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DE L ORGANISATION DES CORPS-FRANCS DANS LE SUD-OUEST

Depuis la défaite de Vittoria en Espagne, le 21 juin 1813, l'armée française battait en retraite et se voyait forcée, en septembre de cette même année, de repasser les Pyrénées. Malgré les défenses accumulées par le maréchal Soult sur toute la ligne comprise entre Espelette et Saint-Jean-de-Luz, l'armée anglo-espagnole, commandée par Wellington, s'avançait toujours^ plus nombreuse, s'emparait des principales redoutes et, après de fréquents combats où souvent nos armes eurent le dessus, prenait ses cantonnements sur les deux rives de la Nive, bivouaquant, même au début de 1814, sur la rive droite de l'Adour.

Au midi comme dans l'est, la patrie était envahie, le sol français, pour la première fois depuis les guerres de l'Empire, foulé par l'ennemi. Une terrible angoisse étreignait les cœurs des patriotes. Non seulement les gardes nationales furent mobilisées, mais dans chaque ville de nouvelles cohortes urbaines s'organisèrent. Bien plus, des volontaires s'enrôlèrent spontanément comme aux plus mauvais jours de 93, des corps-francs se constituèrent, demandant à faire la guerre de guérillas et par tous les moyens possibles à entraver la marche de l'ennemi.

Sans discipline, ces bandes ne pouvaient être d'aucun secours.

Napoléon le comprit. Par décret du 8 janvier 1814, ordonnant la levée en masse dans les départements des Basses et Hautes- Pyrénées et dans celui des Landes, il prescrivit au général Harispe de prendre le commandement de tous les corps-francs du Sud-Ouest, mettant sous ses ordres le général Darricau pour le département des Landes et le général Marensin pour celui des Hautes-Pyrénées. Il y était encouragé parles services que rendaient déjà les Basques, qui, sans attendre les ordres de l'Empereur, s'étaient, depuis trois mois, organisés en partisans et retardaient dans les défilés de leurs montagnes la marche des alliés, secondant ainsi les dispositions prises souvent trop à la hâte par le maréchal Soult.

Sous le titre d'Fclaireurs Basques un corps important de volontaires s'était en effet formé, dès le mois de novembre 1813, principalement dans la vallée de Baigorry, sous le commandement de M. Etcheverry, conseiller général et juge de paix du canton de Saint-Etienne, qui fut décoré pour sa belle conduite dans l'affaire du 12 janvier 1814.

Ce jour-là en effet, après quelques escarmouches autour d'Hasparren, du côté de Macraye et de Louhossoa, le général Harispe (1), ayant réuni deux cohortes de gardes nationales à Saint- Jean-Pied-de-Port, attaqua l'ennemi à Saint-Etiennede-Baigorry, le défit, et, aidé par MM. Etcheverry et Navarre, maire delà localité, commandant une compagnie d'éclaireurs, il le poursuivit jusqu'au delà de la frontière, en enlevant ses troupeaux de moutons et lui faisant de nombreux prisonniers (2).

Un tel exemple ne pouvait qu'encourager la résistance.

(1) Le général Harispe était de Saint-Etienne de Baigorry. Né le 5 septembre 1768, il partit comme volontaire en 1792, et se mit, dès l'année suivante, à la tête d'un corps franc, recruté dans son pays. Il prit part ensuite à toutes les guerres de l'Empire, se distingua à Iéna et à Friedland, et devint, lors de la guerre d'Espagne, chef d'état-major du maréchal Moncey. Blessé à la bataille de Toulouse, il fut pris par les Anglais. Mais bientôt relâché, il reconnut Louis XVIII, reprit du service aux Cent-jours, et vécut depuis 1815 retiré dans ses terres. Nommé maréchal de France en 1851, il mourut à Lacarre près de Bayonne en 1855.

. (2) Moniteur des 13 et 24 janvier 1814.

Aussi le général Harispe proclama-t-il « que tout citoyen qui s'engageait à lever au moins trente hommes, dont dix cavaliers et vingt fantassins, recevrait immédiatement une patente de partisan (1). »

La petite troupe s'accrut rapidement : « Depuis que l'on a commencé à former des compagnies franches, écrit le Moniteur, tous les Basques se sont levés en masse et harcèlent l'armée anglaise de toutes parts. Ce genre de guerre convient également à la nature du pays et au caractère de ces actifs et intrépides montagnards. Accoutumés à manier avec adresse leurs fusils de chasse, ils tuent souvent les coureurs et les éclaireurs de l'ennemi. Il ne se trouve plus dans les villages des Pyrénées que des vieillards et des femmes. Tous les hommes depuis dix-huit jusqu'à quarantecinq ans sont sous les armes (2). »

