CHAPITRE XV
Robespierre et le 9 thermidor.
La chute de Robespierre (1) vint rompre le joug sanglant qui pesait sur la France et rendre la liberté h Florian.
(1) La famille de Robespierre était d'origiae Irlandaise ; réfugiée en France à la suite de la révolution d'Angleterre, un de ses membres avait rempli une mission politique à Arras au nom de Charles-Edouard-Stuart. Cette famille était noble d'origine ; Maximilien signa de Robespierre la protestation qui précéda le serment du jeu de paume. Son père, après la mort de sa femme , poursuivi par ses créanciers, abandonnant ses trois enfants, se réfugia eu Allemagne, oii il mourut. Maximilien l'ainé avait alors neuf ans. Sa sœur Charlotte dernière survivante après avoir été pensionnée , a-t-on dit, par Louis XVIII, mourut assez longtemps après, dans l'indigence. Accusée d'avoir trafiqué de prétendus mémoires, laissés par son frère elle répondit : « Je regarde comme injurieuse à mon honneur et à ma probité, l'idée qu'on ait pu acheter de moi, des souvenirs noh effacés. J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas à reprocher la vénalité. Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du plus vénérable des pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un seul acte dans le cours de ma vie qui ne soit conforme à ce que prescrit l'honneur.
Quant à m<^s deux frères, c'est à l'histoire à 'prononcer définitivement sur eux ; c'est à l'histoire à reconnaître un jour si Maximilien est coupable de tous les excès révolution-
L'homme sinistre et médiocre qui personnifiait la terreur venait k son tour de payer de sa tête son règne odieux. Un long soupir de soulagement s'échappa du cœur du pays, honteux d'avoir subi si longtemps une pareille domination,
Merlin de Thionville, conventionnel et montagnard lui-même a dit : « Dans ces temps, tel fut l'avilissement de la France qu'un jongleur sanguinaire, sans talent et sans courage, nommé Robespierre, fit trembler tous les citoyens sous sa tyrannie ».
Dès le 22 prairial en effet tout droit de défense est écarté : « la règle du jugement, dit Robespierre, est la conscience du juge éclairée par l'amour de la justice et de la patrie, son but le salut public et la ruine des ennemis de la patrie. La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes, elle en refuse aux conspirateurs ».
Cette doctrine épouvantable fut froidement appliquée. Ce despote qui tenait entre ses mains notre malheureuse patrie « comprit la force et la puissance de l'hypocrisie, ce fut avec l'orgueil son guide
naires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu dans les annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi, massacrés sur la place publique; que leurs cadavres furent trainés dans le Tibre, leur vie payée au poids de l'or, mais l'histoire ne dit pas que leur mère qui leur survécut ait été blâmée d'avoir cru à leur vertu.
« Charlotte de Robespierre»
constant. Il tira même profit de ce que la nature lui avait donné d'antipathique : de sa laideur, il fit de la gravité ; de sa pesanteur d'esprit, de l'austérité ; de sa mauvaise santé, de la vertu; de sa lâcheté, de la sagesse; de son ignorance politique, une tactique; de Tétroitesse de ses idées, un calcul; de la banalité même, une arme mortelle à ses ennemis ».
Michelet a dépeint en quelques mots expressifs son genre d'argumentation oratoire : « il s'explique rarement sur l'application, ne s'aventure guère sur le terrain scabreux des voies et moyens. 11 dit ce qu'on devait faire, rarement ce qu'on pouvait faire - (1).
« Robespierre était petit de taille, ses membres étaient grêles et anguleux, sa marche saccadée, ses attitudes affectées, ses gestes sans harmonie et sans grâce ; sa voix un peu aigre, cherchait les inflexions oratoires et ne trouvait que la fatigue et la monotonie; son front était assez beau, mais petit, bombé au dessus des tempes, comme si la masse et le mouvement embarrassé de ses pensées l'avaient élargi h force d'effort; ses yeux, très voilés par les paupières et très aigus aux extrémités, s'enfonçaient profondément dans les cavités de leurs orbites ; ils lançaient un éclair bleuâtre assez doux mais vague et flottant comme un reflet de l'acier
(1) Adrien Maggiolo, Robespierre.
frappé par la lumière ; son nez droit et petit, était fortement tiré par des narines relevées et trop ouvertes, sa bouche était grande, ses lèvres minces et contractées désagréablement aux deux coins, son menton court et pointu, son teint d'un jaune livide, comme celui d'un malade ou d'un homme consumé de veilles et de méditation.
L'expression habituelle de ce visage était une sérénité superficielle sur un fond grave et un sourire indécis entre le sarcasme et la grâce. Il y avait de la douceur, mais une douceur sinistre. Ce qui dominait dans l'ensemble de sa physionomie, c'était la prodigieuse et continuelle tension du front, des yeux, de la bouche, de tous les muscles de la face. On voyait, en l'observant, que tous les traits de son visage, comme tout le travail de son âme, convergeaient sans distraction sur un seul point, avec une telle puissance, qu'il n'y avait aucune déperdition de volonté dans ce caractère, et qu'il semblait voir d'avance ce qu'il voulait accomplir comme s'il l'eût eu déjà en réalité sous les yeux (1) »,
« Cet homme était né pour les clubs. Il avait toutes les infériorités, tous les vices et, tous les défauts qui conviennent pour y régner. Il le sentit, et dès la fondation des Jacobins, il y vint assidûment,
(1) Lamartine, Histoire des Girondins
parlant chaque soir, sur tout, à propos de tout et contre tout le monde. Là, pas de responsabilité législative, point de contrainte, beaucoup d'ignorants et de fanatiques, c'était son aftaire » (1).
Timide et astucieux, il n'avait abordé la tribune de l'assemblée qu'après la prise de la Bastille ; accusant sa séparation d'avec les constitutionnels et commençant cette guerre qui aboutit au 10 août et au 21 janvier. Il demanda l'établissement d'un tribunal national pour juger les conspirateurs, défendit les hommes de couleur, réclama la formation d'un comité chargé de décacheter les lettres suspectes, combattit la loi martiale et parla en faveur de l'abolition de la peine de mort dans la séance du 3 mai 1791.
Ce fait curieux se produisit h l'occasion du rapport de Lepelletier-Saint-Fargeau sur cette question : « la peine de mort sera-t-elle conservée ou abolie ? »
L'homme qui allait bientôt faire couler des flots de sang plaida avec verve et chaleur la cause de la clémence ; il ne lui déplaisait pas de feindre la sagesse philosophique jusqu'au moment où il aura ses vengeances à exercer ou ses rivaux à faire disparaître.
Il dit à la tribune : « Je viens prier les législa-
(l) Adrien Maggiolo, Robespierre,
leurs, qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que la Divinité a dictées aux hommes, d'effacer du Gode Français les lois de sang qui commandent les meurtres juridiques et que repoussent leurs mœurs et leurs constitutions nouvelles.
» Ecoutez la voix de la justice et de la raison : elles vous crient que les jugements humains ne sont jamais assez certains, pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d'autres hommes, sujets a l'erreur. Eussiez-vous imaginé l'ordre judiciaire le plus parfait, eussiezvous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l'erreur ou à la prévention.
» Le premier devoir du législateur est de former et de conserver les mœurs publiques, source de toute Kberté, de tout bonheur social: lorsque pour courir à un but particuUer, il s'écarte du but général et essentiel, il commet la plus grossière et la plus funeste des erreurs. Il faut donc que les lois présentent toujours aux peuples le modèle le plus pur de la justice et de la raison.
» Si à la place de la sévérité puissante, calme, modérée, qui doit les caractériser, elles mettent la colère et la vengeance; si elles font couler le sang humain qu'elles peuvent épargner et qu'elles n'ont pas le droit de répandre ; si elles étalent aux yeux
du peuple des scènes cruelles et des cadavres meurtris par des tortures, alors elles altèrent dans le cœur des citoyens les idées du juste et de Tinjuste; elles font germer au sein de la société des préjugés féroces qui, a leur tour, en produisent d'autres; l'homme n'est plus pour Thomme cet objet si sacré ; on a une idée moins grande de sa dignité , quand l'autorité publique se joue de sa vie. L'idée du meurtre inspire moins d'effroi, lorsque la loi elle-même en donne l'exemple et le spectacle ; Thorreur du crime diminue dès qu'elle ne le punit plus que par un autre crime.
