‹ FlorianChapitre 11 sur 16 · III. Composition. Stj'le · texte numérisé non relu

III. Composition. Stj'le

Florian a écrit des romans et des nouvelles (1).

Les romans eont ou des récits chevaleresques, comme Numa Poinjnlhis, Gonzalve de Cordoue, ou des pastorales, comme Galatée, comme Estelle,

Numa Pompilius et Estelle sont les types les plus complets de l'un et l'autre genre. Galatée n'est qu'une adaptation de Cervantes mis au fîroût de Gessner. <r J'ai taché, écrivait Florian

(1) Galatée 018^); Mima Pompilivs (1786) ; Estelle {IISS) ; Gonzalve de Corâpiie {M^l) ; Contes en vers ; Dovze Konvclles, traducti«n de Boîi Quichotte; Giiillaiime TcU, posthume.

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à ce dernier, d'habiller la Galatée de Michel Cervantes comme vous habillez vos Chloés ; je lui ai fait chanter les chansons que vous m'avez apprises, et j'ai orné son chapeau de fleurs volées à vos bergères. » Il y réussit joliment, du reste. Galatée fit les délices des salons et des jeunes femmes. « Les images qu'on y trouve de la vie champêtre et des mœurs des bergers ont en général cette teinte douce et ce coloris vraiment pastoral qui font le charme des églogues de Virgile, de Théocrite et de Gessner (1). » Mais il vaut mieux aller chercher le caractère de la pastorale de Florian dans une œuvre plus originale, le gracieux roman d'Estelle,

En 1765, à Ferney, le jeune Florianet, habillé en berger, récitait devant la Clairon émerveillée une petite pastorale qu'il débitait à ravir. Ce furent ses débuts dans le genre, auquel il devait revenir vingt années plus tard, après bien des écarts et des tentatives très peu bucoliques.

(1) Corresp. de Grimm, novembre 1783. Ed. Maurice Tourneux XIII, 410.

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« Deux éléments, dit Saint-Marc Girardin, constituent la pastorale : l'amour de la campagne et l'amour ingénu. » Florian a joliment exprimé l'un et l'autre sentiment, soit qu'il nous promène à travers les campagnes délicieuses que baigne la lumière d'or du soleil, soit qu'il nous fasse écouter les doux propos d'Estelle et de Némorin à l'ombre des oliviers, non loin de la rivière.

Florian parle en termes émus de son pays. On sait quelles descriptions pittoresques il nous a laissées des rives du Gardon, du vallon de Florian. Nous vivons avec lui dans ce pays enchanteur, le Midi, qu'il a vu non en psychologue, comme nos romanciers modernes, mais en artiste. Il n'en a senti que la poésie; il n'a pas voulu en décrire les mœurs, il n'a pas étudié les habitants, leur caractère exubérant, leurs exagérations, leur verve débordante. Les héros ne sont nullement les ancêtres de Numa Roumestan, moins encore de Tartarin. Florian n'a remarqué et rendu que le côté pittoresque, les éternelles beautés de ces contrées heureuses. Le Midi de la France participe, à tort ou

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à raison, à ce charme magique qu'exercent sur notre imagination les poétiques paysages de l'Italie. Pour le voyageur, la Provence, avec son beau ciel bleu dont la lumière poudroie sur les nappes sombres des oliviers en fleurs, semble annoncer et préparer l'Italie. Elle en est comme l'antichambre ; elle en donne la première impression , une sorte d'avantgoût.

Le Midi de la France, c'est cette région heureuse et privilégiée où l'eau serpente, pure et bleue, reflétant le ciel, entre les oliviers mûrs et les figuiers aux branches tordues ; c'est la vallée profonde au creux de deux montagnes dont les sommets rocheux se couvrent, l'été, de gazons et de troupeaux ; c'est le torrent qui bondit et frappe de la mousse de ses eaux les rocailles brunes qui surplombent; c'est les grands champs de mûriers où les jeunes filles en cotillon rouge font en chantant la cueillette pour l'élève des vers à soie ; c'est les larges arpents de vignes, où les vendangeurs font craquer sous le pressoir les grappes dorées, tandis que l'huile blonde coule à flots

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sous d'autres pressoirs, dans les moulins des olivettes.

Florian nous promène à travers ces délicieux paysages. Il nous conduit à son pays natal, il nous y guide, et c'est un délicieux voyage que ces excursions en compagnie d'un charmant poète.

Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cévennes, entre la ville d'Anduse et le village de Massanne, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse émaillent la terre ; le grenadier, l'aubépine exhalent dans l'air des parfums ; un cercle de colHnes, parsemées d'arbres touffus, ferme de tous côtés la vallée, et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon.

Ailleurs il complote le tableau avec les plus fraîches couleurs.

