CHAPITRE I
Départ de Tchhang 'an. — Monts Loung. — Thsin d'occident. — Liang du midi. Liang du nord. — Thun houang. — Désert de sable.
Anciennement Fâ hian (•) , étant à Tchhang 'an (a), fut affligé de voir les préceptes et les livres théologiques (î) près de se perdre et déjà altérés par des lacunes. Par ce motif, la seconde année Houng chi (4) , marquée des caractères cycliques Ki haï, il partit avec Hoeï king, Tao Iching, Iloeï ing, Hoeï ’weï (5) et plusieurs autres, pour aller, de concert avec eux, chercher dans l’Inde les lois et les préceptes de la religion.
Ils partirent de Tchhang 'an, et, ayant traversé le (mont) Loung (6), ils vinrent au royaume de Khian koucï (7), où ils firent un séjour (8). Ce séjour terminé, ils allèrent en avant et parvinrent au royaume
FOË KOUË Kl.
de Néon titan (9). Ils passèrent les monts Yang leou (10), et arrivèrent au commandement militaire de Tchang y (1 1).
Le pays de Tchang y était alors }e théâtre de grands troubles qui rendaient les routes impraticables. Le roi de Tchang ÿ, par intérêt et par affection pour eux, les retint et se rendit leur bienfaiteur (n). Ce fut alors qu’ils rencontrèrent Tchi yan, Iloeï kian , Seng chao, Pao yun, Seng king (i3) et plusieurs autres. Charmés de se trouver réunis dans une même intention , ils continuèrent leur séjour ensemble ; et quand le terme de ce séjour fut venu, ils se remirent en route et ils arrivèrent à Thun houang (16). Là sont des retranchements qui peuvent s’étendre à 80 li de l’est à l’ouest, et à 4o li du sud au nord. Ils s’arrêtèrent un mois et quelques jours. Ensuite Fâ hian et cinq autres partirent devant, à la suite de quelques ambassadeurs, et se séparèrent de nouveau de Pao yan et des autres. Le gouverneur de Thun houang, Li hao, leur fournit les choses dont ils avaient besoin pour traverser le Fleuve de sable (i5).
11 y a dans ce fleuve de sable des mauvais génies, et des vents si brûlants, que, quand on vient à les rencontrer, on meurt, et que personne n’en réchappe. On ne voit ni oiseaux voler en haut, ni quadrupèdes marcher en bas. De tous côtés, et jusqu’où la vue peut s’étendre, si l’on cherche le lieu propre à traverser, on n’aperçoit d’autre signe pour le faire reconnaître, que les ossements de ceux qui y ont péri, et qui seuls peuvent servir d’indices.
Ils voyagèrent pendant dix-sept jours, et l'on peut évaluer à 1 5oo li le chemin qu’ils firent pour atteindre le royaume de Chen chen.
NOTES SUIt LE CHAPITRE I.
( 1 ) Ckÿfâ hian. ] C'est un de ces noms que les Bouddhistes de la Chine adoptent en entrant dans la vie religieuse , et qui indiquent ou des dispositions morales , ou une aptitude particulière à de certaines observances de la vie monastique : c’est quel-
que chose d’analogue h ce qu'on appelait autrefois chez les peuples catholiques nom de religion [nomen professionismonasticœ ), comme la mère des singes, la sœur de la Rédemption, le père de la Miséricorde, etc. L'objet des moines chinois, en changeant de nom, est, comme autrefois chez nous, d'annoncer l'intention de renouveler leur vie et de renoncer à leur famille. Ces noms, traduits ou imités du sanscrit, sont tous significatifs et désignent des idées morales ou ascétiques : le religieux de la quiétude ['An tsing), le repos de la loi ( Tao ‘an), la sévérité de fa prudence ( Tchi mang ) \ etc. Le nom de Chÿ fâ hian signifie manifestation de la loi de Chr (Sbakya). On l'abrège dans la suite du discours, conformément à l'usage observé pour les noms propres, et l’on dit simplement Fâ hian; c’est de cette manière que le voyageur, qui parle toujours de lui-même à la troisième personne, écrit le plus souvent son nom.
