CHAPITRE V
Florian étudie la littérature espagnole. — Galatée. — Ses relations avec Gessner.
Cette récompense académique fut pour Florian une grande joie et un grand encouragement; il n'y faillit pas. A dater de de ce jour ses travaux littéraires l'absorbent presque totalement; il étudie la littérature espagnole, ses romances et ses pastoraleSj Cervantes et le poète Yriarte. Il s'y consacre avec toute l'ardeur de son esprit comme aussi la chaleur de son cœur.
Nous avons dit que Florian n'avait jamais connu
(1) Boissy-d'Anglas, Etudes poétiques et littéraires d'un vieillard
sa mère, originaire de la Castille; ce fut l'origine de cette douce mélancolie qui se faisait jour souvent chez lui, et qui rayonne sur ses écrits. Il ne pouvait en effet se consoler d'avoir été privé et de ses caresses et de ses conseils , et quand le succès viendra le trouver, il regrettera plus que jamais celle dont la joie lui en eût doublé le prix. C'est ainsi qu'en voyant , un jour , un enfant à qui sa mère appliquait une correction , il ne put s'empêcher de lui adresser ce mot touchant : « Tu es bienheureux toi de pouvoir être battu par ta mère ! »
« Cette tendresse de Florian pour uae mère qu'il n'avait pas eu le bonheur de connaître, influa tellement sur sa destinée , qu'on peut dire que toute sa gloire est due aux effets de cette tendresse.
Il avait conçu pour les auteurs Espagnols une grande estime, et cela parce que sa mère tirait son origine d'Espagne. Il lui était doux de parler une langue qu'elle avait parlée. Ainsi, la prédilection qu'il eut toujours pour la littérature Espagnole , cette prédilection qui fuit l'éloge de son cœur , lui ouvrit, sans qu'il s'en doutât, une carrière nouvelle et devint la base de sa réputation » (1).
Son premier ouvrage dans ce genre fut Galatée. Ce sujet avait été traité par Cervantes, Malgré ses imperfections , cette œuvre lui parut intéressante
(1) Jauffret. Vie de Florian.
et capable de plaire à notre nation. Il aimait les œuvres de l'auteur sublime de Don Quichotte , du soldat de Le'pante , qui , de retour dans son pays, après une vie pleine de périls et une dure captivité chez les pirates barbaresques , avait donné k l'Espagne ses œuvres immortelles et s'était éteint, en 1616, à Madrid, le même jour que Shakespeare mourait en Angleterre , à Stratford , dans le comté de Warwick.
« Il lui sembla que la peinture des douces chimères de l'amour pastoral pourrait offrir quelque attrait au lecteur : son attachement pour la nature lui faisait trouver d'ailleurs des charmes dans ce genre depuis longtemps abandonné.
La Galatée de Cervantes devint, sous sa plume , un ouvrage nouveau. Le quatrième livre tout entier lui appartient en propre, et termine heureusement cette pastorale que l'écrivain Espagnol avait laissée inachevée.
Enfin , les stances naïves et délicates répandues dans tout l'ouvrage et amenées avec une rare habileté, concoururent au succès de ce premier essai, qui fut publié en 1783. et dont on admira -a grâce des pensées, la délicatesse des sentiments, le choix et la variété des tableaux et la fraîcheur du coloris » (1).
(1) Michel Nicolas, Florian
Mais le caractère dominant de cette œuvre , c'est qu'elle renierme un vif sentiment de la nature et des silualions touchantes et pleines de mélancolie dignes du pinceau de Gessner (1).
Gessner et Florian , ces deux hommes contemporains Pun de l'autre et si bien faits pour s'entendre, devaient se chercher et se comprendre. L'auteur de la MoH cVAbel avait inspiré k notre poète une respectueuse amitié : « J'éprouve une trèsdouce joie , lui écrivit-il , à vous parler de ma vénération pour vous , de mon amour pour vos charmants ouvrages , de l'étude presque continuelle que j'en fais pour former mon cœur et mon style. J'aimerais tant a passer pour votre écolier î mais je suis loin de cette bonne place , et ma pauvre Galatée, toute riche qu'elle est sur les bords du Tage, n'est pas digne de posséder un petit troupeau dans les montagnes de Suisse. Elle ne serait plus jolie auprès de vos bergères ; et lorsqu'elle voudrait chanter le printemps d'Espagne , Daphnis se ferait mieux écouter en chantant une belle matinée de janvier » (2).