Je veux célébrer ma patrie, je veux peindre ces beaux climats où la verte olive, la mûre vermeille, la grappe dorée croissent ensemble sous un ciel toujours d'azur; où sur de riantes collines semées de violettes et d'asphodèles bondissent de nombreux troupeaux.

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Nous gravissons à l'aube, avec Némorin, la roche écartée, et le soleil se lève sous nos yeux à travers la campagne :

L'aurore ne teignait point encore l'horizon, les étoiles parsemaient de feux brillants la vaste étendue des cieux; la lune, sur son déclin, réfléchissait dans les ruisseaux sa lumière faible et tremblante ; l'écho lointain des rochers répondait aux cris monotones des habitantes des marais; toute la contrée était couverte d'un voile sombre ; quelques vers luisants, errants çà et là, se distinguaient seuls dans l'obscurité.

Là-bas, un vallon enchanteur se creuse entre deux collines boisées:

Némorin jette les yeux sur ce vallon et demeure enchanté de cette vue. Dans un espace d'un mille carré, environné par des montagnes, il découvre une prairie coupée par plusieurs bouquets d'ormes et de sycomores. Une cascade bruyante s'y précipitait du haut d'un rocher et devenait un ruisseau limpide. Sur ces bords un petit verger, planté des arbres les plus fertiles, était fermé par une haie vive d'épine-vinette et de cognassiers. Plus loin le ruisseau formait un étang au milieu duquel s'élevait une cabane ombragée de saules. De grosses pierres posées dans l'eau à peu de distance les unes des autres étaient le seul chemin pour y arriver. Un troupeau de moutons paissait au bord de l'étang, et un vieux berger,

couché sur l'herbe, accompagaait avec sa flûte les linottes et les fauvettes.

Quelle page ravissante ! et quel poète nous donnerait une impression plus pure, plus pittoresque? Entrons à la ferme. Nous assistons aux travaux des champs, aux occupations des fermiers, aux lentes promenades des immenses troupeaux sur la colline, aux réjouissances des gens de la campagne.

Sans doute, il n'y a point là cet'.e exactitude qui nous plaît aujourd'hui dans la description littéraire; toute cette campagne est bien fraîche et bien rosée, tous ces bergers sont bien enrubannés, tout cela est bien propret; c'est un peu de la campagne d'opéra-comique ; c'est la campagne nettoyée à l'usage des gens du monde. Sans doute il y a loin de ces peintures rustiques à celles de cet autre troubadour, Frédéric Mistral. Sa Mireille ne porte pas la jupe de satin rouge, le chapeau de paille fine orné de fleurs, et la houlette parée de faveurs. Ses moutons ne sont pas blancs comme la neige des Alpes et ils n'ont pas au cou un nœud rose OU bleu. Dans le poème de Alistral, c'est la pein-

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tnre exacte, vraie, saisissante de la réalité, la ferme et ses travaux grossiers, ses bœufs qui se vautrent clans le fumier ; la sueur perle au front des travailleurs, qui se nourrissent non d'air pur, mais d'oignons, d'ail, d'aubergines frites et de piment ; et Mireille, la gracieuse Mireille, lave la vaisselle. Avec Florian, nous sommes loin encore des moissonneurs de Jocelyn, des Pauvres Gens de Victor Hugo, de La Mare au Diable ou de La Petite Fadette. Et pourtant il s'étend sur tous ces paysages florianesques un charme particulier ; les bouquets d'arbres et les vertes prairies y sont baignés d'une lumière un peu factice mais agréable à l'œil. Même en estimant les bucoliques de Georges Sand, on peut encore trouver plaisir à celles de Florian.

On ne saurait tout citer. Nous transcrivons pourtant encore cette jolie page, qu'on pourrait intituler Estelle au Cimetière ; n'est-elle pas remplie de sentiment, en môme temps que la scène est placée dans un décor bien pittoresque, où la lune éclaire de ses rayons bleus les pierres blanches des tombes :

« Le soir, il errait encore dans la ville, lorsque, passant auprès de l'antique temple de Diane, il se trouve tout à coup au milieu d'un cimetière où plusieurs fosses récentes rappelaient les malheurs du siège. Némorin s'arrête dans ce lieu funeste : il s'assied sur une vieille tombe, et là, les yeux fixés sur cette terre, seul asile où les malheureux soient en paix, environné des ombres de la nuit, entouré d'images funèbres, Némorin écoute en silence les cris d'un hibou solitaire posé, près de lui, sur une croix de fer. Il éprouve un charme secret à se livrer tout entier à sa profonde tristesse ; mais il entend à quelques pas des soupirs et des gémissements. Le berger écoute, lève les yeux et distingue, à travers les ténèbres, une femme, en habit de deuil, à genoux sur une fosse, les mains jointes, la tête couverte d'un crêpe. Némorin s'avance vers elle; il l'entend prononcer ces paroles :

