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CHAPITRE VIL

Le comte d'Argental et sa tante M«ïe de Tencin.

M. d'Argental, conseiller au parlement de Paris, était ami et grand admirateur de Voltaire

avec lequel il ne cessa d'entretenir une correspondance suivie que Ton retrouve dans ses œuvres. C'est à lui que Florian envoyait de Ferney une plume de Voltaire avec ces mots :

Elle acquit à soa maître une immortelle vie, Elle fut la terreur du sot et du méchant. Elle éclaira son siècle, elle puuit l'envie, Peignit l'amour et t'écrivit souvent.

L'auteur de la Henriade lui-même ne cessa d'être attaché h d'Argental; il lui confiait ses écrits et ses pensées les plus intimes comme à son meilleur ami.

C'est qu'en effet, dit Laharpe : « Chez le comte d'Argental , l'admiration pour Voltaire était un sentiment vrai et sans ostentation, il jouissait véritablement de ses confidences et de ses succès, il en était heureux et de si bonne foi, que tous ceux qui le voyaient lui savaient gré de ce bonheur ; il n'est pas nécessaire d'ajouter que l'ami de Voltaire avait un goût naturellement juste et un esprit orné, nourri de la politesse de ce beau siècle de Louis XIV dont il avait vu la fin ».

Ecrivain lui-même, il cultivait la poésie et collabora, dit-on, s'il n'en fut en entier l'auteur, au roman : Le comte de Comminges que publia sa tante la célèbre Madame de Tencin.

On connait la vie aventureuse de cette femme

aussi remarquable par sa beauté que par son esprit. Elle avait débuté dans la vie par être religieuse h Grenoble; mais le cloître ne pouvait convenir longtemps U cette âme ambitieuse. Devenue chanoinesse deNeufville, près de Lyon , elle quitte la vie religieuse et vient h Paris briller dans les salons du Régent et du cardinal Dubois et s'enrichir dans les agiotages de la rue Quincampoix. Aimant la littérature, elle la cultive non sans succès^ mais elle l'eût négligée si ses projets ambitieux avaient pu réussir; c'est qu'en effet, douée de l'esprit des affaires , elle préférait la politi ]ue aux letttres et visait plutôt à faire entrer ses amis au ministère qu'à l'Académie.

Pleine d'admiration pour Montesquieu elle lui facilita la publication de ses œuvres, compta Fontenelle et la plupart des écrivains en renom de l'époque au nombre des habitués du cénacle qui se réunissait chez elle, qu'elle appelait plaisamment sa ménagerie, et qu'elle charmait par les agréments de sa figure et de son esprit. Le pape Benoit XIV lui-même était en correspondance avec elle et l'honora de son portrait.

Habile à parler k chacun son langage, sa maison était devenue le rendez-vous des gens du monde et des beaux esprits de Paris, et c'est chez elle qu'un de ses adorateurs, le malheureux La Fresnaye, conseiller au Grand Conseil, se tua. Enfer-

mée d'abord h l'occasion de ce fait au Châtelet, puis h la Bastille, elle fut relaxée peu de temps après.

De sa liaison secrète avec Destouches-Caron, commissaire d'artillerie, elle avait eu un fils qui fut plus tard d'AIembert. L'ami de Voltaire et de Diderot, le protégé du roi de Prusse et de l'impératrice de Russie avait été abandonné et recueilli par la charité. Au faîte de la gloire et des honneurs où son talent l'avait placé , il ne pardonna jamais à sa mère de l'avoir abandonné dès sa naissance et refusa obstinément d'être reconnu par elle.

A la mort de M""^ de Tencin, en 1749, son neveu d'Argenial avait réuni dans son hôtel les hôtes ordinaires du salon littéraire de sa tante.

Ce vieillard aimable, ami de Voltaire, devait facilement avoir de l'amitié pour Florian qui avait été sou élève, et c'est sur le théâtre qu'il y avait fait construire que celui-ci, devant une société brillante, obtenait ses succès de poète et d'artiste.

Le duc de Penthièvre qui, par scrupule religieux, sans vouloir oser le blâmer formellement d'écrire pour le théâtre, s'abstenait d'assister à ses pièces, vit jouer une seule fois par surprise le Bon père. Florian s'avança caché sous le masque d'Arlequin et parodiant le mot de Molière il dit : « nous espérions vous donner aujourd'hui la comédie du Bon père, mais M. le duc de Penthièvre ne veut pas

qu'on le joue. » Le prince, pour complaire à la société qui l'entourait, fut obligé de céder et parut s'y amuser.

Et cependant au sein de ces enchantements, la tristesse se faisait jour chez Florian. Un jour, au milieu d'une de ces réunions brillantes qui marquaient la fin du 18"= siècle, pressentant les grondements de la Révolution , il laissait échapper ces mots, en proie h la mélancolie : croyez-moi, nous paierons bien cher ces jours heureux (1).

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