CHAPITRE XL
mer. 11 ne faut pas que, pour un seul homme, nous soyons exposés à de tels dangers. Le principal bienfaiteur (5) de Fâ liian dit : Si vous débarquez ce mendiant, débarquez-moi aussi; autrement tuezmoi. Si vous débarquez ce Samanéen , en arrivant dans la terre de Han je vous dénoncerai au roi. Le roi de la terre de Han est luimême très-attaché à la loi de Foë; il honore les mendiants et les religieux. Les marchands, incertains, n'osèrent pas le débarquer. Cependant le ciel était très-couvert; les pilotes se regardaient réciproquement et étaient fort embarrassés. On était en route depuis plus de soixante et dix jours. Les provisions de bouche et l’eau allaient être épuisées ; on prit de l'eau salée de la mer pour préparer les aliments, et on partagea la bonne eau; chacun en avait environ deux ching (6), Comme elle tirait à sa fin, les marchands tinrent conseil et dirent : Le temps de ce long voyage pouvait être de cinquante jours pour arriver à Kouang icheou; voilà bien des jours que ce terme est dépassé : nous n’avons plus de ressources; il vaut mieux naviguer vers le nord-ouest pour chercher le rivage.
En douze jours et autant de nuits, on arriva au versant méridional de la montagne Lao (7), située sur les limites de Tchhang kouang kiun (8), et l’on y trouva de bonne eau et des légumes. Après une navigation aussi périlleuse, après tant de fatigues et de craintes pendant tant de jours, quand on fut arrivé à ce rivage, en voyant la plante Li ho thsaï, on se croyait bien dans la terre de Han; cependant on n’apercevait pas d’habitants ni de traces d’hommes , et on ne savait dans quel lieu on était. Les uns disaient qu’on n’était pas encore à Kouang tcheou, les autres qu’on l’avait dépassé ; personne ne savait à quoi s’arrêter. On monta sur une petite barque pour entrer dans l’embouchure du fleuve, afin de chercher quelqu’un auprès de qui s’informer du lieu où l'on était. On trouva deux chasseurs qui retournaient chez eux, et on chargea Fâ hian de servir d’interprète pour les interroger. Fâ hian commença par les rassurer; ensuite il leur demanda : Quelles gens êtes-vous? Ils répondirent : Nous sommes
FOË KOUË Kl.
des adhérents de Foë. On leur demanda encore : Qu' 'étiez-vous ailes chercher dans les montagnes ? Ils nous répondirent en nous trompant : C’est demain le quinzième jour de la septième lune; nous voulions prendre quelque chose pour faire un sacrifice à Foë. On leur demanda encore : Quel est ce royaume-ci? Ils répondirent : C'est Thsing trheoti (9), sur les limites de Tchhang kouang kiun, qui dépend de la famille des Lieou. Les marchands l’ayant entendu, furent trèsjoyeux; ils demandèrent aussitôt leurs marchandises, et envoyèrent quelqu’un à Tchhang kouang. Li yng, qui en était le gouverneur, croyait à la loi de Foë et l’honorait. Apprenant qu’il y avait des Samanéens qui portaient des livres et des images, il monta sur une barque et vint jusqu'à la mer; puis il envoya des gens en avant sur le rivage, et ayant reçu des livres et des images, il retourna à la ville. Les marchands partirent pour Yang Icheou (10). Ceux de Thsing tcheou, qui sont sous la domination des I.ieou, invitèrent Fâ liian à y passer un hiver et un été. A la fin du repos d’été (n), Fâ hian s’éloigna de ses maîtres. Il désirait ardemment revoir Tchhang 'an jx»); mais ce qu’il méditait étant une chose importante, il s’arrêta dans le midi(iî); alors les maîtres produisirent les livres sacrés et les préceptes.
Fâ hian, depuis son départ de Tchhang 'an, mit six ans pour arriver au royaume du Milieu; il y séjourna six ans, et en mit trois pour revenir à Thsing tcheou. Les royaumes qu’il parcourut et traversa sont au nombre d'au moins trente. Après avoir passé le fleuve de Sable à l’ouest, il parvint jusque dans l’Inde. La décence, la gravité, la piété des religieux est admirable; il ne saurait l’exprimer. Ceci n’est qu’un simple aperçu; ne pouvant encore être entendu des maîtres, il ne jette pas les yeux en arrière sur les détails. Il a traversé la mer, et il est revenu, après avoir résisté à toutes sortes de fatigues; il a eu ainsi le bonheur de recevoir trois hautes et nobles faveurs. 11 a été dans le péril, et il y a échappé : voilà pourquoi il a mis sur le bambou (i4) ce qui lui est arrivé, désirant faire part aux sages de ce qu’il a entendu et vu.
