‹ FlorianChapitre 3 sur 16 · I. L'Enfance. Floiian à Ferney V Iliade en action · texte numérisé non relu

I. L'Enfance. Floiian à Ferney V Iliade en action

Le chevalier de Plorian, l'auteur des Jumeaux de Bergame, d'Estelle, des Fables, était proche parent de Voltaire, avec lequel il n'a d'ailleurs aucune autre afïinité. Voltaire l'appelait F^o?u"anety par amitié d'abord, et aussi pour le distinguer de l'autre Florian, Toncle de Florianet, le marquis de Florian, qui, s'iloccupe aujourd'hui

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peu de place clans l'histoire littéraire, en occupe une considérable dans la correspondance du vieux malade de Ferney. Il avait épousé la nièce de Voltaire, M"*^ Mignot, la sœur de la sensible M™" Denis qui tenait le ménage du grand homme. Cette demoiselle Mignot était veuve de son premier mari quand elle devint la tante de Florianet en épousant le marquis de Florianen 1762(1). Jean-Pierre-Claris de Florian naquit le G mars 1754 au château de Florian, près de Sauve, dans les basses Cévennes. 11 ne connut pas sa mère^ qui mourut en le mettant au monde. « Jamais, dit-il, je n'ai su ce que c'est qu'une mère. » On peut assurer que s'il l'eût connue, ill'eût rendue heureuse. Un des sentiments que Florian a touchés et dépeints avec le plus de délicatesse et de sincère émotion, c'est l'amour maternel récompensé par l'amour filial.. Notons pourtant queGilette deSalgue était Castillane: ne dirait-

(l) M'i® Mignot épDa=5a d'abord M. Fontaine, puis, restée veuve, elle se remaria avec le marquis de Florian en 17G2. Elle mourut en 1772, Le marquis se consola en prenant une saconde femme, la veuve d'un original, M. Rilliet, dont Voltaire s'est moqué dans la Guerre de Gstièoe. R3devenu veuf , le marquis donna alors à Florianet une troisième tante, M^'^ Louise Joly. Aussi Voltaire disait-il : oc M. de F.orian a e.i boiacojp de tantes. »

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on pas qu'elle transmit avec la vie le goût de TEspaane à son fils, grand lecteur et imitateur de romans espagnols ?

Florian nous a conté lui-môme ses premières années dans un petit livre plein de verve et d'entrain, où il apparaît sous un jour moins factice que dans ses florianesques bergeries, où il semble être plus lui-même : Les Mémoires d'un jeune Espagnol. Le récit de sa vie chez son père est trop joli pour ne pas le laisser conter luimême.

« Mon père, qui me destinait au service, aimait à me voir manier un fusil à huit ou neuf ans ; il me donnait de la poudre, du plomb ; je courais les champs tout seul, tuant fort bien les moineaux, et le soir je revenais au château rapporter ma chasse, et lire quelque livre. Celui qui me plaisait le plus était la traduction de V Iliade d'Homère ; les exploits des he'ros grecs me transportaient, et lorsque j'avais tué un oiseau un peu remarquable par son plumage ou par sa grosseur, je ne manquais pas de former un petit bûcher avec du bois sec au milieu de la cour ; j V déposais avec respect le corps de Patrocle ou de Sarpédori (l), j'y mettais gravement le feu, et je me tenais sous les armes jusqu'à ce que le corps de

(1) Patrocle, Tami d'Achille, fat tué par les Troyens. — Sarpédon» allié de Priam, roi des Troyens, avait été tué par Patrocle.

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mon héros fût consumé; alors je recueillais ses cendres dans un pol que j'avais volé à la cuisine, et j'allais porter cette urne à mon grand-père, en lui nommant celui dont elle renfermait les restes. Mon grand-père riait, et m'aimait beaucoup. »

Notons en passant ces souvenirs d'enfance. Ils ont leur écho clans la vie de l'homme. Florian acquit un vif sentiment de la nature et du pittoresque au cours de ces promenades solitaires à travers champs, le fusil en bandoulière, enjambant à la suite de son basset les landes et les jeunes oliviers. A cet âge où l'esprit tout neuf encore garde si profondément gravées les premières impressions reçues, il s'imprégnait de l'air pur des prairies, des senteurs champêtres et du grand calme des campagnes qu'il devait si joliment décrire. Et V Iliade, et Sarpédon sur son bûcher? il devait lui rester de ces premières lectures le goût des grandes actions héroïques, des grands récits épiques: il s'essaiera dans ce genre, plus tard ; Gonzalve^ Numa, auront leurs batailles homériques; il sera tout prêt pour la lecture et l'imitation des romans chevaleresques, et bien souvent il essaiera de mêler

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la note str idente du clairon aux tendres accents de la musette.

