CHAPITRE IV
L Saccès des Fables. — Méditations au quai de la Ferraille. IL La Société : le Roi , les courtisans , le peuple. — Florian
démocrate.
IIL L'Homme : la morale de Florian.
« Les fables de Florian, a dit Charles Nodier, sont un des chefs-d'œuvre du xviii® siècle, et un des meilleurs livres de tous les temps. »
Cet éloge n'est pas exagéré.
Les fables de Florian ont un charme à elles propre, une grâce à la fois naïve et malicieuse, une fraicheur de ton, une pureté de forme qui les placent sans conteste au premier rang, non loin du fablier de La Fontaine.
Boissy d'Anglas écrivait en 1788 à madame de Vimeux, à propos des fables de Florian :
1^24 FLOniAN.
« Je vous remercie, Madame, de la jolie fable que vous avez bien voulu m'envoyer. Si vous pouviez en « voler » quelques autres, vous me feriez grand plaisir de me les confier. Vous savez combien j'aime les fables de ce (( fablier-là ». Ce sera, j'ose le dire, un de ses titres de gloire les moins contestés. »
Ce jugement est resté vrai.
Florian s'intéresse à ses bêtes, et il sait nous y intéresser:
Que j'aime les héros dont je conte Thistoire ! Et qu'à m'occuper d^eux je trouve de douceur! J'ignore s'ils pourront m'acquérir quelque gloire,
Mais je sais qu'ils font mon bonheur.
Avec mes animaux je veux passer ma vie ;
Ils sont si bonne compagnie.
On nous le montre vivant à l'hôtel de Toulouse, ayant sa bibliothèque tout près d'une volière peuplée de volatiles qu'il contemplait de longues heures, comme pour en étudier les mœurs. Ces volatiles, il allait lui-môme les acheter et les choisir au marché aux Oiseaux, et il nous conte ses lentes promenades le long de la Seine, au quai de la Ferraille, quand il
allait, le sourire aux lèvres, tout pimpant dans son habit brodé, flâner devant les cages pour « travailler à ses fables » ; il s'accoudait à la fenêtre d'un oiseleur de ses amis, tout près du cabaret où les raccoleurs enrôlaient par ruse ou par force les naïfs provinciaux fraîchement débarqués, prêts à signer leur engagement pour une bourse d'or et un pichet de vin bleu.
Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille, Où Ton vend des oiseaux, des hommes et des fleurs : A mes fables souvent c^est là que je travaille : J'y vois des animaux et j^observe leurs mœurs.
La Harpe a consacré aux fables de Florian une jolie étude, ingénieuse, exacte et fine:
« Des nombreux recueils de fables qui on paru dans ce siècle, dit-il, celui-ci me paraît le meilleur. C'est celui où il me semble que Ton a le mieux saisi le véritable esprit et le vrai ton de la fal)le. La morale est généralement bien choisie et bien adaptée au sujet. Il ne s'agit pas du mérite de l'invention : l'auteur avoue luimôme qu'il a emprunté d'Esope, de Pilpay, de Gay, des fabulistes allemands, et surtout
cUiin poète espagnol, Yriarte, qui lui a fourni ses apologues les plus heureux. Il a tout mis à contribution, il a bien fait; il ne s'en cache pas, et c'est encore mieux. Je ne vois là-dessus nulle chicane à lui faire ; car s'il existe un fonds littéraire qui appartienne particulièrement à celui qui le fait valoir, c'est assurément l'apologue , puisque la leçon est perdue, si vous ne lui donnez pas l'agrément et l'intérêt qui la font retenir. Depuis que la vérité est nue, il lui est arrivé souvent de se morfondre : honneur à celui qui sait l'habiller de manière à la produire dans le monde avec succès ! »
Sainte-Beuve est revenu, pour le confirmer, sur le jugement de La Harpe ; il ne fait guère que repasser sur les traits principaux marqués par son prédécesseur, pour les rendre plus forts et plus précis. < Le talent de Florian s'y montre au complet, avec son naturel gracieux, sa diction facile et spirituelle, avec une morale aimable et bienveillante, mais qui n'exclut ni la raillerie ni la malice. Les fables de Florian sont bien composées, d'une combinaison ingénieuse et facile ; le sujet y est presque partoiit
dans un parfait rapport, dans une proportion exacte avec la moralité. Et en même temps on n'y sent pas l'arrangement artificiel comme chez La Mothe, ni ce genre d'esprit qui, ayant pour point de départ une idée abstraite, a besoin ensuite de s'avertir lui-même qu'il faut être figuré, riant, familier, et même naïf. Les qualités du fabuliste sont naturelles chez Florian : il a la fertilité de l'invention, et les images lui viennent sans effort, d
Cette critique flatteuse n'est pas suspecte, venant de Sainte-Beuve, qui s'est montré sévère, injuste même pour l'auteur d'Estelle, Florian, dans ses fables, force l'admiration de ses plus froids admirateurs.
C'est la peinture exacte et intéressante de la société au siècle dernier. Toutes les classes sociales y ont leur place, toutes, depuis l'homme du peuple, les gens de lettres, les artistes, le clerçé, jusqu'aux ministres, aux courtisans, et
à celui qui mène toute cette foule bigarrée, le roi.
Du roi, il était dangereux de dire trop de mal, et Florian a prudemment évité ce péril. S'il en parle, ce n'est que pour nous faire toucher du doigt les difïicultés sans nombre de sa situation et de ses fonctions. Ecoutez ces quelques lignes ; c'est l'examen de conscience du monarque :
Certain monarque un jour de'plorait sa misère,
Et se lamentait d^être roi :
« Quel pénible métier! disait-il; sur la terre Est-il un seul mortel contredit comme moi ? Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre ; Je chéris mes sujets, et je mets des impôts; J'aime la vérité, Ton me trompe sans cesse;
Mon peuple est accablé de maux,
Je suis consumé de tristesse:
Partout je cherche des avis, Je prends tous les moyens, inutile est ma peine ;
Plus j'en fais^ moins je réussis .
Il est vrai qu'il n'est pas toujours si débonnaire ; il a mauvaise grâce à maudire les guerres, car bien souvent lui seul est respon-
sable des conflits qu'il a provoqués par son ambition et sa cupidité. Bien souvent les lions s'engagent dans une expédition ruineuse, sans autre motif que la convoitise des États voisins du léopard.
Un valeureux lion, roi d'une immense plaine, Désirait de la terre une plus grande part, Et voulait conquérir une forêt prochaine,
Héritage d'un léopard.
L'attaquer n'était pas chose bien difficile ; Mais le lion craignait les panthères, les ours, Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours. Voici comment s'y prit notre monarque habile : Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur.
Il députe un ambassadeur :
C'était un vieux renard. Admis à l'audience Du jeune roi, d'abord il vante sa prudence, Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur,
Sa justice et sa bienfaisance ; Puis, au nom du lion, propose une aUiance
Pour exterminer tout voisin
Qui méconnaîtra leur puissance.
Le léopard acceple ; et, dès le lendemain,
Nos deux héros, sur leurs frontières, Mangent à qui mieux mieux les ours et les pan' hères ; Gela fut bientôt fait ; mais quand les rois amis,
Partageant le pays conquis,
130 FLORIAX.
Fixèrent leurs bornes nouvelles,
Il s'éleva quelques querelles :
Le léopard lésé se plaignit du lion ;
Celui-ci montra sa denture
Pour prouver qu'il avait raison :
Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure
Fut le trépas du léopard ;
Il apprit alors, un peu tard, Que contre les lions les meilleures barrières Sont les petits États des ours et des panthères.
Cette fable devait éveiller bien des souvenirs récents et cruels, les folies des guerres de la succession d'Autriche, la guerre de Sept Ans, le désastre de Rosbach, les dures campagnes de nos solats là-bas, derrière le Rhin, dans un pays où il fallait tout craindre, môme et surtout nos alliés. Les États des léopards font penser à la Silésie.
Est-il roi pacifique ? à défaut de la passion des armes, il en aura quelque autre, qui ne sera pas moins funeste à l'Etat, quoique moins sanguinaire. Sans parler des mille et un divertissements qui lui feront négliger les affaires, il croit pouvoir sans danger s'adonner à l'étude, aux sciences : aveugle monarque, s'il ne
comprend pas qu'un roi n'est pas un homme ordinaire, que tous ses instants sont dus à ses sujets, que les travaux personnels, louables chez d'autres, lui sont interdits, sous peine de mériter les reproches du mendiant au roi Alphonse :
Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
Et que l'on surnomma le Sage,
Non parce qu'il était prudent,
Mais parce qu'il était savant, Alphonse fut surtout un habile astronome ; Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
Et quittait souvent son conseil
Pour la lune et pour le soleil.
Un soir qu'il retournait à son observatoire,
Entouré de ses courtisans :
a Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
Qu'avec mes nouveaux instruments Je verrai celte nuit des hommes dans la lune,
— Votre Majesté les verra, Répondait-on; la chose est même trop commune;
Elle doit voir mieux que cela. »
Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue, s'approche en demandant humblement, chapeau bas, Quelques maravédis ; le roi ne l'entend pas, Et, sans le regarder, son chemin continue. Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, Toujours renouvelant sa prière importune ;
Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, Répétait : « Je verrai des hommes dans la lune. »
Enfin le pauvre le saisit Par son manteau royal, et gravement lui dit : « Ce n'est pasde là-haut, c'estdes lieux où nous sommes
Que Dieu vous a fait souverain.
Regardez à vos pieds : là vous verrez des hommes,
Et des hommes manquant de pain. »
Si Louis XVI, du fond de son laboratoire, entre ses derniers essais de confitures, ses nouvelles serrures et ses chiens de chasse, eut connaissance de cet apologue, il dut froncer le sourcil et trouver téméraire qu'on le visât ainsi, même de si loin.
Le roi, pourtant, ne saurait-il soustraire au devoir quelques moments pour son repos ? N'est-il pas secondé? ses ministres ne sauraient-ils le suppléer? Malheur à lui, s'il ose se fier à eux! car les ministres sont la pire engeance, et la plus dangereuse. Qu'il se rappelle le mot du roi de Perse :
Un roi de Perse, certain jour, Chassait avec toute sa cour.
