CHAPITRE PREMIER LA PEUR DE LA VÉRITÉ
Quand la vérité, dont tout être raisonnable est épris en droit, devient une vérité quelconque, elle se fait ordinairement des ennemis, et parfois beaucoup moins d'amis. Parmi les amis qu'elle trouve, il en est presque toujours aussi quelques-uns qui lui font un accueil moins chaud qu'ils ne devraient, parce qu'elle les trouble et leur fait peur.
C'est un fait. Toute vérité qui se découvre risque d'effrayer en même temps qu'elle séduit. Ce n'est pas seulement à cause du nouveau travail, des nouvelles recherches, des nouvelles oblig-ations qu'elle imposera, mais encore en raison de l'indétermination des conséquences qui pourront en sortir, et que les timides peuvent toujours supposer redoulables. Du fait qu'elle marque un mouvement, un progrès, l'apparition de
* Etude d'abord publiée dans la Revue du clergé français^ 15 octobre 1906, sous ce titre : Nos attitudes en face de la Vérité^ puis en brochure chez Bloud, dans la coll. Science et Religion. 1907, sous le titre actuel.
toute vérité nouvelle a cet inconvénient de déranger quelque part un équilibre, où certains esprits trouvaient le repos. Ceux-là, pour un temps, sont désorientés; la règle de leurs pensées ou de leurs actions leur semble compromise. Sans doute les gens avisés ne se font pas volontairement de règle trop étroite ; mais il est un instinct humain qui nous pousse universellement à faire un système clos de tout ensemble d'idées qui nous a paru bon pour favoriser quelqu'un de nos intérêts, ne fût-ce que celui de notre tranquillité. On croit plus sage et plus sûr de le fermer dès qu'on le peut, afin d'en garantir les éléments contre celte force centrifuge qu'on a eu peut-être de la peine à maîtriser, au moment de les réunir; et nous nous félicitons alors d'avoir assuré une vie 'au moins aussi longue que la nôtre à nos petites constellations d'idées chères. L'introduction inattendue d'un nouvel élément n'en ruinera-t-elle pas à jamais l'harmonie? Faudra-t-il nous reconstruire un nouveau système de toutes pièces ? La grande majorité des esprits frémit à cette penséelà.
Cet instinct est celui de la conservation, un peu rétréci par la passion de l'inertie, et la rigidité de la raison raisonnante. Les organismes que Dieu et les lois sont seuls à mener se comportent tout autrement. Ils s'adaptent au milieu, ou bien renoncent à se conserver. Mais, chez nous, plus un système d'idées tient de près à la vie, plus alors, en ce qui s'y rapporte, l'instinct de conservation tend à s'affirmer comme une
résistance à tous les changements. Or, dans le domaine religieux, les idées ne font qu'un, pour ainsi dire, avec tout ce que la vie, la moralité, la poursuite du bonheur ont de plus pressant. C'est donc dans le domaine religieux, celui-là même où la vérité rencontre le plus d'ennemis, qu'elle fera aussi le plus de peur à certains de ses amis, qui se rendent compte que toute rupture d'équilibre aurait là des conséquences désastreuses.
N'exagérons rien ; chez aucune âme vivante et sincère, cette défiance, si étendue qu'elle soit, ne s'opposera indistinctement à tous les genres de progrès. Là 011 le progrès sera depuis longtemps attendu et entrevu confusément, comme un développement logique et nécessaire de principes doctrinaux acquis déjà, chacun sans doute l'accueillera avec joie, ou du moins sans protestation. Mais quand il apparaîtra comme imposé du dehors, sous l'influence de la science, par exemple, et qu'on ne verra pas du premier coup, faute de préparation ou de souplesse, la place que l'idée neuve peut et doit occuper dans l'ensemble, beaucoup d'esprits seront épouvantés, et pousseront la résistance jusqu'à un acharnement que les autres trouveront incompréhensible. Gela durera jusqu'au jour, où, de plus pénétrants et de plus hardis ayant réussi à l'exprimer en fonction même des éléments essentiels de la synthèse antérieure, l'ancienne nouveauté dangereuse prendra, même aux yeux des héritiers directs des conservateurs dantan, l'air innocent d'une vérité de sens commun.
Mais leurs pères, leurs maîtres, à eux, ressembleront à des vaincus ; et ainsi le progrès religieux paraîtra à l'historien consister surtout dans les défaites successives ceux qui, en leur temps, se proclamaient les défenseurs les plus sûrs et les plus droits de lorthodoxie. C'est un malheur.
Qu'on me pardonne le caractère abstrait et la tournure, peut-être inquiétante, de ces considérations. Il me serait facile, au moyen d'exemples que chacun saisirait, de les rendre très concrètes, tout en en faisant ressortir la parfaite innocuité. Mais cette précaution vdQ retarderait, et j'ai hâte d'entrer au vif de mon sujet. J'ai pour but de dénoncer, en les expliquant, les diverses formes revêtues par la peicr de la vérité parmi ceux qui enseignent les autres, à titre de docteurs privés, dans le domaine rehgieux. L'amour et la soumission sans méfiance que je professe à l'égard de cette vérité inspireront, je l'espère, une entière impartialité à mes jugements (et c'est tout ce que le lecteur peut exiger de moi), sans me contraindre à aucune des lyriques explosions en l'honneur de cette Reine sous lesquelles la peur en question se dissimule de temps à autre. Un mal n'estpasguéripourêtreconnu;maisce serait déjà quelque chose, si l'habitude se généralisaitparminous de faire assez clairement le diagnostic de celui-ci pour le regarder bien en face, en soi comme dans son prochain. J'écris pour ceux qui sont au courant, et qui, de plus, cherchent le royaume de Dieu pour lui-même, à travers la diversité de leurs théories ou de leurs
moyens d'action. Ces pages n'ont aucune prétention à satisfaire, encore moins à convertir, ni les inertes, ni non plus les agités, qui se complaisent, dirait-on, dans la crise de notre foi, où ils semblent ne voir qu'une occasion favorable de manifester leur supériorité d'esprits indépendants, ou leur vigueur de défenseurs de la «possession ». Je voudrais seulement travailler à guérir de la peur de la vérité ceux qui aiment celle-ci en toute sincérité déjà, ceux qui trouvent que sa valeur reste entière là même où elle ne prête ni aux manifestations ni aux réclames. Si quelqu'un n'a pas de plus noble ambition que de se signaler en lançant des cailloux dans les vitres des édifices publics, c'est à la police qu'il doit avoir affaire ; quant à cette autre classe de combatifs, qui mettent leur orgueil à chercher, à découvrir, et à démasquer partout de prétendus instigateurs ou complices de ces gamineries, ce n'est pas moi qui les détournerai d'exercer comme ils l'entendent la profession de leur choix. J'aime à croire toutefois que c'est pour le grand nombre que je travaille ; je ne veux, en effet, qu'insister sur des choses souvent dites déjà ; je n'exprimerai rien que de très simple, rien que ne sachent d'avance ceux qui ont d'assez d'œil et de courage pour observer.