» Gardez-vous bien de confondre l'efficacité des peines avec l'excès de la sévérité : l'un est absolument opposé h l'autre. Tout seconde les lois modérées, tout conspire contre les lois cruelles. » (1)
Cette pathétique harangue aura bientôt pour conclusion pratique l'envoi a l'échafaud des modérés, des indulgents, des alarmistes, des agioteurs, des fédéralistes, des dantonistes, des hébertistes, des immoraux de Ghaumette, (2) vieillards,
(1) Discours de Robespierre sur la peine de mort ; séance du 30 mai 1791.
(2) C'est sur la proposition de Chaumettc, président de la Commune, que la Convention décréta le culte de la Raison. Ghaumette fut admis aux honneurs de la barre en compagnie de la belle M"« Maillard, actrice de l'Opéra représentant la déesse Raison. Celle-ci placée à coté du Président en reçut
femmes, jeunes filles, bourgeois el gens du peuple pour la plupart.
L'ennemi, en éloquence, de la peine de mort, n'aura qu'un but: faire table rase de quiconque le gêne.
Le club des Jacobins Pavait pris pour idole ; dès que les sectaires qu'il enfiévrait se disposaient à traduire en fait ses théories révolutionnaires, ii se dérobait, habile à se ménager une retraite en cas d'insuccès des siens. La veille de l'insurrection du 20 juin, il dit aux Jacobins : « Je prends acte que je me suis opposé à toutes les mesures contraires à la Constitution ».
Au 10 août (1), il se cache dans une cave, fuyant
l'accolade fraternelle. La Convention se prêta, par faiblesse, à cette bouffonnerie, suspendit la séance et se joignant au peuple, se rendit à l'église Notre-Dame convertie en Temple de la Raison, aux chants de l'hymne composé, pour la circonstance, par Marie-Joseph Chénier ;
Descends, ô liberté ! fille de la nature !
Le peuple a reconquis son pouvoir immortel :
Sur les pompeux débris de l'antique imposture,
Ses mains relèvent ton autel.
(1) L'insurrection du 10 août fut l'œuvre des Girondins. En favorisant l'émeute, ils préparèrent le 31 mai dont ils turent les victimes. Lorsque le roi, chassé des Tuileries par la fusillade, alla se réfugier au milieu des députés, Vergniaud qui présidait, ce jour-là, désireux de se ménager un retour vers la monarchie constitutionelle, en cas d'insuccès de cette
l'ëmeute et la lutte sanglante qu'il avait attisées; il ne reparaît que trois jours après la victoire de l'insurrection. Escorté par une foule de conspirateurs abjects, tels que Marat, Panis, Jourdheuil, Duplain, Sergent, il se fait déléguer h la Commune et nommer Président du Tribunal exceptionnel, fonction qu'il refuse soit pour simuler le désinté • ressèment, soit crainte de dangers h courir, après avoir tout fait en sous main pour les obtenir.
Haïssant les Girondins qui le surpassaient en intelligence et dont il subissait les humiliations, il jura leur perte. Attentif k ménageries passions populaires , il use de son influence aux Jacobins pour les déconsidérer. Il se sert, pour satisfaire ses haines, de la Commune, de Danton et de Marat tour h tour; n'attaquant jamais qu'un seul ennemi à la fois, il excite contre lui avec une persistance implacable les inimitiés et les haines de ceux qu'il immolera ensuite.
Lors du procès du roi sa froide logique n'est pas sans effet sur l'esprit des Girondins (1) ; il com-
violence se hâta de déclarer « que l'Assemblée regardait comme un de ses plus chers devoirs le maintien de toutes les autorités constituées » .
(l) La plupart des Girondins opinèrent pour la mort du roi. Verg)iiaud, le jour même du vote avait dit : « Je resterais seul de mon opinion que je ne voterais pas la mon ». L'appel nominal venu, il monta à la tribune ei vota la mort ! Il essaya
prit leur hésitation h rougir leurs mains du sang de Louis XVI; beaucoup d'entre eux, délibérant sous l'œil de l'émeute prôtea les engloutir, inquiets pour leur vie ou sacrifiant à une misérable popularité et leur conviction et leur honneur, se laissèrent dominer par les dilemnes implacables de ce rho'teur: « Il n'y a point de pi'ocès à faire, leur dit-il h la tribune de la Convention. Louis n'est pas un accusé. Vous n'êtes pas des juges. Vous êtes, vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de la nation. Vous n'avez point une sentence a rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de Providence nationale à exercer. Les peuples ne jugent pas comme les corps judiciaires; ils ne rendent pas des sentences, ils lancent la foudre », et fidèle h ses habitudes hypocrites de langage, il conclut ainsi : « Je prononce à regret cette fatale vérité, mais Louis doit périr ».
La souveraineté, dont la Convention s'était emparée, se retourna bientôt contre elle. La création du tribunal révolutionnaire (1) et du Comité de Sa-
ensuite de pallier cet acte de faiblesse en soutenant l'amendement de Mailhe qui concluait à ce que le décret fût soumis à la sanction du peuple.
(1) Dès la création du tribunal révolutionnaire quelque illusoires que lussent les formes do l'instruction et la cruauté des juges, puisque du 26 mars au mois de juin 1794, 577 accusés
lut public (26 mars 1793) h firent trembler à son tour. Violée le 31 mai et le 2 juin 1793 par l'émeute et la Commune, elle avait logiquement hérité, auprès des sections insurgées, de l'impopularité qu'elle reprochait jadis au gouvernement inauguré par la constitution hbérale de 1791.
Les Girondins décrétés d'accusation furent immolés le 30 octobre et le 8 novembre. Inspirateurs de tautes récentes, ils furent à leur tour frappés sans pitié. Leur fin héroïque a lait oublier, néanmoins, les incertitudes de leur politique, et en mourant, un des leurs jetta à la face de leurs bourreaux ces paroles sublimes : « Je meurs le jour oi^i le peuple a perdu la raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée » (1).
La mort de Marat débarrassa Robespierre d'un rival dangereux.
C'est l'apogée de la puissance du dictateur. La
avaient été envoyés au supplice, un certain nombre d'acquittements ne furent pas moins prononcés. C'est à partir de la loi du 22 prairial qiie la procédure n'est plus qu'une constatation d'identité ; en 70 jours, 1 ,295 têtes tombèrent, la liste des victimes était dressée la veille du jugement. Pour atteindre même certains malheureux auxquels on n'avait rien à repracher, l'accusateur public laissa, un jour, trois pages en blanc après l'acte d'accusation et y inscrivit à sa guise les noms de 42 détenus qui furent exécutés et dont les biens furent conflsqués. (1) Paroles du député Lasource au procès des Girondins.
Constitution a été suspendue jusqu'à la paix. Sur le rapport de Saint- Just, le gouvernement révolutionnaire est décrété le iO octobre et tous les pouvoirs se concentrent au sein du comité de Salut public.
Très populaire auprès des masses, soutenu par les Jacobins, obéi par Couthon. Saint-Just et ses collègues du comité. Robespierre domine la Convention qui n'est plus qu'un bureau d'enregistrement et tient vraiment en mains les rênes du gouvernement.
Dès lors tout ce qui lui fait ombrage est épuré. Hébert, aussi lâche dans ses écrits qu'en face de ses juges ou de la mort ; Danton tout couvert du sangde Septembre, (1) qu'une admirable défense ne put sauver ; Camille Desmoulins son ami (2), habile h fomenter l'émeute par sa parole ou la verve de ses écrits, abaissent tour h tour leur tête sous le cou-
(1) La défense énergique de Danton, son assurance pleine de mépris, comme ses apostrophes véhémentes intimidèrent ses jug<»s et rendirent un instant sa, condamnation douteuse.
(2) Camille Desmoulins et Robespierre avaient été camarades au lycée Louis le Grand où passèrent Molière et Voltaire.
Robespierre, le jour de sa chute, fut amené dans le vieux collège qui avait été transformé en maison d'arrùt. Ce fut dans une chambre bien connue de lui qu'il dut attendre pendant plusieurs heures que l'on prononçât sur son sort.
teau et leurs jeunes femmes, ayant osé implorer pour leurs maris la mise'ricorde de Robespierre, rougireni de leur sang la place de la Révolution (1).
C'est par fournées de 50 k 60 accusés que procède le pontife de l'Etre suprême. {2)
(1) « La femme de Camille Desmoulins monta à l'échafaud avec un courage digne de ses vertus. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était d'avoir aimé son époux avec passion, d'avoir sans cesse erré avec ses enfants autour de la prison pour voir leur père et le leur montrer. Depuis Charlotte Corday et M™e Roland, aucune victime n'avait inspiré un intérêt plus tendre et des regrets plus douloureux ». (ïhiers. Révolution française, tome 6, p. 224.
