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CHAPITRE IV

Commencement du règne de Louis XVI. — Mort de Voltaire. — Florian couronné par l'Académie française.

Nous sommes en 1780. Louis XVI venait de monter sur le trône.

« Le règne de l'infortuné, de celui qui devait être le dernier roi de l'ancienne France , s'était ouvert aux acclamations unanimes de la capitale et du royaume. La France n'éprouvait que la joie d'être délivrée de l'immonde vieillard qui avait fait si longtemps la honte de la nation. On connaissait peu le nouveau roi , qui avait vécu jusqu'alors à l'écart, comme, avant lui, son père, mais en disant qu'il ne ressemblait en rien à son aïeul , cela suffisait au peuple » (2).

En effet , il avait été élevé loin de la Cour et de

(1) Boissy-d'Anglas. Etudes poétiques et littéraires d'un vieillard.

(2) Henri Martin, t. XVI, p. 310.

son atmosphère empoisonnée. Des hommes éclairés et honnêtes avaient été chargés de son éducation et avaient tout fait pour lui inspirer l'amour du peuple sur lequel il devait régner un jour. Son âme douce , son cœur confiant s'étaient ouverts avec complaisance h ces saines influences.

« Ce qui était le plus prêt du vice couronné sur le trône était peut-être ce qu'il y avait de plus pur en France. Si le siècle n'eût pas été aussi dissolu que le roi, il aurait tourné Ih son amour. Il en était venu jusqu'à ce point de corruption, où la pureté paraît un ridicule, et où on réserve le mépris pour la pudeur » (1).

Louis XVI signalait les débuts de son règne par des édits qui soulevaient l'assentiment général. Il avait renoncé au don onéreux de joyeux avènement, rétabli les parlements, aboli la torture, créé le mont de piété, la caisse d'escompte et affranchi tous les serfs de ses domaines, et avait appelé au ministère, pour exécuter ces réformes, les hommes que l'opinion publique lui désignait : Maurepas , Turgot, Malesherbes, Necker.

« Mais avec le sentiment philosophique de la nécessité des réformes , le prince n'avait que l'âme du réformateur : il n'en avait ni le génie ni l'audace. Ses hommes d'Etat pas plus que lui. Ils seuil) Lamartine. Histoire des Girondins, t. I, p. 18.

levaient toutes les questions sans les déplacer; ils accumulaient les tempêtes sans leur donner une impulsion. Les tempêtes devaient finir par se tourner contre eux. Il flottait d'un intrigant h un honnête homme .. et d'un banquier h un philosophe ; l'esprit de système et de charlatanisme supple' lit mal à l'esprit de gouvernement. Dieu, qui avait donné beaucoup d'hommes de bruit k ce régne, lui avait refusé un homme d'Etat : tout était promesse et déception. La cour criait , l'impatience saisissait la nation , les oscillations devenaient convulsives : assemblée de notables , états-généraux , assemblée nationale, tout avait éclaté entre les mains du roi; une révolution était sortie de ses bonnes intentions, plus ardente, plus irritée que si elle était sortie de ses vices » (1).

C'est h ce moment que le jeune marquis de la Fayette , k peine âgé de vingt ans , quoique marié depuis peu avec Mademoiselle de Noailles, n'écoutant que son ardeur et son courage , s'embarquait sur une frégate armée a ses frais pour aller mettre son épée au service de l'Amérique, insurgée contre la domination anglaise. L'opinion pubHque s'était passionnée pour cette grande cause ; le roi luimême avait partagé l'enthousiasme général ; il ne cessa d'envoyer des secours aux combattants jus-

(1) Lamartine. Histoire des Girondins, 1. 1, p. 19.

qu'au moment où fut conclu, à Versailles, le traité qui assurait aux Américains leur indépendance : c'est la lune de miel de la monarchie de Louis XVI, de celui que rassemblée nationale va proclamer solennellement le restaurateur de la liberté française.

Bientôt les difficultés de toutes sortes surgiront; malgré la dignité de la vie et la simplicité des mœurs du roi, il sera lacile d'obserevr les symptômes menaçants de l'impopularité et de la désaffection. On récrie contre les impôts, le luxe et les scandales de l'ancienne cour; les concessions faites spontanément ou arrachées sont impuissîintes à faire taire ces ressentiments.

C'est qu'en effet, il n'est pas besoin de chercher profondément les causes de la révolution; elles sont sans doute dans les aspirations vers une organisation sociale moins inique mais aussi dans les crimes qui ont ensanglanté la fin du règne de Louis XIV, dans la durée de celle de Louis XV, dans la honte infligée au pays par la toute puissance de M*"^ de Pompadour et de M"^ Dubarry.

Louis XVI porta la peine des fautes qu'il n'avait point commises. Les temps étaient troublés, les périls de toutes sortes venaient assaillir la royauté compromise et ce rci infortuné restait au-dessous de sa tâche.