G 0 toi qui possédas de mon cœur tout ce qu'il pouvait t'accorder,toi qui voulus me rendre heureuse, et dont je n*ai pas fait le bonheur, pardonne, mon digne époux, pardonne-moi de m'être toujours dérobée à ton chaste amour, d'avoir accepté le sacrifice de tes pudiques désirs. Je l'ai dû ; je n'étais pas digne de toi ! Tu méritais une épouse dont le cœur t'appartînt tout entier, et le mien ne put jamais éteindre la première flamme dont il a brûlé. Ah I du moins, si, de ta céleste demeure, tu lis dans le fond de mon âme, tu ne peux pas douter, mon époux, de la sincérité de mes regrets. Les larmes amères qui baignent ta tombe doivent le prouver ([ue mon respect et mon amitié pour lui m'étaient aussi chers que mun premier amour. »

tf A ces paroles, à ce sonde voix, Némorin croit faire un songe ; immobile, hors de lui, il écoute longtemps avant d'être certain que c'est Estelle. Lorsqu'il n'en peut plus douter, il s'élance vers la bergère, tombe à ses pieds et s'écrie avec des sanglots : Est-ce vous qui m'êtes rendue ? Est-ce bien vous dont Némorin embrasse enfin les genoux?

a Estelle, d'abord effrayée, reconnaît bientôt le pasteur; mais, sans lui laisser le temps de poursuivre : Vous êtes, dit-elle d'une voix sévère, sur la tombe de Méril et vous parlez à sa veuve, elle ne doit ni ne veut vous entendre.

« Elle fuit en disant ces mots. Némorin, pénétré de crainte, demeure à genoux sur cette tombe, la bouche ouverte et les bras tendus. »

Un des plus gracieux attraits de ces poèmes est dû aux romances dont Florian avait l'habitude d'orner les pastorales, imitant en cela ses maîtres espagnols et les pastorales du siècle précédent. Sans doute ce n'est point parla que l'œuvre peut gagner en naturel et en vérité. Rien n'est plus faux que cette conception de bergers poètes sortant à tout moment de leur poche un couteau pour graver des vers sur Técorce des arbres, ou un chalumeau pour les chanter. Mais qu'importe, si les romances sont agréables ? Et elles le sont.

Ce serait un bien joli recueil poétique à composer qu'un choix des romances de Florian. On y trouverait de gracieuses pastorales où les bergers pensifs vont par les bois dénicher les oiseaux.

Ce matin, dans une bruyère, J'allais dénicher ces oiseaux, Quand un vieux berger en colère Est venu me dire ces mots :

« Me'chant ! ton adresse cruelle Me'riterait qu'on la punît ! »

J'ai répondu : « C'est pour Estelle ! » Le vieux berger plus rien n'a dit.

Des petits la mère tremblante

Me suit dans le bois, dans les champs ;

Elle crie, elle se lamente,

Et me demande ses enfants :

« Rends-les-moi, rends-les-moi, dit-elle ;

De mes amours c'est le doux fruit ! »

J'ai répondu : « C'est pour Estelle 1 »

La fauvette plus rien n'a dit.

Heureux oiseaux, à ma bergère, Dans vos chants peignez mon ardeur ; Hélas! une loi trop sévère M'interdit un si doux bonheur !

Némorin, timide et fidèle, Craint Raimond, se cache et gémit ;

ÔO

Son cœur parle toujours d'Estelle, Mais sa bouche plus rien ne dit.

On y trouverait aussi ces strophes si poétiques qui volent par la nue à la suite des légères hirondelles :

Que j'aime à voir les hirondelles A ma fenêtre, tous les ans, Venir m'apporLer des nouvelles De l'approche du doux printemps !

Le même nid, me disent-elles, Ya revoir les mêmes amours ; Ce n'est qu'à des amants fidèles A vous annoncer les beaux jours.

Lorsque les premières gelées Font tomber les feuilles des bois, Lés hirondelles rassemblées S'appellent toutes sur les toits:

Partons, partons, se disent-elles ; Fuyons la neige et les autans ; Point d'hiver pour les cœurs fidèles.

Ils sont toujours dans le printemps.

Si par malheur dans le voyage, Victime d^un cruel enfant.

Une hirondelle mise en cage Ne peut rejoindre son amant,

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Vous voyez mourir l'hirondelle D'ennui, de douleur et d'amour, Tandis que son amant fidèle Près de là meurt le même jour.

Et ces stances qu'on croirait échappées à la plume d'André Chénier, où le jeune berger salue, le matin, l'aube resplendissante qui monte peu à peu et chasse devant elle les ténèbres de la nuit :

Du soleil qui te suit trop lente avant- courrière, Etoile du matin, fais briller ta lumière ; Hélas ! pendant la nuit je désire le jour. Mais dès que ses rayons éclairent la contrée.

Je ne puis souffrir sa durée,

Loin de l'objet de mon amour.