(2) C'estle 16 prairial (4 juin 1794) que fut proclamé solennellement la reconnaissance de l'être suprême. Robespierre avait conçu, a-t-on dit, certains projets d'ordre et de régénération qu'il faisait, du reste, marcher de front avec la mort de milliers de victimes.
On sait que la Convention nationale, sous l'inspiration de Chaumette et de quelques abjurations indignes, avait institué le culte de la Déesse liaison. La nation avilie ou frappée de peur accepta ces folies. Robespierre avait refusé des'y associer et les blâma hautement. Dès lors, obéissant à des tendances théocratiques qui ne le quittèrent jamais, il rêva le renversement de l'athéisme, espérant y trouver pour son gouvernement un moyen d'apaisement et de consohdaiion ; « L'athéisme est aristocratique, dit-il; l'idée d'un grand Etre qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute populaire » . (Discours de Robespierre aux Jacobins, séance du l*' novembre 1793).
Marat était un tigre quft devait assouvir le sang des victimes doiit il avait fixé le nombre. Robespierre est un fléau comme la pes>te qui ne s'arrête que faute d'aliments. La guillotine est partout; elle est sur les places, sur les routes, elle suit les drapeaux.
A Paris, c'est Fouquier-Tinville , l'accusateur public et ses quatre substituts, qui moissonnent pour Robespierre, Coulhon et Saint-Just; CoUotd'Herbois rase Lyon et couvre le Rhône de cada- VI es; dans le nord, Joseph Lebon(l) ; dans le midi, Maignet; dans Touest, Carrier (2) qui, pendant les deux mois de son proconsulat, fait mitrailler ou noyer 5,000 victimes. (3)
En vain ,ces horreurs sont-elles dénoncées par
(1) Le proconsul Lebon parcourait le département du Nord suivi de ses juges et d'une guillotine. Le bourreau était admis à sa table, et y était traité avec la plus grande considération. Lebon assistait aux exécutions, placé sur un balcon ; de là, il parlait au peuple, et faisait jouer le ça ira pendant que le sang coulait! » (Thiers Révolution Française, t. 6, p. 387).
(2) Carrier était né à Yolay près Aurillac. Procureur obscur, puis député à la troisième assemblée nationale, il fut envoyé à Nantes en octobre 1793, au moment où l'armée vendéenne, battue à Cliolet et à la Tremblay était obligée de passer la Loire. Il s'y abandonna à la démence la plus sanguinaire. Savary, après une entrevue avec lui, dit : « il aurait besoin de lisières ou d'occuper une place à Charenton ».
(3) Norvins, Révolution Française, t. 1, p. 223,
des représentants courageux k la Convention avilie (1) l'éternel rapporteur du comité, le souple et doucereux Barrère vient déclarer à la tribune h ces censeurs importuns : « que les formes employées ont été un peu acerbes^ mais que les motifs étaient purs et qu'il ne faut, du reste, parler des mesures révolutionnaires qu'avec égard ».
Couthon n'est pas moins explicite : « Le délai pour punir les traitres ne doit être que le temps de les reconnaître, » (2) et, par une suprême ironie, Robespierre a la tribune ne cesse d'invoquer pour justifier tous ces crimes, « la justice et la vertu ».
Le conventionnel Billaud-Varennes l'apostrophe un jour en ces termes: « Tous les hommes qui parlent sans cesse de justice et de vertu à la Convention ou aux Jacobins, sont ceux qui les foulent aux pieds ! »
Une consolation puissante nous dédommage de la vue des tableaux sanglants de la patrie déchirée.
Malgré ses violences et ses crimes, la Convention, par ses discussions dramatiques et souvent
(1) Guffroy, député d'Arras, fut un de ceux qui dénoncèrent avec le plus de courage les folies sanguinaires de Carrier.
(2) Rappoit de Couthon à la Convention, sur la loi du 22 prairial, séance du 10 juin 1794.
pleines d'éloquence, communique h la nation ses fureurs guerrières. Si l'élan de 1792 fut sublime et suffit a conquérir la Belgique avec Damouriez; le décret du 23 août 1793, qui déclarait la guerre aux rois de l'Europe, imprima cet immense mouvement guerrier, d'où sortirent Hoche , Moreau , Jourdan, Marceau, Suchet et qui fit reculer la coalition.
« La Convention avait eu cet honneur de s'attacher avec passion a l'effort de la défense nationale, et h un déploiement de force courageuse qui portait partout en Europe la terreur de la valeur française comme la redoutable contagion de la Révolution. Son histoire nous pénètre d'une terreur souvent mélangée d'un certain respect ». (1)
Mais l'historien trahit la vérité quand, dominé par la passion, il rend ces victoires solidaires des proscriptions poHtiques. Il en est qui n'ont pas craint de les flétrir par je ne sais quelle alliance avec de lâches crimes ; de les présenter comme liées nécessairement h la sanguinaire tyrannie quïls érigent en habileté. Nos soldats ne se doutaient pas d'avoir de telles obligations. Ils n'avaient vu, eux, nul rapport nécessaire entre les massacres des prisons et les victoires de Valmy et de Jemmapes ,
(1) Guizot, histoire de France de 1789 à 1748 racontée à mes petits-enfants.
entre les échafauds où périssaient leurs parents ou leurs amis et leschamps de batailles où ils versaient leur sang » (1).
Préoccupés par dessus tout, des périls de la patrie, ils ignoraient les rivalités et les orages de la Convention. Pauvres et souvent sans pain, leur âme sloïque purifiait par leur valeur les cruautés des oppresseurs du pays; Thonneur avait déserté le forum pour se réfugier aux armées.
Le jour vint où la Convention, honteuse ellemême de ses procédés de gouvernement, après avoir eu la bassesse de livrer ses chefs h une minorité sanguinaire et de consacrer le despotisme du salut public, se réveilla:» parce qu'elle vit que la servilité n'était plus une garantie ». (2)
Menacée, en effet, de nouvelles proscriptions par la loi du 22 prairial que Robespierre lui avait arrachée par violence, la Convention prit enfin le parti de secouer le joug humiliant qui pesait sur elle.
Dans la séance iu 8 thermidor, Robespierre eut l'imprudence de montrer dans son discours qu'il avait encore soif du sang de ses collègues. Il avait cessé depuis six semaines de paraître aux comités,
{\) De Barante, mélanges historiques et littéraires. (2) Benjamin Constant, mélanges de littérature et de politique.
se plaignant d'y être contrarié (1); il affectait en réalite' de s'abstenir de toute immixtion dans le gouvernement, espérant que son absence serait considérée , par le peuple , comme un malheur public.
Assidu aux Jacobins, ce club si tristement célèbre, dont le réseau enserrait la France entière, avait supprimé toute liberté, enfanté la Terreur et souillé la Révolution, il s'y réfugie, échauffe ses auditeurs par ses discours, s'assure l'appui de la Commune et, quand tout est prêt pour l'insurrection, il vient ouvrir l'attaque h la tribune :
« J'ai besoin d'épancher mon cœur, dit-il hypocritement , vous avez besoin d'entendre !a vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune accusation » —ce qui ne l'empêjhe pas de conclure en disant : « Il faut punir les traîtres, épurer le
(1) Les collègues de Robespierre au Comité du Salut public convaincus de ses vues ambitieuses, et peu rassurés sur ses projets à leur égard, s'attachaient à le déconsidérer. C'est à partir de ce moment que celui-ci prescrivit à ses émissaires de modérer et d'adoucir les décrets du Comité. Il demanda un jour le rappel de Carrier. Billaud-Varennes s'y opposa.
— Tu es le seul qui soutienne ce furibond, lui dit Robespierre.
— Il est moins coupable que toi, lui répondit celui-ci, il n'a point fait porter par violence la loi du 22 prairial !
Robespierre surpris de l'audace de ses adversaires les quitta la rage dans le cœur et ne parut plus au Comité.
comité de Sûreté Générale et le subordonner au comité de saUit public, épurer le comité de saîut public lui-même »,
Un pareil cynisme fait courir un frisson d'indignation dans l'assemblée et régner une sombre agitation; inquiets, incertains, les membres se consultent.
