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CHAPITRE III

Florian capitaine d'artillerie au régiment de Penthièvre. — Il entre dans la maison du duc de Penthièvre en qualité de gentilhomme.

Florian a vingt ans, un bel uniforme qu'il porte fièrement , l'esprit vif et un fond inépuisable de gaieté et de sensibilité.

Quoique d'une taille au-dessous de la moyenne il était fortement constiiué. Ses traits n'étaient pas réguliers, mais la sérénité qui brillait sur son visage, ses grands yeux noirs, pleins de feu qu'il tenait de sa mère, lui donnaient une physionomie agréable. « Chéri de ses compagnons, il était l'âme de leurs jeux sans être censeur importun des penchants qu'il ne partageait pas. Si l'on juge de la manière dont il aima par celle dont il peignit l'amour, il connut plustôt les délicatesses des sen-

timents que les fougues des passions. Doué de l'esprit et de la grâce qui font les séducteurs, il fut sincère (1) ».

Dès son arrivée au corps il se rend éperdument amoureux d'une chanoinesse qu'il veut épouser; ni son âge ni sa position de fortune ne lui permettaient de donner suite k ce projet; sa famille, ses amis eux-mêmes firent tout au monde pour l'en détourner, ils eurent recours au procédé qui réussit fréquemment, ils demandèrent et obtinrent son éloignement ; son oncle du reste ne le perdait jamais de vue, et se proposait de l'attacher en qualité.de gentilhomme au duc de Penthièvre.

Les premières ouvertures qu'on lui fit ne furent pas très-heureuses, l'éclat de la carrière des armes lui paraissait bien plus séduisant que tous les avantages du poste sédentaire auquel on voulait l'appeler, et il disait assez plaisemment, au sujet de cette place de gentilhomme qu'on sollicitait pour lui et qui lui était offerte : « Il y a trop longtemps que je suis laquais pour devenir valet de chambre. »

C'était là plutôt une boutade qu'un parti pris. Son affection et la reconnaissance qui le liaient au duc de Penthièvre , l'espérance de vivre auprès de son bienfaiteur, de donner beaucoup de temps h ses travaux littéraires, l'insistance de tout les siens

(1) Ch. Lacretelle, Éloge de Florian.

qui lui représentèrent l'état précaire de sa fortune , modifièrent ses premières impressions : il finit par accepter . sans vouloir toutefois rompre les liens qui l'attachaient a l'armée , par un reste d'amourpropre de gentilhomme sans doute.

La carrière des armes était une iradition dans sa famille ; son frère avait servi pendant onze ans . et ses propres goûts chevaleresques l'avaient porté vers ce métier.

Le duc se prêta avec une complaisance docile à sa fantaisie ; par son influence , il obtint pour son protégé une réforme , sans que son service cessât de compter. Florian était donc libre de consacrer tout son temps k ses nouvelles fonctions; il se hâta de venir les occuper (1).

Il s'installa k Paris, k l'hôtel de Toulouse , demeure du duc de Penthièvre, dans un appartement agréable qu'il avait organisé a son goût , avec une vaste bibliothèque, près de laquelle se trouvait une volière remplie d'une multitude d'oiseaux dont les chants égayaient son travail.

C'est la qu'il se consacre aux lettres, renonce à ces allures parfois brusques qui étaient un peu dans son caractère et qui n'avaient fait que se développer k 1 école militaire, et s'étudie k mériter de plus en plus les bonnes grâces de son maître.

(1) Voir aux pièces justificatives. Lettres n»* 4 et 7.

Voltaire l'encouragea dans ses projets et lui écrivit :

Lettre de Voltaire à Florian.

0 Ferney, 9 janvier.

» Vous êtes né, Monsieur, pour plaire aux princes et pour servir l'Etat; vous remplirez votre vocation. Nous autres, habitants des cavernes du mont Jura , nous partageons les obligations que vous avez k ce prince si vertueux et si aimable, auprès de qui vous avez le bonheur de vivre.

» Voila votre famille un peu dispersée : Monsieur votre père an fond du Languedoc, Monsieur votre oncle h Autun, et vous dans les palais enchantés de Sceaux et d'Anet. Jouissez du bonheur que vous méritez, et agréez les sincères assurances de tous les sentiments que Madame Denis et moi nous conserverons toujours pour vous.

» J'ai riionneur d'être, etc.

» Le vieux malade de Ferney, V. ».

Florian avait échangé la vie active de dragon contre une vie sédentaire et facile, et cependant parfois l'ennui le saisissait ; cela ne contribua pas peu à l'attacher à ses travaux littéraires.

Très gai généralement, il se laissait aller facilement à ses tendances mélancoliques dans ses écrits.

Peu de personnes cependant avaient autant que lui le don de la conversation vive et agre'able ; la note changeait dès qu'il prenait la plume; une douce sensibilité reprenait alors le dessus. Ce n'était plus le même homme ; il ne suivait plus que l'impulsion du sentiment; aussi un de ses amis lui disait souvent : « Plaisantez tant que vous voudrez en conversation , vous avez le sel de la bonne plaisanterie ; mais ne plaisantez pas en écrivant , car alors vous n'êtes plus plaisant ».

Du reste , il ne recherchait nullement les occasions de briller dans les salons; assuré d'être accueilli avec joie, il préférait le travail et la retraite. Sa nouvelle position le met en évidence , ses premiers succès répandent son nom sans modifier ses goûts : « Si je voulais, dit-il , répondre k toutes les sollicitations qu'on me fait , je n'aurais pas une heure pour travailler »,

Nous avons dit que le duc de Penthièvre aimait à s'occuper beaucoup de bonnes œuvres ; il confia h. son nouveau gentilhomme le soin de distribuer les nombreux bienfaits qu'il versait chaque jour sur des milliers de malheureux : « Ministère respectable sans doute, bien précieux pour le cœur de Florian . et que son âme douce et compatissante sut toujours convenablement rempHr; car, au Heu de les faire considérer h. ceux qui les recevaient comme des secours humiliants , il avait l'art de les montrer

h leurs yeux comme de ve'ritables marques d'honneur et de légitimes re'compenses » (1).

Dégagé de tout souci matériel, la vie littéraire s'ouvrait largement devant le jeune Florian.

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