Le premier fait pénible que nous constaterons, parce qu'il le faut bien, c'est, parmi les catholiques couvain-
eus et capables d'exercer une influence utile, l'opposition qui se révèle chaque jour plus aiguë entre ceux qui font profession d'agir et ceux qui font profession de penser, entre les militants, si Ton veut, et les intellectuels. Il serait tout à fait imprudent et injuste de prendre les intérêts d'une seule de ces classes, au détriment complet de ceux de l'autre. Ce serait aussi une illusion pacifiste bien stérile de cherchera faire disparaître tout à fait cette opposition-là. En fait, ces deux catégories d'ouvriers de l'Évangile se font des esprits qui risqueront toujours de glisser sur des pentes divergentes. Prenons-en notre parti; et ne sacrifions aucun travailleur.
Expliquons-nous toutefois ce qui les divise.
L'Eglise, dans ses dogmes et tout son enseignement, met à notre portée, au moyen des analogies du langage humain, certaines idées surhumaines dont nous avons à vivre, qui font même tellement corps avec la vie catholique, que sans elles celle-ci perdrait toute signiiication. Or ceux qui gardent ce divin dépôt ont deux fonctions à remplir, dont la combinaison apparaît souvent comme un dur problème à résoudre. C'est de garder le dépôt, d'abord, de le garder intact et vivant ; c'est ensuite d'en user utilement, pour le bonheur éternel de ses contemporains. Le Saint-Esprit, à ces deux points de vue, a pris des hommes pour instruments.
D'abord il faut veiller à conserver le dépôt, de telle manière qu'il ne se dessèche point. Pour le garder de la sorte, il faut mettre sans cesse au point la formule
des représentations analogiques qui le consLituent. Ici les lois de la biologie, qui s'appliquent à peu près partout, se prêtent à la transposition la plus exacte. Nos doctrines religieuses sont Fàme d'un organisme. Elles doivent communiquer graduellement leur propre vie à tout l'ensemble de nos pensées et de nos actions, ou, comme on dirait en langage aristotélicien, les « informer ». Il faut qu'elles organisent, pour le diviniser, le milieu où elles baignent, c'est-à-dire la masse de nos idées philosophiques, scientifiques, de nos préoccupations morales et sociales, de nos tendances les plus intimes. Malheur à qui les laisse enfouies et inertes dans un petit coin de sa forêt psychologique comme un amas de fossiles caché sous la végétation exubérante de lianes et de fleurs et de mauvaises herbes d'un âge suivant! Mais, pour qu'elles puissent nourrir tout le reste, il faut qu'elles s'adaptent à tout le reste ; ou plutôt il faut qu'elles manifestent sans cesse, sous des lormes toujours plus expressives, leur adaptation éternellement préétablie à toutes les conditions nouvelles qui se produisent dans le monde d'alentour sous n'importe quelle influence ^ Les « concordismes » détaillés n'étaient que des enfantillages; mais l'établissement d'une harmonie générale entre nos diverses convictions, naturelles et surnaturelles, est un besoin foncier des âmes viriles. Il faudra donc bien, pour que nos croyances rehgieuses dominent comme un principe su-
* J'ai expliqué cela ailleurs, moins sommairement, aux chapitres IV et V.
prême le cours variable de notre vie mentale, qu'elles demeurent aptes à se modifier, elles aussi; en ce sens du moins qu'elles fassent paraître à la lumière de nouvelles virtualités, peu ou point connues jusque-là, au sein même de ce qui est en elle le plus acquis et le plus intangible. De là résulteront nécessairement des perfectionnements dans la manière de présenter des principes eux-mêmes. Aussi, ces principes doctrinaux demeurent saufs, ne doit-on jamais considérer comme achevé le travail d'explication et d'application. Tout ce qui ne progresse ni en profondeur, ni en étendue finit par tomber dans le monde minéral. Et même, danslanature, le progrès avec tous ses changements et ses crises , n'est qu'une suite ou une forme de l'instinct de conservation. On conserve assez mal sa fortune quand on ne se soucie nullement de la faire fructifier ; si l'on a de plus le devoir strict de la transmettre à une autre génération, on n'apas le droitde se désintéresser de l'administration de son capital en le convertissant en rentes viagères. C'est pourquoi tous les vrais penseurs religieux, frappés de cette nécessité du mouvement, condition sine qiia non de la vie créée, sont portés à garder jalousement au bloc de leurs idées religieuses, pour en assurer la permanence, un certain caractère de perfectibilité — ce qui est loin d'être du pur relativisme. Il leur est impossible d'en jouir à la manière de petits rentiers dépourvus à la fois d'ambitions et d'inquiétudes.
Mais, en face d'eux, il y a les hommes d'action, les
apôtres proprement dits, qui, eux, ne peuvent pas, ne doivent pas, au point de vue spéculatif, être des inquiets. La seconde fonction de l'activité chrétienne, la fonction ultime, est celle d'incarner la Révélation dans les faits, comme une règle de conduite personnelle et sociale; bref de transformer la connaissance en vie. Or qu'est-ce qu'une règle sur la fixité de laquelle on s'interroge sans cesse? Quand sera-t-elle prête à mesurer ? Lorsqu'on n'y touchera plus, comme au mètre-étalon. On peut dire, d'une façon universelle, que toute idée, si vivante et si mouvante qu'elle soit de sa nature, ne peut servir à commander d'action définie que dans la mesure où, échappant au fieiH, elle a cessé de progresser, où, perdant fluidité et perfectibilité en même temps, elle s'est comme cristallisée. Ainsi, d'un côté on ne recourra jamais à une idée pour régler la vie d'après elle, que si elle-même apparaît très vivante, c'est-à-dire susceptible de progrès ; et, d'un autre côté, on ne pourra l'utiliser, actuellement, comme règle, que si elle se laisse saisir et manier comme un objet mort. Je veux bien que, sans être tombée dans ce « fixisme », elle puisse déjà diriger l'action de quelques âmes, très cultivées au point de vue tant mystique qu'intellectuel. Mais l'Évangile n'est pas fait pour celles-là seulement ; il doit envahir le monde et pénétrer les masses. Or les masses sont toujours d'un simplisme très exigeant en fait de précision. Pour qu'elles comprennent et s'assimilent d'une façon pratique un ensemble d'idées, il faut qu'on le leur ait
transformé en deux ou trois formules ou « recettes » dont l'interprétation ne leur semble sujette à aucune difficulté ^
Qui ne verrait là, au premier coup d'œil, un problème des plus redoutables ? Sans doute, notre doctrine catholique offre assez de dogmes définitivement établis pour alimenter n'importe quelle vie religieuse, si riche qu'elle soit, et si intense ! Plût à Dieu que la prédication ou la direction ordinaire s'en souvinssent davantage ! Il n'en est pas moins vrai que les hommes d'apostolat étendu et direct sont toujours tentés d'obéir à deux tendances alternantes : l'une à supprimer tout ce qui est en formation, l'autre à le solidifier d'une manière prématurée. En négligeant de parti pris ou par instinct ce qui n'est pas géométriquement clair, ils risquent de se contenter des généralités les plus banales; ou bien, quand ils veulent enrichir leur enseignement, habitués comme ils le sont à ne faire cas d'une idée que pour autant qu'elle leur apparaît simple, solide, arrêtée, ils seront portés à gratifier de ces attributs toute idée que les besoins du moment les engagent à utiliser. Ils effaceront les nuances des choses complexes, ils érigeront en dogmes certaines opinions, en règles absolues certaines pratiques, en nécessités fondamentales de la vie spirituelle certaines dévotions qui souvent n'ont en elles-mêmes ni beaucoup de valeur ni beaucoup d'avenir. Car les meilleurs
* Ce n'est pas des formules dogmatiques que je parle ici.