Billaud-Varennes, le premier, ramasse le gant que lui a jeté Robespierre et défend le Comité de salut public: « Robespierre a raison, dit-il; il faut arracher le masque sur quelque visage qu'il se trouve; et s'il est vrai que nous ne jouissions pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de trône h un ambitieux que de devenir par mon silence le complice de ses forfaits ».
Panis , interpellant Robespierre, se plaint de la tyrannie qu'il exerce aux Jacobins, et signale une liste de proscription où figurent des membres de la Convention.
Charlier. Quand on se vante d'avoir le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité, nommez tous ceux que vous accusez !
La Convention, qui, dans un moment de stupeur, avait volé l'impression et l'envoi du discours de Robespierre, rapporte son décret et Collot-d'Herbois qui présidait, lève la séance.
La lutte suprême élait engagée; toute hésitation
était impossible ; il fallait ou que Robespierre fût le maître ou qu'il périt. Ses adversaires des comités etdela Convention le semaient comme lui. Evidemment, tous ces hommes étaient également odieux et leurs mains rouges de sang; mais une sombre jalousie et la soif effrénée du pouvoir les divisant, ils se ruaient vers l'échataud avec un égal fanatisme, soit poury trouver la mort, soit pour immoler leurs adversaires. Robespierre une fois renversé, ces vils instruments seront rejetés par la conscience publique.
Le lendemain s'ouvrit la mémorable séance du 9 thermidor (27 juillet 1794)
Collot-d'Herbois, comme la veille, était assisau fauteuil de la présidence.
Saint-Just aborde le premier la tiibune, après quelques paroles vagues et embarrassées : « Vos Comités de sûreté Générale et de salut public , dit-il , m'avaient chargé de faire un rapport sur Tallien».
Ce fut le commencement de l'orage.
Tallien. « Je demande la parole pour une motion d'ordre. L'orateur a commencé .'par dire qu'il n'était d'aucune'/action : je dis la même chose ; je n'appartiens qu'à moi-même, qu'h la liberté! C'est pour cela que je vais faire entendre la vérité. Aucun bon citoyen ne peut retenir ses larmes sur le
sort malheureux au juel la chose puWique est abandonnée ! Partout on ne voit que division. Hier, un membre du gouvernement s'en est isolé, a prononcé un discours en son nom particulier ; aujourd'hui un autre tait la môme chose. On vient encore s'attaquer, aggraver les maux de la patrie, la précipiter dans l'abîme î Je demande que le rideau soit entièrement déchiré !!..» [Triple salve d^ applaudissements).
Billaud-Varennes , interrompant avec vivacité: « Je demande la parole pour une motion d'ordre.
n Hier, la société des Jacobins était remplie d'hommes apostés, puisque aucun n'avait de carte ; hier on a développé dans cette société l'intention d'égorger la Convention nationale [mouvement d'indignation) ; hier, j'y ai vu des hommes quivomissaient ouvertement les infamies les plus atroces contre ceux qui n'ont jamais dévié de la révolution !
« Je vois sur la montagne un de ces hommes qui menaçaient les représentants du peuple.... Le voilà..., (Arrêtez! Arrêtez! s' écrie- 1- on de toutes parts L individu est saisie et entraîné hors de la salle au bruit des applaudissements).
« Le moment de dire la vérité est arrivé!... Je m'étonne de voir Saint-Just à la tribune après ce qui s'est passé; il avait promis aux deux comités de leur soumettre son discours avant de le lire à la Convention, et même de le supprimer s'il leur
semblait dangereux. L'assemblée jugerait mal les événements et la position dans laquelle elle se trouve, si elle se dissimulait qu'elle est entre deux égorgements. Elle périra si elle est faible ! 'Non ! Non! Elle ne périra pas. Tous les membres sont debout, ils agitent leurs chapeaux, ils jurent de sauver la République. Les citoyens des tribunes protestent de leur dévouement, et font entendre les cris de : Vive la Convention nationale 1 Vive le comité de salut public 1 Leb as demande la parole: on lui fait observer qu''elle appartient à Billaud ; il insiste ; il est rappelé à V ordre, et Billaud continue:)
» Je demande moi-même que tous les hommes s'expliquent dans cette assemblée. On est bien fort quand on a pour soi la justice, la probité et les droits du peuple 1 Vous frémirez d'horreur quand vous saurez la situation où vous étesî quand vous saurez que la force armée est confiée à des mains parricides ! Vous frémirez quand vous saurez qu'il est un homme qui, lorsqu'il fut question d'envoyer des représentants du peuple dans les départements. ne trouva pas sur la liste qui lui fut présentée vingt membres de la Convention qui fussent dignes de cette mission !... [Mouvement).
» Quand Robespierre vous dit qu'il s'est éloigné du Comité parce qu'il était opprimé, il a soin de ne pas vous faire tout connaître; il ne vous dit pas que
c'est parce qu'ayant fait dans le comité sa volonté pendant six mois, il y a u ouvé de la résistancy au moment où. seul, il a voulu faire rendre le décret du 22 prairial, ce décret qui, dans les mains impures qu'il avait choisies, pouvait être funeste aux patriotes ! {Mouvement).
» Sachez, citoyens, qu'hier le président du tribunal révolutionnaire a proposé ouvertement aux Jacobins de chasser de la Convention tous les hommes impurs, c'est-h-dire tous ceux qu'on veut sacrifier 1 Mais le peuple est là, et les patriotes sauront mourir pour sauver la liberté! (Oui! Oui! Approbation)
» Je le répète: nous mourrons tous avec honneur, car je ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister sous un tyran !... {Toute rassemblée : Non ! Non ! Périssent les tyrans !)
Robespierre s'élance h la tribune.
Un grand nombre de voix. « A bas le tyran ! A bas ! A bas ! »
Tallien, « Je demandais tout a l'heure qu'on déchirât le voile ; je viens d'apercevoir avec plaisir qu'il l'est entièrement, que les conspirateurs sont démasqués, qu'ils seront bientôt anéantis, et que la liberté triomphera ! {Vifs applaudissements.) Tout annonce que l'ennemi de la représentation nationale va tomber sous ses coups. Nous donnons
à notre République naissante une preuve de notre loyauté républicaine. Je me suis imposé jusqu'ici le silence, parce que je savais d'un homme qui approchait le tyran de la France, qu'il avait formé une liste de proscription. Je n'ai pas voulu récriminer ; mais j'ai vu hier la séance des Jacobins, j'ai frémi pour la patrie ! J'ai vu se former l'armée du nouveau Gromwel, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention nationale n'avait pas le courage de le décréter d'accusation... {Marques d'approbation réitérées.)
En parlant ainsi, Tallien en proie à la colère, un poignard a la main, dirige la pointe de son arme, avec une brutale énergie, du côté de Robespierre.
Cette scène terrible émeut profondément l'assemblée; le dictateur et ses quatre acolytes sont terrifiés, et Tallien, enhardi par l'attitude de ceux qui l'écoutent, poursuit courageusement son attaque:
« L'homme qui est k la tribune est un nouveau Catilina ; ceux dont il s'était entouré étaient de nouveaux Verres, On ne dira pas que les membres des deux comités sont mes partisans, car je ne les connais pas, et depuis ma mission je n'ai été abreuvé que de dégoûts. Robespierre voulait tour à tour nous attaquer, nous isoler, et enfin il serait resté un jour seul avec les hommes crapuleux et perdus de débauche qui le servent ! Je demande que nous
décrétions la permanence de nos séances, jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la révolution, et que nous ordonnions l'arrestation de ses créatures. Je demande l'arrestation d'Henriot et de son Etat- major ».
Les propositions de Tallien sont adoptées au milieu des applaudissements et des cris de : Vive la République.
BiLLAUD- Varennes. « Lcs hommes que la Convention vient de frapper ne sont pas ceux qui méritent le plus son indignation.
» Je demande l'arrestation de Dumas, de Boulanger, de Dufraisse. » {Adopté par acclamation.)
Delmas. « D'après les faits qui viennent d'être dénoncés, il est impossible de ne pas croire qu'Henriot ait eu l'adresse de s'entourer de conspirateurs ; ses adjudants et ses aides de camp doivent être infiniment suspects. J'en demande l'arrestation. -> [Adopté par acclamation.)
Robespierre , qui était resté a la tribune , réclame la parole ; il veut la prendre ; sa voix se perd sous les cris redoublés : A bas le tyran ! A bas ! A bas ! Barrère se présente ; on l'applaudit.
