , me firent retarder trois jours ; je ne vins ici que vendredi , jour de la Saint- Jean. Cette absence . ma qualité de militaire et d'attaché à un ci-devant prince , les soupçons qu'inspire naturellement l'état oij nous sommes , les circonstances du moment, tout enfin, réuni contre moi dans ces tristes circonstances , a fait naître de la fermentation et de la défiance dans une petite partie de ma troupe. Vous devez juger qu'avec ma sensibilité , cette position fait le malheur de ma vie, puisque je vois mon honneur et mon repos au moins compromis. Dans les temps où nous sommes , personne ne peut savoir oîi cela peut s'arrêter.

» Vous connaissez dès long-temps mes principes , peut-être y a-t il qutjlque mérite a les avoir dit tout haut dès la révolution ; et depuis la révotion , ils n'ont jamais varié. Je vous réponds de la pureté de mon cœur ; je vous en jure par mon honneur et par le vôtre. D'après cela, je demande à vous , mon cher compatriote , a vous qui me connaissez et m'estimez , j'ose le croire , depuis longtemps; t) vous, représentant du département où je suis né , je vous demande de vouloir bien écrire et

signer ce que vous pensez , ce que vous jugez de moi. Je ne veux pas sortir d'ici, je ne veux prendre aucune résolution que ma justification ne soit éta blie. Je me charge de l'établir; mais comme votre nom justement célèbre doit être d'un poids immense , opposé a ceux des calomniateurs ou des soupçonneux imbéciles, je vous demande ce nom que j'ai toujours aimé, sans croire qu'il pût m'étre utile dans pareille circonstance. Si vous jugez a propos de faire signer par d'autres ce que je demande, M. du Séjour, M. Bailly, M. de Saint- Etienne, ne refuseï aient pas. Mais lu dessus je m'en rapporte à ce que votre prudence, votre amitié , verront de mieux k faire.

» Pardon , mille fois pardon de vous importuner dans de pareils instants. Mais je pense que votre cœur est de ceux qui croient que dans tous les temps , un honnête homme , un compatriote , un ami, mérite l'attention d'un honnête homme et d'un ami. Je n'en dirai pas plus. J'ai l'âme brisée , en vérité ; après tout ce que j'ai fait 1 après tous les intérêts sacrifiés! je m'attendais peu a ce prix. Faut-il donc, dans la nature entière, ne compter que sur vous seul? Je vous embrasse, et j'attends de vous les biens les plus chers , ma justification et mon repos. Si votre écrit ne suffisait pas, j'aurais encore recours a vous, que je révère autant que j'aime ».

Tel était l'état perplexe de Florian; uniquement préoccupé de se défendre des atteintes des agitations politiques, il en devenait la victime.

Sa qualité de noble, son ancienne position auprès du duc de Penihièvre, son dévouement aux principes de la révolution le faisaient regarder par les uns comme un aristocrate, et par les autres comme un révolutionnaire.

Il s'efforçait de s'isoler et de se soustraire, du mieux quil pouvait, h ces milieux troublés : « Je passe ma vie, dit-il, au coin de mon feu, lisant Voltaire, regrettant Gauvain (1), faisant des fables, et fuyant des sociétés qui sont devenues des arènes affreuses, où tout le monde hait la raison, où les vertus ne sont même plus louées, où l'humanité, la première des vertus, et la modération , la première des qualités , sont méprisées par tous les partis » (2).

Il était écrit que la retraite et Tétude ne pourraient le soustraire à la persécution.

On venait de promulguer le décret du 16 avril 1794, qui exilait h dix lieues de Paris les ci-devant nobles. Florian se voyait, à regret, obligé de quitter

(1) Poëme de chevalerie auquel travaillait Boissy-d' Anglas avant la révolution , et qu'il n'a jamais fini • il en avait lu plusieurs chants à Florian.

(2) Lettre à Boissy-d'Anglas. Paris , 17 février 1792.