esprits, à force de fixer toujours leur attention sur le même aspect des choses, deviennent trop souvent monoïdéistes ; tout ce qu'ils ne peuvent ou ne savent utiliser, a fortiori tout ce qui les gêne dans la réalisation de leurs vues spéciales, ils arrivent à ne plus l'envisager qu'avec défiance ou hostilité, à l'ignorer tout au moins, et certaine ignorance est très voisine dumépris. Aussi les hommes d'action directe, qui font de la science religieuse appliquée, glissent-ils aisément, et à leur insu, sur la pente d'un état d'esprit radicalement hostile aux tendances de ceux qui cherchent — et qui conservent, n'oublions pas cela. Les uns discutent, analysent, compliquent au besoin, toujours en quête d'une unité plus parfaite et plus vaste ; les autres, toujours contents de l'unité qu'ils trouvent déjà faite, tranchent, simplifient et immobilisent. Comment faire pour les mettre d'accord?
Un moyen déplorablement ineflicace, répétons-le, ce serait de forcer les uns à abandonner leur état d'esprit pour se plier sans aucune réserve à celui des autres . L'entreprendre, d'ailleurs, serait pure naïveté. Et si, par impossible, on y réussissait, il en résulterait, je crois, des conséquences fâcheuses. Vous, intellectuel, condamnez, ridiculisez devant le peuple chrétien — dans la mesure où votre voix va jusqu'à ses oreilles — tout enseignement religieux qui n'est pas critique comme le vôtre ; imposez aux maîtres populaires la
tâche fastidieuse de s'interroger sans cesse sur la mesure dont ils usent; vous les découragerez, et les réduirez vite au silence ; ou bien, comme vous ne les obligerez jamais à saisir comme vous les nuances, vous les verrez, s'ils vous suivent trop docilement, ériger en négations vos doutes méthodiques, en découvertes sublimes vos hypothèses transitoires ; et vos idées, quand elles vous reviendront interprétées par eux, vous apparaîtront aussi injurieuses pour votre autorité dont elles se couvrent, que troublantes pour les âmes simples. — Quant à vous, hommes d'action, qui êtes le nombre et souvent le pouvoir, obligez la petite élite des spéculatifs à ne travailler que sur vos commandes, à ne faire d'autres progrès que ceux dont vous sentez vous-mêmes le besoin pressant, à les faire de telle manière que vous puissiez les suivre pas à pas ; contraignez-les à ne rien penser, dire ou écrire, que ce qui est pour vous utilisable à la minute, et à se laisser entièrement dominer par vos préoccupations pratiques immédiates, eux qui doivent en avoir de plus hautes et de plus universelles, il est clair que vous les aurez vite paralysés, ne fût-ce qu'en leur étant cette liberté exigeante de l'esprit qui est nécessaire à la fécondité de toute recherche. Ils ne vous servent plus à rien ; supprimez-les.
C'est donc que, dans l'œuvre de conservation et de diffusion de la vérité catholique, comme partout ailleurs, la division du travail simpose, et — oserai-je ajouter — toujours sous l'autorité suprême de l'Église
infaillible, l'autonomie de chaque branche du travail •, avec toutes les conséquences que cette autonomie entraîne, s'impose aussi.
Sans doute, la connaissance, dès qu'on respecte son autonomie, va en se compliquant, et par là elle s'éloigne de plus en plus de l'intellect populaire ; mais aussi toute idée, si haute qu'elle soit, qu'on laisse trop vieillir sous une forme simpliste, finit par perdre toute efficacité, même sur les milieux les moins mtellectuels.
J'ai parfois entendu développer ce sophisme : «Vous, hommes de « science religieuse », vous n'avez jamais converti et ne convertirez jamais aucun incrédule prétendu savant — et encore moins les simples, à qui vous ne savez point parler. Dans les luttes de défense religieuse, votre action est ou nulle ou dissolvante. Depuis le temps que vous « sauvez la vérité » au moyen de la critique, de la philosophie rehgieuse, de la théologie progressive, dites-nous un peu les conquêtes qu'a faites l'Évangile. Tout cela n'a servi qu'à détourner un certain nombre de bons esprits, malheureusement incorporés dans vos rangs, d'une œuvre qui eût été bien plus pratique et plus utile, et à troubler nombre de bonnes âmes, qui estiment que vous êtes en train de tout remettre en question, et de tout démolir de gaieté de cœur ».
Si quelques-uns de mes lecteurs sourient, qu'ils ne pensent pas, au moins, que c'est là une invention de
'. Autonomie de méthodes, non absolument de conclusions. Voir l'Introduction et le chap. m.
mon cerveau. On a dit l'équivalent à toute époque, et à saint Thomas d'Aquin lui-même. C'est tous les jours qu'on entend encore parler de la sorte des chrétiens, des prêtres, non dénués de toute valeur.