Cette année Kja yn, la douzième des années / yi (i5) des Tsin, l’année étant dans l'étoile de la longévité, à la fin du repos d’été, on alla à la rencontre de FS hian le voyageur (16). Quand il fut arrivé, ou le retinl à passer les fêtes d’hiver. On discourut avec lui; on lui fit des questions sur ses voyages. Sa bonne foi inspirait de la confiance pour ses récits : aussi ce qui n'avait été connu qu’imparfaitemenl avant lui, a été mieux expliqué. Il a mis en ordre le commencement et la fin. 11 dit lui-même : « En récapitulant ce que j'ai éprouvé, mou cœur • s'émeut involontairement. Les sueurs qui ont coulé dans mes périls « ne sont pas le sujet de cette émotion. Ce corps a été conservé par « les sentiments qui m'animaient. C’est mon but qui m’a fait risquer « ma vie, dans des pays où l’on n'est pas sûr de sa conservation , pour « parvenir jusqu’à ce qui était l’objet de mon espoir, à tout risque. « — On est touché de ces paroles , on est touché de voir un tel homme; on se dit que, dans tous les temps, il y en a eu bien peu qui se soient expatriés pour la cause de la Doctrine; mais qu’il n’y en a pas eu qui aient oublié leur personne pour chercher la loi, comme l’a fait Fa hian. 11 faut avoir connu la conviction que produit la vérité , autrement on ne partagera pas le zèle que produit la volonté. Sans mérite et sans action on n’achève rien. En accomplissant avec le mérite et l’action, comment être livré à l’oubli? Perdre ce qu'on estime, estimer ce que les hommes oublient, oh!
(i) line collection des différents T sang, j Sur le» préceptes des Mi cha sé, sur les quatre A han ( Agami») et sur les diverses classes de livres compris sous le nom de Tsang ou collection, voyes les explications données ci-dessus, chapitre XXXVI, page 3a 6 , notes 10 et ta. •
(a) kouan ebi in,] Avalokites'wara, personnage bien connu de la mythologie bouddhique. (Voyex chapitre XVI, note 37, page 1 17.) Kâ hian l'invoque dans sa
FOË KOUË Kl.
détresse comme Je dieu dont la puissance s’exerce sur les êtres animés, lesquels, suivant le système théologique développé par M. Hodgson, lui doivent leur formation ; de même que la création des divers étages dont se compose le monde matériel, depuis les cieux jusqu'aux enfers, est l’ouvrage de Mandjous’ri. Les Bouddhistes ont consacré à Kouan chi in un des dix jours fériés dans lesquels ils divisent chaque mois; c'est le a 6. Ce jour-là, les quatre rois des dieux descendent parmi les hommes pour comparer les bonnes et les mauvaises actions. Si l’on prononce le nom de Kouan chi in Pho a sa, on éteint toutes les douleurs, on accroît et on alimente toutes les vertus*. — C. L.
(3) Un royaume nommé Ye pho ti , ] Yavû dvipa. C’est la première mention de file de Java que l'on trouve dans les auteurs chinois -, mais ce ne fut que quelques années après le retour de Fa hian que l'on eut des détails sur sa position géographique, sur les productions de son sol et sur les mœurs de ses habitants. Une ambassade que le roi de ce pays envoya à l'empereur de la Chine, la douzième année ynrn hia (436), sous la dynastie des Soung , commença des relations qui, rares d'abord et interrompues par d'assez longs intervalles, se multiplièrent, vers le milieu du x’ siècle, par suite des établissements que les Chinois y avaient formés. Ceux qui s’y étaient fixés furent appelés Tang, du nom de la dynastie sous laquelle s’était opérée cette colonisation. Ce fut vers cette époque qu’on adopta la forme Tche pho pour représenter le nom de Java, et cette transcription prévalut pendant longtemps. Sous la domination des Mongols, plusieurs expéditions militaires eurent lieu contre les Javanais, dont le pays reçut alors le nom de Koua un (son de courge), qui lui fut donné sur la ressemblance qu’on crut remarquer entre le son de la voix de scs habitants et celui que rend une courge sur laquelle on frappe. Enfin les géographes et les annalistes modernes ont appliqué à Java des dénominations particulières à d'autres îles ou à des districts placés dans son voisinage ou sous sa dépendance. Telle est celle de Pou kia loung qui appartient à une île (Bornéo?) que l’on dit être à huit journées de navigation de Tche pho; telle est celle encore de Kiao lieou pa, qui est probablement la province de Cheribon, dans file de Java même. Le San tsai tou hoeï, cité dans l’Encyclopédie japonaise, dit : a Pou kia loung, Ta Tche pho et Koua wa sont trois royaumes différents l’un de u l’autre; jadis ils n’en faisaient qu'un*.»