Il eut fallu h la France « une volonté courageuse, un pouvoir résolu h se faire respecter, tout

en réparant les fautes des derniers règnes et résolu à accepter comme une expiation nécessaire des abus de Tancien régime et des excès de Pautorilé d'un seul, le contrôle permanent des délégués de la nation dans les affaires publiques » (4). Il eut M\u surtout , et cela fit défaut h la fortune de la France, des représentants de la nation moins dépourvus de sens politique et plus maîtres d'euxmêmes.

Nouvelle h la vie publique, imbue d'idées fausses et passionnées pour l'absolu, la Constituante légiférait pour le genre humain, empruntant indistinctement sa métaphysique k Lycurgue, h Solon, à Rousseau. Elle fait une constitution pleine de lacunes ou de contradictions qui perd de vue les grands intérêts qu'elle doit régler, tant elle s'éloigne des faits ou des éléments qui constituent la nation.

En vain les esprits éminents de cette assemblée la suppHent avec éloquence de s'arrêter sur cette pente fatale ; Malouet et Mounier luttent avec courage. Mirabeau lui même malgré son empire sur son parti et sur l'assemblée lui crie en vain : « Nous ne sommes pas des sauvages arrivant nus des bords de VOrénoque ». L'immense majorité de ses membres en proie au délire des innovations suit aveuglément la route de l'abime.

(1) Emmanuel de Broglie. Le petit-fils de Louis XV.

La Révolution préparée par les principes agités depuis longtemps et professés avec tant d'éclat et de tant de manières pendant le xviii^ siècle, était consommée dans les esprits avant de passer dans le domaine des faits; ce fut la l'origine des dernières conséquences philosophiques ou se portèrent les imaginations dès le début,

il en découla une suite de lois dangereuses d'où sortirent les désordres sanglants qui souillèrent la grande cause de îa Révolution. L"an:irchie en efF.t ne part pas seulement d'en bas; les députés de la nation en sont eux-mêmes les auteurs, ils agravent le mal par leur inexpérience ou leurs passions, et c'est d'en haut que vient le vent qui attise l'incendie et en augmente la fureur.

C'est ainsi qu'en exigeant des prêtres le serment constitutionnel la constituante prépare le schisme d'où sortira la guerre civile de la Vendée; en décrétant Vunité de l'assemblée, elle anéantit toute pondération entre les pouvoirs. Elle pousse enfin vers recueil le vaisseau de la patrie, en excluant de la législature suivante les hommes habiles qui auraient pu g^uider la marche de la Révolution, comme dès sa naissance ils avaient guidé ses premiers pas.

Mais si de graves erreurs politiques entachèrent les travaux de cette brillante assemblée, il est juste de proclamer qu'elle a fait de grandes choses

et semé des germes féconds pour l'avenir. Les lois instituant TEtat civil, le Code pénal, le Code rural, les premiers débats sur un code civil uniforme, les règles premières énoncées et fixées avec justesse en matière d'impôt, de procédure et d'administration, resteront ses titres principaux k la reconnaissance nationale.

Après la dignité de sa vie, Louis XVI nous montrera qu'il n'est donné a personne de mourir avec plus de noblesse !

Par un édit mémorable le roi venait donc d'affranchir tous les serfs de ses domaines en 1779. Cet acte de justice et de bienfaisance mettait un terme au joug pesant, digne des siècles de barbarie, qui accablait les malheureux soumis a Thorri ble loi de main-morte.

« Le serf mainmortable ne cultive jamais pour lui ; jamais la terre qu'il laboure ne peut être son patrimoine; tout ce qu'il acquiert, tous les immeubles qu'il possède dans la contrée ne lui appartiennent pas davantage; il n'en a que l'usufruit. A sa mort le seigneur s'en empare, et les enfants sont frustrés.

Tout français, tout étranger qui a le malheur d'habiter un an et un jour dans une terre mainmortable devient serf et communique celte tâche h sa postérité » (1).

(1) Traité de mainmorte, page 48.

L'Académie Française se faisant l'organe des sentiments d'approbation soulevés par l'abolition de cette coutume barbare, se hâta de donner pour sujet de prix de poe'sie l'abolition de la servitude dans les domaines du roi,

Florian n'avait jamais tait de vers; frappé par la beauté du sujet, pénétré de respect et d'admiration pour l'auteur de cet édit mémorable, il résolut de les célébrer et d'envoyer une pièce au concours. La mort de Voltaire survenue a ce moment le confirma dans son projet en lui inspirant l'idée d'agrandir le cadre de sa composition et de mettre en scène celui qui remplissait l'Europe de son nom et dont la mort venait de soulever des sentiments si divers.

Voltaire venait en effet de rendre le dernier soupir a Paris, dans l'hôtel du marquis de la Villette, bâti sur le quai qui porte aujourd'hui son nom.