Ceux qu'ils attaquent pourraient leur répondre ainsi : « Mais vous, comptez vous-mêmes le nombre de ceux que votre dédain de la critique et de la science vous aide à gagner à l'Évangile. En dehors des femmes — et parmi elles aussi, votre influence décroît — vous constatez avec un grand scandale que la majorité des esprits, dans les milieux cultivés, est devenue complètement indifférente à tous vos essais de catéchisme. La plupart ne pensent plus à vous que pour la bénédiction de leur mariage, ou pour vous demander, au lit de la mort, une absolution que vous ne leur accordez, en bien des cas, qu'en vous interrogeant anxieusement sur sa valeur. Ceux d'entre eux qui reviennent au catholicisme opèrent d'ordinaire leur conversion complètement en dehors de vous, pour des raisons qui, n'étant pas prévues et classées dans vos manuels, demeurent à vos yeux mystérieuses, sinon suspectes. Une fois convertis, ils se passent de vous le plus qu'ils peuvent. Mais, bien plus, vous ne pouvez vous dissimuler ceci : de moins en moins, vous réussissez à protéger la foi des âmes simples et incultes. C'est que, en fait, les idées de ces dernières se modèlent tôt ou tard sur celles des autres, au bout de quelque trente ou cinquante ans ; là, elles se lixent, grossissent et se déforment à l'envi. Les idées dangereuses ne rayon-
naient d'abord qu'autour de la chaire de quelques docteurs ; on n'a pas pris la peine de les comprendre pour les corriger ou les mettre au point, on a cru se débarrasser d'elles par de purs arguments d'autorité, ou des procédés d'apologétique trop sommaire ; alors ces idées-là, par le canal des revues, des journaux, des conférences, et jusque par les proclamations électorales et les circulaires ministérielles, s'infdtrent jusqu'à l'école primaire, au cabaret, à l'usine, au foyer de la ferme, et elles y font une atmosphère où tous vos arguments les plus traditionnels (et peut-être les plus justes en eux-mêmes), s'évanouissent devant les inepties d'une feuille radicale socialiste ou les billevesées d'un instituteur anticlérical. Pour agir sur une société civilisée, il faut agir à la source même de ses idées. C'est à cela que s'emploient ceux que vous traitez dédaigneusement de spéculatifs. S'ils paraissent faire peu, c'est d'abord qu'il y avait à faire, dans cet ordre-là, beaucoup plus que vous ne pensez. Si un grand nombre font mal leur métier, c'est trop souvent parce que votre méfiance et vos plaintes l'empêchent de le faire bien. La baisse continue de votre influence tient à un grand nombre de causes. Si certains critiques intempérants avec lesquels vous avez le tort de nous faire solidaires en masse, ont une part de responsabilité dans cette déchristianisation de la patrie, il se pourrait que l'autoritarisme et la fermeture d'esprit de certains autres catholiques, y eussent aussi la leur. » Voilà ce qu'il y aurait à leur dire, en évitant autant que possible de les fâcher.
Je n'aime pas à me trouver dans la nécessité de le dire moi-même. Mais, si j'y étais contraint, cela ne m'empêcherait pas de croire encore légitime, et même nécessaire, l'existence des deux tournures d'esprit ci-dessus décrites. Puisqu'elles doivent coexister, il faudrait qu'elles pussent coexister en paix ; aucune des deux ne peut détruire l'autre. Arriverait-on à résoudre le problème en assignant à chaque catégorie de travailleurs, sous prétexte de division du travail, son champ d'action distinct, des sphères tellement séparées, que l'absence totale de contact et d'influence réciproque supprimât toute possibilité de conflit ? Solution trop simple encore, et d'ailleurs aussi néfaste qu'irréelle. On arriverait seulement ainsi à faire deux catholicismes, qui ne seraient plus le catholicisme ni l'un ni l'autre; l'untendrait à se réduire à la « religion sur papier » des théologiens académiques et Hbéraux, l'autre pourrait dégénérer en routines superstitieuses, ou en un chaos d'impulsions mystiques aussi instables que désordonnées. Il se passe quelque chose de semblable dans certaines régions protestantes. L'unité cathoUque, qui est une unité intérieure, d'esprit et d âmes, avant tout, empêchera toujours ce dualisme de s'établir là où elle règne ; mais elle n'y réussit que parce qu'elle force les intellectuels à ne jamais perdre complètement de vue les intérêts spéciaux et actuels de l'apostolat populaire, et les hommes d'action à se soumettre, au moins en droit, à l'enseignement de ceux qui ont le temps de penser.
La solution, à mon sens, est donc avant tout morale : elle ne consiste pas à se proscrire ou à s'ignorer mutuellement, mais à pratiquer une mutuelle tolérance, fondée sur la confiance dans la vérité d' autrui, comme la tolérance ordinaire est fondée sur le respect de la liberté d'autrui. En d'autres termes, quand on aime la vérité, il ne faut pas avoir peitr des aspects ou des applications de la vérité pour cela seul que d'autres les ont saisis avant nous et mieux que nous. Ayons la charité de présumer qu'ils sont mieux informés dans leur ordre, et qu'ils peuvent avoir autant de conscience et de prudence que nous nous en sentons.
Gomme le mépris réciproque du penseur et de l'homme d'action et de gouvernement serait injuste ! Le savant aurait grand tort de considérer toujours comme étroitesse d'esprit et opposition aveugle la réserve montrée à l'égard du progrès scientifique et religieux par des gens pleins de bonne volonté, de conviction et de zèle, mais ordinairement trop absorbés par le bien concret quils ont à faire pour se former une idée prudente sur la valeur de ce que les intellectuels estiment des découvertes fécondes. Leur étroitesse apparente n'est souvent, en réalité, qu'une délicatesse de nourricier ou de médecin spirituel, qui tient compte de la faible constitution de ceux qu'il soigne. Quelle intelligence et quel tact nécessite souvent l'apostolat
le plus simple exercé sur les milieux les plus vulgaires ! — De l'autre côté, on ferait tout aussi mal en refusant tout esprit apostolique à ceux qui doivent passer leur vie à agiter des questions brûlantes, eussent-ils parfois la mauvaise fortune de les soulever eux-mêmes. Est-il juste d'ignorer le degré de zèle et de désintéressement qu'il faut à plus d'un pour accepter, en faveur de la vérité en soi, c'est-à-dire, en fin de compte, des âmes du présent et de l'avenir, tant de tourments d'esprit, tant d'angoisses invisibles, subis dans la solitude et le silence, à leur table de travail ?
Pardonnons-nous les uns aux autres certains défauts, que rend presque inévitables la spécialité de nos travaux respectifs. Le savant, qui traite avec des savants étrangers à ses croyances, est peu porté, naturellement, à user d'arguments d'autorité qui seraient inefficaces. Il ne les emploiera, comme homme ou comme prêtre, qu'à la dernière extrémité, et, comme savant, jamais. Alors, à force de n'en pas user, il arrivera peutêtre à ne pas en comprendre aussi bien que d'autres la valeur. Un homme d'études a de la peine à juger les choses en homme de gouvernement. Trop tolérant peut-être pour les écarts des autres penseurs, il aura par contre à se défendre d'un excès d'aversion vis-à-vis de certaines conceptions religieuses populaires, un peu fausses, un peu arriérées. Gomment en serait-il autrement ? Elles constituent pour lui un embarras ; les esprits avec lesquels il est en contact direct se font un véritable arsenal d'objections de ces pratiques qu'il ne
peut défendre à leur point de vue critique commun, et où ils s'obstinent à voir un catholicisme plus authentique que celui dont il leur parle. Rien d'étonnant, pour qui connaît la faiblesse humaine, s'il supporte impatiemment cette soHdarité, et parfois, ne sachant plus découvrir l'àme de vérité profonde qui se cache sous ces symboles imparfaits, se sent entraîné à l'intolérance vis-à-vis de certaines exagérations ou matérialisations de la religion populaire. Inversement, des prédicateurs ou des pasteurs qui voient que ces conceptions-là travaillent encore, qu'elles sont utiles à la vie religieuse de bien des âmes dans le milieu auquel ils se dévouent, perdront facilement Thabitude, s'ils l'ont jamais eue, de les apprécier au point de vue de leur valeur intrinsèque et d'y faire le triage entre la paille et l'or. S'y affectionnant comme à des instruments d'apostolat précieux, ils se sentiront tentés d'intolérance, eux aussi, à l'égard de ceux qu'ils soupçonnent de vouloir, au nom d'une vérité abstraite, les leur ravir ou les leur gâter ; tandis que les dévotions les plus napolitaines, pourvu qu'elles rendent l'Église plus attrayante à certains groupes de fidèles, finiront par trouver grâce à leurs yeux.
