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CHAPITRE XVIII

Sceaux, son origine. — Le palais et le parc de Sceaux vendus et détruits. — Jeux floraux d'Anduze, concours poétique en l'honneur de Florian.

Les lieux où Florian avait vécu heureux, les fiais ombrages de Sceaux, abri de ses rêves littéraires, devaient disparaître en même temps que lui.

Ce palais célèbre, où Racine fit entendre ses premiers vers à Louis XIV, où récemment Voltaire, Lamolhe, Fontenelle avaient brillé; ce châ-

(1) Laluirpe dédia sa tragédie OEdipe chez Admète -. aux Mânes de Florian !

leau superbe bâti par Golbert, où le duc du Maine, après lui, avait réuni tant d'objets d'art; ces statues qui peuplaient ces jardins splendides, tous ces clief-d'œuvres assemble's par le temps et le goût le plus délicat, furent vendus, dispersés ou tombèrent sous le coup des démolisseurs.

La Révolution, implacable pour les choses comme pour les hommes, fit passer la charrue sur toutes cesruines.il ne reste aujourd'hui de ces splendeurs qu'une faible partie de l'orangerie et un coin du parc.

Ce fut en 1798, que le Palais et le Parc du duc de Penthièvre, confisqués par la Révolution, furent vendus comme bien national.

La petite ville de Sceaux, obscure dans le passé, avait dû sa gloire récente a ce magnifique domaine.

C'est au XII' siècle que remonte la fondation de Sceaux iCellce les petites maisons). Elle dut sa fortune a de nombreux pèlerins qui venaient y révérer les reliques de Mammès évêque de Cappadoce. Les frères Potier et le dernier d'entre eux René Potier, duc de Tresme, y élevèrent de riches constructions.

En 1670. Colbert en fît l'acquisition. Il confia à Perrault, Lebrun et Le No're, le soin de lui faire un chclteau tt un parc digne de lui, et chargea Puget

et Girardon d'en orner les bosquets. Une magnifique avenue conduisait h la grille d'honneur; l'édifice se composait de sept pavillons reliés par des galeries. Sur le fronton principal, Girardon avait sculpté une statue de Minerve fort appréciée de son temps. Rompant avec le goût du jour, qui n'admettait pas de jardins s^^n^ petits bois obscurs, Golbert ceignit le château d'arbres de haute futaie et fit jaillir des torrents d'eau de deux grandes figures représentant Charybde et Scylla.

Par deux fois Louis XIV vint admirer ces merveilles. Raciae et Boi'eau s'y rencontraient avec les savants et les artistes de l'époque.

Le fils légitimé de M""" de Montespan, le duc du Maine, l'acheta en 1700, et la petite-fille de Condé qu'il avait épousée y tint une cour brillante. C'est la que Louis XIV fit ses adieux a son petit- fils, allant régner sur l'Espagne.

A la mort du roi, les conspirations politiques alternèrent avec les diverlissements. Le duc du Maine essaya de disputer la régence au duc d'Orléans ; il n'avait ni la vigueur d'esprit, ni le courage nécessaire à l'exécution d'un pareil projet. La duchesse du Maine, femme d'esprit sans doute, mais incohérente dans ses idées et excentrique au delà de toute mesure, accusait son mari de pusillanimité. Le trouvant un jour occupé à traduire Lucrèce, elle lui dit :

— Monsieur, un beau matin, vous trouverez en vous éveillant que vous êtes de TAcadémie et que M. d'Orléans est a la régence.

Elle se trompait deux fois.

Voltaire y composa plusieurs de ses tragédies et fit jouer ses comédies sur le théâtre de Sceaux. Fonlenelle eut le bonheur d'y trouver des auditeurs complaisants pour entendre son Histoire des Oracles. Lamothe y déclamait ses odes, et Saint- Aulaire ei Ghaulieu leurs quatrains amoureux.

La duchesse du Maine le laissa en 1753 a son fils le prince de Dombes ; il ne le posséda que deux ans; le maréchal de Coligny le tua en duel et son frère le comte d'Eu en hérita et y vécut vingt ans dans l'isolement.

C'est de ce dernier que le tint son cousin le duc de Penthièvre, en d775. Il y vécut simplement avec sa femme qu'il adorait, Marie d'Esté, fille du duc de Modène, sans en aimer le séjour; la mort de la duchesse, dont il ne put se consoler, l'en aurait détaché entièrement, si ce n'eût été le bien qu'il aimait à y faire ; c'est la que Florian y passa les meilleurs jours de sa vie auprès d'un protecteur qui le comblait de bienfaits et dont il était le distributeur d'aumônes.

Louis XVI, après une visite h Sceaux, eut un moment le projet de l'acheter.

Le duc de Penthièvre, peu de jours avant la mort qui le surprit à Vernon, en 1793, l'avait donné h sa fille, la duchesse d'Orléans, qui en fut dépouillée par le décret de la Convention nationale mettant sous séquestre les biens des princes du sang.

La ville de Sceaux se fit remarquer par son ardeur révolutionnaire, et donna dans le château et le parc des fêtes brillantes en l'honneur de l'Agriculture, de ia Vieillesse et de la Liberté.

On eut le projet un instant d"y établir une école d'agriculture; mais le gouvernement ayant abandonné cette ide'e, en 1798, le parc et le château furent vendus à vil prix. (Les principales statues avaient été réservées avant la vente, et transportées dans les musées de l'Etat, à Versailles notamment).