II eut soif, et dans cette plaine On ne trouvait point de fontaine.
LE FABULISTE. i 33
Près de là seulement était un grand jardin Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin.
« A Dieu ne plaise que j'en mange !
Dit le roi ; ce jardin courrait trop de danger : Si je me permettais d'y cueillir une orange, Mes vizirs aussitôt mangeraient le verger. »
Heureux le monarque qui a su mettre la main sur un ministre intègre et intelligent, cet oiseau si rare ! Qu'il le cherche, pourtant, c'est son devoir, et il n'est pas de meilleur conseil à lui donner que celui du berger à certain monarque découragé par les déboires de son métier. Il se désolait, quand il aperçut un jour
Un troupeau de moutons maigres, de près tondus,
Des brebis sans agneaux, des agneauxsans leurs m'^res,
Dispersés, bêlant, éperdus, Et des béliers sans force errant dans les bruyères. Leur conducteur, Guillot, allait, venait, courait, Tantôt à ce mouton qui gagne la foret, Tantôt à cet agneau qui demeure derrière ;
Puis à sa brebis la plus chère ;
Et tandis qu'il est d'un côté.
Un loup prend un mouton (ju'il emporte bien vite ;
Le berger court, l'agneau qu'il quitte
Par une louve est emporté.
Guillot tout haletant s'arrête, S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,
Et de son poing frappant sa tète,
Il demande au ciel de mourir.
« Voilà bien ma fidèle image !
S'écria le monarque ; et les pauvres bergers, Comme nous autres rois, entourés de dangers,
N'ont pas un plus doux esclavage :
Gela console un peu. » Comme il disait ces mots, Il découvre en un prèle plus beau des troupeaux, Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
Tant leur riche toison les gêne, Des béliers grands et fiers, tous en ordre paissants ; Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
Et de qui la mamelle pleine Fait accourir de loin les agneaux bondissants. Leur berger, mollement étendu sous un hêtre.
Faisait des vers pour son Iris, Les chantait doucement aux échos attendris. Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre. Le roi, tout étonné, disait: « Ce beau troupeau Sera bientôt détruit ; les loups ne craignent guère Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère. On les écarte mal avec un chalumeau.
Ah ! comme je rirais !... » Dans l'instant le loup passe,
Comme pour lui faire plaisir ; Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,
Un chien s'élance et le terrasse.
Au bruit qu'ils font en combattant, Deux moutons effrayés s'e'cartent de la plaine ;
Un autre chien part, les ramène, Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant. Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette,
Et ne quittait pas sa musette.
Alors le roi, presque en courroux.
Lui dit : «Gomment fais-tu ? les bois sont pleins de loups. Tes moutons, gras et beaux, sont au nombre de mille.
Et, sans être moins tranquille, Dans cet heureux élat toi seul tu les maintiens ! — Sire, dit le berger, la chose est fort facile : Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens. »
C'est assurément chose plus facile à recommander qu'à exécuter. Voulons-nous les voir de près, ces ministres de la royauté ? Les voici précisément réunis en conseil ; entrons, et écoutons :
Enfin le roi lion venait d'avoir un fils : Partout dans ses Etats on se livrait en proie Aux transports éclatants d'une bruyante joie ;
Les rois heureux ont tant d'amis !
Sire lion, monarque sage, Songeait à confier son enfant bien-aimé Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé. Sous qui le lionceau fit son apprentissage.
Vousjugez qu'un choix pareil Est d'assez grande importance Pour que longtemps on y pense.
Le monarque, indécis, assemble son conseil :
En peu de mots il expose Le point dont il s'agit, et supplie instamment Chacun des conseillers de nommer franchement Celui qu'en conscience il croit propre à la chose. Le tigre se leva : « Sire, dit-il, les rois
N'ont de grandeur que par la guerre ; Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre: Faites donc tomber votre choix Sur le guerrier le plus terrible, Le plus craint après vous des hôtes de ces bois. Votre fils saura tout s'il sait être invincible. » L'ours fut de cet avis ; il ajouta pourtant
Qu'il fallait un guerrier prudent, Un animal de poids, de qui l'expérience Du jeune lionceau sût régler la vaillance Et mettre à profit ses exploits.
Après l'ours, le renard s'explique, Et soutient que la politique Est le premier talent des rois ; Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême Pour instruire le prince et pour le bien former. Ainsi chacun, sans se nommer. Clairement s'indiqua soi-même :
De semblables conseils sont communs à la cour. Enfin, le chien parle à son tour :
« Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre, Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret ;
L'art de tromper ne me plaît guère :
Je connais un plus beau secret Pour rendre heureux l'Etat, pour en être le père, Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer,
Dans une dépendance entière ;
Ce secret c'est de les aimer.
Voilà, pour bien régner, la science suprême Et, si vous désirez la voir dans votre fils,
Sire, montrez-la-lui vous-même. »
Tout le conseil resta muet à cet avis. Le lion court au chien : « Ami, je te confie Le bonheur de l'Etat et celui de ma vie ; Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur,
S'il se peut, va former son cœur (1). »
Mais combien en est-il, de ces chiens dévoués ? Maupeou, Terray, d'Aiguillon étaient de bien tristes sires, et combien de ces ministres médiocres trouvait-on pour un Choiseul, un Turgot ou un Xecker? Le ministre, qu'est-il autre chose, sinon un courtisan parvenu aux charges et aux honneurs qu'il a longtemps brigués? Et qu'est-ce qu'un courtisan? Un Protoc bien su-
(1) Cette fable fat lue à l'Académie en février 1730, dans la sôanc; de réception du chevalier de Bouftiers.
périeiir à celui de la mythologie antique, un homme sans foi ni conscience, qui fait bon marché de ses convictions ou de son honneur, s'il peut par ce facile sacrifice arriver aux grandeurs désirées. Florian s'est agréablement joué de cette race méprisable dans une fable où l'ironie railleuse a plus de force que les déclamations indignées et sonores :
On en veut trop aux courtisans; On va criant partout qu'à l'État inutiles, Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles.
Ce sont discours de médisants.
J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie.
Voici comment. Dans le pays
La peste avait été portée, El ne devait cesser que quand le dieu Protée
Dirait là-dessus son avis.
Ce Dieu, comme Ton sait, n'est pas facile à vivre : Pour le faire parler il faut longtemps le suivre,
Près de son antre Fépier,
Le surprendre, et puis le lier,
Malgré la figure effrayante
Qu'il prend et quitte à volonté.
Certain vieux courtisan, par le roi député, Devant le dieu marin tout à coup se présente.
Celui-ci, surpris, irrité,
Se change en noir serpent: sa gueule empoisonnée Lance et retire un dard messager du tre'pas. Tandis que, dans sa marche obHque et détournée, Il ghsse sur lui-même et d'un pli fait un pas. Le courtisan sourit : « Je connais cette alhire, Dit-il, et mieux que loije sais mordre et ramper. »
Il court alors pour l'attraper;
Mais le dieu change de figure; Il devient tour à tour loup, singe, lynx, renard.
w Tu veux me vaincre dans mon art, Disait le courtisan ; mais depuis mon enfance, Plus que ces animaux avide, adroit, rusé, Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé. Changer d'habit, de mœurs, même de conscience.
Je ne vois rien là que d'aisé. »
Lors il saisit le dieu, le lie, Arrache son oracle et retourne vainqueur.
Ce trait nous prouve, ami lecteur, Combien un courtisan peut servir la patrie.
Nous les passons en revue, les diverses espèces de ces courtisans éhontés, les renards, les loups, les panthères, les singes, ettantd'autres. Nous démêlons leurs calculs, et nous vérifions une fois de plus le mot si vrai de Massillon : « Le choix des temps et des occasions est lacrrande science des courtisans » (1\ Nulle
(1) Oraison funèbre du Dau[.hin.
l 'lO FLORTAX.
sincérité, beaucoup d'adresse et d'hypocrisie, voilà le moyen d'arriver à la cour :
Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, A la cour d'un lion servait depuis longtemps ;
Les succès les plus éclatants Avaient prouve' son zèle et son intelligence: Pour peu qu'on remployât, toute affaire allait bien. On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien ; Et l'habile renard était dans l'indigence.
Lassé de servir des ingrats, De réussir toujours sans en être plus gras. Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire
Il s'en va trouver son grand-père, Vieux renard retiré, qui jadis fut vizir. Là, contant ses exploits, et puis les injustices,
Les dégoûts qu'il eut à souffrir.
Il demande pourquoi de si nombreux services
N'ont jamais pu rien obtenir.
Le bonhomme renard, avec sa voix cassée, Lui dit: « Mon cher enfant, la semaine passée, Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier;
C'est moi qui suis son héritier, J'ai conservé sa peau; mets-la dessus la tienne. Et retourne à la cour. » Le renard avec peine Se soumet au conseil; affublé delà peau
De feu son cousin le blaireau, Il va se regarder dans Feau d'une fontaine, Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. Tout honteux, de la cour il reprend le chemin.
LE FABULISTE. li 1
Mais, quelques mois après, dans un riche équipage, Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs.
Comblé de dons et de faveurs, Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage : il était grand-vizir, a Je te Tavais bien dit,
S'ccrie alors le vieux grand-père; Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire
Doit d'abord cacher son esprit. »
Ce monde est ainsi fait, que ceux-là réussissent, qui savent se faire humbles, et plier les genoux.
Un rhinocéros, jeune et fort,
Disait un jour au dromadaire :
« Expliquez-moi, s'il vous plait, mon cher frère, D'oi^i peut venir pour nous l'injustice du sort. L'homme, cet animal, puissant par son adresse. Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit.
De son pain même vous nourrit,
Et croit augmenter sa richesse
En multipliant votre espèce.
Je sais bien que sur votre dos Vous portez ses enfants, sa femme, ses fardeaux ; Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable ; J'en conviens franchement; mais le rhinocéros
Des mêmes vertus est capable; Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux.
Que tout l'avantage est pour nous !