Barrère (1) toujours avisé, voyant la cause de
(l) Barrère déploya constamment une remarquable souplesse d'esprit, servie par une faconde inépuisable. Dégagé de tout scrupule, son mérite d'écrivain lui avait valu d'avoir été choisi pour prononcer l'oraison funèbre de Mirabeau, le
Robespierre très compromise, et chargé par les comités de ftiire un rapport sur la situation , se déclare contre Robespierre; l'assemblée vote des mesures de précaution en vue de sa sécurité, et un projet de proclamation.
Vadier rouvre la discussion sur Robespierre. Il l'accuse d'être le seul auteur de la loi du 22 prairial, d'avoir organisé un système d'espionnage, et revient longuement sur l'affaire de la Mère de Dieu (1).
fit le rapporteur presque inévitable du Comité de salut public. Il savait revêtir les motions les plus sanguinaires d'un certain vernis lyrique, ce qui lui valut le surnom <\' Aiiacrêon de la guillotine. Dernier survivant de cette étrange époque, il est mort à Paris dans lespremières années du règne de Louis- Philippe.
Dans ses mémoires, David d'Angers rend compte d'une conversation qu'il eut avec Barrère sur les événements qui précédèrent thermidor. — Où vouliez-vous donc en venir, lui disait-il. — c Nous n'en savions rien, répondit Barrère. Nous nous redoutions les uns les autres, et nous faisions couper la tête à nos voisins de peur qu'ils nous en fissent autant ».
(1) Catherine Théot, appelée la Mère de Dieu, de concert avec dora Gerle , ancien chartreux , avaient fondé dans le quartier Saint-Jacques un club religieux où ils prophétisaient la venue d'un nouveau Messie Ces deux illuminés avaient des relations avec Robespierre. Quand les membres du comité de Salut public, qui lui étaient hostiles, effrayés de la popularité que la proclamation de l'existence de l'Être suprême lui
Tallien rinlerrompt et demande a ramener la discussion a son véritable point.
Robespierre. « Je saurai bien Ty ramener., et il se dispose a parler; mais il est contraint de céder aux murmures et aux cris de l'assemblée, qui ne veut pas l'entendre.
Tallien. « Citoyens, ce n'est pas en ce moment sur des faits particuliers que doit se porter l'attention de l'assemblée. Les faits qu'on a dits ont de l'importance sans doute ; mais il n'est pas dans la Convention un membre qui ne pût en alléguer autant, qui ne pût se plaindre d'un acte tyrannique.
» C'est sur le discours prononcé hier k la Convention et répété aux Jacobins, que j'appelle toute votre attention. C'est là que je rencontre le tyran 1 c'est laque je trouve toute la conspiration! c'est dans ce discours qu'avec la vérité, la justice et la Convention, je veux trouver des armes pour le terrasser, cet homme dont la vertu et le patriotisme étaient tant vantés, mais qu'on avait vu, a l'époque mémorable du 10 août, ne paraître que trois jours
avait acquise, commencèrent à le battre en brèche, ils résolurent de poursuivre la prophétesse, afin de compromettre ou de ridiculiser leur rival. Théot et Gerle, arrêtés, fureut traduits par la Convention devant le tribunal révolutionnaire et oubliés dans la prison. La Mère de Dieu y mourut. Dom Gerle fut rendu à la liberté après le 9 thermidor.
après la révolution ! cet homme qui, devant être dans le comité de Salut public le défenseur des opprimés et rester à son poste, l'a abandonné depuis quatre décades! Et à quelle époque? Lorsque l'armée du Nord donnait h tous ses collègues de vives sollicitudes! Il Ta abandonné pour venir calomnier les comités : et tous ont sauvé la patrie ! [Applaudissements). Certes, sije voulais retracer les actes d'oppression particuliers qui ont eu lieu, je remarquerais que c'est pendant le temps que Robespierre a été chargé de la police générale qu'ils ont été commis, que les patriotes du comité révolutionnaire de la section de l'Indivisibilité ont été arrêtés...»
Robespierre. « C'est faux! Je... (Murmures, cris ; Robespierre arrête un moments es yeux sur les plus ardents montagnards ; quelques-uns détournent la tête, d'autres restent immobiles, la majorité le repousse, Alors, s'adressant à tous les côtêsde rassemblée :)Ce%i h vous, hommes purs, que je m'adresse et non pas aux brigands... (F/o^en^e interruption...) Pour la dernière fois, président d'assassins, je te demande la parole... » [Bruit.)
Collot-d'Herbois cède la fauteuil k Thdriot.
Le Président. « Tu ne l'auras qu'k ton tour, » (NonI non! reprend-t-on de tous côtés... Le bruit continue ; Robespierre s'épuise en efforts ; sa voix s'éteint.)
Garnier [de VAuhe). « Le sang de Danton l'étoiifïe ! »
Robespierre, C'est donc Danton que vous voulez venger! » [Bruit.)
LoucHET. « Je demande le de'crel d'arrestation contre Robespierre. [Les applaudissements d'abord isolés, deviennent unanimes.) Ma motion est appuyée; aux voix l'arrestation ! » (Aux voix ! aux voixi)
LozEAu. « 11 est constant que Robespierre a été dominateur; je demande pour cela seul le décret d'accusation. (De toutes parts : Appuyé ! aux voix!)
Robespierre Jeune. « Je suis aussi coupable que mon frère ; je partage ses vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret d'arrestation contre moi. » [Quelques membres paraissent émus ; la majorité répond par un mouvement d'indifférence) .
Robespierre veut parler sur le dévouement de son frère; il lui est impossible de se faire entendre; il apostrophe alors le président et toute l'assemblée avec une grande véhémence.
Ddval (Charles). « Président, est-ce qu'un homme sera le maître de la Convention? » [Une voix: Il l'a été trop longtemps !
Lozeau. « Aux voix l'arrestation des deux frères I »
Billaud-Varennes. « J'ai des faits positifs que Robespierre n'osera pas nier. Je citerai d'abord le reproche qu'il a tait au Comité d'avoir voulu désarmer les citoyens...
Robespierre. « J"ai dit qu'il y avait des scélérats... » {Violente interruption).
BiLLAUD -Varennes, « Je disais qu'il a reproché au Comité d'avoir voulu désarmer les citoyens; eh bien , c'est lui seul qui a pris cet arrêté ! 11 a accusé le gouvernement d'avoir fait disparaître tous les monuments consacrés a l'Etre suprême; eh bien ! apprenez que c'est par Couthon... »
CouTHON. « Oui, j'y ai coopéré... » {Murmures, cris.)
Un grand nombre de membres : L'arrestation de Robespierre !
Le président la met aux voix; elle est décrétée k l'unanimité : tous les députés sont debout, et font retentir la salle des cris de vive la liberté ! vive la République!
Robespierre. « LaRépubHque! elle est perdue; les brigands triomphent ! »
Lodghet. « Nous avons entendu voter pour l'arrestation des deux Robespierre, rie Saint-Just et de Couthon.
Lebas. « Je ne veux pas partager l'opprobre de ce décret ! Je demande aussi l'arrestation. » {Mouvements divers.)
Lacoste (Élie). « Je demande l'arrestation de Robespierre jeune ; il est un de ceux qui ont sonné aux Jacobins le tocsin contre les comités. Il finissait son discours par ces paroles remarquables : On dit que' les comités ne sont pas corrompus ; mais si leurs agents le sont , les comités le sont aussi ».
L'arrestation de Robespierre jeune est décrétée. {Applaudissements) .
Fréron, (1) « Citoyens collègues, la patrie en ce jour et la liberté vont sortir de leur ruine 1 {Robespierre veut interrompre ; les murmures couvrent sa voix). On voulait former un triumvirat qui eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; on voulait s'élever sur les ruines de la République, et les hommes qui le tentaient sont Robespierre, Couthon et Saint-Jusl! {Plusieurs voix: Et Lebas!) Couthon est un tigre altéré du sang de la représentation nationale ; il a osé, par passe-temps royal,
()) Fréroti, avait été un. des principaux acteurs au 10 août et aux massacres de Septembre. Après Thermidor, il eut l'honneur de proposer la déportation pour les délits révolutionnaires (17 germinal, 6 avril). Le féroce proconsul qui avait ensanglanté le Midi, mitraillé les prisonniers de Toulon et appelait Marat son divin maître, après avoir rédigé l'Orateur du peuple, journal des muscadins du Directoire, accepta du !«'" Consul, une Sous -Préfecture dans l'ile de Saint-Domingue ; il y mourut en 1802.
parler dans la société des Jacobins de couper cinq ou six têtes de la Convention.,. (Oui, Oui. Mouvement cV indignation) Ce n'était la que le commencement ; il voulait se faire de nos cadavres autant de degrés pour monter au trône...