C'est pendant qu'il vivait ainsi, tuant des perdrix et brûlant le corps de Patrocle, qu'ar riva un jour au château de Florian une lettre du château de Ferney. Le marquis de Florian y appelait son neveu pour le présenter à Voltaire.

Ce fut une vraie joie à Florian, et le jeune chevalier se rappelle avec émotion plus tard cet heureux moment. « Voici, dit-il en le racontant, la première époque intéressante de ma vie. »

Florian et son père arrivèrent à Ferney au mois de juillet 1765. Le jeune enfant fut présenté par sa tante à Voltaire et à son autre nièce, madame Denis, qui faisait les honneurs de la maison.

Voltaire fut enchanté de sa gentillesse, et lui fit tant de caresses que bientôt, nous dit Florian, « il devint celui de sa maison que j'aimais le mieux. » 11 y avait chez le jeune adolescent de quoi plaire au vieux malade de Ferney : sa gaité vive et franche, ses reparties spirituelles, son humeur enjouée, malicieuse, étaient faites

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pour lui concilier les bonnes grâces du plus malicieux des gens d'esprit.

« Souvent il me faisait placer auprès de lui à table ; et tandis que beaucoup de personnages, qui se croyaient importants, et qui venaient souper chez Lope de Vega (1) (Voltaire) pour soutenir cette importance, le regardaient et l'e'coutaient, Lope se plaisait à causer avec un enfant. La première question qu'il me fit fut si je savais beaucoup de choses. Oui, Monsieur, lui dis-je, je sais VIliade et le Blason (2). Lope se mit à rire et me raconta la fable du Marchand, du pâtre et du /ils du roi: cette fable et la manière charmantedont elle fut racontée me persuadèrent que le blason n'était pas la plus utile des sciences, et je résolus d'apprendre autre chose. »

fc^ Florian, que Voltaire avait baptisé Florlanety fit les délices de Ferney, et y commença une existence pleine de charmas. Son père était retourné dans ses terres. Florianet, demeuré à Ferney, y continua son éducation.

« Lope de Vega (Voltaire) avait un aumônier (le Père Adam) pour faire sa pawtie d'échecs ; cet aum-jnier avait été jésuite, et savait assez bien le latin ; ma tante le pria de vouloir bien m'en donner les premiers principes. »

(1) Célèbre auteur dramatique e?pajnol du xvi« siècle.

(2) Traité de la science héraldique, armoiries, devises, etc.

C'est ce bon curé dont Voltaire disait : « Mon aumônier, qui s'appelle Adam, mais qui n'est pas le premier homme du monde. » Il le prouvait une fois de plus en se laissant prendre à Tinnocente duperie de son jeune élève. Celui-ci faisait des thèmes, «et comme j'étais souvent embarrassé pour mettre en latin ce que je n'entendais pas trop bien en français, je m'en allais par la garde-robo de Lope le prier de me faire via phrase ; ce grand homme, que j'interrompais quelquefois au milieu d'une tragédie, ne se fâchait jamais ; il me faisait -ina phrase avec tant de bonté que je m'en retournais toujours croyant que c'était moi qui l'avais faite; l'aumônier trouvait mon thème excellent ; on le lisait dans le salon; on le montrait comme un petit chef-d'œuvre à Lope de Vega, qui disait en souriant que c'était fort bien pour mon âge. »

N'est-ce pas là vm petit tableau charmant ? La figure de ^'oltaire y apparaît indulgente et douce ; cette connivence malicieuse avec un enfant de dix ans nous le montre sous un jour nouveau, capable, lui aussi, de pratiquer en souriant VArt (Vôtre Grand-Père.

