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CHAPITRE VIII

Nouvelles. — Numa Pompilius.

Le duc de Penthièvre continuait sa vie inquiète. Dégoûté du séjour de Paris, il se réfugia k la campagne, où Florian le suivit, mettant h profit l'isolement pour composer ses Nouvelles quïl publia en partie en 1784; les sept dernières ne virent le jour qu'en 1792, sous ce titre : Nouvelles Nouvelles. Elles ont avec raison été réunies en un seul volume.

C'est k la charmante et infortunée duchesse de Lamballe qu'elles sont dédiées :

(1) C'est au château du Marais, chez M"»e de La Briche que Florian prononça ces mots. (Septembre î793).

Pour embellir mes héroïnes :

A riinc j'ai donné votre aimable candeur ,

A l'autre ce regard, ce sourire enchanteiu".

Ces grâces à la fois et naïves et fines ;

Ainsi, partageant vos attraits

Entre ma Gélestine, Elvire et Félicie ,

Il a suffît d'un de vos traits

Pour que chacune fut jolie.

Elles sont presque toutes attachantes, et dans leur nombre figure Claudine, nouvelle Savoyarde, ce chef-d'œuvre de grâce et de sentiment :

Une jeune bergère de Chamounix, le cœur troublé par l'amour, est séduite par un Anglais.

Le jeune touriste « lui avait dit qu'il était amoureux d'elle, qu'il voulait s'établir h Chamounix pour ne plus la quitter et pour l'épouser. Moi je l'aime, ajouta Claudine; il me l'a juré plus de cent fois ; il m'a dit que ses affaires le forçaient de retourner h Genève, mais qu'avant quinze jours il serait ici, qu'il y achèterait une maison, que notre mariage se ferait tout de suite. Il s'est assis près de moi, m'a embrassée en m'appellant sa femme et m'a donné cette bague comme l'anneau des mariés ».

Chassée de la maison paternelle, on la retrouve h Paris avec le jeune Benjamin h qui elle a donné le jour, gagnant l'un et l'autre péniblement mais honorablement leur vie jusqu'au moment oii le hasard les met en présence de Belton, son séduc-

teur. Après plusieurs péripéties où le tragique a sa part, un mariage célébré h Ghamounix vient heureusement terminer ce récit touchant : « Monsieur et Madame Belton s'en retournèrent au bout d'un mois, emportant avec eux les bénédictions de tout le monde : ils sont k Londres, où Benjamin a déjà cinq ou six frères ou sœurs » .

Florian n'avait cessé d"étudier la littérature Espagnole, il avait trouvé chez elle des éléments de richesse qu'il sut mettre à profit : « mais il dépassa ses modèles, et ses Nouvelles, qui sont toutes le développemeot d'une idée morale sous une forme historique, l'emportent autant par la simplicité et la grâce touchante du récit que par la richesse du fond » (Ij.

Sélico, nouvelle africaine, retrace les conquêtes et les cruautés du roi de Dahoraay, ce nègre féroce qui avait des boucheries de chair humaine dont il nourrissait ses soldats anthropophages. La fierté des caractères qu'il nous dépeint aide le lecteur k supporter la description de mœurs atroces.

Valérie, nouvelle italienne, est l'histoire d'une malheureuse femme enterrée morte et qui ressusci>e dans les bras de son amant. Elle l'épouse, mais son premier mari la réclamant, ce n'est que

(1) Michel Nicolas, Florian, p. 410.

sur l'intervention du Pape que ce premier mariage est cassé fort à propos, elle peut donc vivre enfin avec celui qui Ta rendue h la vie.

Paierie a conservé une pâleur et une mélancolie silencieuse, au sein d'une société qui ignore sa résurrection. Quand on y parle d'histoires de revenant qui éveillent la terreur ou l'incrédulité, elle parait ne voir Ih rien de merveilleux, et après avoir dit qu'on peut voir en elle une revenante elle s'empresse de rassurer ceux qu'elle a efifrayés.

Zulbar est un conte oriental allégorique et philosophique. Il s'agit d'hommes changés en différents animaux et qui traitent des questions de philosophie ou de morale. Zulbar, grand Vizir du Sultan des Indes, disgracié pour avoir fait son devoir se plaint a une fourmi philosophe qui était auparavant le fils d'un roi ; de ce dialogue, découlent des maximes diverses.

Camiré est une histoire américaine qui se passe au Paraguay. Un jeune indigène de ces plaines sauvages discute avec son précepteur Jésuite qui veut l'engager k prendre un état, et voilh notre sauvage faisant le procès facile des différentes professions chez les civilisés.

Nous bornerons Ik cet aperçu ; ces nouvelles off'rent toutes plus ou moins de l'intérêt et sont écrites avec élégance.

En 1786, désireux de produire une œuvre plus importante, il publie Numa Pompilius qu'il dédie à la Reine.

Numa est un exemple des illusions que l'on retrouve chez la plupart des auteurs, sur la valeur et le succès probable de leurs œuvres.

Il était tout heureux d'avoir trouvé un pareil sujet, s'étonnait qu'il n'eut pas encore été traité et fut tout surpris du peu de faveur qu'il obtint (1). Peut-être y eut-il de l'injustice a son égard. Les nombreuses recherches que la composition de ce roman lui avait occasionnées , les travaux historiques qui lui aidèrent h saisir la figure du héros Romain, attestent l'importance qu'il attachait à celte œuvre. El cependant il ne réussit pas toujours à respecter la couleur antique ; la vérité historique plie parfois devant les nécessités d'une fable souvent dépourvue de reUef et d'intérêt (2).

Traduite dans les principales langues d'Europe, l'œuvre trouva a 1 étranger un accueil plus favorable qu'en France où on ne voulut voir en elle qu'une froide imitation de Télémaque : « le juge-

(1) Marie-Antoinette disait à M. de Besenval : «^Qnand je lis Numa il me semble que je mange de la soupe au lait ».

(2) Rivarol avait fait un article des plus acerbes contre Numa Pompilius, des amis communs le décidèrent à ne pas le publier. Il ne parut dans le Spectateur du Nord qu'après la mort de Florian.

ment qu'on en porta ne fut pas injuste , rien n'y rachetait la monotonie de cette prose poétique, dont on a de nos jours fait un si grand abus. Dans Numa l'auteur s'excusait fort spirituellement d'avoir essayé de marcher sur les traces de l'auteur de Télémaque; il se trompait du moins quant au style : la prose de Fénélon est simple , harmonieuse, correcte, facile même et quelquefois traînante, comme dit Voltaire, dans la charmante pièce du Mondain, mais elle n'est point poétique, quoique son ton soit élevé quand il le faut, Il serait impossible d'exprimer autrement que ne l'a fait l'auteur, la plus grande partie des choses qu'il veut dire; et s'il a presque toujours l'air antique, c'est moins par l'expression dont il se sert que par le fond même des idées » (1).

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