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CHAPITRE VI

Théâtre de Florian. — Il joue ses pièces avec succès.

Le duc de Penthièvre suivait avec intérêt les travaux littéraires de son protégé , et Florian sentait grandir en lui les sentiments d'affection et de reconnaissance qui le liaient h ce prince vertueux, si bon pour lui. Il voulut lui en donner témoignage, mais la modestie excessive de son bienfaiteur l'obligea h se servir d'un moyen détourné : il résolut donc d'écrire pour le théâtre, espérant mettre dans la bouche de ses personnages tout ce que son cœur renfermait de gratitude.

La première pièce qu'il écrivit pour le théâtre tut : Les Deux Billets , comédie en un acte.

C'est en jouant Arlequin, dans une pièce de Marivaux, que Florian rêva d'embellir ce personnage et de le rendre meilleur.

Arlequin est, en effet, son principal personnage; et comme Florian voulait plaire, il prête au héros de la farce Italienne des sentiments tout nouveaux chez lui. Il lui donne l'esprit et la sensibilité , s'attachantà réunir deux genres très-difficiles : « Presque toujours , dit-il , le comique nuit à l'intérêt, et l'intérêt exclut le comique. J'ai cru pourtant qu'il n'était pas impossible de les allier. J'ai pensé que

le sentiment et la plaisanterie pouvaient tellement être unis , qu'ils fussent quelquefois confondus , que le spectateur s'égayât et s'attendrît en même temps , qu'il fût également ému par l'intérêt de l'action et réjoui par le comique de l'auteur ; en un mot, que le même personnage fît pleurer et rire k la fois. Pour cela , j'avais besoin d'Arlequin » (1).

Il le peignit bon, doux, ingénu, simple sans être bête, parlant purement , et exprimant avec naïveté les sentiments d'un cœur très-tendre , sûr que le masque et l'habit le rendraient comique.

Sous la plume de Florian, en effet, le simple et crédule héros birgamesque a perdu sa balourdise et ses facéties vulgaires pour la bonhomie , le bon sens, la bonne humeur , les vertus naïves, une sensibilité exquise (2).

Le succès couronna cette tentative et l'encouragea ; aussi Arlequin fut-il pendant longtemps son héros favori : le Bon Ménage , le Bon Père , la Bonne Mère , le Bon Fils , les Deux Jumeaux (3), succédèrent aux Deux Billets ; ils représentent Arlequin garçon , marié , père et bon fils , et for-

(1) Avant-propos des Deux Billets.

(2) Grimm dit de l'Arlequin de Florian : « On est tenté de lui dire quelquefois : Vous êtes Arlequin et vous pleurez I Mais il pleure de si bonne grâce, qu'il y aurait de l'humeur de le trouver mauvais » .

(3) Voir, aux pièces justilicatives , Lettre n° 10.

ment le roman de ce personnage dans les différents états de la vie.

Le duc de Penthièvre , plein d'une extrême piété, n'assistait pas h ces représentations; il n'en parla jamais au poète et parut ignorer ses succès. « Il souffrait même que Florian écrivît pour le théâtre ; seulement, il se bornait à ne pas connaître ses pièces ; et ce scrupule , que personne n'osait combattre, donnait k l'auteur un grand avantage : il lui permettait de louer publiquement et justement son bienfaiteur sans qu'il le sût , et même de le mettre en scène en peignant , sous le masque d'Arlequin , un père bon et sensible , un maître juste et généreux , que tout le monde reconnaissait , malgré les efforts que paraissait faire l'auteur poLir déguiser les traits du modèle » (1).