Florianet continuait à lire beaucoup. Notons en passant que tous les jours, à la toilette de sa tante, il venait lire haut le Télémaque de F'énelon. On constate plus tard la trace de ces lectures dans le roman de Numa Pompilius.

Uîliade n'avait perdu pour lui aucun des charmes qu'il lui trouvait à Florian.

o Mes héros grecs étaient toujours dans ma tête, et je résolus de bien repasser toutes leurs actions dans le jardin de Lope de Yega.

Dans ce jardin il y avait plusieurs carrés de fleurs et, parmi ces fleurs, les plus beaux pavots du monde élevaient leurs têtes panachées; toutes les fois que je passais près d'eux, je les regardais de côté, en disant tout bas: Voilà des perfides Troyens qui tomberont sous mes coups. »

Ce « regard de côté » est une perle. On voit d'ici le jeune bambin, les bras derrière le dos, longeant sournoisement sur l'allée sablée le parterre de pavots, et proférant avec conviction ses terribles menaces.

« Je donnai à chacun d'eux le nom d'un fils de Priam, et le plus beau des pavots s'appelait Hector. Pour rendre Villusion complète, je m'étajs fait une épée de bois, que

j'imaginais avoir été forgée par Yulcain : cette épée était fatale aux pavots ; souvent j'entrais dans les carrés pour ôter la vie à quelque Troyen ; mais, pour mieux suivre la vérité de cette histoire, je ne faisais pas un grand carnage ; j'étais toujours repoussé jusqu'à mes vaisseaux, qui étaient de fort jolis cabinets de charmille: là, je me reposais en attendant que la colère d'Achille fût passée et qu'il revînt au secours des Grecs. Enfm ce grand jour arriva : la mort de Patrocle fit courir le fils de Pelée (1) à la vengeance ; je m'arme de ma terrible épée, et malgré les efforts des ennemis, j'entre dans un des carrés et je coupe la tête à mille pavots ; non content de tant de héros immolés aux mânes de mon ami, je passe dans un autre carré. En vain le Xante (2) en fureur veut s'opposer à mon courage, je bra vêles eaux du Xante, et je fais mordre la poussière à tous les pavots qui s'offrent à mes coups.

Déjà Deiphobus n'est plus, Sarpédon ne voit plus la lumière, Aztéropée est tombé sous mes coups; le champ de batailles est couvert de morts et de mourants ; ce n'était pas assez : Hector restait, Hector le meurtrier de Patrocle ! le meurtrier de mon ami ! Hector levait une tête superbe et semblait braver ma fureur ; je m'élance vers lui ; déjà mon épée était prête à lui porter le coup mortel. Tendre Andromaque, malheureux Astyanax, tremblez, Hector va périr, il va tomber sous le fer dWchille. Un bonheur inespéré sauva la vie à Hector ; Lope de Vega (Voltaire) parut au moment où j'allais por-

(1) Achille.

(2) Fleuve près de Troie,

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ter le coup mortel au héros de Phrygie. Lope me regar. dait depuis une demi-heure, coupant la tète à tous les pavots ; il voulut sauver le superbe Hector, et me demanda doucement le motif de ma fureur. Je lui dis que je repassais mon Iliade, et que, dans ce moment, j'e'tais devant les portes Scées (1) où Hector devait périr. Lope de Vega (Voltaire) rit beaucoup, et me laissant continuer mon combat, il courut raconter ma victoire dans le palais de Priam. »

Il y a, dans le récit de ces récréations un peu scolasfciqueSjdu mouvement etde l'entrain. Sans doute on sent trop que F'iorian a voulu écrire une page. Le motif était joli. Mais si le naturel y est un peu cherché, un peu factice, on aime à voir Voltaire soutenir ainsi son rôle de grandpère, et laisser en riant saccager ses parterres pour la plus grande gloire d'Achille.

Un des plus gracieux épisodes de ces années de jeunesse est la réception que fit Voltaire à la célèbre actrice Claire de la Tude, connue sous le nom de la Clairon, dans son château de Ferney. Une petite fête fut improvisée le soir. Horianet habillé en berger, accompagné d'une

(1) Portes de la ville de Troie.

