CHAPITRE XVII
Florian sort Je prison. — Sa mort.
Après le 9 thermidor la France respira, et Tivresse de la délivrance pénétra dans les prisons.
Florian fut mis en liberté quelques jours après, sur la sollicitation de ses amis. Beaucoup de prisons s'ouvrirent, mais il fallait s'adresser au Comité de sûreté générale pour obtenir ces libérations. Les créatures de Robespierre occupaient encore tous les emplois.
Boissy-d'Anglas se montra comme toujours trèsardent.h sa mise en liberté; il l'obtint ainsi que celle de plusieuis autres détenus, non sans peine et sans recueillir quelques déboires : « Un jour que mon obstination m'avait fait obtenir plusieurs libérations/ un de ceux a qui je m'adressais de nouveau, fatigué de mes nombreuses demandes, me dit brusquement: Te voilà encore! combien te clonnet-onpour faire ce métier? Je dévorai cet outrage; mais j'obtins la délivrance de celui pour qui je sollicitais, et je me crus bien dédommagé » (1).
fl) Boissy-d'Anglas, notice sur Florian.
Florian se hâta d'abandonner Paris; il lui tardait de quitter les lieux où il avait tant souffert et d'aller respirer Tair pur sous les ombrages de Sceaux; il s'installa dans celte ville et dans un modeste logement (1), avide de calme et d'oubli, mais l'âme brise'e.
Dès son arrive'e il écrività Boissy-d'Anglas, pour le remercier de tout ce qu'il avait fait pour lui :
Sceaux-l'Unité, 23 thermidor, aa ii do l'ère républicaine.
« Recevez, mon cher bienfaiteur, les tendres actions de grâce que je vous dois, pour lïntérêt que vous avez pris à mon sort, pour les démarches que vous avez faites, pour la liberté, qui m'est bien plus douce en la rapportant à vos soins. Elle est le premier des biens; mais le premier des plaisirs est la reconnaissance, et c'est vous qui me prouvez cette sentimentale vérité.
« En sortant de prison j'ai couru chez vous. La loi me défendait de vous attendre : il fallait la loi pour m'empêcher de jouir de ce bonheur. Accordez-le moi, mon ami, en venant promptement me voir. Venez dîner dans ma retraite, venez me voir reprendre mon luth, couvert déjk de poussière, et
(1) Florian logeait à Sceaux ; rue du pciil chemin; c'est là qu'il est mort.
sur lequel je vais chanter d'une voix plus forte la liberté et Tamitié.
« Adieu, mon bienfaiteur; venez aussitôt que le noble me'lier que vous avez pris d'être utile vous laissera un moment. Donnez-le moi. ce moment. Je ne sentirai tout à-fait ma liberté qu'en vous embrassant » .
Boissy-d'Anglas accourut a Sceaux avec Ducis, pour se jeter l'un et l'autre dans les bras de leur ami, et dès que les premiers épanchements de Tamitié et l'impression du récit douloureux de la séparation et de la captivité se furent un peu calmés, les causeries et les plaisirs littéraires reprirent peu a peu le dessus (1), et les trois amis que liait une douce confraternité, comme revenus aux jours heureux, se communiquaient leurs écrits et leurs projets littéraires,' et se quittaient en répétant ce vers de l'imitateur de Shakespeare :
Ah ! sortant de la tombe où l'on fut endormi. Qu'il est doux de revoir le ciel et son ami ! (2)
Le souvenir de ces douces relations suivra Ducis jusqu'au terme de sa longue vie si digne et si dé-
(1) C'est à celte époque que Florian donna à Ducis et à Boissy-d'Anglas, la première lecture de son poëme posthume : Eliczer et Nephlali.
("2) Ducis, épitre à l'amitié.
sinlëressëe, et quand l'heure de la retraite aura sonné pour le héros de prairial, retiré aux lieux qui le virent naîlre et sur les bords de ce ruisseau iV Annonay (\\i\\ di chanté (1), il donnera aux lettres les derniers jours d'une vie passée au sein de terribles orages, et en songeant à son ami et aux dévastations du palais et du parc de Golbert, il s'écriera dans son poëme de Boi/gival ;
J'ai pleuré Florian sur les débris de Sceaux !