Sceaux qu'il aimait , et où il e'tait vëritablement aimé ; il eut l'idée d'user de l'influence de ses amis pour éviter les atteintes de cette loi injuste , et Boissy-d'Anglas, entrant dans ses vues; et désireux d'obtenir une exception en sa faveur, lui conseilla de travailler a une œuvre utile à la nation.

Il avait parmi ses projets littéraires élaboré un plan d'Histoire ancienne abrégée , destinée à l'Enseignement de la jeunesse; il le mit au net et le lui envoya, en lui disant ; « il est bon que vous l'ayez, soit pour le lire, si on vous le demande, soit pour y jeter les yeux de la réflexion et l'améliorer par vos conseils.

Si on m'accorde ce que je demande, je me mets sui-'le champ au travail ; si on ne me l'accorde pas, je me borne k rester au point où j'en suis (1)».

Muni de ce manuscrit, Boissy-d'Anglas se présenta devant le Comité d'instruction publique, dont plusieurs membres lui étaient connus et usa et de son crédit et de l'influence de sa parole pour obtenir qu'il fût mis en réquisition; c'est àdire qu'il fût autorisé a rester à Paris pour se livrer à des travaux utiles (2) : « Je lus même, dit il,

(1) Lettre à Boissy-d'Anglas, 22 i)rairial, an II.

(ï( Florian était noble ; et, comme tel, soumis au décret qui exilait les ci-devant nobles à dix lieues de Paris. Pour qu'il put rester à Sceaux, il fallait que le comité de salut public le

pour appuyer ma demande, quelques morceaux de l'ouvrage historique dont il était l'auteur , en choisissant de préférence ceux qui pouvaient avoir pour objet les républiques de la Grèce.

On m'avait écouté avec intérêt, et je me croyais sur le point de réussir , lorsqu'un membre du Comité, nommé Bouquier (1) , en qui je n'eusse pas soupçonné cet excès de mémoire, se mit à réciter l'épître dédicatoire de Numa , adressée plus de dix ans auparavant à la Reine, et en conclut qu'on ne pouvait rien attendre de bon ni d'utile de celui qui en était l'auteur.

Le député Duhem (2), qui était membre du Comité, appuya fortement ce que venait de dire Bouquier, et s'éleva beaucoup contre le caractère et les opinions des gens de lettres. Ils sont tous

mît en réquisition. C'est cette faveur que sollicita Florian, et qui fut la cause de sa perte .

(t) Bouquier, personnage à peu près inconnu, son nom ne se retrouve plus dans l'Histoire de la Révolution, ce n'était vraisemblablement qu'un comparse des principaux acteurs de cette époque.

(2) Duhem, fougueux conventionnel, fut témoin contre les Girondins. Dans la séance du 11 nivôse (1 jamier), il dénonça la Caharrus et fournit ainsi à Tailien, accouru à la tribune pour la défendre le motif d'une éloquente apostrophe. Il prit une part active à l'insurrection du 12 germinal (1 avril) avec Amar, Ruamps, Choudieu , Léonard Bourdon et fut enfermé dans les cachots de Ham.

aristocrates et oontre révolutionnaires, dit-il, et on ne pourra jamais rien en faire de bon. Ce Voltaire, dont on parle tant, il était royaliste et aristocrate, et il aurait émigré un des premiers s'il avait vécu ; et Rousseau? il n'y a 'ju'à lire ses écrits pour voir qu'il aurait été fédéraliste et modéré : ton Florian ne vaut pas mieux, malgré ses histoires et ses phrases. »

Ma demande fut donc rejetée, elle le fut tout d'une voix: il ne me resta que le regret de l'avoir faite, et la crainte qu'elle ne fût nuisible à celui qui en était le sujet ». (1)

L'événement ne justifia que trop ses appréhensions; le 15 juillet, en vertu d'un ordre d'arrestation émané du Comité de sûreté générale, Florian fut incarcéré, a Paris, dans la prison de la Bourbe dite Port-libre (2).