(a) Tchhang 'an, ] repos perpétuel, est le nom qu'a porté la ville, ou, pour parler d’une manière plus exacte, le département qu'ou nomme à présent Si an (Si ugan fou) dans le Chen si. C’est maintenant le nom d’une ville du troisième ordre, au sud de cette métropole, et qui passe pour en avoir été l'ancien emplacement sous les Thsin et les Han. Lorsque la capitale a changé de nom, on l’a longtemps encore appelée Tchhang ‘an, par imitation de l'antiquité.
(3) Les préceptes et les livres théologiques.] Dans l’original, LiÛ. Tsang tiù .signifie précepte; Tsang veut dire collection. L'ensemble des livres religieux se nomme communément «San tsang. les trois collections , proprement les trois contenants ( en sanscrit, les trois Pitaka); et cette expression s’applique aussi à la doctrine qui y est renfermée, à la religion elle-même. Les trois parties de la triple collection sont les King , ou livres sacrés, les Préceptes, et les discours, Lun. On les nomme en sanscrit Soûtra, Vinaya, Abkidharma k. Les San tsang sont nommés en mongol Goûrban aïmak saba *.
[h) Houng cfti.] C’est le nom des années du règne de Yao heng, prince de la petite dynastie des Thsin postérieurs, qui régna dans le Chen si à la fin du IVe et au commencement du v° siècle de notre èred. La première année Houng chi répond à l’année cyclique Ki haï, 399. Il y a donc une sorte de contradiction dans le récit de Fâ hian, qui marque la fin de l’année cyclique Ki hai et la deuxième année Houng chi comme époque de son départ. Mais si ce n’est pas simplement une faute dans son texte , on peut supposer que ces petits princes de race tibétaine qui régnaient , dans un temps de trouble et de confusion, à l’une des extrémités de l’empire, n’ôbservaient pas très-exactement les règles du calendrier chinois, et ne marquaient pas l’ouverture de l'année politique précisément au premier jour de l’année astrono-
* Voyex H'rn hian thoany khao. livre CCXXVI, ciU dins le San tsang fA sou, livre VIII, p*g. sg r. pu g, fi et ROtv. * Geschicktr der (ht-. Voit, golen, pg. to.
k l’an y mmg n iag i. livre IV, ouvrage qui rai * Ilittoir * du Huas. loa». I, pog. 16a.
mique. U faudrait alors que Fâ liian eût quitté Tchang 'an dans les derniers jours de l’an 399, quand on y avait déjà renouvelé le nom d’années Houng chi, bien que l’on y comptât encore l’année cyclique Ki liai. Cette supposition ne manque pas de vraisemblance.
(5) Hoeï king, Tao tching, Hoeï ying, Hoeï weï et les autres. ] Fâ hian ne dit nulle part le nombre précis de ses compagnons de voyage; il en nomme ici quatre, et l’on verra plus bas que plusieurs autres encore se joignirent à ceux-là. C’était alors un usage assez ordinaire parmi les religieux bouddhistes , de se réunir en troupes et d’entreprendre des pèlerinages communs, de temple en temple et de ville en ville, de l’Inde à la Chine et de la Chine dans l’Inde. Les quatre noms qu’on voit ici sont des noms de religion. (Voyez note 1 .) Leur signification est : Hoe'i king, éclat d'intelligence; Tao tching, ornement de doctrine ; Hoei ing, correspondance de perspicacité, éminence de perspicacité.
(6) La montagne Loung.] Montagnes dans la partie occidentale du Chcn si, au N. E. du district de Thsin 'an, à 1*E. de la rivière Thsing. On distingue le grand et le petit Loung. Le nom de cette montagne sc trouve sur les cartes chinoises récentes, à 35* de lat. et 1 o® à l’O. du méridien de Pe king.