Tout est calme, tout dort dans ces tristes montagnes : Les fidèles béliers sont près de leurs compagnes, D'elles, de leurs agneaux caressés tour à tour. Le ramier dans son nid paisiblement sommeille ;

Moi seul je gémis et je veille

Loin de l'objet de mon amour.

Eh quoi! sûr d'être aimé, certain d'unir ma vie Au digne et tendre objet dont mon âme est ravie, Le plus parfait bonheur m'attend à mon retour ! Je me le dis en vain, une terreur secrète

Me suit, m'agite, m'inquiète,

Loin de l'objet de mon amour.

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En les lisant, on se rappelle, et on peut les rapprocher sans trop leur faire tort, ces vers, quelques-uns des plus beaux, où Musset saluait, lui aussi, le départ de la dernière étoile :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,

Dont le front sort brillant des voiles du couchant ;

De ton palais d'azur au sein du firmament.

Que regardes-tu, dans la plaine ?

La tempête s'éloigne et les vents sont calmés. La forêt qui frémit, pleure sur la bruyère ; Le phalène doré, dans sa course légère.

Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie ? Mais déjà sur les monts je te vois t'abaisser : Tu fuis en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près de s'effacer.

Etoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit ; Etoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense ? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ? Où t'en vas-tu si belle à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux ?

On ferait une ample moisson de ces jolies fleurs en glanant à travers les prairies où len-

tement se promenaient les bergers de Florian. Tout le monde sait par cœur la tant jolie romance d'Estelle pleurant le départ de son berger; la musique de Benjamin Godard fait un délicieux écho à ces poétiques regrets :

Ah ! s'il est dans votre village Un berger sensible et charmant, Qu'on aime ensuite davantage, Qu'on chérisse au premier moment, C'est mon ami ; rendez-le-moi ; J'ai son amour, il a ma foi.

Si, par sa voix tendre et plaintive.

Il charme l'écho de vos bois ; Si les accents de son hautbois Rendent la bergère pensive.

C'est encor lui ; rendez-le-moi ; J'ai son amour, il a ma foi.

Si, même en n'osant rien vous dire.

Son seul regard sait attendrir, Si, sans jamais faire rougir.

Sa gaîté fait toujours sourire, C'est encor lui ; rendez-le-moi ; J'ai son amour, il a ma foi.

Si, passant prés de sa chaumière.

Le pauvre, en voyant son troupeau.

Ose demander un agneau, Et qu'il obtienne encor la mèrCj

Oh! c'est bien lui ; rendez-le-moi; J'ai son amour, il a ma foi.

« Vous souvient-il d'Estelle ? écrit Louise à Charles dans le Presbytère de Topffer. Vous souvient-il quand nous dévorions ces pages toutes pleines de faux pour les grandes personnes, toutes vivantes de vérité pour nos imaginations d'alors ?Avez-vous oublié cette ivresse avec laquelle nous parcourions ce monde pastoral ? Aimables bergères au teint si blanc malgré le soleil ; à la robe si propre malgré Tétable ; au langage si élégant sans écoles, sans Lancastres ! Mais dites, Charles, quel dommage qu'il n'y en ait plus ! Pourquoi le monde n'est-il pas fait ainsi ?... Le livre m'est tombé sous la main, l'autre jour ; vous le dirai-je ? je n'y prenais plus de plaisir; il me rappelait nos lectures, voilà tout ; mais plus d'ivresse. J'en ai pleuré presque. Est-ce que tout ce qui nous charme doit ainsi disparaitre ? Oh I que je voudrais retenir ces illusions enchantées ! ressentir l'attrait si plein que nous goûtions à ces puériles histoires ! Non, Charles, je ne puis avec vous médire de l'enfance. Ces plaisirs étaient purs,

i'aircs Cudln.

Le jeune Capis se jeta aux pieds de Romulua.

{^uma Pompilius.^

LE ROMAXGIER. 97

vifs, aimables : ils sulïisaîentà parer le présent des plus douces, des plus riantes couleurs. Perte réelle, immense!... Florian ne m'allant plus, j'ai repris Paul et Virginie. »

Peut-être pourrait-on trouver, sans trop s'avancer, que Louise est un peu bien vite désenchantée. Reléguer Estelle entre les mains des petits enfants n'est peut-être pas le mieux qu'on en puisse faire ; et cette jolie pastorale, la plus jolie sans aucun doute, a de quoi fournir à l'âge mûr et aux lettrés le délicat plaisir de savourer quelques agréables morceaux et de délicieuses romances.