GouTHON. « Je voulais arriver au trône, moi ! » (il hausse les épaules en montrant ses membres paralysés).
Fréron. « Je demande le décret d'arrestation contre Saint- Just, Lebas et Couthon. »
Lacoste (Élie). « J'appuie cette proposition. C'est moi qui ai dit le premier au Comité de salut public que Couthon . Saint-Just et Robespierre formaient un triumvirat. Saint-Just a pâH et s'est trouvé mal. Je demande le décret d'arrestation contre Couthon, Saint-Just et Lebas. » [Adopté).
Barrère rédige et réunit ces décrets, qui sont de nouveau acceptés et proclamés, au miUeu des applaudissements, des cris de joie de l'assemblée et d'une partie des citoyens des tribunes :
« La Convention nationale décrète que Maximilien Robespierre, l'un de ses membres, sera sur le champ mis en état d'arrestation.
« La Convention nationale décrète que Robespierre le jeune, l'un de ses membres, sera mis sur le champ en état d'arrestation.
« La Convention nationale décrète que Saint-
Just, Couthon et Lebas, trois de ses membres, seront mis sur le champ en e'tat d'arrestation.
« La Convention nationale de'crète que Dumas, président du tribunal révolutionnaire, Henriot, Boulanger, Lavalette, Dufraisse, chefs de la garde nationale de Paris, ainsi que les adjudants-généraux et aides-de-camp de Henriot, et d'Aubigny, ci-devant adjoint du ministre de la guerre et Prosper Sijas, adjoint h la commission du mouvement et de l'organisation de l'armée de terre, seront mis sur le champ en étai d'arrestation. »
Collot-d'Herbois se présente à la tribune et fait le récit des dangers qu'il a courus, des murmures qui l'ont accueilli la veille aux Jacobins, lorsqu'il a voulu parler de la situation de la République ; il s'attache à dévoiler la conduite de Robespierre, et il rappelle les circonstances, les bruits qui l'accablent.
Robespierre: Tu en as menti !
A ce cri, l'assembléo en tumulte demande que le décret d'arrestation soit exécuté.
Le président déclare qu'il a déjà donné des ordres, que les huissiers se sont présentés, mais qu'on a refusé d'obéir.
A la barre! A la barre! s'écrie-t-on de toute part.
Les députés décrétés y descendent enfin : « Robespierre furieux, Saint-Just calme et méprisant,
les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux.
« Ils étaient enfin k cette place , où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot , Petion , Camille Desmoulins, Danton et tant d'autres de leurs collègues, pleins de vertu, ou de génie, ou de courage (1) ». On les livre a la gendarmerie. Il est cinq heures, la séance est suspendue.
Telle fut cette mémorable et orageuse séance. Il ne restait, comme dernière ressource, à Robespierre et h ses partisans, que l'insurrection.
(1) Thiers, Histoire de la Révolution fi'ançaise, t. vi, p. 454.
Il est juste de mentionner au nombre des Girondins victimes de la tyrannie de Robespierre notre éminent compatriote Rabaut-Saint-Elienne . Fils de pasteur et pasteur lui-même, il naqu.t à Nimes, et fut envoyé, par le déparlement de l'Aube, à la Constituante. II y lutta avec ardeur contre le clergé, combattit la mise en jugement de Louis XVI et vota l'appel au peuple et le sursis. Membre de la Commission des douze, il fut distrait, après le 31 mai, de la liste des citoyens proscrits, mais n'en mourut pas moins sur l'échafaud. Au nombre de ses écrits flgurent les Lettres à Bailly, sur l'Histoire primitive de la Grèce, 1787, et un Précis de l'Histoire de la Révolution française , 1791.
Voici le jugement aussi inique qu'absurde porté par Robespierre sur le malheureux Rabaut-Saint-Etienne : « Rabaut, traître comme un protestant et un philosophe qu'il est, travaille depuis six mois avec Montesquiou à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais ».
Il avait dit la veille aux Jacobins : « Allez et séparez les méchants des hommes faibles, délivrez la Convention des scélérats qui l'oppriment » (1).
Dès la nouvelle de leur arrestation, la Commune obéissant à ces conseils se met en mouvement, délivre les prisonniers (2) et les amène à l'Hôtel de ville.
La Convention accablée de fatigue, s'était séparée h cinq heures et ne devait se réunir qu'à sept heures. Cette faute faillit lui être funeste. C'est pendant ce temps qu'Henriot, commandant la garde nationale, homme brutal et fanatique, invite les sectionnaires h marcher contre l'assemblée. Coffinhal, chef des canonniers, envahit le Palais National, et ses soldats pénètrent jusqu'au comité de sûreté générale. Au dehors, les canons sont pointés sur la salle des délibérations.
La Convention venait de rentrer en séance.
Collot-d'Herbois présidait par intérim (3). On
(1) Séance des Jacobins, 8 thermidor 1794.
(2) Le Comité de siîreté générale avait séparé et dispersé dans des prisons diverses Robespierre et ses partisans. Couthon avait été emprisonné à Port-libre où se trouvait en ce moment détenu Florian.
(3) L'attitude de Collot-d'Herbois à celte époque, pleine do fermeté contre Robespierre, ne fut pas exempte de perfidie. Telle était la crainte que Maximilien inspirait à ses ennemis, qu'ils résolurent d'avoir recoars même à la ruse pour le perdre. Collot-d'Herbois fut chargé par les membres du Comité de provoquer la rupture. Il alla le trouver chez lui et lui
lui fait connaître ce qui se passe : Citoyens, dit le président, voici l'instant de mourir a notre poste 1
— Oui ! Oui ! Nous y mourrons ! répètent tous les représentants.
«Hors la loi les scélérats, » crie l'assemblée; cette motion est immédiatement adoptée.
Des représentants sortent pour haranguer les soldats et les modérer,
Henriot va commander le feu.
Amar leur crie : Canonniers , pourriez-vous déshonorer la patrie, ce brigand est hors la loi ! »
A ces mots, encore redoutables, les canonniers hésitent et finalement refusent d'obéir à Henriot; celui-ci, presque ivre, furieux de son insuccès, les quitte brusquement, se fait jour h travers la foule en la sabrant et va rejoindre précipitamment la Commune.
La Convention puise une énergie nouvelle dans ce premier succès.
Des décrets d'arrestation et de mise hors la loi sont lancés contre le maire (Fleuriot), l'agent national (Payan), les officiers municipaux , les membres du conseil général de la Commune, etc.
dit : « Sois tranquille, mon ami, indique les conspirateurs, et l'assemblée les chassera de son sein ». Il se hâta en le quittant d'aller prévenir ses collègues, et annonça à plusieurs représentants que Robespierre, irrité, allait demander l'épuration d'un grand nombre d'entre eux,
VouLLAND (1) propose au nom des deux comités de salut public et de sûreté générale, et la Convention décrète que la force armée sera confiée à un de ses membres. Barras, ajoute VouUand, aura le courage d'accepter...
Barras. Assurément.
VouLLAND demande pour adjoints ses collègues Ferraud, Fréron, Rovère, Delmas, Bollet, Léonard Bourdon, Bourdon (de POise), Legendre, Goupillaud (de Fontenay), Beaupré et Huguet, qui sont aussitôt proclamés.
(1) Voulland (Henri), néà Uzès en 1750, quitta le barreau de Nimcspour aller représenter sa province aux États-Généraux. Protestant comme Rabaut, il dut, en grande partie, sa nomination à ce dernier. Il était petit de taille, d'une intelligence des plus médiocres, violent comme un forcené à la moindre contrariété. Il vota la mort du roi sans sursis, se rendit odieux par ses dénonciations, notamment contre le baron de Marguerite, maire de Nimes, qui périt sur l'échafaud. Le département du Gard l'envoya en 1792 siéger à la Convention, où son extravagance féroce ne fit que s'accroître. Il aimait à se repaître de la vue des exécutions r « Allons, disait-il, voir célébrer la messe rouge». A ses collègues lui reprochant un jour cette attitude, il répondit : « J'y vais rire de la mine que font ces gueux à la fenêtre ». Après avoir été un des scïdes de Robespierre, il le combattit avec les thermidoriens qui le décrétèrent d'arrestation en 1795. Il fut plus tard amnistié et mourut, à Paris, en 1802, chez le libraire Maret qui l'avait recueilli par charité.