Notre corne et notre cuirasse, Dans les combats pourraient servir; Et cependant Thomme nous chasse,
Nous me'prise, nous hait, et nous force à le fuir. — Ami, répond le dromadaire, De notre sort ne soyez point jaloux ;
C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire.
Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous ;
Mais de cette faveur voici tout le mystère: Nous savons plier les genoux. »
Et le courtisan se plie à merveille, car il n'a d'autre mobile que son intérêt, il lui sacrifie tout. La Bruyère l'avait déjà dit : « L'on se couche à la cour et Ton se lève sur l'intérêt. » C'est qu'il faut faire figure à Trianon et à Versailles, et tous les moyens sont bons pour soutenir l'éclat de son blason et de sa maison.
Le train d'un grand seigneur est luxueux et dispendieux. EntronschezM. d'Epinay, qui n'est pourtant qu'un simple fermier du roi : « Les ofïiciers, les femmes et les valets se montent au nombre de seize. Lorsque M. d'Epinay est levé, son valet se met en devoir de l'accommoder. Deux laquais sont débouta attendre ses ordres. Le premier secrétaire vient avec l'intention de
rendre compte des lettres qu'il a reçues et qu'il estchargé d'ouvrir ; mais il est interrompu deux cents fois dans cette opération par toutes sortes d'espèces imaginables. C'est un maquignon qui a des chevaux uniques à vendre. Ensuite c'est un polisson qui vient brailler un air et à qui on accorde sa protection pour le faire entrer à l'Opéra, après lui avoir donné quelques leçons de bon goût et lui avoir appris ce que c'est que la propreté du chant français. C'est une demoiselle qu'on fait attendre pour savoir si je suis encore là. Je me lève, et je m'en vais. Les deux laquais ouvrent les deux battants pour me laisser sortir, moi qui passerais par le trou d'une aiguille, et les deux estafiers crient dans l'antichambre : « Madame, Messieurs, voilà Madame! » Tout le monde se range en haie, et ces messieurs sont des marchands d'étoffes, des marchands d'instruments, des bijoutiers, des colporteurs, des laquais, des décrotteurs, des créanciers, enfin tout ce que vous pouvez imaginer de plus ridicule et de plus affligeant \[). »
(1) Mémoires de M"»» d'Epinay, Ed. Boiteau, I, 306.
Il demande au sort ce qu'il n'a pu obtenir par calcul ; il vient du Louvre : le voilà maintenant à la table de jeu, au milieu d'un de ces salons décrits dans Manon Lescaut, comxeil s'en trouvait des quantités au quartier du Palais-Royal, où on jouait à la roulette, au tri, etc. Il s'assied devant le tapis vert où roulent et brillent les louis d'or; mais la fortune lui tient rigueur, il tire mélancoliquement de son pourpoint sa dernière pistole, la perd, sort désespéré, et ordonne la coupe de ses bois pour payer ses dettes.
Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard
Avait perdu sa dernière pistole,
Et puis joué sur sa parole :
II fallait payer sans retard ;
Les dettes du jeu sont sacre'es.
On peut faire attendre un marchand,
Un ouvrier, un indigent,
Qui nous a fourni ses denre'es ; Mais un escroc ! l'honneur veut qu'au même moment
On le paie, et très poliment.
La loi par eux fut ainsi faite.
Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette,
Ordonne une coupe de bois»
LK FABULISTE. li")
Aussitôt les ormes, les frênes,
Et les hêtres touffus, et les antiques chênes,
Tombent l'un sur l'autre à la fois.
Les faunes, les syl vains, désertent les bocages, Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages,
Et le dieu Pan, dans sa fureur, Instruit que le jeu seul a causé ces ravages. S'en prend à la Fortune : « 0 mère du malheur !
Dit-il, infernale furie 1 Tu troubles à la fois les mortels et les dieux ; Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie... i
11 parlait, lorsque dans ces lieux
Tout à coup paraît la déesse.
« Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse ;
Je n'ai point causé tes malheurs :
Même auxjeux de hasard, avec certains joueurs, Je ne fais rien. — Qui donc fait tout? — L'adresse. >>
Alors il retourne à la cour, son séjour constant, à Versailles où il consent à habiter sous les combles pour avoir l'honneur d'être plus près du roi, pour qu'il ne se fasse rien dont il ne soit le premier informé. « Qui, demande La Bruyère, qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan plus assidu ? »
A la cour, « la présence est d'obligation, on pourrait dire qu'elle est une continuation de
1 il) FLORIAN.
l'ancien hommage féodal ; l'état-major des nobles est tenu de faire cortège à son général né. Aux yeux du prince, l'aljsence serait une marque d'indépendance autant que d'indifférence... Tous les matins, à sept heures, en hiver comme en été, le duc de Fronsac, par ordre de son père, se trouvait au bas du petit escalier qui conduit à la chapelle, uniquement pour donner la main à M'''^ de Maintenon qui partait pour Saint-Cyr. — « Pardonnez-moi, Madame, lui écrivait le duc de Richelieu, Textrême liberté que je prends d'oser vous envoyer la lettre que j'écris au roi, par où je le prie à genoux qu'il me permette de lui aller faire de Ruel quelquefois ma cour, car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans le voir. » — Le vrai courtisan suivait le prince comme l'ombre suit le corps. Approcher du roi, être domestique dans sa maison, huissier, porte-manteau, valet de chambre, est un privilège qu'on acliète, môme en 1789, trente, quarante et cent mille livres (1). »
Tel est l'entourage du roi.
(l) H. Taine, Origines de la France contemporaine, Ij 1Î9.
Plus loin, bien loin, réchinc courbée, l'homme du peuple s'incline sur le passage de ces brillants seigneurs. Résigné, misérable, il ne connaitpas le roi, et pourtant, que ce roi soit juste et charitable, il l'aimera, priera pour lui dans les églises pendant ses maladies, comme il fit en 1743 durant la maladie du roi à Metz, et bénira son nom.
Le plus aimé des rois est toujours le plus fort.
En vain la fortune l'accable ; En vain mille ennemis, ligués avec le sort, Semblent lui présager sa perte inévitable : L'amour de ses sujets, colonne inébranlable,
liend inutile leur effort.
Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même, Philippe^ sans argent, sans troupe, sane crédit,
Chassé par l'Anglais de Madrid,
Croyait perdu son diadème.
Il fuyait presque seul, déplorant son malheur : Tout à coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur. Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie Ses enfants et son roi, sa femme et sa patrie, Parlant peu de verlu, la prati(iuant beaucoup, Uirhc et pourtant aimé, cité dans les Castilles
Comme Pexemple des familles.
Son habit, filé par ses filles,
Etait ceint d'iuie peau de loup.
Sous un large chapeau, sa tête bien à Taise Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés,
Et ses moustaches, de son nez,
Descendaient jusque sur sa fraise.
Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux ; Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux.
Cet homme, dans cetéquipage, Devant le roi sVrréle, et lui dit : « Où vas-tu ?
Un revers t'a-t-il abattu ?
Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage ; C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit.
Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid ?
Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles. Nous périrons pour toi sur les champs de l'honneur.
Le hasard gagne les batailles ; Mais il faut des vertus pour gagner notre cœur. Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie. Tout est à toi, prends tout. Grâces à quarante ans
De travail et d'économie.
Je peux l'offrir cet or. Yoici mes douze enfants, Yoilà douze soldats : malgré mes cheveux blancs, Je ferai le treizième, et, la guerre finie, Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands, Viendront te demander, pour prix de leur service,
Des biens, des honneurs, des rubans, Nous ne demanderons que repos et justice : C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens. Nous fournissons au roi du sang et des richesses ;
Mais loin de biiguer ses largesses^
LE FADULISTE. 149
Moins il donne, et plus nous l'aimons.
Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence,
Nous te be'nironsen silence :
On t'a vaincu, nous te cherchons. »
Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle Philippe le relève en poussant des sanglots ; Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle, Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots.
Bientôt, selon la prophétie Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur,
Et sur le trône d'Ibérie
N'oubha point le laboureur.
Le peuple sait honorer le mérite là où il se trouve, et reconnaître les bienfaits : les rois n'en sont pas assez convaincus.
Dans la fable que nous venons de lire, qui des deux, du roi ou du laboureur, fait la plus noble figure? La réponse n'est guère douteuse; la sympathie et l'admiration vont droit au laboureur, à l'homme du peuple. C'est lui que l'auteur a voulu mettre en relief. « Dans Le Laboureur de Ca^tille, dit Sainte-Beuve, qui est comme son Paysan du Danube, Florian a trouvé quelques accents énergiques et fermes pour peindre le costume et l'air de ce rustique et loyal sujet.» — Il est sympathique, ce paysan
ceint crime peau de loup, avec son large chapeau, et ses traits basanés. Il est comme le type de l'homme du peuple, dévoué, intelligent, généreux: on sent que Florian s'intéresse à lui.
C'est une lecture bien curieuse, que celle des fables où il est question du peuple. Comme l'a fort justement remarqué M. H. Bonhomme (1), on n'a pas assez dit « les tendances émancipatrices, les aspirations libérales, la hardiesse )) de Florian. Il parle un tout autre langage que celui qu'on attendrait d'un noble gentilhomme ayant toujours vécu dans l'intimité des grands. On reconnaît dans les Fables celui qui faillit être embastillé pour son discours : Voltaire et le Se?'f du Mont-Jura,
N'était-il pas hardi de présenter de la société contemporaine ce tableau où chaque trait est une satire de l'ancien régime ? Le chien promène avec lui par le monde le jeune lionceau dont l'éducation lui a été confiée.
De province en province
Il le fait voyager, montrant à ses regards Les abus du pouvoir, des peuples la misère,
(1) Préface des Fables de Florian, xxi et s.
Les lièvres, les lapins mangés par les renards,
Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère ;
Partout le faible terrassé,
Le bœuf travaillant sans salaire,
Et le singe récompensé.