Les romans de Florian nous entraînent dans des régions inexplorées ; c'est au royaume de la fantaisie que tous ces événements ont eu lieu, et ce sont des personnages imaginaires qui en sont les héros. Ils n'ont pas cette vie intense qu'avaient les héros de Lesage et que conservent ceux de nos romans contemporains. Ce sont plutôt des sentiments incarnés que des

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hommes. On ne les voit pas vivre, on n'assiste pas aux mille détails de leur existence. Ils soupirent, ils gémissent, ils aiment, ils font des vers, ils parlent joliment, en bergers qui ont lu Cervantes, Gessner et l'Astrée: c'est tout ce qu'ils font de mieux. Mais où et comment viventils? Quel aspect présentent leurs habitations? Quels meubles y trouve-t-on? De quoi se nourrissent-ils? comment sont-ils vêtus? Tout ce détail pittoresque, qui fait voir et vivre les personnages, fait défaut. Florian n'a décrit qu'une chose, le paysage ; il néglige de décrire les habitants et les habitations. Il serait peu aisé d'accompagner le texte des romans d'une suite de gravures ; le texte ne soutiendrait pas l'artiste ; il devrait chercher ailleurs que chez Florian ses costumes et ses meubles.

C'est un milieu factice que celui où tous ces êtres enrubannés ou harnachés s'enlacent et versifient. Les rameaux « s'y pressent tendrement )) ; les noyés reviennent à la vie sans effort et repartent le lendemain matin, sur leur fougueux cheval, pour faire une traite de plusieurs heures. Les écrasés n'ont pas plus de

LE IIOMAXCIER. 99

peine à revivre. Romiiliis reçoit en pleine poitrine des mains de Léo un gros quartier de roclie, et il n'en marche pas moins fièrement quelques jours après à la tête de ses troupes. Quand vient l'heure du repas, et elle vient rarement, car il n'en est presque jamais question, on va (( cueillir quelques fruits dans le vallon. » Les nymphes lisent, couchées sur le gazon, dans un beau livre bien relié qu'on dirait sorti des ateliers de Prault ; et l'on aurait envie de leur réciter les vers qu'on lit au bas de La Liseuse de de Trov fils :

Serait-ce Fart d'aimer ou bien celui de plaire,

Que vous lisez présentement ?

Méprisez ces leçons, croyez-moi, laissez faire Vos attraits et le sentiment.

Quand on voyage, peu importe la direction qu'on prend ; on traverse des pays « pleins de gazons et de fleurs », et on arrive toujours à l'endroit voulu, « après trois jours démarche* » On se sent toujours entre galants hommes. Quand un général surprend un espion qui venait pour faire exterminer ses troupes, il reçoit poHment cet espion, le salucj l'admire^ et

I aiBLlOTHtCA

1(jO FLOklAX.

fait panser ses blessures avant de le remettre en liberté (1). On n'est pas plus civil. Si un prince rencontre un berger, ils s'abordent sans plus de façons, se causent familièrement, se racontent leurs petites affaires de famille, et sont du coup les meilleurs amis du monde. Les jeunes filles y ont des hardiesses qui frisent l'inconvenance ; elles sont bien de leur époque, c'est-à-dire du dix-huitième siècle. Le père a-t-il ordonné au jeune berger qu'elle aime de s'éloigner, la jeune fille, sans plus de réserve, part un beau matin pour aller le retrouver; deux jeunes châtelaines rencontrent par hasard au bord d'un fleuve un berger qui leur plaît : pas un instant à perdre, elles demandent à leur père de le prendre comme berger du château, et le brave homme de père y consent sans se faire davantage prier. En quel pays, en quel temps ces faits mémorables eurent-ils lieu? On nous dit que Léo et Ilersilie vivaient sous Romulus, que Némorin vivait sous Louis XII ; mais leurs mœurs à tous sont si semblables qu'on pourrait sans inconvénient les faire vivre tous sous

(1) JVuma, II.

Charles IX ou sous Louis XVI ; on serait même plus près de la vraisemblance.

Florian n'a pas le sens de l'exactitude dans la peinture. Estelle, nous dit-il, ressemblait aux bergères de son pays, et à ce propos il nous dépeint les bergères de son pays. Mais qui reconnaîtrait dans le tableau mignard et léché qu'il nous donne, qui reconnaîtrait ces bonnes grosses filles de la campagne, portant un tablier sale sur leur cotte rouge, un chapeau de paille et un gros bâton, ayant le teint halé, les mains rouges, de lourdes chaussures, ces peu délicates créatures qu'on appelle communément des bergères? Quand Florian parle d'elles, il faut qu'il idéalise sa peinture, qu'il en corrige les traits un peu grossiers, qu'il épure le dessin. Il sort de ce travail une petite bergère, coquette et pimpante, non celle qu'il a pu voir dans les champs, mais celle qu'il a vu au dernier bal paré.