(1) En parlant du succès de la Galatée de Florian , Laharpe a dit de l'auteur : « C'est un jeune homme d'un esprit heureux et naturel, et qui aura toujours des succès s'il ne sort pas du genre oh. son talent l'appelle ».
(2) Lettre de Florian à Gessner. Paris, 30 juin 1785.
L'auteur de Daph7iis et des Contes moraux était sensible k ces démonstrations affectueuses , et il s'exprimait en ces termes, à son tour : « Tous ceux qui viennent de Paris , et que j'ai le plaisir de voir, peuvent m'en être témoins ; mon premier soin est de leur parler de vous avec la chaleur que m'inspire l'amitié que je vous ai jurée. Je lis , je relis vos ouvrages; j'en admire le ton de naïveté, la pureté des sentiments , l'intérêt que vous donnez k toutes les situations par une vérité et une simplicité si admirables. Je suis touché de la manière flatteuse avec laquelle vous parlez au public des sentiments d'amitié dont vous daignez m'honorer , et je suis orgueilleux d'avoir pu vous donner, par une de mes idylles , la première idée d'un petit drame qui , à tous égards , est un chef-d'œuvre : l'une n'est qu'une simple fleur de prau'ie , l'autre un bouquet que les Grâces mêmes ont arrangé » (1).
Séparés par la distance, ces deux amis ne cessèrent d'échanger leurs impressions littéraires.
Gessner habitait Zurich , et venait de se vouer définitivement aux lettres. Il avait débuté par exercer la profession de libraire et d'imprimeur, qu'il tenait de son père : la lecture de Klopstock et des auteurs célèbres de l'époque lui inspirèrent le goût des lettres. Le poème pastoral de Daphnis,
(1) Lettre de Gessner à Florian. Zurich, 30 novembre 1787.
les Idylles et la Mort d'Abel le firent célèbre en ce genre. Admirablement doué sous le rapport artistique , il était , de plus , bon peintre et graveur de grand mérite. Son œuvre, sous ce rapport, comprend dos figures faites pour ses Contes moraux et ses Idylles, et forme plus de 300 planches publiées h Zurich.
Cet homme , si supérieurement doué quant aux dons de Tesprit , était un modèle admirable dans la vie privée et donnait l'exemple de toutes les vertus domestiques : tel est l'hommage que lui rendent ses contemporains.
L'influence de ses oeuvres se fit heureusement sentir sur celles de Florian. Heureux déjà du succès de sa Galatée, il y puisa un encouragement constant pour se livrer à la composition du roman pastoral tombé depuis longtemps en discrédit.
Voici comment il juge l'œuvre de Gessner, dans son Essai sur la pastorale :
« Gessner l'emporte, à mon avis, sur les anciens mêmes. Il n'a pas peut-être cette poésie enchanteresse qui ennoblit dans Virgile les détails les plus communs ; il ne charme pas toujours l'oreille comme le poète Romain, mais il parle aussi bien au cœur, et lui inspire des sentiments plus purs. On forme son goût en Usant Virgile ; on nourrit son âme en lisant Gessner : l'un fait aimer et plaindre Mélibée ; l'autre fait respecter et chérir la vertu ».
Florian ne pouvait se dissimuler l'éloignement qu'inspirait a beaucoup de gens le genre froid et ennuyeux des Bergeries; il avait voulu plaider une cause qui lui avait valu le succès ; et plus tard , quand il publiera Estelle , son œuvre capitale en ce genre, il la fera précéder de son Essai sur la pastorale, où il essayera de prouver que l'e'norme distance où l'on est de la vie champêtre n'est pas l'unique raison du dégoût que ce genre inspire , mais que cela tient aussi au manque d'intérêt qui se fait sentir dans un cadre aussi restreint que celui d'une églogue ou d'une idylle.
Le moyen qui lui paraît le meilleur pour rendre une pastorale intéressante , c'est de la fondre dans un poème a la manière de Guarini , auteur du pastor Fido, ou de Sannazar, auteur de VArcadie, ou du marquis de Durfé, auteur de VAsti^èe: « J'ose essayer ce que d'autres feront mieux sans doute. Il est peut-être maladroit d'avoir commencé par exposer les règles et les principes qui doivent perfectionner ce genre d'ouvrage. Je crains d'y avoir manqué le premier. Mais si une seule de mes réflexions est utile , mon temps n'a pas été perdu » (1).
(1) Essai sur la Pastorale, p. 17.