Le jeune lionceau frémissait décolère :
« Mon père, disait-il, de pareils attentats Sont-ils connus du roi ? — Comment pourraient-ils l'être ? Disait le chien ; les grands approchent seulsdu maître,
Et les mangés ne parlent pas. »
« Regardez à vos pieds, dit-il aux rois, là vous verrez des hommes, et des hommes manquant de pain. »
Il y a même une certaine fierté hardie dans le ton dont il leur parle, et semble leur demander compte du sang qu'ils versent durant leurs guerres : « De quel droit, s'il vous plaît, faut-il qu'on meure pour vous ? »
C'est dans la fable Les Enfants et les Perdreaux qu'il leur lance à bout portant cette rude apostrophe:
Deux enfants d'un fermier, gentils, espiègles, beaux, Mais un peu gâtés parleur père, Cherchant des nids dans leurs enclos.
Trouvèrent de petits perdreaux
Qui voletaient avec leur mère.
Vous jugez de leur joie et comment mes bambins
A la troupe qui s'éparpille
Vont partout couper les chemins,
Et n'ont pas assez de leurs mains
Pour prendre la pauvre famille 1 La perdrix, traînant Taile, appelant ses petits,
Tourne en vain, voltige, s'approche ;
Déjà mes jeunes étourdis
Ont toute sa couvée en poche.
Ils veulent partager comme de bons amis ; Chacun en garde six, il en reste un treizième :
L^aîné le veut, Tautre le veut aussi.
« Tirons au doigt mouille'. — Parbleu non. — Parbleu si. — Cède, ou bien tu verras. — Mais tu verras toi-même. » De propos en propos, l'aîné, peu patient,
Jette à la tète de son frère Le perdreau disputé. Le cadet, en colère,
D'un des siens riposte à Finstant.
L'aîné recommence d'autant ; Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre
De pauvres perdreaux palpitants.
Le fermier, qui passait en revenant des champs.
Voit ce spectacle sanguinaire.
Accourt, et dit à ses enfants : « Comment donc ! petits rois, vos discordes cruelles Font que tant d'innocents expirent par vos coups ! De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles,
Faut-il que l'on meure pour vous ? »
La misère du peuple en France était loin d'avoir diminué depuis le dix-septième siècle, depuis le temps où Racine tombait en disgrâce pour avoir trop généreusement revendiqué les droits du peuple, et où La Bruyère faisait du paysan cette peinture énergique:
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir^ d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain quils ont semé (1). »
Quand, au siècle suivant, Arthur Young vint en France, il fut profondément attristé par l'état misérable où il voyait le peuple. « Vn
(1) La Bruyère, éd. Chassang, t. I, p. 407.
Anglais, dit-il, qui n'a pas quitté son pays, ne peut se figurer l'apparence de la majeure partie des paysannes en France (1). » Il interroge l'une d'elles : « même d'assez près, on lui eût donné de soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, tant sa figure était ridée et durcie par le travail; elle médit n'en avoir que vingt-huit. »
Voici ce qu'écrit en 1767 une dame du Limousin : « Les paysans y vivent de seigle dont on n'ôte pas le son, qui est noir et lourd comme du plomb. Presque tous les enfants meurent. Les femmes n'ayant presque pas de lait, les enfants d'un an mangent de ce pain dont je vous ai parlé (2). » Le témoignage d'Arthur Young n'est pas fait pour éclaircir cette sombre peinture. (( A Clermont-Ferrand, il y a des rues qui pour la couleur, la saleté et la mauvaise odeur, ne peuvent se comparer qu'à des tranchées dans un tas de fumier. » Dans les auberges, « rien qu'étroitesse, misère, saleté,
(1) Arth. Yoang, I, 235.
(2) Ephémérides dn Citoyen^ XX, 156,
ténèbres. Celle d'Aubenas serait le purgatoire d'un de mes pourceaux (1). »
Voici, dans cette fable qui rappelle Le Meunier sans souci, la censure des façons brutales dont les grands agissent envers le pauvre. Le début est une description d'un rare bonbeur et d'une ricbesse de couleur toute orientale :
Autrefois dans Bagdad le calife Almamon
Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique
Que ne le fut jamais celui de Salomon.
Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique ;
L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis ;
Dans les appartements embellis de sculpture,
Sous des lambris de cèdre, on voyait re'unis
Et les trésors du luxe et ceux de la nature,
Les fleurs, les diamants, les parfums, la verdure,
Les myrtes odorants, les chefs-d'œuvre de l'art,
Et les fontaines jaillissantes
Roulant leurs ondes bondissantes
A côté du lit de brocart.
Près de ce beau palais, juste devant l'entrée. Une étroite cliaumière, antique et délabrée, D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.
Là, content du petit produit
(1) Arth. Young, 1,280,294.
i56 FLORIAN.
D'un grand travail, sans dette, et sans soucis pénibles,
Le bon vieillard, libre, oublié,
Coulait des jours doux et paisibles,
Point envieux, point envié.
J^ai déjà dit que sa retraite
Masquait le devant du palais.
Le vizir veut d'abord, sans forme de procès,
Qu'on abatte la maisonnette ; Mais le calife veut que d'abord on l'achète. Il fallut obéir : on va chez l'ouvrier. On lui porte de l'or. « Non, gardez votre somme.
Répond doucement le pauvre homme ; Je n'ai besoin de rien avec mon atelier : Et quant à ma maison, je ne puis m'en défaire ; C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père.
Je prétends y mourir aussi.
Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici ;
Il peut détruire ma chaumière ;
Mais s'il le fait, il me verra Venir chaque matin sur la dernière pierre
M'asseoir et pleurer ma misère.
Je connais Almamon, son cœur en gémira. » Cet insolent discours excita la colère Du vizir, qui voulait punir ce téméraire. Et sur-le-champ raser sachétive maison.
On sent comme les premières revendications de la Révolution qui gronde dans ces pages sur la misère du peuple.
« Cela ne sera rien, disent certaines gens,
Lorsque la tempête est prochaine ; Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne ? » Pourquoi ? Pour Te'viter, s'il en est encor temps.
Un capitaine de navire,
Fort brave homme, mais peu prudent.
Se mit en mer malgré le vent.
Le pilote avait beau lui dire Qu'il risquait sa vie et son bien, Notre homme ne faisait qu'en rire, Et re'pétait toujours : « Cela ne sera rien, d
Un perroquet de l'équipage,
A force d'entendre ces mots, Les retint et les dit pendant tout le voj^age. Le navire égaré voguait au gré des flots,
Quand un calme plat vous l'arrête.
Les vivres tiraient à leur fin ; Point de terre voisine, et bientôt plus de pain.
Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète ;
Notre capitaine se tait.
« Cela ne sera rien », criait le perroquet.
Le calme continue, on rit vaille que vaille.
Il ne reste plus de volaille :
On mange les oiseaux, triste et dernier moyen ! Perruches, cardinaux, catacois, tout y passe.
Le perroquet, la tête basse, Disait plus doucement : « Cela ne sera rien. »
Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée ; Il attendit, il fut étranglé bel et bien ; Et, mourant, il criait d'une voix enrouée : tt Cela... cela ne sera rien, »
C'est une bien mauvaise fortune pour le vilain quand un grand s'approche de lui, vînt-il en souriant, non pas le rançonner, mais s'asseoira sa table en ami, et partager ses ébats. Que ne restait-il dans son superbe manoir : ce sont jeux trop sanglants, que les jeux de princes :
Des singes dans un bois jouaient à la main chaude.
Certaine guenon moricaude, Assise gravement, tenait sur ses genoux La tête de celui qui, courbant son échine,
Sur sa main recevait les coups.
On frappait fort, et puis devine !
Il ne devinait point ; c'étaient alors des ris,
Des sauts, des gambades, des cris.
Attiré par le bruit, du fond de sa tanière, Un jeune léopard, prince assez débonnaire, Se présente au milieu de nos singes joyeux. Tout tremble à son aspect. « Continuez vos jeux, Leurdit le léopard^ je n'en veux à personne :
Rassurez-vous, j'ai l'âme bonne, Et je viens même ici, comme particulier,
A vos plaisirs m'associer :
Jouons, je suis de la partie.
— Ah ! monseigneur, quelle bonté !
Quoi ! Votre Altesse veut, quittant sa dignité, Descendre jusqu'à nous ? — Oui, c'est ma fantaisie. Mon Altesse eut toujours de la philosophie,
Et sait que tous les animaux Sont égaux.
Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. » Les singes, enchantés, crurent à ce discours,
Gomme l'on y croira toujours.
Toute la troupe joviale Se remet à jouer : Tun d'entre eux tend la main ;
Le léopard frappe, et soudain On voit couler du sang sous la griffe royale. Le singe cette fois devina qui frappait, ■ Mais il s'en alla sans le dire. Ses compagnons faisaient semblant de rire,
Et le léopard seul riait.
Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte ,
En se disant entre les dents :
« Ne jouons pas avec les grands :
Le plus doux a toujours des griffes à la patte. »
Le roi;, les grands, le peuple, n'épuisent pas la série des dilîérents types qu'ofirc la société.
Au tour des gens de lettres, si à plaindre :
Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits Étaient rongés parles souris.
160 FLORTAN.
Il avait beau changer d'armoire,
Avoir tous les pièges à rais, Et de bons chats, Rien n'y faisait; prose, vers, draoïe, histoire, Tout était entamé ; les maudites souris Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire.
Ou le récit d'une victoire,
Qu'un petit bouquet à Chloris.
Notre homme au désespoir (et l'on peut bien m'en croire, Pour y mettre un auteur peu de chose suffit) Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire.
Puis dans sa colère il écrit.
Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent.
Et crevèrent.
« C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. » Je suis loin de le croire : il n'est point de volume
Qu'on ait mordu, mauvais ou bon,
Et Ton déshonore sa plume
En la trempant dans du poison.
Les avocats maintenant ; voici leurs harangues captieuses, apprises à l'école des renards :
Que je hais cet art de pédant,
Cette logique captieuse, Qui d'une chose claire en fait une douteuse, D'un principe erroné tire subitement
Une conséquence trompeuse.
Et raisonne en déraisonnant !
Les Grecs ont inventé cette belle manière ; Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. Que Dieu leur donne paix ! Il s'agit d'un renard Grand argumentateur, célèbre babillard,
Et qui montrait la rhétorique.