Le nombre et la variété des anciens monuments que l’on retrouve à Java ont fait penser que cette ile avait été colonisée par différents peuples du continent de l'Asie; niais la religion, les institutions et la littérature de l'Hindoustan paraissent n’y avoir été généralement répandues que vers le milieu du ix' siècle, et ce n’est
• Fa fcftoa Jf’n. cite dons le Santsanyfa tou, * Encyclopédie japonuiie. li*. XIV, p. lo-u, rt
liv. XI.II, p. 3. cf. H'rn kwn thonng kJtao, liv. CCCXXXII, p. G.
guère qu’à partir de cette époque que l’on peut commencer à accorder quelque confiance aux traditions des Javanais. Tout ce qui précède est confus, obscur, contradictoire et interpolé des histoires fabuleuses et héroïques de l'Inde continentale. Les sectateurs de Bouddha, repoussés par les Brahmanes vers les extrémités de l’Asie et dans les îles adjacentes, durent se réfugier à Java, comme ils l’avaient fait à Ceylan, à Ava, à Siam; mais il est vraisemblable que si le bouddhisme n’y fut généralement répandu que vers cette époque, il y avait été du moins introduit antérieurement. On voit par la relation de Fa hian qu’au commencement du v* siècle cette religion n’y comptait encore ni de nombreux prosélytes, ni des monuments bien importants; c’était le brahmanisme qui y dominait. D'après une description de Java écrite en chinois, qui fait partie de la précieuse bibliothèque laissée par M. Klaprotli, il faudrait assigner à l'introduction du bouddhisme dans cette île, une date beaucoup plus ancienne que celle qu’on lui attribue généralement. Il y est dit que sous le régne de l’empereur Koang uvu ti des Han (de a à à 5y do J. C.), les hommes du royaume de Ou In toa (l’Inde) traversèrent la mer et vinrent à Java. Ayant vu les choses précieuses que produisait file, ils s’unirent avec les habitants pour un commerce d’échange, et introduisirent chez eux l’art de bâtir des maisons, la science de l’écriture et la loi de Bouddha*. A la vérité, le volume d’où nous tirons cette particularité, imprimé à Batavia et rédigé presque entièrement d’après des sources européennes, n’est pas de nature à faire autorité lui-méme. Ici pourtant la citation du nom d'un empereur de la Chine semble devoir donner quelque consistance à ce passage en indiquant que la notion qu’il contient est tirée des annales chinoises. Quelque peu probable que cette date puisse paraître , et quoiqu'elle soit en contradiction avec ce qui est rapporté par F# hian. et que les ouvrages chinois ne m’aient oflert rien qui la confirme, j’ai pensé qu’il était bon de la recueillir et de la signaler à l’attention de ceux qui voudraient en discuter l’authenticité contradictoirement avec les traditions extraites par Radies et Crawfurd.
Dans ce même livre, le nom de Java est transcrit par Tckao ytu et fauteur dit que ce nom a été donné au pays à cause de la grande quantité de millet 1 ( panicaut Italicum) qu’il produit. Il ajoute que les Tang appellent ce royaume Kiao lieou fut. sans que fon connaisse l’origine de cette dénomination qui est particulière à une localité, tandis que Tchaoya est le nom général de toute file. — C. L.
(à) Fers Kouang tcheou. ] C’est la ville nommée Canton par les Européens, et la capitale de la province de Kouang toung. — C. L.
(5) Le principal bienfaiteur .] En chinois, tan yaaeL Je me suis conformé, pour le
* Km» lie»* p» tiouny lun. p. 58 r. — L'ile dX)rge de Ptoléniée
sens de cette expression empruntée à la langue /an, à l’explication que M. Rémusat en a donnée au commencement de cet ouvrage. (Voyex chapitre I, note la, page 5.) — C. L.
