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CHAPITRE XX

Quelle place doit occuper Florian dans l'histoire des lettres?

Il y a, il faut le reconnaître, dans l'œuvre de Florian, une part que le temps a pu affaiblir; le goût d'une e'poque est chose variable, et les tendances ou les tournures d'esprit ne survivent pas fréquemment à la génération qui les apprécia.

Mais abstraction faite de cette faible partie de ses productions^ et malgré les orages de 1793 qui vinrent violemment arrêter le développement de son œuvre, ce qu'il en avait édifié, et que le temps a respecté, suffît amplement h la gloire d'un auteur.

Floi'ian mérite une place importante dans Fhis-

toire de la litiéralure. Il est peu de noms qui jouissent d'une popularité' e'gale a la sienne ; il serait donc profondément injuste de le classer dans la phalange des écrivains secondaires et laissés un peu dans Toubli. Agir ainsi, ce serait méconnaître la valeur considérable d'un écrivain dont le nom est destiné à traverser les âges.

Sans vouloir cnumérer les œuvres que nous avons fait passer sommairement sous les yeux du lecteur, nous devons affirmer hautement, en n'en considérant que les parties saillantes , que son Précis sur l'histoire des Maures, sa préface d'Eliezcr et Nephlcdi, son Estelle et s,es Fables qui le placent à coté de La Fontaine, ou dans tous les cas en font, sans conteste, le second de nos fabulistes, seront éternellement admirés. Charles Nodier, disait : « Qu'elles sont un des chefs-d'œu vres du xviii" siècle et un des meilleurs livres de son temps ».

Possédant admirablement la langue de Cetwantès, il a fait passer dans la nôtre, avec Galatée^ les beautés et les finesses de la littérature espagnole.

Ses coules en vers, écrits avec grâce et naturel, justifient Tappréciation de Marmonlel , qui disait de lui : La nature lui a dit : conte. Dans chacun

d'eux on trouve, avec une ide'e morale, des situalions fortes et des caractères qui attachent.

Claudine, un joyau entre toutes ses œuvres, celle-là même dont il se méfiait le plus et dont il disait sévèrement : « J'écrivis cette histoire telle que Paccard me Pavait dictée , sans chercher même à corriger les fautes de goût et de style que les connaisseurs doivent trouver, » Claudine restera comme un modèle de grâce, de sentiment et d'élégance dans le style.

Dans le genre dramatique, ses pièces, furent jouées avec succès sur les théâtres. « Son talent y est surtout marqué par le bon goût; en se modelant sur Marivaux et sur Gessner, il s'est approprié l'esprit de l'un, mais sans abus, la naïveté de l'autre, mais sans fadeur. Il a fait de son Arlequin le contraire de ce qu'a fait Beaumarchais de son Figaro; celui-ci est brillant par son immoralité, l'autre est charmant dans sa bonté (1) ». On retrouve enfin dans ses romances un écho des anciens troubadours.

Toute cette partie de ses œuvres est remarquable et survivra à une foule d'écrits dont la mode et l'engouement seuls font le succès, et sera lue avec soin dans l'avenir par l'âge mûr aussi bien

(1^ Laliarpe, cours de littérature, t. XII, p. 13G.

que par la jeunesse, qu'il sut émouvoir et charmer tour à tour.

Quel est celui d'enlre nous, en effet, qui ne lui doit de la reconnaissance pour les beaux rêves qu'il lui fit entrevoir?

Les années, en s'accuraulant sur nos têtes, ont dissipé bien des illusions, et cependant nous n'avons jamais cessé d'aimer celui dont le gracieux talent eut le privilège de les provoquer et de les faire vivre.

En s'abandonnant avec complaisance a tous les enchantements de ces chimères, l'esprit se repose des aspérités ou des douloureux retours de la vie, il se complaît, avec le poète, dans les peintures où l'on aime h s'attarder, qui retracent le beau idéal de la société et vous reportent mollement aux premières années de la jeunesse.

L'œuvre de Florian est plus qu'un livre, c'est un âge de la vie.

Certes, dans toutes ses pastorales, il décrit une nature de convention ; mais cette objection atteint Gessner et tous ceux qui cultivèrent l'églogue et l'idylle. Oubliei' un instant les travers ou les vices de l'homme, pour s'attacher 'a ses meilleurs sentiments, est une erreur bien pardonnable, et essayer de donner de la vraisemblance aux bergeries poétiques est chose excusable chez les modernes comme chez les anciens,

Celles de Floriaii ont un caractère a part : loin de respriiraffîné de Fontenelle, comme de l'e'rudilion galante de d'Urfé, elles ont plus de naturel, sans trop de naïveté, avec une teinte de philosophie.

Tour h tour historien, fabuliste, poète, auteur dramatique et romancier, il s'est également distingué dans ces genres divers , aimé par l'âge mûr comme par l'enfance.

Son génie flexible s'exerça sur toutes les branches de la littérature avec succès et toujours avec talent. Si ce talent ne fut pas très étendu ou très énergique, il fut sincère, naturel, gai, vif, aimable, élevé h son tour, et la manière dont notre illusire compatriote accomplit sa tâche, est de nature a exciter el a accroître l'intérêt qu'inspirent les œuvres et la personne « de cet homme heureux, comme le dit Sainte-Beuve, de ce talent facile et riant, que tout favorisa à souhait, dès son entrée dans le monde et dans la vie, mais qui ne put empêcher, un jour, rinévitable douleur, l'antique douleur de Job, qui se renouvelle sans cesse sur la terre, de se faire sentir h lui et de lui noyer tout le cœur dans une seule goutte d'amertume ».

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