Qu'y faire ? Les uns et les autres devraient d'abord, à ce qu'il me semble, réprimer leur propre penchant à l'intolérance, et ensuite s'apercevoir qu'il ne manque pas de circonstances atténuantes pour celle qui est le défaut du voisin. Le terrorisme académique et l'autre terrorisme, en somme, ne valent pas mieux l'un que
l'autre. Pour ce qui est des excès commis dans leur propre parti, peut-être les jugeraient-ils moins inévitables s'ils avaient encore plus de confiance dans la vérité ; elle n'est pas d'un tempérament si débile, qu'elle ne puisse prospérer et fleurir qu'enracinée dans un gras terreau de demi-erreurs et d'ignorances, ou qu'elle ne suffise jamais, par sa propre vertu et sans violent sarclage, à étouffer les mauvaises herbes qui germent à ses côtés dans le même sol. Peut-être alors les vérités spéculatives et les vérités que certains nomment trop ironiquement administratives et édifiantes feraient- elles meilleur ménage; elles ne sont que deux aspects dîme seule et même vérité.
Maintenant, je dois toucher à un point encore plus délicat. Les oppositions entre vrais « intellectuels » et vrais « militants » sont peu de chose en comparaison des luttes acharnées qui se Hvrent à l'intérieur même du camp des « penseurs ». Dans mon précédent chapitre, j'ai eu l'air d'opposer ceux-ci aux autres comme une collectivité homogène. Si c'était là ma pensée, je serais un peu simple. Sans faire de psychologie compliquée plus qu'auparavant, je puis diviser ceux qui se réclament du nom de « penseurs religieux » en plusieurs classes, sans recourir à un autre principe de distinction que celui dont j'ai usé ci-dessus.
Tous les théologiens, exégètes, historiens, moralistes, apologistes, philosophes religieux qui consacrent leurs efforts à l'exposition ou à la défense de la vérité catholique, ont nécessairement un trait commun : ils prétendent tous envisager cette vérité en soi, et s'être libérés des préjugés transitoires de quelque époque ou de quelque miheu que ce soit. En réalité, cependant, tous, dans une bonne mesure, sont des « pragmatistes » ; car il ne s'agit pas ici d'analyse ou de mécanique céleste, mais de doctrines qui soutiennent, nourrissent et dirigent la Vie. Inutile pour le moment de discuter sur le plus ou moins de place que les considérations pragmatiques doivent tenir dans leurs spéculations ; toujours est-il qu'elles n'en sauraient être absentes.
Or je crois que la grande source de leurs divisions, c'est la manière différente dont ils conçoivent la dispensation de la vérité, suivant le plus ou moins de confiance ou d'effroi qu'elle leur inspire en se produisant telle qu'elle est. Question de pratique au moins autant que de spéculation.
Il y a bien parmi eux, quelques êtres exceptionnels qui paraissent échapper à cette appréciation. Je me hâte de les signaler, pour n'y plus revenir. Je pense qu'ils sont assez rares, et assez restreinte leur influence sur la marche des idées et des controverses. Je veux parler des logicistes et des esthètes, deux catégories très différentes eu droit, et souvent confondues en fait. Il en est, en effet, qui, par tempérament ou éducation, sont portés à voir surtout dans la doctrine religieuse
une philosophie supérieure et veulent lui imposer les conditions qui sont à leurs yeux idéales pour une science philosophique. Il en est d'autres, épris surtout de synthèses d'idées où la proportion et l'harmonie répondent aux conditions que les traités d'esthétique classique assignent à la beauté. Les uns et les autres, au milieu des données innombrables, psychologiques, historiques, etc., nécessaires à la science religieuse, font leur triage ; ils rejettent le confus, l'indistinct, le fieri, afin de pouvoir donner à l'ensemble de leurs idées religieuses un genre de perfection qui rappelle celui d'un bon traité de géométrie, d'un poème ou d'un Parthénon. Il faut que pas une pierre, pas une proposition, pas une syllabe, pas une note, n'y fasse défaut ; il faut aussi que rien ne s'y déplace ni ne s'y surajoute, sous peine de gâter le chef-d'œuvre dont le bel équilibre les ravit. Peut-être trouve-t-on de ces esprits-là non seulement parmi les « intellectualistes » vieux jeu, mais encore parmi les théoriciens qui font sonner le plus haut leur « pragmatisme ». Rien d'étonnant s'ils apportent à défendre leur synthèse, bien ou mal construite, la passion quelquefois âpre et injuste que d'autres professionnels de la science ou de l'art mettent à protéger la théorie qui satisfait pour l'instant les exigences de leur logique, ou l'œuvre où ils ont découvert l'objet d'admiration le plus proportionné au développement actuel de leur sens esthétique. Ils rapetissent la vérité à cause de la hâte qu'ils ont d'en jouir. C'est dans l'intérêt de quelque petite vision béatifique àsepro-
curer dès ici-bas, qu'ils liumanisent ainsi le divin, tout en minéralisant un peu l'humain. Leur étroitesse est imputable à une certaine faiblesse du sens du mystère dans leur intelligence. Ils peuvent être, dans leur vie pratique, d'excellents chrétiens, ils ne sont pas proprement religieux, comme penseurs. C'est pour cela que je leur rends en passant cet hommage mêlé de critique, et que je les laisse là pour m'occuper des autres, de ceux qui ne sont pas sujets au même reproche de « gnosticisme » et savent distinguer science, art et religion.
Or, chez ces derniers, qui ont trop bien le sentiment du caractère spécial de la vérité religieuse pour l'envisager jamais autrement qu'en fonction des complexités obscures et douloureuses, des inassouvissements affectifs et des anxiétés morales de notre vie de voyageurs^ nous devons faire encore la pénible constatation de profondes divergences dans l'attitude qu'ils prennent à l'égard de ce grand objet de leur pensée. Car, s'il y en a qui ne pensent qu'à la servir, cette vérité, dans l'intérêt de l'humanité toute entière, connue ou inconnue, présente ou à venir, il en est beaucoup d'autres qui ne pensent q'u'à s'en servir pour le bien restreint de la portion d'humanité qu'ils voient et qu'ils comprennent. Ils ne lont sans doute profession d'agir que dans le domaine de la pensée ; pourtant la conception utilitaire qu'ils se sont faite de la pensée religieuse les rapproche beaucoup des « militant^ » trop exclusifs, et cette préoccupation les expose aux mêmes
défauts. C'est le fait qui servira d'excuse aux répétitions dans lesquelles je vais certainement tomber.