Pauvre poëte ! quelle crainte inspirait le chantre d'Estelle et de Némorin ? Quel motif sérieux pouvait invoquer le gouvernement a l'appui d'un acte d'une cruauté aussi inutile et dont les suites furent si funestes a Florian?

Il était plongé dans un cachot depuis vingt jours,

( 1 ) Boissy-d'Anglas : Etudes poétiques et littéraires d'un vieillard, page 241.

(2) La prison de la Bourbe dite Port-libre où fui enfermé Florian était située rue d'Enfer.

au milieu de nombreuses et illustres victimes que Tappdl du guichetier venait journellement éclairci r.

Avec sa nature délicate, il en tut d'abord attéré. Revenu de son premier abatîemenl. il pensa que sa voix convaincue éclairerait ses persécuteurs et se berça de l'illusion qu'un terme prochain serait mis h une pareille iniquité.

Il se décida h faire appel une seconde fois au dévouement h toute épreuve de Boissy-d'Anglas et lui annonça son arrestation en ces termes , le priant d'intercéder pour lui :

27 messidor an II.

« Mon cher confrère en Apollon, vous êtes instruit peut-être que je vais dans une maison d'arrêt, par l'ordre du comité de salut public. J'ai beau fouiller et scruter jusques au fond de mon cœur, je ne crains pas de vous dire, car le malheur ne peut être soupçonné d'orgueil, que ce cœur est pur comme le vôtre. Peut être ai-je mal pris mon moment pour faire la demande de réquisition que votre zèle a sollicitée. Cette idée est superflue, avec une âme amicale comme la vôtre, pour vous engager a faire ce qui sera en votre pouvoir pour abréger ma captivité. Je vous le dis du profond de mon âme : si j'ai péché, c'est par ignorance. S'il est possible de faire abréger un châtiment plus

grand pour les malheureux poêles que pour les autres, le comité' exercera un acte de justice et de bienfaisance. Ces deux mots sont les plus beaux de toutes les langues: et quand je songe h vous, je trouve que le plus doux est celui d'amilie. »

Nous avons dit plus haut que Florian comptait au nombre de ses amis Ducis le tragique. L'imitateur de Shakespeare, réputé pour l'indépendance et l'honorabilité de son caractère avait de nombreux amis et il s'associa a Boissy-d'Anglas dans le but d'obtenir l'élargissement de Florian. Il avait pour lui une vive amitié ; ce fut donc avec ardeur <jue tous les deux sollicitèrent pour lui. mais tout fut inutile ; la France était courbée sous le régime de la Terreur.

Les gouvernants lui parlèrent encore de la dédicace de JSuma et en vinrent même a leur intimer l'ordre de ne plus parler de Florian : « Faites-le oublier, leur dit-on, dans son intérêt ei aussi dans le vôtre ».

Florian avait appris l'insuccès de ses amis. Il ne se découragea pas encore et résolut de faire un dernier appel à un député que tout particulièrement il connaissait. Il lui écrivit cette lettre si touchante qui nous le montre accablé sous le poids de sa douleur et où se reflète Tâme si douce de notre poète :

« Citoyen représentant, tii chéris, tu cullives les lettres, mais tu chéris davantage !a patrie et la liberté (1) ; mais tu exiges que les arts, dont tu fus l'ami dès l'enfance, soient utiles à la cause du peuple pour laquelle tu voudrais mourir : c'est à ce seul titre que je t'écris.

» Méditant depuis longtemps de refaire l'histoire ancienne pour l'éducation nationale, j'en ai instruit, par un mémoire, le comité de salut public. J'ai pris soin de parler de moi dans un moment où l'homme timide, qui aurait eu le moindre reproche k se faire, ne se serait occupé que de se faire oublier. Tranquille sur cette démarche , je travaillais dans la solitude, et j'avais achevé déjà plusieurs morceaux sur l'Egypte, quand tout à coup un ordre du comité de salut public m'a fait mettre en arrestation dans la maison de Port-Libre: j'y suis depuis vingt- deux jours, sans compter les longues nuits qui ne diffèrent des jours que par le manque de lumière, sans livres, presque sans papier, au milieu de six cents personnes, appelant en vain pour me secourir l'imagination que j'avais autrefois, et ne trouvant à sa place que la douleur et l'abattement.