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petite bergère rose qui portait une corbeille de fleurs, récita devant la grande artiste une petite bluette dialoguée.

(c Ne voilà-t-il pas, dit Sainte-Beuve, dès l'entrée, toute une vie qui se dessine ? Il a commencé par entendre de la bouche de Voltaire une fable de La Fontaine : cette leçon fructifiera. Il joue à l'Iliade, il la traduit en fleurs de pavots, et la fait tenir dans un carré de parterre : cela promet Numa. Pompilius. Il joue un berger blanc et rose avec sa bergère : c'est commencer déjà l'innocente pastorale cVEstelle et de Némorin. »

Mais il fallut quitter Ferney pour Paris, où Florian vécut chez sa tante. Là son éducation fut assez peu soignée. La tante ne se montrait pas difficile sur le choix de ses précepteurs, et si Florian ne devint pas un petit garnement, c'est qu'il avait une excellente nature. Il lui resta pourtant de cette éducation un peu dissipée comme un levain qui fermenta.

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Florian avait été présenté par son oncle cliez le duc de Penthièvre, qui le prit en amitié, le surnomma Pollichinello et en fit son page.

Après deux ans de Tétat « pagique )>, Pollichinello fut pris du désir de servir dans Fartillerio 1770. Il avait quinze ans. Il se prépara aux examens de l'école de Bapaume; à force de calculer le solide d'un boulet ou la hauteur des courtines dans l'antichambre des pages, et de tracer sur le parquet, avec de la craie, la démonstration de la vis, il fit rapidement de grands progrès. Il lui arrivait de descendre de cheval pour tracer sur la neige, avec le manche de son fouet, la figure d'une proposition qu'il se rappelait.

Au cours de cette préparation, Florian fit sa sortie de pages pour prendre l'uniforme, dont il fut très fier.

a Je ne peux pas vous rendre le plaisir que me fit mon habit bleu; je me regardais dans tous les miroirs, j'étais occupé de savoir si j'avais bien l'air d'un officier. Ma cocarde et ma dragonne faisaient le bonheur de ma vie. »

LES PKEMJEKES ANiNEES.

A sa sortie de l'école de Bj paume, il revint à Ferney, où il retrouva son père et son oncle. Il chassait et se promenait, en attendant l'effet d'une demande qu'il avait faite pour entrer dans l'artillerie. Le soir, il dirigeait dans la confection de ses devoirs la petite-nièce de Corneille que Voltaire venait d'adopter.

Enlin, comme les nouvelles n'arrivaient pas, Florian et son père partirent pour Paris et allèrent trouver leur protecteur, le duc de Penthièvre.

Au bout d'un mois, Flo ian obtenait, non pas un grade dans la marine, mais une sous-lieutenance dans la cavalerie au régiment du duc de Penthièvre, en garnison à Maubeuge.

En attendant le jour du départ, il s'occupait à faire ou à copier des chansons, et môme, — voilà un aveu bien inattendu de la part de Florian, — à composer un traité de métaphysique.

Mais à Maubeuge même il ne resta pas longtemps. Son père dut le rappeler bientôt, et il revint auprès du duc de Penthièvre, son protecteur. Cette fois, au lieu de lui conher une com-

FLOIIIAN. 2

'■{) KLUHIAX.

pagnie en province, il rattacha auprès de sa personne en qualité de gentilhomme. Florian, se souvenantdes longues années passées comme page chez le duc, avait d'abord refusé : « Il y a trop longtemps, avait-il dit, que je suis laquais pour devenir valet de chambre. » Il dut néanmoins accepter, et désormais il ne quittera plus ce mentor austère et paternel, près de qui il vivra tantôt à Paris , tantôt aux châteaux d'Anet ou de Sceaux.

Le duc de Penthièvrea joué dans Texistence de Florian un trop grand rôle et a exercé sur son esprit une influence trop décisive, pour qu'il n'occupe pas une place dans la biographie de son protégé.