« Et vous, bergères de mon pays, qui cachez sous un chapeau de paille des attraits dont tant d'autres seraient vaines ; vous dont le cœur a conservé cet amour sacré des désirs qui mêle un charu^e secret aqx sacrifices cju'il

ordonne ; celte pudeur aimable et sévère, seule parure de la jeunesse ; celte simplicité' touchante, unique reste de Tàge d'or ; prêtez Toreille à mes récits. Estelle vous ressemblait, Estelle avait vos yeux noirs et brillints, et vos loiigs cheveux d'ébène, et voire visage si doux, où la candeur s'unit à la grâce, à cette grâce naïve qui fuit la beauté qui la cherche, et ne quitte point celle qui l'ignore. Estelle avait vos verlus : elle fut pourtant malheureuse. Puissiez-vous ne l'être jamais ! Puissent vos beaux yeux ne répandre des larmes que pour plaindre mon héroïne ! »

Il traite la bergère rustique à sa façon habituelle, à la façon dont il traite Cervantes quand il traduit le Don Quichotte: il Tabrège, il supprime ce qu'il appelle les taches, il épure, il idéalise. Vous ne trouvez plus dans le don Quichotte de Florian les bonnes et franches gaités de l'autre: elles étaient trop crues, trop peu discrètes ; elles ont disparu. Florian leur a interdit l'entrée de ce monde aimable et délicat qui est son royaume. Comme dit Sainte-Beuve, il florlanlse tant soit peu toutes choses. Mais ces gaités et ces crudités, on les regrette pourtant. ('C'est le génie qu'il supprime, a dit Marie- Joseph Chénier ; il attiédit la verve de Cervantes ; un comique large et franc devient par-

tout mince et discret. » — « Il a appliqué, dit Joubert, aux épaiichements d'une veine abondante et riche les sautillements et les murmures d'un ruisseau : petits bruits, petits mouvements , très agréables sans doute quand il s'agit d'un filet d'eau resserré qui roule sur des cailloux, mais allure insupportable et fausse quand on l'attribue à une eau large qui coule à plein canal sur un sable très fm. » Il a expurgé, aminci, exténué l'énorme génie de Cervantes, comme il a débarbouillé et rapproprié ses bergères de Beau Rivage. Il le fallait, ne fut-ce que pour ne pas effaroucher M. de Penthièvre ; mais on ne peut s'empêcher de le regretter.

Il faut faire une exception pour Estelle, où sa géographie est plus exacte, plus précise. C'est son pays que Florian parcourt, il nous indique du doigt les villages que nous apercevons ou que nous traversons. Si nous allons à Anduze, nous passons par les bois de Valory, nous longeons la Mélouze, nous arrivons sur les bords du Galaison. Estelle habite sur les bords du Gardon, au pied des Cévennes, entre

Anduze efc Massanc, non loin de ^larncje et d'Ainassan, dans ces heureuses contrées auxquelles Florian a dédié le bel hymne qui commence son roman :

a Je te salue, 6 belle Occitanie ! terre de tous les temps aimée des peuples qui l'ont connue ; toi que les Romains embellirent des chefs-d'œuvre de leurs arts ; toi dont l'agréable climat força les fiers enfants du Nord de se fixer dans les plaines ; pour qui les Arabes quittèrent la délicieuse Ibérie, et que les Français ont regardée comme le prix le plus beau des victoires de Charles Marlel ! La nature a réuni dans ton sein les trésors parlagés au reste du monde. Sous ton ciel, aussi pur et moins brûlant que celui d'Espagne, s'élèvent des moissons plus abondantes que celles des campagnes d'Enna ; les raisins ont fait oublier* ceux de Falerne et de Massique ; l'olivier se plaît sur tes coteaux aussi bien que sur les bords de la Durance ; tes arbres nourrissent le ver qui file la pourpre des rois ; le marbre, la turquoise et l'or sont produits par ton sol fertile; des eaux qui rendent la santé découlent de tes montagnes -, les plantes les plus salutaires croissent en foule dans tes champs. Combien de grands hommes, sortis de ton sein, ont rendu ton nom célèbre chez les nations étrangères ! Le trône des Césars l'a dû les Anlonins, et ce seul bienfait t'a valu la reconnaissance du monde. L'Orient se souvient encore de ce sage et brave Raimond qui, le premier des chrétiens, arbora la croix de Toulouse sur les remparts de la ville

LE ROMANCIER. lOi

sainte ; l'Aragon se vante des rois à qui tu donnas la naissance ; Rome chérit la mémoire des pontifes qu'elle reçut de loi ; la France se glorifie de tes capitaines, de tes magistrats ; la poésie enchanteresse te dut son premier asile. 0 terre féconde en héros, en talents, en fruits, en trésors, je te salue 1 »

Ne manquons pas d'entrer dans la cabane de Rémistan. Nous le ferons avec d'autant plus de plaisir, que c'est une des rares demeures que Florian ait minutieusement décrites :

a Rémistan lui fait accueil, lui offre tout ce qu'il possède, et l'invite à le suivre dans sa cabane pour lui présenter du lait et des fruits.