» J'ai pourtant voulu travailler. J'ai conçu le

(1) Le tutoiement était obligatoire pendant le régime révolutionnaire.

plan dun ouvrage (1) que je crois utile h la morale publique. J'ai chanté dans ma prison le héros de la liberté. Je t'envoie mon premier livre: je te deman de de le juger.

» Si tu ne penses pas que le poëme puisse fortifier dans l'âme des jeunes Français et l'amour de la République elle respect des mœurs simples, ne me réponds point Laisse-moi mourir ici : l'altération de ma santé m'en fait concevoir l'espérance.

» Si ton civisme et ton goût, dépouillés de tout intérêt pour moi, te persuadent qu'il est bon que mon ouvrage soit fini . parles-en a tes collègues , membres du comité du salut public, et dis-leur:

» De quoi peut être coupable l'homme qui pensa être mis k la Bastille pour les premiers vers qu'il fit dans le Serf du M oui- Jura; écrivait avant la Révolution le onzième livre de Numa, et qui, depuis la Révolution, libre, orphelin, sans autre fortune que son talent, qu'il pouvait porter partout, n'a pas quitté un moment sa patrie , a commandé trois ans une garde nationale, a donné plusieurs ouvrages; et, dans son recueil de fables, a imprimé celle des Singes et du Léopardl

» Un fabuliste, un berger, le chantre de Galatée et d'Estelle peut- il commettre des crimes?

(1) Le poomo de Guillaume Tell, divisé on quatre livres.

peut-il seulemeiit en concevoir? La lyre de Phèdre, le chalumeau de Gessner. trop sourds, trop faibles sans doute au milieu des trompettes guerrières, peuvent-ils jamais nuire ou déplaire h ceux qui veulent établir la liberté sur la base de la morale ? La fauvette qui chantait auprès des marais de Lerne, lorsque Hercule combattait l'hydre, n'excita point la colère du héros libérateur. Peut-être même, après la victoire, l'écoula-t-il avec bienveillance.

M C'est h ce peu de mots que je réduis, que je réduirai ma défense. Si l'on me croit coupable, qu'on me juge ; mais si je suis innocent, que l'on me rende à la liberté, que l'on me rende k mes ouvrages, il mes ouvriers d'imprimerie que j'ai fait vivre depuis quinze ans, et que ma détention empêche de poursuivre une très grande entreprise; que Ton me rende a ma vie pure, et au désir d être utile encore a mon pays » (1).

Ces paroles émues ne furent pas entendues ; il y avait en ce moment une recrudescence terrible

(I) ((Je sais que bien des personnes blâmeront Florian de n'avoir pas montré plus de fermeté, de s'être en quelque sorte laissé accabler sous le poids de Tinjustice, d'avoir flatté ses persécuteurs : mais d'abord, si la faiblesse du caractère est un défaut, elle n'est pas toujours un crime, elle naît d'une extrême sensibilité, et n'en mérite que plus d'indulgence. » (Jauffret, Vie de Florian)

dans les procédés Sc»nguinaires qui duraient depuis quinze mois.

Confondu au milieu de six cents prisonniers, de ces victimes que la voix du geôlier appelait journellement à la mort; il attendait en frémissant que son nom retentît dans la prison. A ces moments d'attente cruelle succédaient des nuits d'agitation et de désespoir.

Il avait appris avec horreur la mort de Roucher et d'André Chénier.

L'auteur de la « Jeune captive » (1), arrêté le

(1) C'est la duchesse de Fleury et non M"<= de Coigny, comme ou la dit, qui avait inspiré à André Chénier la pièce de vers à jamais célèbre « la Jeune captive ».