Barrère, au nom des comités de salut public et de sûreté générale, lit le rapport dont il a été chargé :
« Citoyens, elle a donc éclaté, cette horrible conjuration tramée sous le manteau du patriotisme, et par des usurpateurs de l'opinion publique! Elle tenait h des ramifications nombreuses et qui se sont découvertes dans celte soirée avec une rapidité effroyable; car les événements de la moitié de cette journée doivent dessiller les yeux aux citoyens les plus incrédule .
« Vous voyez ici la conspiration la plus atroce, une conspiration miHtaire, une conspiration ourdie avec une latitude, avec un art et un sang-froid que n'eurent jamais ni les Pisistrate, ni les Catilina.
Barrère conclut enfin en déposant un projet de décret qui est adopté en ces termes:
« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités de salut public et de sûreté générale, défend de fermer les barrières , ni de convoquer les sections , sans une autorisation des comités de salut public et de sûreté générale.
« Elle met hors de la loi tous les fonctionnaires publics qui donneraient des ordres pour faire avancer la force armée contre la Convention nationale, ou pour l'inexécution des décrets qu'elle a rendus.
« Elle met aussi hors de la loi les individus qui, frappés de décret d'arrestation ou d'accusation, n'auraientpas déféré a îa loi, ou qui s'y seraient soustraits.
« La Convention nationale compte sur le zèle, le patriotisme et la fidélité des sections de Paris envers la République indivisible, et leur défend expressément d'obéir à une municipalité conspiratrice que la Convention nationale vient de mettre hors la loi.
« Tout le ralliement des autorités constituées et de la force publique est à la Convention nationale. »
Pendant ce temps , Robespierre pérorait a l'Hôtel de ville au milieu de ses partisans, comme lui en proie à l'indécision (1). Quand on leur annon-
(1) Dans son Histoire de la Révolution française, M. Louis Blanc insiste avec complaisance sur les prétendus scrupules de légalité de Robespierre à consentir en ce moment à une marche des troupes de la Commune contre la Convention . Il faut vraiment de l'engouement pour celui qu'il érige du reste en « Apôtre et en Martyr », pour apprécier ainsi le trouble d'esprit de l'hypocrite rhéteur, dont la politique ténébreuse prépara le 10 août, sans oser y prendre part ; favorisa le 31 mai et le 2 juin, c'est-à-dire la décapitation de l'Assemblée dans la personne des Girondins, dont il poursuivit la chute avec une ténacité implacable ; fit décréter l'expulsion et l'arrestation de 73 députés de la droite qui le gênaient ; qui, la veille
ce leur mise hors la loi et la marche contre eux des troupes restées fidèles à la Convenlion. le vide commence à se faire autour d'eux.
Tout à coup la porte s'ouvre violemment, des gendarmes et des soldats envahissent la salle. Un coup de feu part. Robespierre tombe, la mâchoire fracassée par une balie. Est ce un suicide ? Est-ce le gendarme Méda qui l'a atteint ? (1) C'est un
même de Thermidor, préparait une nouvelle hécatombe prise au sein même de cette malheureuse Assemblée bloquée par l'émeute et qu'il n'avait jamais cessé de fouler aux pieds et d'avilir.
La vérité, c'est que Robespierre, battu au sein de la Convention, dont il avait lassé la servilité et qu'il n'avait dominée que par la terreur, attendit vainement le salut du nouveau coup d'Etat de la Commune, fomenté par lui aux Jacobins ; son affaissement fut aussi profond que son orgueil. Dans les phases diverses de ces suprêmes circonstances, on le retrouve tel qu'il avait toujours été, agressif et implacable en parole et lâche dans l'action.
(1) Les historiens croient au suicide de Robespierre. Dans son rapport à la Convention sur les événements de Thermidor, Barrère dit : « Robespierre aîné s'est blessé ».
Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution française, toujours avide d'afBcher ses sympathies pour Robespierre, et s'appuyant sur le rapport des officiers de santé, chargés de panser sa blessure, cherche à prouver qu'il fut frappé par la balle du gendarme Méda : « Le récit du suicide, pense-t-il, n'est qu'un moyen employé à l'appui de la réaction thermidorienne».
sauve qui peut général. Son frère se précipite par la fenêtre ; Lebas se fait sauter la cervelle ; Couthon est jeté au bas de l'escalier et cherche en vain h faire le mort ; Saint-Just, debout, agite un poignard et se décide h ne pas s'en servir ; Coffinhal, furieux contre Henriot qui n'a pas su défendre la Commune, le précipite dans une ruelle aux abords d'un égoût dans lequel ce dernier essaie en vain de se cacher.
Dumas, le féroce et stupide président du tribunal révolutionnaire, est saisi sous la table un flacon à la main; vérification faite, il renfermait un parfum d'eau de mélisse des Carmes.
Le dernier acte de cette comédie lugubre approchait. Il était trois heures du matin.
Les rebelles sont garrottés; Robespierre et tous les blessés sont placés sur des brancards et portés k la Convention.
Charlier, j)résident par intérim : « Le lâche Robespierre est la; vous ne voulez pas qu'il entre? » {Un grand nombre de voix: Non ! Non !)
Thuriot. « Apporter dans le sein de la Convention le corps d'un homme couvert de tous les crimes, ce serait enlever k cette belle journée tout l'éclat qui lui convient; le cadavre d'un tyran ne peut que porter la peste ! La place qui est marquée pour lui et ses complices est la place de la Révo-
— lot) —
tion ; il faut que les deux comités prennent les mesures ne'cessaires pour que le glaive de la loi les frappe sans délai. » (Oui 1 oui ! Applaudissements).
Dubois-Crancé. (1) R Je dois rendre ici hommage à la sagacité de Marat. (Attention) A l'époque du jugement du tyran Capet, il me dit en parlant de Robespierre : Tu vois bien ce coquin-Pa? — Comment coquin ! — m'écrié-je. Oui . reprit Marat, cet homme est plus dangereux pour la liberté que tous 'es despotes coalisés »,
LegendrE; les clefs a la main, annonce qu'il vient de fermer le club des Jacobins.
Il est six heures du matin. On annonce que partout le calme règne ; la séance est suspendue.
(1) Dubois-Crancé, ancien lieutenant des Maréchaux de France, avait été un des principaux fondateurs du Club des Jacobins. Il y avait fait décider que tout récipiendaire serait tenu de répondre à cette question : Qu'as-tu fait pour être pendu ? Une réponse insufGsante entraînait la non admission. Revenu de ses entraînements , il se voua spécialement à l'organisation militaire et poursuivit avec énergie, après Thermidor, les complices de la Terreur.
Avant germinal (1" avril), il entra dans le comité avec Siéyès, Rewbel, Merlin (de l'ouai), Boissy-d'Anglas, en remplacement de Cambacérès, Carnot et Pclet(de la Lozère). Loin de rechercher plus tard la faveur du Premier Consul, comme le firent beaucoup de farouches conventionnels, il s'opposa fermement au 18 brumaire et fut destitué du ministère de la guerre, où il avait remplacé Bernadette.
Dès qu'elle est reprise, Thuriot et Bentabole s'étonnent de ne pas apprendre que la tête des conspirateurs est tombée, et sur leur demande les Comités sont chargés de donner des ordres en conséquence.
Celui qui fut sans pitié, et dont la politique atroce avait endurci les cœurs , subit h son tour toutes les douleurs physiques et toutes les humiliations.
Il était étendu, dans une salle du Comité, sur une lable, revêtu du costume qu'il portait le jour de la fête de l'Etre suprême, habit bleu et culotte de nanqiiin; son chapeau et sa cravate avaient disparu dans la bagarre ; appuyé sur le coude gauche, la figure contractée et pleine de sang.
On lui disait :
« Oui, Robespierre, il est un être suprême ! »
« Ne voila-t-il pas un beau Roi ? »
« Votre Majesté souffre ? »
Après la chute venait l'outrage.
Le chirurgien le fit asseoir, pansa sa blessure et lui mit sous le menton un bandeau noué sur le haut de la tète pour soutenir sa mâchoire fracassée.
« On met le diadème à sa Majesté, » dit un railleur.
« Tu iras bientôt reposer ta tête h la petite fenêtre, » dit un autre.