Je ne surprendrai pas tout le monde en avançant qu'on trouve un très grand nombre de ces « penseurs » utilitaristes et relatimstes parmi ceux qui parlent le plus souvent de leur orthodoxie, et des droits absolus de la vérité religieuse. Ceux qui les jugent d'après la teneur objective de leurs écrits leur reprochent d'ordinaire d'être trop « intellectualistes ». Moi je penserais plutôt qu'ils ne le sont pas assez. Eux-mêmes doivent s'avouer intérieurement, s'ils se comprennent, que la préoccupation qui inspire leurs travaux théoriques se rapproche de celle du pédagogue plutôt que de celle des penseurs.
Oui, du pédagogue, qui transporterait dans l'étude la plus désintéressée et la plus objective en principe les habitudes d'esprit contractées dans l'exercice de sa profession.
Le maître n'a pas toujours une confiance illimitée dans la rectitude d'esprit de ses élèves. Il croit souvent de son devoir de les tenir à l'écart de tout ce qui les troublerait ; il n'aime point à susciter de leur part des réflexions dangereuses ou des questions indiscrètes. Je ne blâme pas cette prudence ; on sait assez que l'école, officielle ou non, laïque ou non, élémentaire ou supérieure, est d'ordinaire en retard d'un bon nombre d'années sur les idées moyennes de ceux qui pensent par eux-mêmes. C'est inévitable. Il faut bien laisser les enfants penser suivant les ressources
de leur âge ardent, impatient et simplificateur. Le doute répugne foncièrement à leurs âmes. Quand leur esprit travaille trop, il risque bien de s'égarer dans des chimères. Aussi ce peut être un grand service à leur rendre au point de vue peu profond, mais défendable, de leur intérêt immédiat, que de remplir d'un coup cet esprit de théories assez simples, assez grandioses, et assez liées en apparence, pour qu'ils ne soient pas tentés de se poser des questions. On raisonne ainsi pour les éduquer dans l'ordre profane ; mais combien plus dans l'ordrereligieux, où les questions sont si brûlantes!
Le malheur est que le pédagogue devient souvent tellement esclave de cette méthode qu'il y réduit toute sa mentalité, et en use encore pour traiter avec les grandes personnes. Gela, parfois, lui réussit; car on rencontre bien quelques adultes par-ci par-là, si bacheliers qu'on les suppose, qui ont besoin. d'être menés ainsi rondement, à coups d'affirmations, sous peine de tomber dans le scepticisme qui est le refuge, à tous les âges, du simplisme dérouté. Seulement, pour que le procédé réussît toujours, surtout pour qu'il fut applicable en toute sécurité en matière de pensée religieuse, il faudrait que les élèves et anciens élèves vécussent toujours dans un monde où les questions ne viennent pas se poser d'elles-mêmes, dans un milieu tout imprégné de cette même quiétude dont on leur a habilement rempli l'intelHgence. En est-il ainsi dans la société contemporaine ?
La curiosité perdit Eve, c'est vrai : cela n'empêche
pas que Vincuriosilé ne perde un très grand nombre de ses descendants. Ceux qui ne se posent pas de questions, qui ne s'en posent jamais, par incapacité naturelle ou acquise, croiront toujours le dernier qui leur a parlé, ou celui qui a parlé le plus fort. C'est pour cela que nos contemporains « instruits » ont une foi de tout repos dans l'infaillibilité du mandarin académique, et nos contemporains moins cultivés dans celle du socialisme politicien. Quelle chance y a-t-il, en France et au xx^ siècle, pour que la masse moutonnière ose résister à ces autorités brillantes ou bruyantes, et leur opposer ce que dit le curé au prône, oul'évêquedans son mandement ?
Ainsi, en jugeant les choses d'un point de vue purement pragmatique, le raisonnement de ces pédagogues qui estiment que tous les hommes, dans les questions religieuses, doivent être traités comme d'éternels enfants, ce raisonnement peut bien, en soi, ne pas manquer totalement de justesse ; il peut même trouver certains appuis scientifiques dans la « psychologie des foules ». Des raisons d'utilité immédiate paraîtront justifier, en certains cas, ces singuliers et déconcertants mélanges d'ingénuité et d'ingéniosité, de simplisme et d'esprit de combinaison, qui caractérisent les leçons du pur conservatisme. Il est explicable qu'il existe certaines « écoles » de théoriciens qui semblent n'avoir d'autre raison d'être que de maintenir, par d'habiles plaidoyers de tournure suffisamment abstraite, le prestige de telle ou telle corporation active — et degaran-
tir ainsi, par quelques travaux de défense opposés à l'invasion des idées nées ailleurs, le monopole que cette société s'est assigné dans l'Église pour le plus grand bien des âmes chrétiennes. — Mais tous ces procédéslà ne sont pratiques (\\\ abstraitement, si je puis ainsi m'exprimer . Ils supposent d'abord que tous les hommes sont foule; ensuite, les foules auxquelles ils conviendraient ne sont pas celles qui remuent, de fait, sur les places de nos villes ou de nos villages, pas même celles qui remplissent nos églises aux jours de fête. Ces maîtres se figurent que les foules réelles sont encore prêtes à accepter leur autorité comme indiscutable, dès qu'elle osera s'affirmer. Cela n'est point conforme à l'observation.
Donc, si l'on peut employer le mot de « pragmatisme » pour désigner, non une théorie philosophique expresse, mais simplement une méthode, une attitude, qui suppose l'appréciation de la vérité d'après les seuls résultats, je n'hésite point à classer ces penseurs-là parmi les pragmatistes; mais ce sont des pragmatistes qui manquent de quelque chose en fait d'indépendance et de prévoyance; des pragmatistes prévenus et mal informés. Ils ne sont que les agents des purs « militants » ; délégués par ceux-ci au département des formules. Tout ce que j'ai dit de ceux-ci leur convient. La nature « intellectuelle » de leurs occupations n'y fait rien; l'inspiration qui les guide en fait des gens de pratique plus que de pensée; mais d'une pratique adaptée à un milieu qui n'est plus.