Les poésies d'André Chénier, publiées par H, de Latouche en 1819, ne sont qu'une l'ail^le partie des œuvres de ce malheureux poète; d nous manque toutes les pièces adressées à ses amis , et de ce nombre est l'épître ou l'élégie adressée à Alfieri.

En dehors des pièces inédites que possède encore aujourd'hui M. Gabriel de Chénier; il avait laissé de nombreux manuscrits restés depuis 1819 entre les mains de H. de Latouche, retiré à sa campagne d'Aulnay, dans la vallée aux loups. A la mort de celui-ci, en 1851, ils passèrent entre les mains de M™'^ Pauline de Flauguergues, qui l'avait entouré de soins filiaux et qui fut son héritière.

Pendant la guerre de 1870, la maison de campagne d'Aulnay fut dévastée par les Allemands et 5,000 volumes détruits. Douze à quinze manuscrits d'André Chénier se trouvaient dans

18 ventôse an XI, avait été jeté h la prison dite Maison Lazare (\). Il n'en frémit pas ; les idées sombres étaient familières a son génie poétique, et il serait facile de trouver dans ses œuvres des passages nombreux où sa pensée s'est complue h caresser l'espoir de la mort, de nos maux remède si doux.

Boissy-d'Atiglas avait connu Chénier et il semble qu'il ait lu dans cette âme tourmentée. « Il était naturellement mélancolique, dit-il, et accablé sous le poids d'une sensibilité dominatrice, il n'était pas

cette bibliothèque, placés enlre les feuilles du volume de l'édition de 1819,

Doit-on les considérer comme perdus? Peut-être ont-ils été seulement enlevés pour passer en Allemagne et y a-t-il quelque espoir de les revoir?

(1) La prison Lazare était située rue de Sèvres. C'est quand la loi des suspects eut encombré la Mairie, la Force, l'Abbaye, les Madelonnettes, Sainte-Pélagie, la Conciergerie, que s'ouvrirent les deux nouvelles prisons : Lazare et Port-libre. Les frais et la location furent mis dans toutes, à la charge des détenus. Privés d'abord des choses les plus nécessaires, ils obtinrent, avec le temps, certains adoucissement^; ; l'uniformité des goûts rapprocha plusieurs de ces malheureux : « des liaisons d'amitié et d'amour s'établirent, et l'on vit se reproduire jusqu'à la veille de l'échafaud, toutes les scènes ordinairi^s de la société. Singulier exemple du caractère français, de son insouciance, de sa gaîté, de son aptitude au plaisir dans toutes les situations de la vie ». (Thiers. Histoire de la Révolution Française, tome 5, page 377).

né pour être heureux, et la terrible catastrophe qui termina sa carrière, avant même qu'elle ne fût commencée, ne fut peut-être douloureuse que pour ses amis, et funeste que pour sa patrie ».

Peu d'instants avant son supplice, Chénier donnait son dernier chant poétique et Roucher (1) l'auteurdes Mois, tranquille à ce moment suprême, faisait faire son portrait par Leroy et au bas il écrivait ces vers si connus et si touchants : «

A ma femme, à mes enfants, k mes amis.

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux. Si quelque air de tristesse, obscurcit mon visage, Quand un savant crayon dessinait mon image. J'attendais l'échafaud et je pensais à vous. »

(!) Roucher (J. Ant.) né à Montpellier en 1745 dut à la protection de Turgot d'être nommé Receveur des Gabelles; peu occupé dans cette sinécure, il cultiva les lettres et publia les Mois, poëme en douze chants accueilli avec succès, aujourd'hui tombé dans l'oubli ; On a de lui des poésies diverses et une traduction de la Ricliesse des nations, de Smith. Comme A. Chénier, ayant osé flétrir les excès de la révolution, il fut envoyé à l'échafaud. Sa correspondance pendant sa détention fut publiée trois ans après sa mort .

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