Celui qui, h vingt et un ans, avait osé s'attaquer à Louis XIV, dans une satire qu'on lui attribua, dans laquelle l'auteur s'écriait :

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans !

l'héritier de la belle Ninon; le prisonnier (et par deux fois) de la Bastille ; l'homme prodigieux qui brilla sur les bords de la Tamise, dans les salons de Bolingbroke , comme à Postdam chez Frédéric ou dans les cours allemandes ; l'écrivain , en un mot, le plus universel des temps modernes. Vol-

taire, h quatre-vingt-quatre ans , cédant aux sollicitations de sa nièce , M™'' Denis . qui eut toute sa vie une grande influence sur lui , fit un voyage h Paris , dont le séjour lui avait été plusieurs fois interdit , où il fut reçu avec le plus grand enthousiasme et accablé d'honneurs et de gloire.

« La ville et la cour (le temps est passé où l'on disait : la cour et la ville 1 ), toute une génération, tout un peuple de grands seigneurs, de magistrats, de gens de lettres, d'artistes, de savants, se presse dans les salons de Thôtel où Voltaire a accepté une somptueuse hospitalité ; chacun mendie une parole, un sourire du grand homme , qui trône là au milieu des encyclopédistes comme un monarque entouré de ses pairs. « Le regard de Louis XIV" n'avait pas » produit plus d'effet sur une cour dont il était » adoré que n'en produisait le regard élincelant de » Voltaire (1) ». Au-dessous, une foule enthousiaste se dédommage de ne pouvoir être admise dans le sanctuaire, en attendant la sortie de l'illustre vieillard ou son apparition aux fenêtres , en lui faisant partout un cortège triomphal. Ses moindres mots courent Paris et la France. On compte ses pas ; on commente ses démarches ; on rapporte avec attendrissement qu'il s'est précipité sur les mains

(1) Lacretelle. Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, t. V, p. 159.

de Turgot en fondant en larmes et en s'ëcriant : « Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut » du peuple » !

Les émotions du tJomphe hâtèrent sa fin.

Surexcité , consumé par celte exaltation continuelle , il demanda le sommeil à un moyen factice, au laudanum; il se trompa sur la dose. Cet accident fut sans remède. Il tomba dans un engourdissement léthargique dont il ne sortait plus que par intervalle. Il refusa, dans ces intervalles, de renouveler sa confession de foi catholique. Un dernier mouvement de joie ranima un instant son cœur quand il apprit le succès de ses efforts pour la réhabilitation de la mémoire du malheureux Lally. Il expira le 30 mai 1778, à onze heures du soir ; il avait vécu quatre-vingt-quatre ans et fait retentir le monde de son nom pendant soixante (1) ».

Sa dépouille mortelle , à qui Ton avait refusé la sépulture h Paris, allait subir cette odyssée funèbre qui, commencée à l'abbaye de Scellières, dont l'abbé Mignot , son neveu , était commanditaire , devait se terminer par un transport solennel au Panthéon, en 1791, après un vote de l'assemblée nationale.

« J'étais plein de M. de Voltaire , dit Florian , dans l'avant-propos de sa pièce de vers ; il avait

(1) Henri Martin, Histoire de France.

comblé de bonté mon enfance. Avant de savoir qu'il était le plus grand des écrivains, j'avais su qu'il était le plus aimable des hommes , et mon attachement pour lui était plus ancien que mon admiration. Dans mes fréquents voyages a Ferney, je l'avais vu bâtir une ville où il rendait heureux , par ses bienfaits, trois mille citoyens qu'il y avait attirés. Je l'avais entendu parler avec horreur de la mainmorte et gémir sur le sort de douze mille habitants du mont Jura soumis h cette loi atroce. Le nom de M. de Voltaire s'unissait lui-même . dans mon esprit, avec le mot d'humanité, et je croyais impossible de parler de l'un sans parler de l'autre.

Je fis l'ouvrage qu'on va lire, II est très-imparfait : il devait l'être , je n'avais aucun usage de la poésie; mais mon cœur me tint Heu de talent, et ma pièce fut couronnée » (1),

Il avait donné à sa pièce de vers la forme dialoguée , sous ce titre : Voltaire et le serf du mont Jura.

Après avoir décrit les lieux qu'habitait l'auteur de Charles XII , il disait :

Près de cette terre chérie Voltaire avait cherché le prix de ses travaux ; Rassasié de gloire, il voulait du repos. Lassé d'avoir encore à combattre l'envie ,

Après soixante ans de combat ,

(1) Préface de -. Voltaire et le serf du mont Jura.

Il venait consacrer les restes de sa vie

Au plaisir triste et doux de faire des ingrats.

Vient ensuite le dialogue entre lui el le malheureux serf dans lequel « il a Tart de faire parler ce grand écrivain, a la fois poète et philosophe, d'une manière digne de lui, et le mérite de louer dignement aussi le monarque a qui la France avait dû cet acte éclatant de justice, ainsi que l'homme illustre qui l'avait provoqué le premier » (1).

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