c( L'amant d'Estelle, conduit par son hôte, passe avec lui sur les pierres de l'étang. Il arrive dans la petite île, où tout ce qu'il voit charme ses yeux. La cabane était bâtie sur un tertre couvert d'arbustes. Des ruches posées à l'entrée étaient environnées de jasmins, de rosiers, d'acacias qui nourrissaient les abeilles et embellissaient leur demeure. L'intérieur était une grotte tapissée d'une vigne sauvage. Du milieu des pampres jaillissait une source qui tombait près d'un lit de feuilles, s'échappait en murmurant dans un petit canal de mousse, et s'allait jeter dans l'étang. Plusieurs ouvertures pratiquées dans le roc renfermaient de grands vases remplis de lait ; d'autres moins hautes étaient pleines de fruits, rangés dans des corbeilles. Plus loin étaient rassemblés les

106 FLOKIAN.

outils de la culture, les remrdes des brebis malades, les diverses graine? du jardinage, tout ce qui est nécessaire à l'homme pour obtenir de la nature les biens qu'ellç peut donner, d

Mais Numa, mais Gonzalve, mais Galatée, où les prendre ? Où Ton voudra ; le lieu ne fait rien à l'affaire.

Les habitants de ces régions imaginaires vivent, sans préoccupations ni soucis, dans une sorte d'Eden , dans des Champs-Elysées où chaque jour apporte ses joies et ses plaisirs. Leurs troupeaux, blancs et proprets, « vont, tantôt réunis, tantôt dispersés, chercher le serpolet sur les collines » ; contre les loups, qu'on ne voit jamais, « des chiens terribles font la garde du côté de la montagne )>, et durant ce temps, « les pasteurs avec les bergères, assis ensemble près du fleuve,jouissent des doux plaisirs que donnent un beau ciel, un bon roi, Tinnocence et l'égalité. j> Dans ces conditions, ils auraient vraiment mauvaise grâce à se plaindre. Heureux les bergers sous Louis XII, si c'était là leur existence ! Quel dommage que les Chroniques démentent de si charmantes imaginations !

L'observation, en général, est médiocre. Une seule passion, Tamour, est analysée avec une finesse pénétrante, une délicate perspicacité, qui sur bien des points, dans le théâtre comme dans le roman, rappelle Marivaux, et soutient la comparaison. Mais les caractères sont vagues, le dessin manque de netteté, de fermeté, les lignes ondoient ; surtout, les caractères manquent de vérité. Ils sont trop entiers pour être vraisemblables. T^lorian méconnaît l'art des nuances. Les personnages sont tous ou des anges ou des démons, et les démons y sont rares. Les uns comme les autres, ils ne sont pas assez humains. Némorin n'a pas un défaut, Romulus est un monstre d'orgueil, de férocité, de violence. Méril, le beau et honnête Méril, n'a rien fait pour mériter son infortune; rien n'est à reprendre en lui, il est parfait.

Les sentiments de ces anges subissent peu de modifications dans le cours du récit. On les retrouve au bout ce qu'ils étaient au début. C'est toujours le môme air qu'ils jouent. C'est la perfection à jet continu, la monotonie dans rexcellencc, la ténacité dans la proijité.

Si un événement imprévu vient troubler la pureté de cette candeur séraphique, ils passent d'un sentiment à l'autre, brusquement, sans transition. Ils se retournent tout d'une pièce de la béatitude sereine vers la crainte ou la terreur. Les états de leur âme se succèdent par à-coup. L'observation psychologique manque de finesse et de vérité.

« Ah ! mon ami, dit Estelle, ne crains rien, ne crains pas que je t'oublie; craignons plutôt.... Tes terreurs viennent de passer dans mon âme; j'e'prouve comme toi d'affreux pressentiments. Hier au soir, l'oiseau de nuit est venu sur ma fenêtre ; j'ai entendu ses cris funèbres jusqu'au jour. »

La terreur envahit son âme subitement, sans crier gare. — C'est un éclair, et la voilà tremblante, elle si calme à l'instant même. C'est de cette façon que l'amour germe au cœur de tous ces héros, en coup de foudre. Numa voit Hersilie endormie au pied d'un buisson, et le voilà épris pour la vie. Tout cela est bien rapide. La nature opère plus posément.

Leur ferons-nous un reproche de leur seusi-

bilité? Non. C'était un mérite trop prisé à l'époque pour que Florian le leur ait refusé, à eux comme à ses héros de comédie. Leurs campagnes sont toujours très humides, ne serait-ce que par les ruisseaux de larmes qui y coulent. Ils sont affectés d'une sensibilité presque maladive. Compter le nombre de fois que les mots sensibley tendre, attendrir^ figurent dans toutes ces pages serait un travail au-dessus des forces humaines. On peut le commencer, mais on est bien vite contraint d'y renoncer. Ils ont tous les nerfs surexcités. Dites-leur un mot, et ils tombent en pâmoison, à moins que ce ne soit en syncope. « En disant ces mots, Marguerite s'attendrit » ; Némorin promène sur le paysage, à la page suivante, « ses yeux attendris. )> Que Némorin retrouve son ancien ami Isidore, ou que Numa retrouve son ancien ami Léo, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et se pressent longtemps sans pouvoir parler. Si Raimond signifie à Némorin l'ordre de laisser en paix sa fille, Némorin <i: tombe sans sentiment. » Léo retrouve après longtemps sa chère Camille, il jeltc un cri, se précipite, et