Le succès des Éclaireurs basques dans la vallée de Baigorry ne fut pas le seul. Peu après, ils enlevèrent encore à l'armée de Wellington un important convoi de fourrage entre Saint- Martin d'Arosa et Bidarray, faisant aux troupes anglo-espagnoles, commandées par Morillo (3), une centaine de prisonniers « dont cinq officiers, un anglais et quatre espagnols, dix hussards anglais et une soixantaine de chevaux ou mulets ». Le général Harispe, qui les commandait avec le colonel Lalanne, lança une proclamation où il louait « l'élan des voltigeurs de la garde nationale d'élite, dont le capitaine était M. Saint-Martin, ainsi que l'intrépidité des éclaireurs basques, courageusement secondés par les habitants du pays (4)* »

Dans le département des Landes, l'élan patriotique ne fut pas moindre. Se sentant menacés par l'aile gauche de l'armée des Alliés qui voulait s'assurer la route de Bordeaux, les habitants de ce pays cherchèrent, dès le commencement de février,

(1) Journal de Lot-et-Garonne, du 9 février 1814.

(2) Moniteur du 17 janvier 1814.

(3) Morillo, célèbre chef de partisans lors de la guerre d'Espagne, battit plusieurs généraux de l'armée de Napoléon. Créé plus tard comte de Carthagène, il a laissé d'intéressants mémoires, publiés en 1826.

(4) Moniteur des 26 janvier et 20 lévrier 1814.

à s'organiser eux aussi en corps franc. « Un corps de flanqueurs nous apprend toujours le Moniteur, vient d'être organisé dans le département des Landes. Il se compose de gardes forestiers et champêtres et rendra d'utiles services dans le cas où les ennemis essayeraient de franchir l'Adour et de pénétrer sur notre territoire. La connaissance parfaite que les individus qui le composent ont de ces localités et leur adresse dans le tir les rendront aussi redoutables aux ennemis que précieux à nos troupes, qui trouveront en eux d'excellents guides à l'occasion (1). »

Le général Darricau fut mis à leur tête. Mais, malgré la belle proclamation qu'il leur adressa, la marche rapide des Alliés sur Bordeaux rendit inutiles toutes tentatives de ce corps (2). Il n'en fut pas de même dans ces régions de la première bande de Florian.

Quant aux Partisans de la Gironde, formés par arrêté du Préfet de ce département, M. Valsusena, « autorisant trois officiers de cavalerie à créer, par enrôlements volontaires, un corps franc de cavalerie légère sous le nom de Partisans de la Gironde, corps qui ne pourra être composé que d'anciens militaires retirés du service et d'individus non sujets à la conscription, » comme celui des Landes, ils ne virent jamais l'ennemi (3).

Dans le Gers on ne trouve trace d'aucune compagnie de partisans. Vainement, dans sa proclamation du 21 janvier 1814, le comte Caffarelli, commissaire extraordinaire dans la dixième division militaire, exhorta-t-il les habitants à une résistance désespérée (4), et le préfet Bessières chercha-t-il à effrayer les populations en les menaçant des cruautés et du pillage de la bande du fameux chef Espagnol Mina, qui terrorisait les départements voisins (5), ils ne purent y parvenir ;

(1) Moniteur du 20 février 1814.

(2) Journal des Landes, du 19 février 1814.

(3) Moniteur du 6 février 1814, Cf. : L'Indicateur, journal bordelais, du 31 janvier.

(4) Journal de Lot-et-Garonne du 29 janvier 1811.

(5) Comme Morillo, Mina se fit le chef d'une bande de partisans aussitôt que sa patrie fut envahie par nos armées. Fait prisonnier en 1811, il fut relâché

non plus que le baron d'Arbaud-Jouques, préfet des Hautes- Pyrénées, qui convoquait le 16 mars les gardes nationaux de son département pour qu'ils vinssent, « armés de fusils de calibre ou de chasse, de piques et de pistolets, défendre leur territoire (1).» Ces appels ne furent pas entendus.

Les événements se précipitaient, en effet, avec une foudroyante rapidité. L'armée française, ehaque jour amoindrie par les désertions, ne pouvait plus tenir tête aux troupes bien plus nombreuses et plus disciplinées de Wellington. Battu à Orthez, le 26 février 1814, coupé dans sa ligne de retraite sur Bordeaux par l'occupation, le 2 mars, de Saint-Sever et de Mont-de-Marsan, forcé d'abandonner Aire ce même jour et de se replier sur Tarbes, où il ne put tenir que quelques heures, (20 mars), concentrant enfin tous ses efforts sur Toulouse, le maréchal Soult cédait le terrain pas à pas, mais non sans faire preuve d'une merveilleuse habileté stratégique, ni sans sauver l'honneur du drapeau français. Jamais il ne désespéra du succès de sa cause. Et, bien que la plus grande partie du Sud-Ouest fut déjà envahie, il recommandait partout la lutte à outrance, lançant le 17 mars, de Simacourbe près de Lambège, Basses- Pyrénées., où il était encore à cette date, cette ordonnance qui prescrivait dans toute la région et réglementait définitivement l'organisation des corps-francs :