Le vulgaire acquéreur de ces richesses (1) fit argent de toutes choses et diminua d'autant le prix d'achat qui ne dépassait pas, paraît- il, 200,000 fr.,

(1) L'acquéreur du château et du parc de Sceaux se nommait Lecomte. Sa fille épousa Mortier, duc de Trévise. Un des fils du maréchal a fait bâtir, en 1862, sur les fondations de l'ancien château, une magnifique résidence qui a été entièrement saccagée par les Allemands, en 1871 ; elle n'a pas été réparée jusqu'à ce jour,

en assignats bien entendu. Il n'eut qu'un but : transformer cette splendide demeure en une ferme produclive ; il détruisit le château, conserva l'orangerie dont il fit un grenier h foin, rasa les arbres centenaires plantés par Colbert et sema du blé a cette place illustrée par la gloire et le génie.

L'œuvre fatale était ii peu près entièrement accomplie. II ne restait de cet immense parc qu'une partie connue sous le nom de Ménagerie et qui longe la route d'Houdan, chef-lieu de canton de Seine-et-Oise; elle allait subir les mêmes ravages, lorsqu'elle fut acquise, en 1799, par une Société d'actionnaires et heureusement sauvée de la ruine. M, Desgranges, maire de Sceaux, avait été le promoteur zélé de ce projet et il eut le mérite de le mener h bonne fin.

Cette portion bien infime donne une idée trèsimparfaite des splendeurs passées. Toutefois, de magnifiques allées et une rotonde de forme ovale subsistent encore et servent de salle de danse aux bals réputés de Sceaux. Sur la grille qui commande l'entrée, on lisait, il y a quelques années, les vers suivants, dont il faut excuser la simplicité, en faveur de l'acte louable qu'ils rappelaient :

De l'amour du pays ce jardin est le gage , Quelques-uns l'ont acquis, tous en auront l'usage.

Aussi bien la ville de Sceaux, où Florian aimait a vivre et qui s'honore de l'avoir abrité, voulut un jour donner h sa mémoire un hommage de sa reconnaissance.

En 1839. on y ouvrit une souscription publique en vue de lui élever un monument. Un vieux général habitant de Sceaux, jadis uni a Florian par les liens de Tamitié, seconda ce mouvement généreux, et bientôt fut érigé le cyppe, surmonté du buste en bronze de notre poète et entouré d'un bosquet de lilas, que l'on remarque aujourd'hui dans le jardin latéral de l'Eglise en face la gare du chemin de fer.

Florian s'était écrié un jour : « Que ne puis-je être certain de reposer sous le grand alizier de mon village où les bergers se rassemblent pour danser! Je voudrais que leurs mains pieuses vinssent arracher le gazon qui couvrirait mon tombeau, que les enfants, après leurs jeux, y jetassent leurs bouquets effeuillés; je voudrais enfin que les bergers de la contrée y fussent quelquefois attendris en y lisant cette inscription :

Dans cette demeure tranquille Repose notre bon ami; Il vécut toujours à la ville Et son cœur fut toujours ici.

Ce vœu touchant du poète n'a pu encore être exauce'. Des difficultés administratives vinrent un jour en éloigner l'accomplissement (1).

Mais s'il repose loin des lieux charmants où il naquit et qu'il ne cessa d'aimer , un jour vint où son nom retentit glorieusement sur les bords de cette rivière qu'il immortalisa par ses chants.

En 1869, l'administration municipale de la ville d'Anduze, en instituant les Jeux floraux de la ville cVAnduze. mit au concours VEloge de Florian. De nombreux concurrents démontrèrent aux populations riveraines des bords du Gardon, que la gloire de leur compatriote trouvait partout des admira teurs, et que ce n'était pas sans écho que l'antique capitale des Cévennes évoquait cette figure douce et sympathique.

Cette fête fut brillante et digne de celui qui l'avait inspirée. Le nom d'un poète aimé de tous servait ainsi a renouer la chaîne des anciennes luttes poétiques , retentissait dans ces contrées

(l ) En 1820, des démarches furent faites par le propriétaire du château de Florian, en vue de transférer les dépouilles mortelles de Florian, selon ses vœux, dans son pays natal. Le gouvernement de la Restauration répondit à cette demande par cette bizarre On de non-recevoir ; « l'autorisation sera accordée à condition qu'une messe sera chantée dans toutes les communes que traversera lo cortège » .

comme un écho des vieux chants des Troubadours, et nous reportait pour quelques instants, comme l'a dit un écrivain de mérite et savani httérateur : « A cette heure bénie do notre histoire locale, quand notre joyeux et poétique Midi, jalousé par le Nord encore barbare, voyait, au sein d'une civilisation brillante, fleurir les Cours d'amour, et où une noble et gracieuse dame, Clara crAnduze, couronnait les troubadours et ne dédaignait pas de mêler sa voix b leurs amoureux concerts.» (1)

Des parties les plus éloignées de la France, une volée de pièces de vers accoururent h l'appel de la cité Anduzienne. L'Amérique elle-même envoya ses poètes (2); les populations riveraines des bords du Gardon , accourues en foule , saluèrent de leurs hommages le nom du chantre d'Estelle, et ses cendres, encore loin de ces lieux enchanteurs, durent tressaillir de joie au bruit des acclamations chaleureuses qui célébraient : la fête de Florian.

{[) Ernest Roussel, rapport à l'Académie de Nimes, sur les jeux floraux d'Anduze. (Décembre 1869.)

(2) Parmi les pièces couronnées figure celle de M^^ Bonaud- Nadaud, de Norforth en "Virginie.

Les pièces couronnées ou distinguées dans le concours, avec le compte-rendu de la cérémonie de la distribution des récompenses, ont été réunies en volume, en 1869, parles soins de la Mairie d'Anduze. Un volume in-8. A.Ms, Martin, 1869.-

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