Comme le théâtre plaisait à Florian, il le cultiva. Il publia successivement ou fit représenter, sur le Théâtre-Italien : Jeannot et Colin , en 1780 ; Les Deux Jumeaux de Bergame (1782) ; Myrlil et Chloë , pastorale dédiée k Gessner, « son maître et son ami » : « Je désirais , depuis longtemps , lui écrit il, vous dédier un ouvrage. Pour être sûr qu'il eût un mérite, j'en ai pris un sujet dans les vôtres: j'ai fait un petit drame de vos idylles. Je

(1) Boissy-d'Anglas. Etudes poétiques et littéraires d'un vieillard.

n'ai pu y mettre votre grâce ni votre douceur; mais que m'importent des défauts que votre indulgence ne verra point ? Le public, qui n'est pas bon comme vous, les verra ! Pour le dédommager, je lui fais relire votre idylle, en la plaçant à la tête de mou petit drame. Elle y gap-nera , tant mieux. N'ai-je pas assez gagné , moi , en vous donnant un témoignage de mon respect et osant vous appeler mon ami? D'ailleurs, puis-je égaler mon maître » ?

Il lui avait déjà envoyé ses pièces de théâtre précédentes, avec ces mots : « Puissent-elles vous amuser un instant ! Arlequin a un ton de naïveté qui doit vous plaire, et je lui ai bien recommandé de prendre une voix douce et tendre, et de vous adresser h vous, de ma part, tout ce qu'il dit de tendre à sa maîti esse » (1).

Il publia successivement : Héro et Léandre , monologue lyrique ; Blanche et Ver7neille, pastorale, 1781 ; Arlequin, maître de 7naison; f Enfant d'Arlequin j)erdu et retrouvé; le Duc d'Ormond, comédie; enfin, Le Baiser, féerie représentée, sur le Théâtre-Italien, le 26 novembre 1781 {2).

Il avait remanié cette dernière pièce dans le but de donner un rôle principal à Madame Dugazon ,

{1) Lettres à Gessner, 1785. ,

(2) Voir aux pièces justificatives, lettre no 8.

la charmante comédienne : « Je refais, lui écrit-il, le Baiser , en un acte. Si la mère était jouée par celle dont le talent si varié, si flexible, rend avec un égal succès, les paysannes, les princesses, les amantes, les épouses, les coquettes, les Agnès et sait toujours paraître dififérente, quoiqu'elle nous offre toujours la même chose : la perfection ; le succès ne serait pas douteux :

Car de l'amoui" la douce ivresse Fait tout le sujet de ma pièce.

Il s'agit de passer un jour.

Sans s'embrasser, chose pénible.

Quand on est jeune, vif, sensible Et surtout payé de retour.

Or comment espérer de plaire Si, lorsque on parle de l'amour , Le public ne voit point sa mère.

La pratique des pièces de théâtre avait conduit Florian à étudier les auteurs comiques (1) ; il résuma ses impressions sur eux dans un écrit publié sous ce titre : Mes idées sur nos auteurs comiques. En rendant, avant tout hommage au génie de Mo- Uère, il apprécie et signale ce qui lui parait digne

(1) « Ce Théâtre de Florian est bien à lui, et il offre des nuances de gaîté, de fraîchear et de sentiment, qui assurent à l'auteur ime place à part à la suite des Marivaux, des Sedaine » . (Sainte-Beuve , Causeries du lundi).

d'être imité dans les œuvres de Regnard, Dufresny, Dancourt, Piron, Boissi.

A son mérite de compositeur. Florian ajoutait celui d'interprète vraiment remarquable au dire des contemporains. Il aimait a jouer lui-même ses créations : c'était un de ses passe-temps favoris. Il donnait k son type favori d'Arlequin, la finesse, la grâce qu'il avait rêvées pour lui; mais il lui fallait le masque traditionnel : sans lui il devenait acteur médiocre. Il se rappelait les leçons qu'il avait reçues de la Clairon à Ferney, et a sa nature vive et pleine de sensibilité venait s'ajouter le triple mobile de l'auteur désireux de voir réussir son œuvre, de ' l'artiste fier de l'interpréter avec succès, mais par dessus tout celui de l'homme reconnaissant puisqu'il voulait plaire k son bienfaiteur, en prêtant à son héros tous les nobles sentiments qu'il trouvait chez le duc de Penthièvre.

C'était sur le théâtre de société que son ami M. d'Argental avait fait construire dans son hôtel que Florian jouait ses pièces avec succès.

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