Il était la, entendant tout^ impassible, quand la
douleur ne lui arrachait pas quelque mouvement convulsif. « Il avait l'insensibilité et la sécheresse de l'orgueil humilié, ne répondant a aucune parole (1)». Il se baissa, un moment, pour se débarrasser d'une jarretière qui le gênait; un des assistants l'y aida.
0 Je vous remercie, Monsieur, dit-il ».
En allant k la Conciergerie, porté sur un fauteuil, il fut pris soudain d'un accès de colère et, sans raison, asséna un coup de poing sur la tête de l'un des porteurs. Dès son arrivée, il demanda ce quïl fallait pour écrire. Le guichetier, naguère avec le bourreau un des ressorts importants de son système gouvernemental, répond par un refus ironique :
« Pourquoi faire, veux-tu écrire à ton Etre suprême? *
A quatre heures , lui et ses complices comparaissent pour la forme devant le tribunal de Fouquier-ïinville, qui se borna a constater leur identité et s'empressa de requérir contre eux, avec le même cynisme dont il avait fait preuve quand il demandait la mort pour les fournées que Robespierre lui désignait.
« J'entraîne Robespierre 1 » avait dit Danton, après sa condamnation; sa prédiction se réalisait.
A quatre heures et demie, Fouquier-Tinviile les
(1) Thiers. Révolution française, t, vi, page 475.
fit conduire au supplice, en attendant le jour prochain où il s'y acheminera lui-même (1).
Quand Robespierre traversa la cour de la Conciergerie , 500 prisonniers faisaient la haie. Ils comprenaient que Tëchafaud s'éloignait d'eux, h mesure que son principal pourvoyeur s'en rapprochait :
« Place k l'incorruptible !» cria le geôlier. Les exe'cuteurs entassèrent sur les charrettes Robespierre, son frère Augustin, Saint-Just, Couthon, Goffinhal, Dumas, président du tribunal révolutionnaire; Henriol, Fleuriot-Lescot (maire de Paris), Payan, agent national, et leurs compli-
(1) Fouquier-T inville joignait l'ironie à la cruauté. Un joiu", la vieille Maréchale de Moiichy, infirme et courbée par l'âge, est amenée devant lui. Pour (ju'elle puisse entendre, l'huissier est obligé de lui crier fortement à l'oreille, qu'elle est accusée d'avoir conspiré contre la République. — « Eh ! puis-je conspirer contre quelqu'un, dans l'état où je suis, répondit-elle en secouant la tête, je suis sourde ! » Fouquier- Tinville se tourna gravement vers les juges et leur dit ; — Vous l'entendez, citoyens. Madame a conspiré sourdement contre l'Etat, et il l'envoie à l'échafaud.
Après le 9 thermidor , décrété d'accusation à son tour , après un procès qui ne dura pas moins de 41 jours, il fut condamné à mort et exécuté le 17 floréal (6 mai). En le couvrant d'insultes la foule lui criait ironiquement : «Tu n'as pas la parole ».
ces (1). Ils étaient 21, y compris le cadavre de Lebas,
C'est au milieu des cris d'allégresse et de haine contre le tyran, que le lugubre corlége traversa la rue Saint Honoré se dirigeant vers la place de la Révolution.
Depuis quelque temps, le dégoût public avait fait reléguer l'échafaud h la barrière du Trône. Il fut décidé cette fois qu'il serait dressé comme naguère au centre de Paris.
On voulait voir Robespierre; les parents des victimes suivaient le convoi, et les gendarmes de l'escorte le désign?ient de la pointe de leur sabre.
Rue Saint-Honoré, devant la maison du menuisier Z)?/jy/ay, où Robespierre avait habité, le cortège s'arrêta. Au milieu du délire général, on dansa autour des charrettes (2).
(1) Payan, créature de Robespierre, homme ignorant et brutal, avait été possédé par l'idée fixe de marcher contre la Convention et de refaire contre elle un 31 mai. C'est lui qui, dans une lettre datée de brumaire, écrivait un jour en parlant de Philippe (d'Orléans) : «Quand bien même il eût été innocent, si sa mort pouvait être utile, il fallait qu'il pérît ».
M. Ij)uis Blanc, indulgent pour les héros, même les plus compromis de cette époque, dit de lui : « Ce Payan est une figure qui vaut qu'on s'y arrête, il avait quelques idées fort saines ».
[1) Nougaret, t. IV, page 313.
Une femme dont les enfants avaient pe'ri victimes du de'cret du 22 prairial, monta sur les roues et apostropha Robespierre en ces termes : « Va, scélérat, descends aux enfers avec la malédiction de toutes les épouses et de toutes les mères (1) ».
Puis un enfant, armé d'un balai, un seau k la main plein de sang de bœuf, barbouilla la porte où il avait vécu et aimé. Robespierre a cette vue, tressaillit et ferma les yeux.
Après cette scène hideuse, le lugubre cortège se remit en marche au milieu des cris de joie d'une foule composée en partie de gens qui venaient y savourer la vengeance, mais aussi de cette vile populace qui applaudissait à la mort des coupables comme elle avait applaudi à celle des innocents.
Ils arrivent entin au pied de l'instrument de supplice, Saint-Just, toujours impassible, mourut avec courage. Coulhon était abattu; Robespierre jeune et Henriot étaient presque morts de leurs blessures.
Fleuriot-Lescot fut exécuté le dernier en sa qualité de maire de Paris.
Robespierre gravit seul les degrés de l'échafaud ; sou teint, ordinairement bilieux, était livide.
Sur la plate-forme, le bourreau, après l'avoir montré au peuple, lui arracha le bandeau qui lui
(1) Noiigaret, t. IV, page 313,
couvrait les joues ; il poussa un cri de douleur (1), et quand sa tête mutile'e par le suicide roula sur réchafaud, de longs applaudissements retentirent sur la place de la Révolution.
Il avait 35 ans.
Cet homme singulier, ce rêveur sans imaginanation, audacieux en parole et lâche dans l'action,
(1) En parlant de la mort de Robespierre, Louis Diane, dont les importants travaux historiques seront utilement compulsés par les historiens, non content de rabaisser l'iiistoire au niveau du pamphlet, n'évite pas toujours la puérilité ou l'emphase. Il met en scène une prétendue fermière qui, en apprenant la mort de Maximilien , au moment où elle tenait son fils sur ses genoux, fut prise d'un tel saisissement , qu'elle laissa tomber son fardeau, et les mains levées au ciel, s'écria.- 0 qu'os nés finit pol hounheiir del paouré pople . On a tuât o quel que l'aimabo tant. — « Oh ! c'en est fait du bonheur du pauvre peuple ; on a tué celui qui l'aimait tant »,
Et à propos du cri de douleur proféré par Robespierre, le nuageux théoricien de Vorganisation du travail, en proie à ses passions jacobines, ne craini pas d'ajouter : « C'était le cri de ce pauvre peuple dont parlait la paysanne, c'était le cri de ces millions d'infortunés qu'on allait ramener aux carrières ». Sans rechercher l'odieux d'une pareille affirmation, il serait plus juste de dire que , loin d'être ramené aux carrières par la mort de Robespierre, le peuple en fut retiré. Il est. en elfet, absolument démontré aujourd'hui que les victimes de la Terreur furent prises en grande majorité dans les rangs du peuple lui-même.
ce dëclamateur insatiable, froid et haineux, mourut sans mot dire comme s'il eût conscience du châtiment mérité qui l'atteignait.
Assurément les Thermidoriens qui l'immolèrent ne valaient pas mieux que lui. Fouchë, Bourdon (de l'Oise), Rovère, Lecointc, Thuriot, etc., coalisés au 9 thermidor et menacés eux-mêmes , avaient la conscience chargée des mêmes crimes. C'est dans leur propre salut qu'ils puisèrent le courage déployé dans celte journée mémorable.
Si leur œuvre fut bonne, l'histoire ne leur en sait aucun gré. Mais en renversant Robespierre et en immolant un rival redoutable, ils firent prévaloir la cause d'une tardive justice et portèrent, sans s'en douter, le dernier coup au régime de la Terreur dont ils avaient été les principaux artisans.
L'arrestation de Florian, par le Comité de salut public, nous a amené h toucher h un des points les plus terribles de notre histoire. Nous n'avons pas cherché à nous soustraire à l'intérêt puissant qui s'y attache ; mais si, en nous attardant h retracer, quoique sommairement, ces pages brûlantes, nous avions dû être soupçonné d'y rechercher, au iieu dun enseignement, un motif de récriminations, nous aurions fermé le livre.