(6) Deux ching.] Le cking est la vingtième partie du cki ou boisseau chinois, et sa capacité est calculée pour contenir cent vingt mille grains de millet. — C. L.
(7) Lao.] Montagne du district de Lai tcheou fou, dans le Chan toung, sur le bord de la mer. On lui donne vingt-cinq ti de hauteur sur une circonférence de quatre-vingts li. Elle s’étend par toute la presqu’île au nord de laquelle est située la ville actuelle de Tsy me hian , et est à soixante li sud-est de cette dernière ville. On distingue un grand et un petit Lao chan. Les deux montagnes se tiennent, et autrefois elles n’en faisaient qu’une. La rivière Pe cha y prend sa source. Les géographes modernes l'appellent J.J niai» dans la géographie du M et chou, dans le Tang chou, dans l’histoire des Soang et dans celle des Kin, ce nom est écrit de la même manière que dans le Foé houë Ai*,
(8) Tchang kouaug kiun.] La ville actuelle de Ping toa Icheoa, dans le département de Ldi tcheoufou du Chan toung, portait, sous la première dynastie des Soung, le nom de Tchang kouang kiun, qui fut changé par les Wei en celui de Tchang hnuang hian, et cessa entièrement d’être en usage sous les Souïb. — C. L.
(9) Thsing tcheou.] C’est la ville actuelle de Thsing tcheou fou dans le Chan toung. — C. L.
(10) Yang tcheou.] A l’époque où F5 hian écrivait, le Yang tcheou comprenait tout le Kiang nan, une partie du Ho nan et l'angle septentrional du Kiang si. Aujourd’hui Yang tcheou n’est plus qu'un département de la province de Kiang sou, qui n’est elle- même qu’un démembrement de la partie orientale de l'ancien Kiang nan. Le Yang tcheou actuel est à deux cents li nord-est de Kiang ning foa (Nankin) sur le grand canal. Cette position en fait une des villes les plus commerçantes de la Chine, et la majeure partie de son immense population se compose de marchands *. — C. L.
(11) A la fin du repos dVté.) Pour, ce séjour étant terminé. Cette locution, qui revient fréquemment dans le récit de Fa hian. a été expliquée plus haut, chapitre I, note 8, page 4. — C. L.
■ Tatrinj y Icki. li*. CVII, p. 7 ** — ‘ JflL ibid. p. a. — * IJ. L XXXVII, p. 1; et I. XL1X, p. 1.
(12) Tchhang au.] Autrement Si 'an fou, dans le Chen si, patrie de Chÿ fa hian. Voyez chapitre 1, note 2 , page 3. — C. L.
( 1 3) Il s'arrêta dans le midi. ] C’est-à-dire à Nan king où il publia les livres religieux qu’il avait rapportés. C’est là le devoir important dont Fa hian s'était imposé l'accomplissement avant de retourner dans son pays natal. — C. L.
(1 à) Il a mis sur le bambou ]. Plus exactement, taffetas de bambou ( tchon py). Celte expression désignait la substance ou la partie du bambou sur laquelle on écrivait avant l'invention du papier, soit en gravant les caractères au stylet, soit en les traçant avec une espèce de vernis; mais elle ne doit s’appliquer ici qu’au papier, dont l’usage remontait déjà à plusieurs siècles. — C. L.
(1 5) La douzième des années I yi. ] C’est l'an ài b, la dix-huitième annee du règne de ’An ty. U étoile de la longévité ( cheou sing ) est une des douze divisions du zodiaque chinois, tel qu’il était figuré au temps des Han; elle répond à la Balance \ ce qui indique que l’année était parvenue à l’équinoxe d’automne. — C. L.
(16) F(i hian le voyageur. ] C’est cette même expression taojin que Ion
a déjà vue employée jehap. IV. note 1, page 22), que M. Ré musa t avait traduite par préti? et que M. Klaproth regardait comme synonyme de Tao sse ou religieux de la Raison. Il me semble que, par la manière dont elle est employée en cet endroit, il ne peut rester aucun doute sur son acception véritable. Le sens figuré du mot tao pour doctrine, raison, quoique consacré par l’usage le plus ordinaire, doit être ici mis de coté, et il faut revenir à sa signification primitive et naturelle de chemin : Tao jin . l’homme du chemin. — C. L.
* Gaubii, .iffrtmotnir c/unotte, «taon le III* vol. des Obitrvationi du P. Souci et , j>. gS
FIN Dü FOE KOUÈ Kl.
Chap.