Il tenait école publique, Avait des écoliers qui payaient en poulets. Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais, Devait payer son maître à. la première cause
Qu'il gagnerait : ainsi la chose Avait été réglée et d^une et d'autre part. Son cours étant fini, mon écolier renard
Intente un procès à son maître, Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard
Tous les deux s^en vont comparaître.
<( Monseigneur, disait recoller.
Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer ;
Si je perds, nulle est sa créance ;
Car il convient que Féchéance
N'en devait arriver qu'après
Le gain de mon premier procès :
Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense.
Mon dilemme est certain. — Nenni,
Répondait aussitôt le maître.
Si vous perdez, payez : la loi l'ordonne ainsi.
Si vous gagnez, sans plus remettre,
Payez, car vous avez signé Promesse de payer au premier plaid gagné ; Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse. Chacun attend alors que le juge prononce.
1G2 FLOIIIAX.
Et l'auditoire s'élonnait
Qu'il n'y jetât pas son bonnet.
Le léopard rêveur prit enfin la parole : « Hors de cour, leur dit-il; défense à l'écolier
De continuer son métier,
Au maître, de tenir école. »
Et les critiques, les mauvais, s'entend:
Un gros perroquet gris, échappé de sa cage,
A'int s'établir dans un bocage; Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs, Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance, Au chant du rossignol il trouvait des longueurs,
Critiquait surtout sa cadence. Le linot, selon lui, ne savait pas chanter ; La fauvette aurait fait quelque chose peut-être, Si de bonne heure il eut été son maître,
Et qu'elle eût voulu profiter.
Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire ; Et dès qu'ils commençaienlleurs joyeuses chansons, Par des coups de sifflets répondant à leurs sons,
Le perroquet les faisait taire.
Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois Viennent lui dire un jour : a Mais parlez donc, beau sire. Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire. Sans doute vous avez une brillante voix.
Daignez chanter pour nous instruire. » .
Le perroquet, dans l'embarras,
BejToduction de Yiclor Adam,
Le Singe qui montre la Lanterne magique.
Se gratte un peu la tète, et Tinit par leur dire :
« Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas. »
Et les beaux discoureurs, qui pérorent pour le plaisir de s'entendre:
Messieurs les beaux esprits dont la prose et les vers Sont d'un style pompeux et toujours admirable, Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable,
Et tâchez de devenir clairs.
Un homme qui montrait la lanterne magique
Avait un singe dont les tours
Attiraient chez lui grand concours.
Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique
Dansait et voltigeait au mieux,
Puis faisait le saut périlleux.
Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,
Le corps droit, fixe, d'aplomb,
Notre Jacqueau fait tout du long
L'exercice à la prussienne.
Un jour qu'au cabaret son maître était resté
(C'était, je pense, un jour de fête),
Notre singe en liberté
Veut faire un coup de sa tête.
Il s'en va rassembler les divers animaux
Qu'il peut rencontrer dans la ville ;
Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,
Arrivent bientôt à, la lile.
jf)G FLORIAX.
« Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau ; C'est ici, c'est ici qu'un spectable nouveau Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte On ne prend point d'argent; je fais tout pour Phonneur. » A ces mots, chaque spectateur
Va se placer, et Ton apporte La lanterne magique ; on ferme les volets,
Et par un discours fait exprès
Jacqueau prépare l'auditoire.
Ce morceau vraiment oratoire
Fit bâiller, mais on applaudit.
Content de son succès, notre singe saisit
Un verre peint qu'il met dans sa lanterne.
Il sait comment on le gouverne, Et crie en le poussant : « Est-il rien de pareil ?
Messieurs, vous voyez le soleil,
Ses rayons et toute sa gloire.
Voici présentement la lune, et puis l'histoire
D'Adam, d'Eve et des animaux. ..
Voyez, messieurs, comme ils sont beaux I
Aboyez la naissance du monde ; Voyez... » Les spectateurs, dans une nuit profonde, Ecarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir :
L'appartement, le mur, tout était noir, a Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
Dont il étourdit nos oreilles,
Le fait est queje ne vois rien.
— Ni moi non plus, disait un chien.
• — Moij disait un dindon, je vois bien quelque chose ;
Mais je ne sais pour quelle cause
Je ne dislingue pas très bien. »
Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne Parlait éloquemment, et ne se lassait point.
Il n'avait oublié qu'un point :
C'était d'éclairer sa lanterne.
Tous y passent, artistes (1), artisans, marchands, moines (2), étudiants (3): c'est un défilé comique et quelquefois affligeant de l'humanité, avec ses verrues, ses bosses et ses haillons, une danse d'IIolbcin moins macabre, moins désolante, mais guère plus flatteuse pour notre pauvre humanité.
Api'ôs la société, l'homme.
Les idées de Florian sur la nature humaine, les vices qu'il y découvre, les rares qualités
(1) Liv. III, V. Le Roaùgnoi et le Paon.
(2) Liv. III, X. Le Dervis, la Cvrneille et Ir Favccn.
(3) Liv. III, VIII. Les deux Bacheller.s. La fable des Deux Bacheliers est une pointure plaisante des études pliilosopliiiiucs, et par contre-coup une satire de la philosophie elle-même. Florian s'est rnppelé le temps où il avait coramencô un traité de métaphysique.
Cfp. 21.
168 FLolllAN.
quil lui reconnaît, les conseils qu'il prodigue, constituent un petit traité de morale d'une vérité parfois sévère, mais partout finement observée et agréablement exposée.
L'intérêt! voilà le fléau delà société. Tout par intérêt ! semble la devise des hommes. C'est contre elle que Floriana redoublé ses coups. Il est revenu souvent sur ce thème ; ses fables sont une grande leçon de désintéressement. C'est par là que commence le recueil, dans la fable Le Bœuf, le Cheval et VAne :
Un bœuf, un baudet, un cheval,
Se disputaient la préséance.
Un baudet, direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. A qui Torgueil sied-il ? et qui de nous ne pense Valoir ceux que le rang, les talents, la naissance,
Elèvent au-dessus de nous ?
Le bœuf, d'un ton modeste et doux,
Alléguait ses nombreux services,
Sa force, sa docilité ; Le coursier sa valeur, ses nobles exercices.
Et l'âne son utilité.
« Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres. En voici venir trois, exposons-leur nos titres. Si deux sont d'un avis, le procès est jugé. » Les trois hommes venus, notre bœuf est chargé
T,E FABULISTE. iO'J
D'être le rapporteur : il explique l'afTaire,
Et demande le jugement.
Un des juges choisis, maquignon bas normand,
Crie aussitôt : < La chose est claire. Le cheval a gagne'. — Non pas, mon cher confrère, Dit le second jugeur, c'était un gros meunier ;
L'âne doit marcher le premier ; Tout autre avis serait d'une injustice extrême.
— Oh ! que nenni, dit le troisième, Fermier de sa paroisse et riche laboureur :
Au bœuf appartient cet honneur.
— Quoi ! reprend le coursier écumant de colère. Votre avis n'est dicté que par votre intérêt !
— Eh mais, dit le Normand, par quoi donc^ s'il vous
[plait ?
N'est-ce pas le code ordinaire ?
C'est le sujet encore d'une autre fable, une des plus jolies, des plus ingénieuses, et qui en même temps est d'une profonde vérité : Le Vieux Arbre et le Jurdinler :
Un jardinier dans son jardin Avait un vieux arbre stérile ;
C'était un grand poirier qui jadis fut fertile ;
Mais il avait vieilli : tel est notre des (in.
Le jardinier ingrat veut l'abattre un malin ;
n.OUIAN.
Le voilà qui prend sa cognée.
Au premier coup l'arbre lui dit :
c( Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit
Que je t'ai donné chaque année.
La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant ;
N'assassine pas un mourant Qui fut ton bienfaiteur. — Je te coupe avec peine, Répond le jardinier ; mais j'ai besoin de bois. » Alors, gazouillant à la fois, De rossignols une centaine S'écrie: « Epargne-le, nous n'avons plus que lui : Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage, Nous la réjouissons par notre doux ramage ; Elle est seule souvent ; nous charmons son ennui. » Le jardinier les chasse, et rit de leur requête ; Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim Sort aussitôt du tronc, en lui disant : « Arrête. Ecoute-nous, homme inhumain :
Si tu nous laisses cet asile, Ghaquejour nous te donnerons Un miel délicieux dont tu peux à la ville
Porter et vendre les rayons ; Cela te touche-t-il ? — J'en pleure de tendresse,
Répond l'avare jardinier :
Eh ! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier Qui ma nourri dans sa jeunesse ?
Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux ; C'en est assez pour moi : qu'ils chantent en repos. Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance, Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. »
Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense, Et laisse vivre le vieux tronc.
Comptez sur la reconnaisRance Quand l'intérêt vous en répond.
C'est là la façon gracieuse dont Florian flétrissait ces vils calculs contre lesquels Bossuet déjà, après tant d'autres, tonnait de sa voix puissante : « Intérêt, Dieu du monde et de la Cour, le plus ancien, le jplus décrié et le plus inévitable de tous les trompeurs » (1) !
L'amitié elle-même, ce sentiment délicat qui a souvent si bien inspiré le poète, est empoisonnée par le vil intérêt qui la guide :
Un chien vendu par son maître Brisa sa chaîne, et revint Au logis (jui le vit naitrc.
Jugez ce qu'il devint, Lorsque, pour prix de son zèle, Il fut de cette maison Reconduit par le bâton Vers sa demeure nouvelle.
Un vieux chat, son compagnon,
(1) Sermon sur la Justice^ I.
Voyant sa surprise extrême,
En passant lui dit ce mot :
« Tu croyais donc, pauvre sot,
Que c'est pour nous qu'on nous aime ! »
Nos opinions, nos croyances, qui devraient nous être dictées par la raison, la bonne foi, le devoir, ne sont que l'expression de nos vils intérêts :
De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
Un hibou, Et l'avaient élevé dans la cour du collège.
Un vieux chat, un jeune oison, Nourris par le portier, étaient en liaison Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilège D'aller et venir par toute la maison.
