MÈRE, PENSE A ELLE ET PLEURE ICI
Dans la composition de l'œuvre, les mêmes procédés, régulièrement reproduits, sont un peu trop sensibles. Les récits en font les plus grands frais ; c'est par eux que nous apprenons les événements antérieurs, mais ils sont trop fréquents, trop longs. C'est par un récit que Numa apprend de Tullus sa véritable naissance ; Léo apprend la même chose par le même moyen, un récit de Myrtale. C'est par un récit encore que Némorin apprend le mariage et la maladie d'Estelle. Ici, Isidore et Némorin se rencontrent par hasard en pleine campagne , et échangent deux récits qui les mettent tous deux au courant de leur vie ; là, Numa rencontre Léo endormi dans une grotte, et, par le même procédé, deux récits les met-
tent tous deux au fait de leurs deux existences. Les rencontres se font aussi trop souvent de la môme façon. Numa rencontre pour la première fois Ilersilie endormie au pied d'un buisson ; il voit pour la première fois Anaïs lisant sous l'ombrage. On dirait qu'on ne peut faire un pas sous bois sans trouver au détour de la route quelque jeune princesse se reposant sur le gazon.
Quand les rencontres n'ont pas lieu de cette façon, le héros arrive souvent au moment précis où celui qu'il cherche allait tomber sous le fer de nombreux assassins. C'est ainsi que Numa trouve d'abord Tatius assailli par les afTidés de Romulus, et plus tard Zoroastre qu'il a le bonheur d'arracher, ainsi que safdle, aux mains de vulgaires sicaires.
Le récit simple ne sufïit pas toujours à la faculté narrative de Florian. Il arrive souvent, ainsi que dans les fables indiennes qui se dévident en chapelet, que les récits s'emboîtent l'un dans l'autre. Ils forment cascade. Rose conte à Némorin qu'Estelle s'est mariée après le retour de son père, et que celui-ci, en revenant de
Nîmes, a conté ses aventures. Ce second récit s'intercale dans le premier. Rose raconte ce que racontait Raimond.
Une autre machine qui joue assez souvent, comme dans les romans espagnols et ceux de d'Urfé, c'est le songe. Isidore voit en songe Némorin qui lui prédit son prochain amour ; l'ombre de Tulkis apparaît en songe à Numa pour le mettre en garde contre Romulus. Il ne pouvait en être autrement dans ces imitations des vieux romans qui , pas plus que la tragédie, n'auraient pu se soutenir sans cet appareil.
Le style en est toujours correct, très soigné, trop soigné souvent. Florian surveille trop sa plume, et l'idée en pâtit. En cherchant l'ingénieux et le joli, il trouve la subtilité, l'esprit de mauvais aloi, la finesse trop alambiquée. Il est naturel de parti pris, il veut l'être, et son naturel est voulu, cherché, trouvé avec effort. Il a des timidités dans le goût de Delille, des circonlocutions qui rappellent et dépassent le a char numéroté », le « tube enflammé d ou « le dard léger qui fixe le lin sur le sein des ber-
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gères (l). » On voit chez lui les enfants des laboureurs, vêtus de roses blanches, couronnés de bluets, conduire « le vorace animal qui se nourrit des fruits du chêne. » Il trouve des ex-, pressions souvent bien bizarres. Les Sabins « brûlent de se baigner dans le sang des perfides 3) ; Numa veut fuir Hersilie et « brûler en silence ». Les Sabines en larmes séparent Sabins et Romains aux prises, et après avoir « lavé avec ces pleurs le sang dont ces mains sont souillées, » alors
« Chaque Sabine, embrassant à la fois un Romain et un Sabin, elles rapprochent ainsi les visages des deux ennemis et les forcent enfin à s'embrasser eux-mêmes. »
L'idée n'est ni heureuse ni gracieuse, et ce devait être un spectacle plus comique que touchant, toutes ces femmes tenant une tête sous chaque bras.
Le grand défaut, c'est l'absence de vie et de vérité. C'est un monde trop factice, cette société de bergers et de héros en faveurs roses. Ces
(1) Cest ainsi que Delille désigne un fiacre, un fusil, une épingle, etc.
peintures plaisaient ; et pourtant, déjà du temps de Florian, on lui reprochait d'exagérer sa manière. On adressait à ses romans les critiques que nous leur faisons. Même à Trianon, on estimait que Numa était un peu fade. « Quand je lis Numa, disait Marie-Antoinette à M. de Besenval, il me semble que je mange de la soupe au lait, » Le Brun versifiait le mot de M. de Thiard :
A V auteur d'une fade et ennuyeuse pastorale.
Dans Ion beau roman pastoral,
Avec tes moutons pêle-mêle,
Sur un ton bien doux, bien moral,
Berger, bergère, auteur, tout bêle.
Puis, bergers, auteur, lecteur, chien.
S'endorment de moutonnerie.
Pour réveiller ta bergerie.
Oh! qu^un petit loup viendrait bien !
On sait le mot cruel de Rivarol rencontrant un jour Florian ayant un manuscrit qui sortait à demi de sa poche : « Ah ! Monsieur, si l'on ne vous connaissait pas, comme on vous Volerait! *
Le môme Rivarol, si redoutable par son esprit
alerte et caustique (1), est l'auteur d'un article célèbre, un article sanglant contre Numn Pomj)llius : si sanglant, que des amis le dissuadèrent de le publier. Il ne parut en effet que plus tard, dans le Spectateur du Nord de Hambourg (mars 1797). Florian était mort. S'il eût été imprimé l'année oii il fut écrit (1788 , qui sait si Florian n'eût pas vu se refermer les portes de l'Académie déjà à demi ouvertes? L'article était sévère. Il y était dit :
« Son imagination se promène dans des landes arides, et son style n'est jamais rafraîcbi par ces beureux sites et ces riants paysages qu on rencontre si s uvent dans le Télémaque. On a aussi remarqué dans Numa un défaut absolu de mouvement et de variété. On a dit que la pureté et l'élégance ne sufïisaient pas dans un ouvrage de cette nature; il n'y a que les impressions créées qui portent un écri-
(1) Rivarol semble avoir pris î^loriaa pour plastron à ses traits d'esprit. C'est de lui ce quatrain qui circula quand le jeune officier fut de l'Académie :
Ecrivain actif, guerrier sage, Il combat peu, beaucoup écrit ; Il a la croix pour son esprit Et les fauteuils pour son courage.
vain à la postérité. Florian paraît avoir des lois somptuaires dans son style, et son sujet exigeait un peu de luxe. »
C'est fort joliment exprimé. La critique est trop dure pour être vraie de tous points. Il faut bien le dire pourtant^, il y a plus de pureté et cVélégance que d'expression créées dans toutes ces œuvres, plus fades que fortes.
En résumé, si l'on peut à bon droit revendiquer pour le théâtre de Florian une place plus large que celle qui lui est faite aujourd'hui, on serait moins fondé à réclamer pour ses romans une part plus ample à notre attention. Celle qui leur est faite est légitime, mais sufïisante. On aurait mauvaise grâce à vouloir pallier ce que ces œuvres légères présentent avijourd'hui de démodé, de fané. Pourtant sur le feuillage jauni quelques petites fleurs vivaces ont duré. Il y a d'agréables pages dans tous ces romans, assez pour les préserver de l'oubli.
FLORIAK.