Le duc de Penthièvrc, fds du comte de Toulouse, père du duc de Lamballe, naquit en i7'25. Il mourut en 1793. C'est une curieuse figure, et bien originale, qui traverse, austère et grave, un siècle frivole et un monde de plaisirs. Sa silhouette sévère se détache au milieu des mines rieuses qui l'entourent. Sa démarche lente et mesurée contraste avec les folles allures de son temps, les rondes échevclécs que mènent

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SOUS les lambris illuminés les bergères de Watteau et les petits maîtres de Marivaux. On dirait un moine, pâle et sévère sous la cagoule rabaissée, passant au fond des jardins qu'embrasent et qu'animent les rires et les girandoles de quelque fête vénitienne. C'est un saint, que ce duc, une âme d'élite, pure, blanche, angélique. Il règne autour de lui une atmosphère de dévotion et de probité qui gagne ceux qui Fap. prochent. Comment s'étonner de voir Florian^ nature sensible et malléable, se former à l'image du pieux duc, quand on peut saisir assez facilement l'influence à distance de cet intègre personnage jusque sur son historien? M. Bonhomme (1) s'est luù-môme penthiéorisé en nous parlant du duc de Penthièvre. Il exalte avec des enthousiasmes de sermonnaire cet homme dans lequel il estime moins peut-être la vertu que le travail consacré par lui à réunir et ordonner ses curieux documents. Quand nous lisons des phrases comme celle-ci :

a Voyez : le duc et la duchesse sont jeunes et bien portants. Tout fleurit en eux et autour d'eux. De doux

(1) H. Bonhomme, Le duc de Penthièvre.

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et frais rejetons croissent à Tombre de leurs vertus. Ils ont des richesses immenses, ils ont la puissance, ils ont la grandeur, et voilà, — ô dérision amère ! — qu'un point noir se forme dans un ciel si pur, et va bientôt envahir l'horizon !... »

Si nous sourions un peu^ c'est qu'il nous semble constater le résultat d'un commerce prolongé avec un homme dont ce fut là le langage, dont c'étaient là les habitudes. Le duc parlait et pensait ainsi. Le monde est moins son élément que le monastère. Moine, il l'a presque été quelque temps. Quand sa femme mourut, c'est en allant s'enfermer à la Trappe qu'il se console. Il a toutes les vertus du prêtre, moins le costume. Il est même permis de trouver qu'il les porte souvent un peu plus loin que ne l'exige la plus stricte morale. Il est bienfaisant, et c'est glorieux à lui d'avoir été le bon ange de son pays. Sa journée est irréprochable : lèvera neuf heures, prière, toilette « où il se complaisait dans ces mille petits soins qui sont pour le corps ce que la pureté est à l'àme » ; lecture du courrier, travail, déjeuner dont le menu est une tasse de chocolat, audience, messe, lec-

ture du bréviaire, à une heure et demie dîuer^ lecture, méditation pieuse. A cinq heures promenade ; à huit heures, nouvelle méditation dans son oratoire, à neuf heures souper, causeries jusqu'à minuit ; alors prière, lecture spirituelle, et coucher.

Chaque promenade est une occasion de faire quelques aumônes. Il les porte lui-même , à moins qu'il ne les glisse d'une façon anonyme et discrète par les ais mal joints d'une cabane. On nous conte encore l'histoire assez ridicule d'une chasse royale où le roi, pris de court, arrive un soir avec sa suite à Timproviste chez Penthiève. Il était onze heures du soir. Le duc se présente : il avait autour des reins un tablier de cuisine et à la main une cuiller à pot. Le roi l'avait surpris en train de faire bouillir lui-môme la soupe de ses pauvres pour le lendemain.

Il prit comme second dans ses distributions gratuites sonjeune protégé Florian. Léon Gozlan a joliment conté cette collaboration bienfaisante.

« Florian portait discr.Hement les aumônes aux pauvres désignés par le prince, et découverts par lui avec