Florian ne jouit pas longtemps de sa liberté; le sentiment de Tinjustice dont il avait été l'objet l'avait d'abord affecté, les douleurs et le régime de la prison altérèrent sa santé. Ce ne fut pas impunément, en effet, pour ses facultés physiques, que son cœur avait été aussi cruellement éprouvé par tant de tortures morales.
Il avait vu cette société élégante et spirituelle, dernier débris du xviii"' siècle, qu'il charmait par son esprit, dispersée par la Révolution ou dévorée par l'échataud.
Arraché violemment à une vie calme et studieuse, le doux rêveur des pastorales des bords du Gardon s'était vu plongé dans une affreuse prison.
(1) Le ruisseau d' Annonay, poëme de Boissy-d'Anglas qui n'a pas été publié.
Tous les jours, à l'appel du geôlier, il avait eu un dernier serrement de main a donner à un ami ; les séparations les plus déchirantes de la famille et de l'affection avaient frappé ses yeux.
Il avait vu, enfin, Boucher et André Chénier, ses frères en poésie, lui ouvrir le chemin du supplice, et ce n'est pas vainement qu'une àme aussi sensible que la sienne avait été meurtrie par de pareilles épreuves.
La fièvre ne le quittait plus (1). Au milieu de ses nuits agitées et sans sommeil, il croyait entendre la voix du guichetier l'appelant a son tour pour monter sur la fatale charrette. Le jour même, pendant ses promenades, son allure, jadis ouverte et joyeuse, était devenue sombre, effarée, et il lui semblait, a-t-on dit, voir, parfois, le fantôme de l'échafaud suivre chacun de ses pas.
Eh! qu'on ne dise pas qu'il avait peur delà mort. Le jour où, fidèle aux traditions de sa famille, il avait embrassé la carrière des armes, il ne pouvait ignorer les vicissitudes que la guerre réserve
(1) « Adieu, mon bon confrère, Gin7/aîf me TciZ avance fort et avancerait mieux sans quelques accès de fièvre. J'ai celte fièvre en vous écrivant. . . . (Lettre à Boissy-d'Anglas, 15 fructidor an II. Cette lettre est la dernière qu'écrivit Florian ; il mourut peu de jours après).
au soldat; et il lui était arrivé plusieurs fois, du reste, a l'école militaire de Bapaume, de jouer sa vie avec insouciance dans des duels.
S'il envisageait le péril sans faiblir, son esprit ne pouvait se faire a l'idée de la mort politique, lui, dont Taversion pour les luttes de cette nature s'était fait jour à tout instant de sa vie (1).
Florian avait cessé de croire au bonheur le jour où il avait cessé d'être heureux. Il eiàt regardé la mort du soldat en héros ; les tortures de la prison et Tappareil sanglant de l'instrument du supplice le firent trembler.
Le travail, qu'il aimait et où il espérait trouver un soulagement, fut impuissant lui-même a calmer cette surexcitation et le délire d'une imagination frappée sans retour; terrassé par le mal, il s'alita pour ne plus se relever et mourut le 13 septembre 1794, un mois après sa sortie de prison ; il avait 38 ans et 5 mois (2).
(1) Une seule fois, Florian ne fut point niaitre de ses sentiments. Lors des massacres des prisons, le supplice de la princesse de Lamballe lui arracha des paroles d'indignation ; ce fut, en grande partie, la cause de son arrestation.
(2) Acte de décès de Florian, extrait des Registres de l'état civil de la ville de Sceaux, déparlement de la Seine :
Ce joLird'hui 27 jours du mois de Fructidor de l'an II de la République une et indivisible, à 6 heures du soir, pardevant nous Claude Edine Putois, membre du Conseil général
Il fut inhumé à Sceaux au cimetière des Acacias, situé sur la route de Sceaux au Plessis.
La tombe de Florian est voisine de celle de Cailliava (1), l'auteur dramatique; pendant longtemps rien ne la désigna a l'œil du passant. Ce fut Sébaslien Mercier. Tauteur du Tableau de Paris, qui eut la pieuse pensée de faire graver ces mots sur la pierre tumulaire :