A force d'être dans la classe,
Ils avaient orné leur esprit, Savaient par cœur Denysd'IIalicarnasse, Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit. Un soir, en discutant (des docteurs c'est l'usage). Ils comparaient entre eux les peuples anciens. « Ma foi, disait le chat, c'est aux Egyptiens Que je donne le prix ; c'était un peuple sage, Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux.
Rempli de respect pour ses dieux ; Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.
LE FABULISTE. d73
— J'aime mieux les Athéniens, Répondit le iiibou : que d'esprit ! que de grâce !
Et dans les combats quelle audace !
Que d'aimables héros parmi leurs citoyens ! A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens ?
Des nations c'est la première.
— Parbleu I dit l'oison en colère, Messieurs, je vous trouve plaisants:
Et les Romains, que vous en semble ?
Est-il un peuple qui rassemble
Plus de grandeur, de gloire et de faits éclatants ?
Dans les arts comme dans la guerre,
Ils ont surpassé vos amis.
Pour moi, ce sont mes favoris :
Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre. « Chacun des trois pédants s'obstine en son avis, Quand un tar, qui de loin entendait la dispute, Rat savant, qui mangeait des thèmes dans sa hutte, Leur cria : « Je vois bien d'où viennent vos débats :
L'Egypte vénérait les chats, Athènes les hiboux, et Rome, au Capitole, Aux dépens de l'Etat nourrissait des oisons : Ainsi notre intérêt est toujours la boussole
Que suivent nos opinions. »
Le 77101, le haïssal)le moi, nous absorbe et nous domine. Après La Ilochefoucauld, Florian fait de l'égoïsme le mobile de tous nos actes, et il s'attache à nous faire sentir le danger de
174 FLORTAN.
« tomber, comme dit Montaigne^ en amour de soi indiscrète » (i).
C'est Tégoïsme qui perdit le compère Thomas :
Le compère Thomas et son ami Lubin Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.
Thomas trouve sur son chemin
Une bourse de louis pleine; Il Tempoche aussitôt. Lubin, d^in air content,
Lui dit : « Pour nous la bonne aubaine!
— Non, répond Thomas froidement.
Pour nous n'est pas bien dii;pour moiy c'est différent. » Lubin ne souffle plus ; mais, en quittant la plaine, Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.
Thomas tremblant, et non sans cause, Dit : « Nous sommesperdus ! — Non, lui répond Lubin, Nous n'est pas le vrai mot ; mais toi c'est autre chose. » Cela dit, il s'échappe à travers le taillis. Immobile de peur, Thomas est bientôt pris:
Il tire sa bourse et la donne.
Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne.
Dans le malheur n'a point d'amis.
Combien plus sages furent Faveugle et le paralytique, dont l'aventure fait la contre-partie naturelle du récit précédent !
(1) Essais, III.
LE FAlîULlSTK. 175
Aidons-nous mutuellement, La charge des malheurs en sera plus légère;
Le bien que Ton fait à son frère Pour le mal que Ton souffre est un soulagement. Confucius l'a dit ; suivons tous sa doctrine: Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant :
Dans une ville de FAsie
Il existait deux malheureux, L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au ciel de terminer leur vie ;
Mais leurs cris e'taient superflus, Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, Couché sur un grabat dans la place publique, Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L'aveugle, rà qui tout pouvait nuire,
Etait sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l'aimer et pour le conduire.
Cn certain jour il arriva Que l'aveugle, à tâtons, au détour d'une rue,
Près du malade se trouva; Il entendit ses cris ; son âme en fut émue.
Il n'est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
« J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres, Unissons-les, mon frère ; ils seront moins affreux. — Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, Que je ne puis faire un seul pas; Vous-même vnus n'y voyez pas :
A quoi nous servirait d'unir notre misère ? Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J'ai des jambes et vous des yeux :
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide; Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ; Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »
L'intérêt, l'égoïsme, ne sont encore que les moindres mauxclont souffre notre pauvre nature: la vanité en est un autre, non moins pernicieux et plus ridicule, témoin le cas de la taupe :
Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts :
En convenir, c'est autre chose :
On aime mieux souffrir de véritables maux,
Que d'avouer qu'ils en sont cause.
Je me souviens à ce sujet
D'avoir été témoin d'un fait Fort étonnant et difficile à croire ;
Mais je l'ai vu ; voici Thistoire :
Près d'un bois, le soir, à l'écart,
Dans une superbe prairie, Des lapins s'amusaient, sur Therbette fleurie,
A jouer au colin-maillard, a Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. » Rien n'est plus vrai pourtant ; une feuille flexible
Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait, Et puis sous le cou se nouait. Un instant en faisait Taiïaire.
Celui que ce ruban privait delà lumie''re Se plaçait au milieu ; les autres alentour
Sautaient, dansaient, faisaient naerveilles,
S'éloignaient, venaient tour à tour
Tirer sa queue ou ses oreilles.
Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain, Sans craindre pot au noir jette au hasard la patte:
Mais la troupe échappe à la hâte ; Il ne prend que du vent ; il se tourmente en vain,
Il y sera jusqu'à demain.
Une taupe assez étourdie.
Qui sous terre entendit ce bruit,
Sort aussitôt de son réduit,
Et se mêle dans la partie.
Vous jugez que, n'y vo3^ant pas,
Elle fut prise au premier pas.
« Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience, Et la justice veut qu'à notre pauvre sœur
Nous fassions un peu de faveur ;
Elle est sans yeux et sans défense :
Ainsi je suis d'avis... — Non, répond avec feu La taupe ; je suis prise, et prise de bon jeu ; Mettez-moi le bandeau. — Très volontiers, ma chère, Le voici ; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire
Que nous serrions le nœud bien fort.
— Pardonnez-moi, Monsieur, reprit-elle en colère : Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor. »
L'hypocrisie est plus odieuse encore, et non moins commune. La jeune poulette du fabuliste en est une triste victime :
Une poulette jeune et sans expérience,
En trottant, cloquetant, grattant,
Se trouva, je ne sais comment, Fort loin du poulailler, berceau de son enfance. Elle s'en aperçut, qu'il était déjà tard. Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard
A ses yeux troublés se présente.
La pauvre poulette, tremblante,
Recommanda son âme à Dieu ;
Mais le renard, s'approchant d'elle,
Lui dit: « Hélas ! Mademoiselle,
Votre frayeur m'étonne peu ;
C'est la faute de mes confrères.
Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs.
Dont les appétits sanguinaires
Ont rempli la terre d'horreurs.
Je ne puis les changer, mais du moins je travaille
A préserver par mes conseils
L'innocente et faible volaille
Des attentats de mes pareils.
Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile ; Et j'allais de ce pas jusque dans votre asile Pour avertir vos sœurs qu'il court un mauvais bruit : C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile,
Doit vous attaquer cette nuit.
LE FABULTSTE. 179
Je viens veiller pour vous. » La crédule innocente
Vers le poulailler le conduit.
A peine est-il dans ce rc'duit, Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante Entasse les mourants sur la terre étendus, Comme fit Diomède au quartier de Rhésus.
Il croqua tout : grandes, petites, Coqs, poulets et chapons, tout périt sous ses dents.
La pire espèce des méchants
Est celle des vieux hypocrites.
Ailleurs, le renard nous donne encore le spectacle, moins cruel cette fois, de son astucieuse hypocrisie ; le conte en est assez plaisant :
Un vieux renard, cassé, goutteux, apoplectique,
Mais instruit, éloquent, disert.
Et sachant très bien sa logique,
Se mit à prêcher au désert.
Son style était fleuri, sa morale excellente. Il prouvait en trois points que la simplicité,
Les bonnes mojurs, la probité, Donnent à peu de frais cette félicité
Qu'un monde imposteur nous présente, Et nous fait payer cher sans la donner jamais. Notre prédicateur n'avait aucun succès; Personne ne venait, hors cinq ou six marmottes,
Ou bien quelques biches dévotes
180 FLOrilAN.
Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur. Il prit le bon parti de changer de matière, Prêcha contre les ours, les tigres, les lions.
Contre leurs appe'tits gloutons,
Leur soif, leur rage sanguinaire.
Tout le monde accourut alors h ses sermons: Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes ; L^auditoire sortait toujours baigné de larmes ; Et le nom du renard devint bientôt fameux.
Un lion, roi de la contrée, Bonhomme au demeurant, et vieillard fort pieux,
De l'entendre fut curieux.
Le renard fut charmé de faire son entrée A la cour : il arrive, il prêche, et cette fois. Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
Les féroces tyrans des bois, Peint la faible innocence à leur aspect tremblante, Implorant chaque jour la justice trop lente
Du maître et du juge des rois.
Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
Se regardaient sans dire rien ;
Car le roi trouvait cela bien .
La nouveauté parfois fait aimer la rudesse. Au sortir du sermon, le monarque enchanté Fit venir le renard : « Vous avez su me plaire. Lui dit-il, vous m"'avez montré la vérité :
Je vous dois un juste salaire ; Que me demandez-vous pour prix de vos leçons ? » Le renard répondit : « Sire, quelques dindons. »
Il manque un trait à cette peinture peu flatteuse de riiumanité, la sottise triomphant partout du mérite.
a De grâce, apprenez-moi comment on fait fortune, Demandait à son père un jeune ambitieux.
— Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux: C'est de se rendre utile à la cause commune. De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents,
Au service de la patrie.
— Oh ! trop pénible est celte vie, Je veux des moyens moins brillants.
— Il en est de plus sûrs, Tintrigue. — Elle est trop vile ; Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
— Eh bien, sois un simple imbécile.
J'en ai vu beaucoup réussir. »
Le petit livre de Florian serait d'une lecture singulièrement attristante, si Fauteur n'avait fait autre chose c|ue de constater les vices de notre nature pour les hafouer. A côté de la satire, on est heureux de trouver les conseils. Ces fables font un petit traité de morale, animé, plaisant, alerte, poéti({ue, oii le charme du récit fait accueillir le précepte. La morale qui l'inspire est une morale aimable, facile et sage. Par moments, on croirait entendre Horace
182 FLOllTAN.
prêchant avec un fin sourire la médiocrité dorée. Vivons caché, disait la sagesse antique; c'est aussi l'avis et le conseil de Florian :
Un pauvre petit grillon,
Caché dans l'herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs; L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes; Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs.