Le Maréchal commandant en chef,

« Considérant que la formation des corps de Partisans a été recommandée par les instructions de S. Exe. le Ministre de la guerre ;

« Considérant que le service des Partisans peut être de la plus grande utilité pour la défense du territoire et nuire aux ennemis,

« Ordonne •' « Il sera formé deux corps de Partisans achevai, chacun de 4 esca-

l'année suivante et complota contre son propre gouvernement. Forcé de gagner l'Angleterre, il revint avec l'armée de Wellington et fit toute la campagne de France. Ses troupes à juste titre inspiraient la terreur. Ayant plus tard cherché à soulever le Mexique contre l'Espagne, il lut pris par ses compatriotes et fusillé en 1817.

(1) Journal des Hautes-Pyrénées du 25 février 1814. Cl. : Journal de Lot-et- Garonne du 23 mars.

drons, l'un dans la 10e division militaire, et l'autre dans la 20e division (1).

« Le premier prendra la dénomination de Partisans des Pyrénées, la formation aura lieu à Toulouse ; le second prendra la dénomination de Partisans de la Garonne, sa formation aura lieu à Agen.

« Le Ministre de la guerre sera prié de prendre les ordres de l'Empereur pour déterminer l'uniforme de ces deux corps, et pour les assimiler aux régimens de la cavaîerie légère pour la solde, masse, traitement et avancement.

« Les militaires retirés du service sont admis dans ces corps dans

les grades qu'ils occupaient précédemment Seront aussi admis

dans les corps de Partisans les individus de la garde nationale, les gardes forestiers et champêtres et les employés des douanes qui se présenteront volontairement.

« Les individus qui se seront armés, habillés et montés à leurs frais, seront avancés dans leurs grades.

« Les sujets susceptibles de devenir officiers seront présentés par le commandant de chaque corps, sur l'approbation du général de division.

« Ils pourront être pris dans la classe des fils de propriétaires quoiqu'ils n'aient pas servi.

« Tout individu qui aura été proposé pour faire partie d'un de ces corps de partisans, et qui refusera de marcher, sera sur-le-champ arrêté.

« Les Partisans seront armés, de l'arsenal de Toulouse, d'un pistolet, d'un sabre et d'une lance avec fanion. Si l'arsenal de Toulouse ne pouvait pas fournir cet armement, il y serait suppléé par réquisition dans les 10e et 203 divisions, et l'on fera fabriquer des armes dans toutes les villes de ces deux divisions.

« Les chevaux seront aussi requis dans les deux divisions ; et on admettra des chevaux de tout âge, propres au service, jusqu'à la taille de 4 pieds 3 pouces.

« Les objets d'équipement pour les hommes et chevaux, ainsi que les objets d'habillement, seront également requis.

(1) La 10e division avait son siège à Toulouse. Elle comprenait les départements de l'Aude, des Pyrénées-Orientales, de l'Ariège, du Gers, des Hautes- Pyrénées, du Tarn-et-Garonne et de la Haute-Garonne. La 20° division avait son siège à Périgueux, était formée par le Lot, le Lot-et-Garonne, la Corrèze, la Dordogne et la Charente, et était alors commandée par le général Decaen.

o MM. les commissaires extraordinaires de l'Empereur dans les 10e et 20e divisions militaires sont priés de vouloir bien prendre des arrêtés et donner des ordres pour l'exécution de toutes ces réquisitions.

« La force de chacun de ces deux corps de Partisans sera indéterminée; provisoirement, elle est fixée à 1.000 hommes et 1.000 chevaux par corps, 250 par escadron.

« MM. les généraux commandant les 10e et 20° divisions surveilleront, chacun en ce qui le concerne, la formation de ces corps, etc. « Simacourbe, le 17 mars 1814.

« Signé: Le Maréchal Duc de Dalmatie.»

La marche rapide sur Toulouse, les dispositions prises à la hâte autour de cette ville pour y livrer une suprême bataille (10 avril), empêchèrent la formation, dans cette région, de ce premier corps de Partisans.

Il n'eut fut pas de même du Lot-et-Garonne, où Bory de Saint-Vincent, major dans l'armée de Soult, fut chargé par son chef de mettre ce projet à exécution et tenta, comme nous allons le voir, de s'aboucher avec Florian, chef de partisans déjà célèbre, qui depuis le commencement de la campagne, harcelait avec sa petite troupe les flancs de l'ennemi et dont nous allons raconter les faits et gestes partout où nous le rencontrerons.

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