Ceux dont il me reste à parler ne sont pas moins p7'atiques, du fait de penser avec plus de largeur, et de réclamer plus d'indépendance. Ils savent aussi bien que les autres que toute doctrine religieuse doit se terminer en vie religieuse. Mais ils savent, de plus, qu'il y a des majeurs dansThumanité, et que ceux-ci ont également des âmes précieuses ; les catholiques n'ont pas plus le droit de les scandaliser ou de se les aliéner que celles des simples. Ils se rendent compte que les mineurs suivent toujours les majeurs, à distance, il est vrai, et s'approprient successivement les idées que ceux-ci ont usées et laissé tomber sur le chemin; ainsi, dans une famille, les cadets sont bien plus pressés d'imiter la conduite du frère aîné, que de suivre pas à pas les sages instructions de leur père. Chaque découverte, chaque progrès critique, qui doit modifier un peu les positions antérieures, est-il immédiatement utilisable? Pas toujours, sans doute; mais cela ne les empêchera pas de reconnaître son existence et ses droits, et de les affirmer très librement, très loyalement, quand il le faudra, surtout vis-à-vis des autres théoriciens qui, par état, ne doivent pas les ignorer.
C'est qu'ils ne travaillent pas, eux, pour tel ou tel groupe limité, mais pour tous leurs frères. Doués d'une connaissance assez exacte du passé pour ne pas se laisser hypnotiser par des conditions transitoires de temps et de milieu, et pour entrevoir même un peu l'avenir, ils ne veulent pas perdre celui-ci au profit d'un présent parliel. Ils dédaignent les gains momen-
tanés qui se transformeraient bientôt en déficit. La qualité leur importe plus que la quantité. Pour sauver le « dépôt », pour lui garder toute sa force agissante et conquérante, ils se résigneraient, au besoin, à des pertes momeiitanées, à une baisse de la foi dans certains milieux déroutés par le progrès, si c'est là la condition inévitable d'une action vivifiante sur des milieux futurs plus étendus, et plus proches de l'idéal humain et chrétien. La vérité religieuse ne peut-elle pas avancer sans qu'il y ait de cette marche des signes tellement apparents qu'on puisse en chiffrer les conquêtes en des statistiques ?
Au fond, si la question d'opportunité, sans être oubliée, n'est pas pour eux un obsédant cauchemar, cela peut s'expliquer, non par de l'indifférence vis-à-vis des hommes, mais par la coniiance que leur donne une foi plus ferme. Ils croient que toute vérité a une force intrinsèque, indépendante de nos calculs pédagogiques; ils croient qu'elle ne saurait faire aucun mal, dans aucune circonstance, à celui qui la comprend bien; ils croient qu'elle est toujours boîine à dire, pourvu qu'on la dise comme il faut, c'est-à-dire en tenant compte de ses relations avec toutes les autres . Pour la faire accepter sans danger aux hommes, il ne s'agit pas de leur en masquer une partie, mais de travailler à élever leurs esprits au niveau où ils pourront la saisir dans sa plénitude.
Ils auraient tort, je ne crains pas de le redire, d'abonder trop âprement dans leur propre sens; si, parexem-
pie, en critiques et réformateurs pédants, ils ne savaient jamais reconnaître l'utilité relative et temporaire de certaines légendes, de certains raccourcis expressifs où s'incarne une grande et féconde pensée que le peuple ne saisirait pas encore sous une autre forme. Mais, cette réserve faite, de quel droit les accuser de manquer du sens du réel, et d'esprit apostolique ? Ils en ont plus que les autres, s'ils travaillent pour un plus grand nombre d'àmes, et s'ils ont mieux vu toute la bienfaisance pratique de la vérité. Puisqu'ils ont moins peur d'elle, c'est là, d'après saint Jean, le signe d'un amour plus parfait.
Tout lecteur averti comprend qu'il me serait facile de préciser ces observations, et je le ferais certainement, dussé-je m'attirerde désagréables polémiques, si j'écrivais pour d'autres que lui et ceux qui lui ressemblent. Je ne crois pas utile de manifester plus clairement ma sympathie pour tous les travailleurs loyaux, avec ma préférence pour ceux qui savent éclairer le présent de l'expérience du passé, et ne se croient pas tenus de négliger tout à fait l'avenir. D'ailleurs — j'oubliais de le dire — je suis personnellement un traditionnel, un thomiste, et je n'appartiens pas, en critique biblique, à l'école dite « libérale ». Aussi ne suis-je pas suspect de vouloir affaiblir les « vieilles positions )). J'y demeure au contraire, fort attaché; car je sais que, bien comprises, elles offrent à l'esprit moderne un cadre merveilleux d'ampleur et de souplesse pour accueillir et organiser toutes les découvertes du présent. Mais je
ne me dissimule pas ceci : beaucoup, qui veulent aussi les défendre, ne les ont comprises qu'à moitié, et en ignorent la vraie force ; cette classe de « traditionnels » considère donc la masse des faits et des théories nouvelles comme une inondation menaçante pour les murailles du donjon tliéologique oij ils y croient garder, eux tout seuls, le Dépôt, au fond de leurs armoires de fer. Cette méfiance excessive nuit à eux et aux autres. Il y a bien des trésors inconnus charriés par ce flot tumultueux; mais les penseurs qui s'avisent de les y aller chercher courent trop souvent risque de tomber dans les croisières de certains inquisiteurs sans mandat, dont l'approche est aussi rassurante pour eux que le voisinage d'un gros squale pour les pêcheurs de perles. C'est cette méfiance policière vis-à-vis de la vérité d' autrui qui me paraît absolument déplorable. La peur de la vérité peut s'entourer de circonstances atténuantes, j'ai pris soin d'en relever moi-même plus d'une dans cet article. Rien pourtant ne m'empêchera de penser et de dire qu'elle est un grand mal, et un mal qui, à l'heure actuelle, sévit terriblement. Elle n'est pas la moindre cause de l'affaiblissement et de la décadence de la pensée rehgieuse, donc de la foi et de la vie chrétienne. Si elle s'était moins affichée, bien des témérités, qui ne sont que des excès en sens contraire, provoqués par des résistances trop prolongées, ne seraient pas venues faire scandale et mettre les esprits des croyants en désarroi. En science biblique, notamment, quel profit pour l'Église si les guides et censeurs plus
OU moins attitrés de l'exégèse avaient été pénétrés de ce principe que vient de formuler PieX : « Il convient de désapprouver l'attitude de ceux qui n'osent, en aucune façon, rompre avec l'exégèse scripturaire ayant eu cours jusqu'à présent, alors même que, la foi demeurant d'ailleurs sauve, le sage progrès des études les y invite impérieusement^. »
Il faut bien en convenir, tous les malentendus sur r (( immutabilité de la foi » ou le « progrès religieux », ou r « évolution », que certains semblent prendre à cœur d'éterniser, constituent pour la masse chrétienne un danger non pas lointain, mais tout à fait imminent. La situation présente des esprits, dans le catholicisme, est vraiment tendue. Beaucoup qui n'ont pas coutume de confier au public leurs inquiétudes et leurs peines, ont peut-être besoin, pour ne pas céder au découragement, de concentrer toutes leurs forces intimes dans un acte de foi en la force absolue de la vérité éternelle, qui vit dans l'Église et dans les cœurs chrétiens. Quel mal ne font pas chaque jour les soupçonneux et les alarmistes ! Ce n'est pas seulement à cause des réactions juvéniles et exaspérées qu'ils provoquent; mais encore, par leur faute, beaucoup de vrais penseurs, qui ont su pour leur propre compte résoudre plus d'un problème, hésitent peut-être à dire aux autres le mot libérateur, persuadés à l'avance qu'ils seront mal interprétés, et que leurs ten-
^ Lettre de S. S. Pie X à Mgr le Camus, d'après la Revue biblique, avril 1906. C'est moi qui ai souligné tous ces mots.