110 FLOKIAN.

« tous deux, avant de se joindre, ont perdu l'usage de leurs sens. »

Si Némorin entrevoit l'espoir de revenir auprès d'Estelle, c( cette idée, cette espérance, l'émotion qu'il ressent, lui ôtent presque la raison. » Puis, quand il faut repartir, même jeu. « Je te quitte, je te quitte, ce mot affreux me prive de ma raison ! d Que sera-ce quand on lui dira qu'Estelle est mariée ? « A cette parole, Némorin tombe sur la terre, privé de tout sentiment. » Cet attendrissement est général et peut même au besoin demeurer collectif: c'esj; le cas pour les Rhéales quand ils retrouvent Numa, et que ce peuple entier, à genoux, se presse autour de lui.

Un autre sentiment, dont la peinture a cette fois inspiré à Florian ses plus jolies pages, est l'amour maternel.

Florian n'a pas connu sa mère, cette Espagnole, Gilctte de Salgue, qui communiqua peutêtre à son fils avec son sang le goût des épopées castillanes. Mais il n'a cessé de témoigner pour elle une profonde tendresse, et il a toujours parlé en termes émus de l'amour mater-

nel. Le fabuliste lui a consacré sa jolie fable La Mère, VEnfant et les Sarigues, où se trouve un des plus beaux vers de Florian :

L'asile le plus sûr est le sein d'une mère.

L'auteur dramatique la dépeint avec une grâce aimable dans Le Bon Ménage, dans La Bonne Mère. Le romancier pense comme l'auteur dramatique et le fabuliste. Un des plus heureux épisodes de Xuma est celui de Myrtale, cette tendre mère qui trouve dans son fils Léo le dévouement le plus touchant, l'affection la plus profonde et la mieux méritée. Ecoutons-le parler d'elle :

a Ma mère, pauvre elinfirme, n'avait pour toutbien qu'un troupeau, une chaumière et un jardin. Elle s'appelait Myrtale ; elle avait perdu son époux peu de mois après ma naissance; elle m'aimaitcomme une mère seulesaitaimer.

a Le soir, je ramenais les brebis à notre chaumière ; le cœur palpitant de joie, je montrais de loin les colombes ou le faon que je portais en triomphe. Ma mère me taisait de tendres reproches, me menaçait, en m'embrassant, de ne plus me laisser sortir, refusait quelquefois mes dons, ou ne les acceptait (lu'après m'avoir fait promettre cent fois de ne plus exposer ma vie.

tt Mon clier enfant, me disait-elle, que ne puis-je te

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suivre dansla montagne ! je ne craindrais pas un péril que je partagerais avec loi. Mais, faibh, languissante, enchaînée par la douleur dans cette cabane, que je trouve si grande aussitôt que tu n'y es plus, mon cœur et ma pensée volent après toi. Juge de mes terreurs : tantôt je te vois suspendu à la cime aiguë d'un pin ; et Tarbre entier me semble trop faible pour pouvoir te soutenir: tantôt, je te vois franchir un torrent ; ton pied retombe sur une pierre polie, tu tends les bras, et Tonde écumante t'engloutit. 0 mon cher fils, contente-toi de garder notre troupeau ; le lait de nos brebis, les légumes de notre jardin, suffisent pour notre nourriture. Ne prive pas les biches et les tourterelles de leurs enfants chéris, de peur que les sangliers et les ours ne me privent à mon tour de mon fils. Ah ! promets-moi du moins de ne jamais entrer dans les cavernes où ces bêtes cruelles cachent leurs petits. Jure-le-moi, mon cher Léo ; si ce n'est pour toi, que ce soit pour ta mère. Songe que je ne vis que par mon fils, songe que, le jour où tu passeras d'une heure rinstant de ton retour accoutumé, tu trouveras ta m?re expirante d'inquiétude et de douleur. »

Léo trouve des accents d'une émotion sincère et profonde quand il raconte les derniers instants de sa mère.

« Je ne te peindrai point ma douleur: nos cœurs se ressemblent, Numa, et tu n'as pas oublié ce que tu souffris à la mort de Tulles. Mes mains dressèrent un simple bûcher,

OÙ le corps de Myrlale fut réduit en cendre. Je recueillis ces cendres dans une urne que je creusai moi-même ; je Tenterrai dans un tombeau de gazon que j'élevai non loin de ma cabane ; et j'écrivis sur une pierre dont je couvris le tombeau : Ici repose Myrtale. Passant, si tu aimas ta

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