(7) Le royaume de Khian koueï] était au delà de la montagne de Loung. On serait tenté de prendre Khian koueï pour un nom de pays. C’est celui d’un prince de la race des Sian pi, appartenant à la petite dynastie des Thsin occidentaux, ou de Loung si (occident du mont Loung), laquelle régna dans la partie occidentale du Chen si, à la fin du rv* et au commencement du v* siècle*. Khian koueï était monté sur le trône en 388.
[Khy foâ Kou# jin fonda, en 385 de J. C. , la dynastie des Thsin occidentaux; il avait fortifié Young sse tchhing, et y avait établi sa résidence. Cette ville reçut alors le nom honorifique de yuan tchhouan. Elle était située au N. E. de la ville actuelle de Kin hian, département de Lan tcheou fou du Kan su. Quand, en 388, Khian koueï succéda à son frère aîné Kouê jin, il transporta sa cour à Kin tchhing, qui est le Kin hian de nos jours. Voyez Thoung hian kang mou sous les années indiquées, et Tai thsing y thoung tchi, édition de 1 7 46, scct. clviii, f. 1 8 t. — Klapaotu. ]
(8) iSiÿoar.] Dans le texte, hia tso (s’asseoir en été). Cette expression doit être prise dans un sens général, et ne signifie nullement qu’on s’arrête en été ou qu’on passe l’été; elle revient fréquemment dans le récit de Fâ hian. J|F est vraisemblablement employé pour '"f* à cause de l’identité de prononciation.
* Histoire Je t Hans, ton». I, pag. aoo Li toi Ai ne, liv. XLIV, pag. 18 v.
(9) Le royaamc de Neou than.) Ce nom n est pas non plus, comme on pourrait le croire, le nom d’un pays, mais celui d’un homme. Neou thon, que Dcguigncs appelle Jo than *, appartenait à la race des Sian pi et à la petite dynastie des Liang méridionaux qui régnait dans le IIo si, à l’occident du fleuve Jaune, et qu'on (ait commencer en 397. Neou than ne monta sur le trône que l'année Jinyin du cycle (60a); ce qui prouve que Fâ hian et ses compagnons s’étaient longtemps arrêtés en route avant de parvenir à un point si peu éloigné. Au reste , il écrit mal la première syllabe du nom de ce prince, au lieu de mais on peut aisément faire cette faute quand on écrit de mémoire, parce que ces deux caractères se prononcent également neou. Peut-être aussi avait-il entendu prononcer le nom de ce prince sans jamais l’avoir vu écrit. Rien n’est plus commun que les méprises de cette espèce.
[Les princes de la petite dynastie des Liang méridionaux avaient pris le titre de rois de Si phing, d’après le nom de leur résidence, qui était Si phing, ville située dans le voisinage ou peut-être sur l’emplacement de Si ningfoa, dans le Kan sü. Voyex Thoung kîang kang moù , sous l'année 6a avant J. C., et le Toi thsing y thouitg tchi, édition de 1744, sect. clxvi, f. 8r. — Kl.]
(to) [Comme Fâ hian se rendit de Si ning k Kan tcheoa, il devait nécessairement passer la grande chaîne de monts couverts de neiges perpétuelles, et qui sépare les départements de Kan tcheou et de Liang tcheou , de la grande vallée dans laquelle coule la rivière appelée par les Mongols Oalan monran , et parles Chinois lloaang choui ou 7a thoung ho. Celte haute chaîne fut appelée par les anciens Hioung nou. Khi Uan chan. A présent sa cime la plus élevée , qui forme un glacier colossal , porte chez les Mongols du voisinage le nom tibétain de Amiye gang gar oola, c’est-à-dire, « montagne du grand-père, blanche de neige. » — Kl. ]
(1 1) Tchangy, ] maintenant Kan tcheou, &e trouvait, au moment du voyage de Fà hian, sous la domination des princes de la dynastie des Liang septentrionaux. Les troubles dont parle Fà hian en cet endroit , et qui l'arrêtèrent dans sa route , provenaient des guerres que toutes ces petites dynasties sc faisaient les unes aux autres, et qui amenèrent la destruction de tous ces petits états. Le roi de Kan tcheou alors régnant était ou Touan nieï, qui mourut en 4oi, ou son successeur Meng san, qui lui succéda en 4oa, et occupa le trône jusqu’en 433 b. Fa liian ne le nomme pas, et cela est fâcheux , parce que cette circonstance eût fixé l’époque précise de son passage à Kan tcheou.