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joie au milieu de ses courses à travers les hameaux et les villages soumis à sa seigneurie de Rambouillet. On peut dire que le duc allait à la chasse aux bienfaits, et que Florian ramassait le gibier. Mais il en fut des bienfaits, au bout d'un certain temps, comme il en est du gibier quand on chasse trop. Le grand seigneur et le poète dépeuplèrent leurs forêts, leurs parcs et leurs réserves. Le pauvre devint rare dans les limite!^ pourtant peu restreintes de Rambouillet. Enfin, plus de pauvres, plus de ne'cessiteux sous le regard du château. Ils allèrent les chercher plus loin; ils les trouvèrent d'abord, puis les pauvres manquèrent de nouveau. Ils braconnèrent alors où ils purent ; mais, obligés de faire usage d'adresse pour ne pas revenir, non les mains vides, mais pleines, ils se turent l'un à l'autre les bons endroits, chacun d'eux mettant une espèce d'orgueil à les exploiter le premier. L'hiver surtout, la rivalité s'élevait à un degré inimaginable entre les deux amis : l'un profilait du sommeil de l'autre pour sortir sans bruit et consommer sa divine charité; et Pautre, le poète, cherchait de son côté à devancer le jour, afin d'être aussi le premier à l'œuvre de bienfaisance, qu'il ne remplissait, du reste, avec tant de zèle, qu'au nom et avec l'argent de son maître et de son ami. S'ils se rencontraient hors du château de si bonne heure, ils inventaient de mauvais prétextes, comme en usent les honnêtes gens forcés de mentir. Leur santé était le motif de leur sortie si matinale ; c'est le secret de vivre longtemps, celui de se lever de bonne heure. Quant à la véritable cause de leur absence du château, pas un mot. On rentrait en parlant d'objets

éloignés, étrangers à leur pensée pre'senle : des dernières coupes de bois, de la nécessité d'indemniser les paysans et les petits propriétaires dont les blés et les vignes avaient considérablement souffert des chasses du roi. Le prince n'apprenait guère qu'à la fin du mois, en jetant un coup (Pœil sur les dépenses particulières, les avantages qu'avait remportés sur lui son secrétaire Florian, quand ce n'était pas à Florian à s'avouer vaincu par l'habileté du prince (1). »

C'est à cet homme que Florian s'attacha d'une amitié qu'il faut croire sincère. Il ne manque pas une occasion de remercier et d'exalter son bienfaiteur, et il en parle toujours en termes qui font autant d'honneur à l'un qu'à l'autre. Florian est toujours heureusement inspiré quand il chante l'amitié, soit qu'il conte les aventures du Ls/^ni et delà Sarcelle, soit qu'il mette à un des livres cVEstelle ce gracieux prologue :

« Tendre amitié, délices des bons cœurs, c'est dans le ciel que tu pris naissance; lu descendis sur la terre aux premiers chagrins des humains. Le Créateur, toujours attentif à soulager par un bienfait chacun des maux de la nature, t'oppose seule à toutes les peines. Sans toi,

(1, Les Châteaux de France,

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jouets éternels du sort, nous passerions dans les pleurs les longs instants de cette courte vie. Sans toi, frêles vaisseaux, privés de pilotes, toujours battus par des vents contraires, portés à leur gré cà et là sur une mer semée d'écueils, nous péririons sans être plaints, ou nous échapperions pour souffrir encore. Tu deviens le port tranquille où l'on se réfugie pendant l'orage, où l'on se félicite après le danger. Bienfaitrice de tous les morte's, dans la douleur, dans la joie, lu donnes seule des jouissances que le remords et la crainte ne viennent pas empoisonner.

M. Bonhomme, clans la prélace des Fables de Florian, s'indigne violemment d'un soupçon émis par Sainte-Beuve : « Florian était à la fois sensible et assez rusé ; c'était un berger, mais un pQu normand, comme l'ont été bien des bergers. Sa passion pour la pastorale ne l'empêcha à aucun moment de savoir comment on réussit et l'on fait son chemin dans la littérature et dans la société . » 11 y a peut-être dans cette accusation plus de vérité que ne pense M. Bonhomme. Sainte-Beuve observe justement que des vers enthousiastes sur le Philoctète de La

Harpe avaient habilement préparé le critique à bien recevoir Gala iée :

Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible, Et pour juger les vers, il suffit de mon cœur.

N'y a-t-il pas autre chose qu'un pur désintéressement, une communion parfaite de deux âmes sensibles et charitables, dans les relations étroites qui unirent Florian au duc, dans le changement subit et entier que Florian inflige à son inspiratio;i, dans la docilité avec laquelle il ne traite plus que les genres permis par l'illuste protecteur, quitte à les négliger sur un signe de son austère Mécène? Le jeune dragon quitte son air superbe et vainqueur» défrise sa moustache, et prend des allures de petit abbé. Il sut bien jouer ce rôle : mais on peut regretter qu'il ne soit pas demevu^é luimême.