tativesn'aboutiraient qu'à accroître le chaos où les convictions religieuses de notre pauvre société se dissolvent l'une après l'autre. Il en est, et combien ! qui joignent à cette absence de hardiesse extérieure une timidité intérieure paralysante dont les alarmistes encore sont responsables; ils n'osent plus réfléchir, ni se renseigner même, sur l'objet de leur foi, de crainte de le voir tomber en poussière dès qu'ils l'examineraient. Enfin, parmi les hommes de zèle, qui voient tous leurs efforts de conquête se briser contre une série d'obstacles mystérieux et invisibles pour leurs yeux mal exercés, combien en est-il qui acceptent, hélas ! la situation. Ils se résignent, et se réfugient dans la supposition de quelque mystérieuxjugemen t deDieu qui pèserait sur le monde contemporain, devenu indigne de comprendre la vérité. Ils attendent ainsi, doucement et tristement, la fin du monde, ou de notre monde. Ils ne cherchent plus à conquérir, mais seulement à conserver ce qu'ils possèdent, sans l'examiner de trop près, pour euxmêmes et les groupes de jour en jour plus restreints où leur parole fait autorité encore. Pourtant, un jour, ils s'étaient sentis appelés deDieu à être des apôtres. Ils souffrent : Faclus est mihi sermo Domini in approbrium... Et dixi : Non recordabor ejics; et factus est in êorde meo quasi ignis exaestuans, claususque in ossibusmeis; et defeci ferre non sustinens (Jérémie. xx). Cette souffrance, à vrai dire, ne doit pas être sans valeur méritoire et apostolique aux yeux de Dieu ; mais un amour plus confiant de a Vérité en soi, ou quelques
qualités intellectuelles qu'ils auraient pris plus soin de développer,leur eussent épargné cette croix pour laremplacer par des peines d'apostolat bien plus fécondes. Il y a, je le sais, des optimistes, que cette situationlà n'effraie pas. Ils la trouvent normale, ils jugent bon que les conflits des esprits unilatéraux restent toujours aigus. C'est par là, disent-ils, que l'équilibre se maintient; l'immobilité des uns et l'agitation des autres se neutralisent pour le plus grand bien du christianisme; les partis de conciliation, les esprits de juste milieu, quand ils ont dominé, nont jamais rien su fonder et ont tout laissé dépérir. Peut-être. Il n'en est pas moins vrai que ces conflits fraternels seraient beaucoup moins douloureux et causeraient un moindre gaspillage de forces vives, si nous travaillions, en conservant chacun la tournure d'esprit dont le genre de nos occupations nous fait une seconde nature, à mieux comprendre et apprécier celle que d'autres occupations font à autrui. De plus, nos batailles seraient moins scandaleuses pour les indifférents, les tièdes et les tentés qui en sont spectateurs. Nous nous montrerions meilleurs disciples de l'Évangile. Quel est le grand signe que nous vivons de l'Esprit de Jésus ? Le voici : Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres (Jean xiv, 35). Et il est dit encore : Que tous soie^it un, comme toi, Père, es en moi et moi en toi; ainsi qu'eux soient un en nous, afin que le monde croie que c'est toi qui m'as envoyé (Jeax, XVII, 21). Notre unité de pensée, notre unité
de cœur et d'efforts, voilà ie plus grand « motif de crédibilité » que le Christ ait voulu donner aux incrédules, pour les attirer à sa révélation. Toutes les théories apologétiques que l'on peut bâtir sont moins profondes et moins travaillantes que celle qui est exprimée dans cette parole divinement simple.
Ainsi, que chacun abonde dans son sens, il le faut bien, mais en se souvenant que son sens n'épuise pas celui de la vérité. Ce n'est point par des criailleries, des accusations mal fondées souvent, des condamnations précipitées et incompétentes, que nous ramènerons à notre manière de voir des frères engagés dans une autre voie. Il faudrait plutôt :
1° Nous convaincre qu'aucune vérité n'est jamais dangereuse pour celui qui la comprend bien; et que les hommes de conscience, de science et de foi, ont le droit de mettre toute la hardiesse qu'ils veulent dans leurs recherches, pourvu qu'ils soient soumis aux décisions passées, et se soumettent d'avance aux décisions de l'Église possibles dans l'avenir;
2° Poser en principe la légitimité et la nécessité de la division du travail.
Que le savant laisse le prédicateur prêcher, mais aussi que celui-ci laisse le penseur penser, et le critique critiquer, puisque c'est pour cela qu'ils sont faits. — Et, s'il leur arrive de se rencontrer sur le même terrain, que nul ne s'étonne si les autres y portent leurs procédés habituels de travail, et ne saisissent pas du premier coup les choses sous le même angle que lui.
Un contact plus fréquent entre les divers ouvriers évangéliques serait à désirer dès le temps de leur formation, il serait bon d'abattre bien des cloisons entre les Universités, les séminaires et les noviciats, comme cela s'est fait en Allemagne, où le clergé n'est certainement pas inférieur en intelligence ou en zèle à celui d'autres pays. Et surtout un degré supérieur de charité, de catholicisme, nous habituerait à nous laisser plus d'indépendance réciproque, pourvu que chacun travaillât, dans toute la mesure de ses forces spéciales, à l'extension du règne de Dieu, dans une communauté d'attachement et de soumission à l'Église. Chacun de nous, membre et fds de l'Église, lui doit à ce titre l'obéissance, mais aussi chacun de nous est une force et un organe de cette société spirituelle, et doit donc accomplir hardiment, à son rang, dans l'obéissance h la hiérarchie, la fonction qui lui est échue, sans peur de la vérité pour soi-même ni pour les autres.
Veritas liberahit vos. L'état de tremblement et de contrainte où l'adhésion à cette vérité plonge certains catholiques n'est pas le signe qu'ils sont arrivés à en vivre aussi pleinement que l'Évangile les y invitait.
Dans ces pages, j'ai voulu montrer les causes les plus universelles d'un mal dont chaque croyant, pour peu qu'il aime l'Église, doit souhaiter la guérison. Je n'ai pu les écrire sans être porté à approfondir mon propre examen de conscience. Puissent-elles engager quelques lecteurs à faire comme moi et mieux que moi !