Prenant et quittant les plus belles, a Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont difl'érents ! Dame nature
Pour lui fît tout, et pour moi rien.
Je n'ai point de talent, encor moins de figure; Nul ne prend garde à moi, Ton m'ignore ici-bas ;
Autant vaudrait n'exister pas. »
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants :
Aussitôt les voilà courants Après ce papillon dont ils ont tous envie. Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper. L^insecte vainement cherche à leur échapper.
11 devient bientôt leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps. Un troisième survient et le prend par la tête.
11 ne fallait pas tant d'efl'orts
Pour déchirer la pauvre bête.
a Oh ! oh î dit le grillon, je ne suis plus fâché ; Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. Combien je vais aimer ma retraite profonde! Pour vivre heureux, vivons cache'. »
Du moins, dans cette retraite tranquille, sachons, comme le recommandait Horace , sachons jouir de l'heure présente ; la vie est courte, ne la perdons pas en vaines recherches, en préoccupations stériles, mais profitons-en, sachons en faire l'emploi le plus sage.
De l'heure fugitive , chantait Lamartine , hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive, Il coule, et nous passons!
Avant Lamartine, que d'autres avaient exprimé cette vérité, depuis ^'irgile, qui représentait la mort criant de loin aux hommes : « Vivez, mortels, je viens! » depuis Horace, depuis Montaigne, jusqu'à Racine :
Ilàtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie ; Qui sait si nous serons demain (1) ?
(1) Athalie, II, 9.
184 FLOPJAN.
et jusqu'à André Chénier :
Cependant jouissons, l'âge nous y convie ; Avant de la quitter, il faut user la vie (1) !
Parmi tant d'autres, Florian a joliment développé cette idée :
DeuK frères jardiniers avaient pour héritage Un jardin dont chacun cultivait la moitié;
Liés d'une étroite amitié,
Ensemble ils faisaient leur ménage :
L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
Se croyait un très grand docteur ;
Et monsieur Jean passait sa vie A lire l'almanach, à regarder le temps,
Et la girouette et les vents.
Bientôt, donnant l'essor à son rare génie, Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul Des milliers de pois peuvent sortir si vile;
Pourquoi la graine du tilleul.
Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite Que la fève qui meurt à deux pieds du terrain ;
Enfin par quel secret mystère Celte fève, qu'on sème au hasard sur la terre,
Sait se retourner dans son sein,
(1) Elégie, XXV.
Place en bas sa racine, et pousse en haut sa tige.
Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige De ne point pénétrer ces importants secrets,
Il n'arrose point son marais ;
Ses épinards et sa laitue Sèchent sur pied ; le vent du nord lui tue
Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse, Et le pauvre docteur, avec ses almanachs.
N'a que son frère pour ressource.
Celui-ci, dès le grand matin, Travaillait en chantant quelquejoyeux refrain. Bêchait, arrosait tout, du péchera Foseille. Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. Aussi dans son terrain tout venait à merveille ; Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
Ce fut lui qui nourrit son frère ;
Et quand monsieur Jean tout surpris S'en vint lui demander comment il savait faire: « Mon ami, lui dit-il, voilà tout le mystère :
Je travaille, et tu réfléchis;
Lequel rapporte davantage ?
Tu te tourmentes, je jouis ;
ijm de nous deux est le plus sage? )•
Sachons user de la vie pour le mieux, au milieu de quelques amis choisis et fidèles, car l'amitié est un don des dieux.
186 FLOllTAN.
Qui n'a présente à la mémoire cette jolie peinture de l'amitié, qui rappelle les Deux Amis ou les Deux Pigeons de La Fontaine : Le Lapin et la Sarcelle? « Dans cette fable, dit Sainte-Beuve, Florian a su trouver une double combinaison ingénieuse^ par laquelle les deux amis, tour à tour en péril, et poursuivis du même chasseur, se secourent et se sauvent l'un l'autre. Il y a au début comme un souffle de fraîcheur et de poésie dans le paysage. »
Unis dès leurs jeunes ans
D'une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin e'tait sur la lisière
D'un parc bordé d'une rivière.
Soir et matin, nos bons amis,
Profitant de ce voisinage, Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage,
L'un chez l'autre étaient réunis.
Là, prenant leur repas, se contant des nouvelles,
Ils n'en trouvaient point de si belles Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. Tout était en commun, amour, chagrin, souffrance : Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait; Si l'un avait du mal, son ami le sentait;
'i^aïâ^f*^^'
Reproduction de Victor Adam.
Le Lapin et la Sarcelle.
Si d'un bien, au contraire, il goûtait l'espérance,
Tous deux en jouissaient d'avance.
Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux, Le lapin, pour diner, venant chez la sarcelle, Ne la retrouve plus. Inquiet, il l'appelle : Personne ne répond à ses cris douloureux. Le lapin, de frayeur Pâme toute saisie, Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux.
S'incline par-dessus les flots, Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. « Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi.
Ma sœur, ma compagne chérie,
Ne prolonge pas m on. effroi; Encor quelques moments, c'en est fait de ma vie : J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. »
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s'avançantle long de l'eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là, notre désolé lapin
Se trouve au milieu d'un parterre, Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L'amitié donne du courage.
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, Regarde et reconnaît... (ù tendresse ! ô bonheur !) La sarcelle. AussitiH il pousse un cri de joie. Et, sans perdre de temps à consoler sa sci'ur,
De ses quatre pieds il s'emploie
A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
190 FL01UA?s\
Le lapin tout à coup entre dans la volière Gomme un mineur qui prend une place de guerre. Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant. Lui court à la sarcelle ; il Tenlraîne à l'instant Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre, Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux! que ne sais-je le peindre
Gomme je saurais le sentir l Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre ; Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin, Envoyant le dégât commis dans sa volière, Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin : « Mes fusils I mes furets » ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles; Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas : Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Gannes,
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n'a point éteint la rage Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La lin de l'horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin, l'api sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort, Mais conjurait sa sœur de fuir à l'autre bord.
Pour ne pas mourir devant elle.
« Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau ; Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah 1 si tu pouvais passer l'eau !
Pourquoi pas? Attends-moi... » La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid Laissé par des canards ; elle l'emplit bien vite De feuilles de roseaux, les presse, les unit Des pieds, du bec, en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau Un brin de jonc qui servira de câble.
Gela fait, et le bâtiment Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière, Tandis ([ue devant lui la sarcelle nageant Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant
Cette nef à son cœur si chère.
On aborde, on débarque, et, jugez du plaisir I
Non loin du port on va choisir Un asile où, coulant des jv)urs dignes d'envie,
Nos bons amis, libres, heureux.
Aimèrent d'autant plus la vie,
Qu'ils se la devaient tous les deux.
Gardoiis-uous clc courir après la fortune : les soucis rong'eurs suivent toujours la richesse dans les demeures qu'elle visite; préférons aux monceaux d'or ^ le premier des biens, une
i9'2 FLORIAX.
honnête et douce médiocrité d (1). N'oublions pas l'histoire du malheureux de La Fontaine, qui (f attendait, pour jouir de son bien, une seconde vie », ni celle du bonhomme de Florian :
Un bonhomme de mes parents,
Que j'ai connu dans mon jeune âge, Se faisait adorer de tout son voisinage : Consulté, vénéré des petits et des grands, 11 vivait dans sa terre en véritable sage.
Il n'avait pas beaucoup d'écus, Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance;
En revanche, force vertus,
Du sens, de l'esprit par-dessus,
Et cette aménité que donne Tinnocence.
Quand un pauvre venait le voir.
S'il n'avait de l'argent, il donnait des pistoles, Et s'il n'en avait point, du moins par ses paroles Il lui rendait un peu de courage et d'espoir.
Il raccommodait les familles, Corrigeait doucement les jeunes étourdis,
Riait avec les jeunes filles,
Et leur trouvait de bons maris.
Indulgent aux défauts des autres, Il répétait souvent : « N'avons-nous pas les noires? Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus,
L^un un peu moins, l'autre un peu plus :
(1) Collin (VHarlevillo, VOjftimidc, IV, 5.
La nature de cent manières Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix ;
Le chemin est assez mauvais,
Sans nous jeter encor des pierres. »
Or, il arriva certain jour Que notre bon vieillard trouva dans une tour
Un trésor cache sous la terre.
D'abord il n'y voit qu'un moyen
De pouvoir faire plus de bien ;
11 le prend, l'emporte et le serre.
Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit: « Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit
Si j'en augmentais mon domaine ; J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant. Je peux mieux faire encor; dans la ville prochaine Achetons une charge, et soyons président ;
Président ! cela vaut la peine.
Je n'ai point fait mon droit; mais, avec mon argent, On m'en dispensera, puisque cela s'achète. »
Tandis qu'il rêve et qu'il projette,
Sa servante vient l'avertir
Que les jeunes gens du village Dans la cour du château sont à se divertir.
Le dimanche, c'était l'usage, Le seigneur se plaisait à danser avec eux. (1 Oh ! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres afl'aires ; Que l'on danse sans moi. » L'esprit plein de chimères, Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux,
19'i FLORIAN.
Ensuite il va joindre à sa somme Un petit sac d'argent, reste du mois dernier.
Dans l'instant arrive un pauvre homme
Qui, tout en pleurs, vient le prier De vouloir lui prêter vingt e'cus pour sa taille : « Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison,
Et n'a laissé dans ma maison
Que six enfants sur de la paille. »
Notre nouveau Crésus lui répond durement
Qu'il n'est point en argent comptant.
Le pauvre malheureux le regarde, soupire,
Et s'en retourne sans mot dire.
Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur
Retrouve tout à coup son cœur;
Il court au paysan, l'embrasse,
De cent écus il lui fait don,
Et lui demande encor pardon.
Ensuite il fait crier que sur la grande place Le village assemblé se rende dans l'instant.
On obe'it ; notre bonhomme
Arrive avec toute sa somme.
En un seul monceau la répand.
« Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent ; Depuis qu'il m'appartient, je ne suis plus le même ; Mon âme est endurcie, et la voix du malheur
N'arrive plus jusqu'à mon cœur.
Mes enfants, sauvez-moi de ce péril extrême ; Prenez et partagez ce dangereux métal ; Emportez Votre part chacun dans votre asile :
LE FABULISTE. 19i
Entre vous divisé, cet or peut être utile ;
Re'unichez un seul, il ne fait que du mal. »
Soyons contents du nécessaire, Sans jamais souhaiter de trésors superflus;
II faut les redouter autant que la misère :
Gomme elle ils chassent les vertus.
Ces trésors superflus, La Fontaine avait mis plus de chaleur encore à les chasser loin de lui :
Retirez-vous, trésors, fuyez, et toi, déesse Mère du bon esprit, compagne du repos, 0 Médiocrité, reviens vite (i) !
Gardons-nous aussi des préoccupations absorbantes, des longs projets, des oisives lenteurs. N'imitons pas le paysan d'Horace, qui attend pour passer que la rivière ait fini de couler, et ne remettons jamais au lendemain ce qu'on peut faire le jour même :
« Je veux me corriger^ je veux changer de vie, Me disait un ami : dans des liens honteux
Mon àme s'est trop avilie :
J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie, Et mon cœur n'a trouvé que le remords affreux.
(1) Fables, VII, G.
C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse Que j'adorai toujours sans jamais Teslimer ; Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse,
Eh bien ! je vais la réprimer.
Je vais me retirer du monde ; Et, calme désormais, libre de tous soucis,
Dans une retraite profonde, Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis.
— Que de fois vous Tavez promis, Toujours en vain ! lui répondis-je.
Çà, quand commencez-vous ? — Dans huit jours sûrement.
— Pourquoi pas aujourd hui ? Ce long retard m'afllige.
— Oh ! je ne puis dans un moment Briser une si forte chaîne :
Il me faut un prétexte, il viendra, j'en réponds. »
Causant ainsi, nous arrivons
Jusque sur les bords delà Seine,
Et j'aperçois un paysan
Assis sur une large pierre.
Regardant l'eau couler d'un air impatient. « L'ami, que fais-tu là ? — Monsieur, pour une affaire Au village prochain je suis contraint d'aller : Je ne vois point de pont pour passer la rivière. Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler.
— Mon ami, vous voilà : cet homme est votre image. Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours. Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage ;
Car celte eau coulera toujours. »
Le temps s'écoule, tandis que nous nous
LE FABUr.TSTE.
attardons en vains efforts, en querelles stériles, pareils aux deux lions de la fable (1). Chacun son métier; ne forçons pas notre
. lu'^^^^'^^M^^^^Ê
Reproduition de Victor Adam.
J.a Carpe et les Carpillons.
talent. La Fontaine l'avait déjà dit. Florian aussi nous recommande agréablement de rester chacun dans notre sphère, sous peine de nous repentir dès que nous en serons sortis. Qui ne se rappelle la jolie fable des Carpillons?
« Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord, Suivez le fond de la rivitTe :
(1) Liv. V, II.
108 I-LORIAX.
Craignez la ligne meurtrière Ou l'épervier, plus dangereux encor. »
C'est ainsi que parlait une carpe de Seine A de jeunes poissons qui l'e'coutaient à peine. C'était au mois d'avril : les neige?, les glaçons, Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes ; Le fleuve, enflé par eux, s'élève à gros bouillons,
Et déborde dans les campagnes.
« Ah ! ah ! criaient les carpillons^
Qu'en dis-tu, carpe radoteuse ?
Crains-tu pour nous les hameçons ?
Nous voilà citoyens delà mer orageuse : Regarde ; on ne voit plus que les eaux et le ciel ;
Les arbres sont cachés sous l'onde ;
Nous sommes les maîtres du monde.
C'est le déluge universel.
— Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ; Pour que Peau se retire, il ne faut qu'un instant ; Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident, Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
— Bah ! disent les poissons, tu répètes toujours
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine. » Parlant ainsi, nos étourdis Sortent tous du lit de la Seine, Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. Qu'arriva-t-il ? Les eaux se retirèrent, Et les carpillons demeurèrent ; Bientôt ils furent pris Et frits.
Pourquoi quittaient ils la rivière ?
Pourquoi ? Je le sais trop, hélas !
C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,
C'est qu'on veut sortir de sa sphère,
C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.
Sans doute, il faut de la prudence avant d'agir, mais il n'en faut pas trop, et il faut agir.
La prudence est bonne de soi ; Mais la pousser trop loin est une duperie :
L'exemple suivant en fait foi. Des moineaux habitaient dans une métairie : Un beau champ de millet, voisin de la maison,
Leur donnait du grain à foison.
Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie, Occupés de gruger les épis de millet.
Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire, Tournait et retournait ; mais il avait beau faire, Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait. Comment les attaquer ? Notre vieux chat y songe.
Médite, fouille en son cerveau.
Il trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau
Sa patte, dont il fait éponge.
Dans du millet en grain aussitôt il la plonge ;
Le grain s'attaciie tout autour.
Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour,
200 FLORIAX.
Il va gagner le champ, s'y couclie
La patte en Tair et sur le dos,
Ne bougeant non plus qu'une souche :
Sa patte ressemblait à Tépi le plus gros. L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte. Venait pour becqueter ; de Tautre patte, crac !
Yoilà mon oiseau dans le sac.
Il en prit ringt par cette feinte.
Un moineau s'aperçoit du piège scélérat,
Et prudemment fuit la machine ;
Mais dès ce jour il s'imagine Que chaque épi de grain était patte de chat.
Au fond de son trou solitaire
Il se retire, et plus n'en sort,
Supporte la faim, la misère,
Et meurt pour éviter la mort.
Pas trop de prudence: elle mène à l'inertie Pas trop de philosophie non plus : c'est peine perdue que de consacrer à des spéculations oiseuses notre vie déjà si courte :
Philosophes hardis, qui passez votre vie
A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,
Daignez écouter, je vous prie,
Ce trait du plus s'age des chats :
Sur une table de toilette
Ce chat aperçut un miroir ;
Reproduction de Victor Adam.
Le Chat et le Miroir.
Il y saute, regarde, et d'abord pense voir
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté. Surpris, il juge alors la glace transparente.
Et passe de l'autre côté, Ne trouve rien, revient, et le chat se présente. Il réfléchit un peu : de peur que l'animal,
Tandis quMl fait le tour, ne sorte, Sur le haut du miroir il se met à cheval, Une patte par-ci, l'autre par-là, de sorte
Qu'il puisse partout le saisir.
Alors, croyant bien le tenir, Doucement vers la glace il incline la tête, Aperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,
A droite, à gauche, il va jetant
Sa griffe qu'il tient toute prête ; Mais il perd réquihbre, il tombe et n'a rien pris.
Alors sans davantage attendre, Sans chercher plus longtemps ce qu'il ne peut comprendre. Il laisse le miroir et retourne aux souris. « Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère ?
Une chose que notre esprit, Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
Ne nous est jamais nécessaire. »
Résignons-nous plutôt à la faiblesse de notre raison; nous n'avons pas le temps de chercher à percer les ténèbres de l'inconnu.
Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux, N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous
Une triste et faible lumière.
Par delà c'est la nuit (1).
Fiorian a joliment mis en vers l'éternel précepte de la sagesse antique : rien de trop, précepte qu'Horace, lui aussi, ne cesse de recommander. « La médiocrité des désirs, a dit d'Alembert (2), est la fortune des philosophes. )) De la mesure en tout, dans les désirs comme dans les actes: c'est la précipitation qui a perdu Colas (3), c'est une imprudente hardiesse qui a fait trébucher le jeune danseur do corde. •
Sur la corde tendue un jeune voltigeur Apprenait à danser ; et déjà son adresse, Ses tours de force, de souplesse, Faisaient venir maint spectateur.
Sur son étroit cheminon le voit qui s'avance, Le balancier en main, l'air libre, le corps droit ; Hardi, léger autant qu'adroit ;
(1) Les Deux Persans.
(2) Préface à l' Encyclopédie.
(3) Liv. II, V.
Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,
Retombe, remonte en cadence,
Et, semblable à certains oiseaux Qui rasent envolant la surface des eaux,
Son pied touche, sans qu'on le voie, A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. Notre jeune danseur, tout fier de son talent, Dit un jour : (( A quoi bon ce balancier pesant,
Qui me faligue et m'embarrasse ?
Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce.
De force et de légèreté. »
Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, Noire étourdi chancelle, étend les bras et tombe. Il se cassa le nez, et tout le monde en rit.
Voilà par quels traits délicats, par quels contes charmants, heureusement inventés ou imités, le poète a su faire vivre et se mouvoir ce monde imaginaire où la Fiction, tenant la Vérité par la main, se promène en maîtresse au milieu de ses fantastiques sujets.
La Vérité toute nue
Sortit unjour de son puits.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits.
Jeunes et vieux fuyaient sa vue.
La pauvre Vérité restait là morfondue.
Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
206 FLORTAN.
A ses yeux vient se présenter
La Fable richement vêtue,
Portant plume et diamants,
La plupart faux^ mais très brillants.
(( Eh ! vous voilà ! bonjour, dit-elle ; Que faites-vous ici, seule sur un chemin? • La Vérité' re'pond : « Vous le voyez, je gèle.
Aux passants je demande en vain
De me donner une retraite, Je leur fais peur à tous. Hélas ! je le vois bien,
Vieille femme n'obtient plus rien.
— Vous êtes pourtant ma cadette,
Dit la Fable, et, sans vanité,
Partout je suis fort bien reçue.
Mais aussi, dame Vérité,
Pourquoi vous montrer toute nue ?
Cela n'est pas adroit. Tenez, arrangeons-nous;
Qu'un même intérêt nous rassemble :
Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble
Chez le sage, à cause de vous,
Je ne serai point rebutée ;
A cause de moi, chez les fous
Vous ne serez point maltraitée.
Servant par ce moyen chacun selon son goût, Grâce à votre raison et grâce à ma f(,)lie,
Vous verrez, ma sœur, que partout
Nous passerons de compagnie. »