Le vrai Florian n'est ni si compatissant, ni si rangé. Némorin rougirait de lui. A-t-il le cœur si tendre, celui qui écrit avec un calme si serein et une désinvolture si gentilhommière ce simple souvenir : « l'n jour, un homme se trouva vis-àvis de moi, au tournant d'une rue ; je ne pus

arrêter mon cheval, et je lui marchai sur le corps ; il y eut des plaintes portées, on m'envoya en prison. » Pas la moindre émotion, pas un pli du visage ne bouge.

llum])le, il ne l'est guère; il resta toute sa vie ce qu'il était chez l'abbé Mignot, fier, orgueilleux et susceptible.

• Je tremblais en entrant dans sa chambre : ses railleries amères m'humiliaient presque toujours. »

Est-il si sentimental et si rêveur celui que ses amis et contemporains nous ont dépeint sous les couleurs les plus vives et les plus sémillantes ? « Il avait, dit Lacretelle, le privilège d'inspirer partout la joie par ses bons mots, ses contes, ses chansons... Point de langueur avec lui ; il faisait la guerre aux longues et tristes discussions par ses saillies et quelquefois même par ses jeux d'enfant (1). » Bucolique, il ne l'est pas du tout par tempérament. Dans un court morceau intitulé Mes Idées sur nos Auteurs comiques, Florian a dit ce qu'il pensait de Molière, de Regnard, de Dufresny, de Dancourt, de

(1) FAoge de Florian, Œuv. camp., Ed. Biiand, 1824.

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Piron^ de Boissi (1). Il a consacré une courte étude à toutes les comédies de Molière, sauf luie. Cet unique ou])li est à noter: c'est la Pastorale comique. Florian^ quand il écrivait ces morceaux de critique, ignorait encore qu'il serait plus tard un des maitres de la pastorale ; il ne songeait qu'au théâtre, et au théâtre dans le goût de Molière. Le duc de Penthièvre n'avait pas encore jugé ce divertissement trop frivole, et ne l'avait pas encore défendu à son pupille. A cette époque^ les bergers n'attirent pas Florian ; il demeure insensible aux accents de leurs pipeaux. S'il parle de Méllcerte, il ne s'y arrête pas, et l'on croit môme saisir une légère nuance d'ironie dans la façon dont il en parle. « Mélicerte et Myrtil y parlent comme des bergers bien amoureux et bien naïfs. » Ce jugement est comique dans la bouche du chantre de Galatée. Il prouve une fois de plus que l'iorian n'était pas du tout pastoral (/e ?iai8S£iMC(3 (2).

La domesticité du. duc de Penthièvre nui-

(1) Cf. notre étude, Jlolière ùigé i>ar Florian, Moliériste, avril

(2) Cf. p. 207 Tattitude de Florian à la Révolution.

sit à l'originalité de Técrivain, si elle assura le bien-ôtre du page. Cette originalité, il faut bien le reconnaître, ne devait être ni bien irrésistible ni très puissante, puisqu'elle se plia et s'effaça si docilement. On ne peut cependant s'empôcher de regretter l'iniluence fâcheuse du protecteur sur le protégé, qui devint pour tout le monde « le capucin de IWcadéniie (l). »

Florian, nature assez molle, ne résista pas, au contraire. Il conforma son théâtre aux goûts du prince, le supprima sur son désir, écrivit d'honnêtes et probes pastorales bien touchantes, où, à son tour, il faisait parler apr js Molière (( des bergers bien amoureux et bien naïfs », estimant que la splendide hospitalité du prince valait bien un léger sacrifice aux chastes Muses.

De fait, grâce à cette concession bénévole et soutenue, Florian mena l'existence la plus heureuse et la plus sereine. Il devint bientôt le héros des réunions, le poète en titre du théâtre que d'Argental avait fait installer dans son

(l) Mot cl2 Saint-Lambert.

LES PREMIKRFS ANNÉES. 37

hôtel. M. H. Bonhomme reproduit une afTichc qu'il a eue sous les yeux :

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