CHAPITRE XVI
Les pastorales pendant la Révolution.
Pour justifier plus amplement la digression historique qui précède et l'exposé succint des événements où Florian fut mêlé, et dont il eut tant a souffrir, il serait facile de démontrer que, dans cette étude sur notre poète , où nous sommes amené à traiter la question du roman pastoral , nous n'avons jamais perdu de vue notre œuvre principale , inséparable des événements qui se déroulèrent a la fin du xviii^ siècle, aussi bien que des personnages qui en furent les principaux acteurs.
Dans la plupart des écrits du genre pastoral, les soins des auteurs ne sont pas seulement employés k donner de l'esprit k leurs bergers et a leur faire parler un langage brillant, rempli de fausses pensées, bien loin de leur langue naturelle, presque toujours plein de figures laidies ou outrées.
Sans crainte de tomber dans des disconvenances étranges , ils font dialoguer les plus fameux personnages de l'histoire , non pour retracer la dignité et l'énergie de leurs sentiments et de leurs idées , mais pour les travestir en discoureurs raffinés.
C'était, en effet, un usage malheureusement usité depuis la fin du xvr siècle de traiter en églogues des matières élevées.
Celui qu'un décret des magistrats de Toulouse proclamait le poète fmnrais par excellence, Ronsard, Fauteur de la Franciade, y a mis la louange de la France et des princes. Il fait passer dans son monde pastoral les sombres figures d'Henri II, de Charles IX et de Catherine de Médicis, sans éviter le ridicule que produit la disproportion du sujet et la forme de l'ouvrage.
Tout le xviii= siècle, que Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Gessner, ont marqué de leur empreinte, se débat plus qu'aucun autre dans ces goûts factices.
Toutes les branches de l'activité humaine, peinture, poésie, musique, leur paient un égal tribut.
Les politiques les trahissenî au sein même de leurs plus terribles préoccupations; et ce n'est pas Ih un des traits les moins curieux de l'époque révolutionnaire.
Saint-Just, au début de cette révolution, que son imagination entrevoyait comme une belle journée de printemps, pubhe, avec Mes Passe-te)7ips , son poème cVOrgant, en vingt chants, pastiche de Voltaire et de Rousseau.
Pendant la vie politique effroyablement rapide
de ce jeune homme (elle dura moins de deux ans, de 1792 a 1794), son esprit, fascine par le mirage d'une cité idéale, et absorbé par je ne sais quel système agraire, prophétise le temps où chaque Français, ayant sa chaumière et sa charrue, n'enviera plus les jouissances de la richesse et reposera dans les seuls besoins de la nature.
L'inventeur des dénominations originales du calendrier républicain, Fahre cPEglantme. après ses Elégies et son Etude sur lanatiire, chante avec tant d'aménité que Berquin ou Florian les amours et les infortunes pastorales. Qui ne connaît sa Chanson de Beauvais, Il pleut, bergère {i), et la jolie romance Je Vaime tant.
Heureux si cet homme, doué des plus admirarables facultés, tour k tour poète, musicien, peintre, graveur et comédien, au lieu de s'abandonner à l'ardeur de ses passions, qui le poussèrent k toutes sortes d'excès, se fût contenté du laurier paisible des poètes et d'honorer son pays par ses travaux littéraires.
(i) Fahre d'Eglantine, impliqué dans le procès des Dantonistes, après avoir répondu aux questions du président du tribunal révolutionnaire et discuté avec calme les faits qu'on ui reprochait, regardait, nonchalamment, à travers la fenêtre de la salle d'audience la pluie qui tombait sur Paris en fredonnant sa romance : Il pkul, il pleut, bergère.
Celui-lîi même, de tous les personnages fameux que la Révolution a produits, qui e'veille dans le cœur le moins de sympathie, et dont nous avons rappelé les traits principaux et la chute émouvante ; le terrible jacobin , dont le secret a été scellé sous la tombe par le 9 thermidor ; quand son nom ne franchissait pas encore l'enceinte de sa ville natale, avec son Essai sur les préjugés, adressait ses bucoliques h l'Académie d'Arras, qui lui ouvrait ses portes.
L'amour de Téglogue le suit au sein même des luttes grandioses de la Convention, et le temps qu'il leur dérobe, il l'emploie, la fille du menuisier Duplay au bras, soit h admirer un beau coucher de soleil du haut d'une des collines qui dominent Paris^ soit h rêver dans l'île des peupliers d'Ermenonville, comme pour se rapprocher de son maître , dans ces lieux illustrés par les derniers moments de Rousseau, qui forma cette génération à son image.
Ou bien caché au fond d'une loge de théâtre, il écoute attentivement les joyeusetés d'une de ces pastorales h la mode , aujourd'hui tombées dans l'oubli, pourvu que sa présence mal dissimulée ne vienne pas arrêter le rire sur les lèvres des interprètes et ramener les spectateurs h. la gravité ou à la crainte.
Ce sentiment des choses de la nature se fait
jour au point culminant de sa puissance, le jour où, tenant en main les rênes de l'Etat, le front illumine par la joie, il précède ses collègues de la Convention, déjà frémissants, pour se rendre h la fête de l'Etre suprême, un bouquet de fleurs sur la poitrine et un faisceau d'épis de blé à la main; au milieu d'un cortège d'hommes et de femmes couronnés de pampres et de myrtes et où, après avoir gravi avec une solennelle lenteur les marches d'une tribune élevée, il s'écrie pompeusement : « 0 Nature, que ta puissance est subUme, et que les tyrans doivent pâhr à l'idée de cette fête ! »
Les hommes de science eux-mêmes, qui illustrèrent le xviii" siècle, quittant les réalités majestueuses de la nature et l'exactitude de leurs descriptions, s'abandonnent au goût de l'époque. Daubenton, le savant naturaliste, publie : Zélie dans le désert, et celui qui lui fit l'honneur de l'associer a ses travaux, le vieux et illustre BufFon, ne cachait pas son admiration pour les pastorales de Florian. Nous avons relaté précédemment la lettre flatteuse qu'il lui écrivit lors de la publication d'Estelle.