(la) Bienfaiteur. ] Dans le texte, tan youeï. C’est un mot chinois d’origine sanscrite, comme les Bouddhistes en ont introduit beaucoup. Celui-ci est dérivé du fan
* But. dtt Ihns, lom. I, p. 198. Cf. Li toi ki ut, Iit, X.LIY, p*g- i3 r. — h Hist. des Hans, 1. 1, p. jjJ.
FOË KOUË Kl.
(sanscrit) tan ou tan na (ddna), don, aumônes ou largesses faites dans une vue religieuse, ce qui compte au nombre des dix moyens de salut (pâramita); il s’y est joint une syllabe chinoise, youeï (franchir, aller au delà, passer par-dessus), et le composé exprime que *• celui qui sait pratiquer la bienfaisance, franchit la *< mer de la pauvreté*. »
(i 3) Tchiyan, Hoei kian , Seng chao, Paoyun, Seng king et autres. ] Voilà cinq nouveaux compagnons qui grossissent la suite de Fà hian. Sa troupe se composait en ce moment de plus de dix religieux; mais ils se séparèrent plusieurs fois dans le cours du voyage, se réunirent ensuite, et finirent par se disperser tout à fait. Ces cinq nouveaux noms de religion (voyez note 1) sont significatifs comme les autres; en voici la valeur : Tchiyan, majesté de la prudence; Hoéi kian, réserve de perspicacité; Seng chao, connexion de religieux; Paoyun, nuages précieux (divins); Seng king, éclat des religieux.
(té) [ Than houang fut une place militaire de grande importance depuis le temps des Han jusqu’aux Thang. Sous les cinq petites dynasties qui ont régné après les Thang, elle porta le nom de Cha tcheoa ou ville de sables, qu elle a conservé jusque sous les Ming. La ville nommée actuellement Cha tcheoa est située cinq à six lieues plus à l'orient, sur la rive droite du Sirgaldzin gol. II paraît que l’ancien Than houang a été également déplacé plusieurs fois. — Kl. )
Li bao enleva ce pays à la petite dynastie des Liang septentrionaux, et y forma lui-même une principauté sous le nom de Liang d’occident. H ne prit pas le titre de roi, mais simplement celui de Koung (prince). La première année de son règne est Keng t seu du cycle (ioo) h. Au reste, Fâ hian, qui ne lui donne avec raison que le titre de gouverneur ( toi cheou ) de Thun houang, se trompe en écrivant la deuxième syllabe de son nom , comme il s’était également trompé au sujet de la première syllabe de celui de ncou than : il l’écrit au lieu de L’analogie des prononciations rend compte de cette méprise comme de la précédente. Voyez note 9.
(1 5) Le Fleuve de sable, ] dans le texte, Cha ho. On dit ordinairement Cha mo. La description que le voyageur fait ici du grand désert est fort exacte; elle ressemble beaucoup à celle de Marc-Pol e; seulement Fâ bian en exagère la largeur, qui ne saurait être évaluée, entre Cha tcheou et le lac de Lob, à plus de 1 1 o lieues, 1 1 00 li, au lieu de i5oo. Peut-être les établissements du peuple que les pèlerins allaient visiter, n’étaient-ils pas alors immédiatement sur le lac de Lob, mais un peu plus à l’ouest, sur les rivières de Khaîdouel de Yarkand daria.
* -Sa* tsanyfâ tou. Ht. XXXIII, jwg »5 r. el alibi. — * Hiti. drt liant, t. II, p. U, 167- Li tal ki ut. lac. cil. — * Lit. 1, cliip. XUT, id. de Mindtn, p. 1S9.