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CHAPITRE III EXTBINSÉCISME ET HISTORICISME

« Extrinsécisme » et « Historicisme » sont deux néologismes qui sonnent assez mal, le premier surtout; mais leur consonance est symbolique et ils n'en répondent que mieux à ce qu'ils désignent, à ces deux tendances fâcheuses qui se partageraient, selon M.Maurice Blondel, les esprits des catholiques de notre temps et de notre pays, et cela sur une question grave entre toutes : il s'agit de la relation des dogmes chrétiens, imposés à la foi par l'Église enseignante, avec les (( faits chrétiens » consignés dans l'histoire, et de la méthode à suivre pour passer de ceux-ci à ceux-là ; en d'autres termes, il s'agit du rôle de l'histoire dans l'établissement des motifs de crédibilité. Depuis que l'idée d'une évolution universelle s'étendant à l'humanité comme à la nature a pris rang parmi les hypothèses les plus voisines de la certitude, l'histoire critique, g avec ses annexes, s'est posée en auxiliaire à peu près

* Revue Thomiste, sept.-oct. 1904.

ndispensable de toutes les sciences qui prennent l'homme et ses activités pour objet, anthropologie, ethnographie, sociologie, psychologie même; déplus en plus le présent et l'avenir se révèlent solidaires du passé et difficiles, sinon impossibles, à bien comprendre ou prévoir quand on l'ignore. Ce fait a plus de conséquence en religion que partout ailleurs ; la proposition que l'Eghse fait à notre foi et des Symboles, et des définitions, repose en effet sur la réalité d'événements passés, donc invérifiables en eux-mêmes ; ainsi ils ne sont plus objet de constatation directe, mais de témoignage, c'est-à-dire d'histoire. Cela fait qu'aucune raison de pur ordre abstrait, ou moral, ou subjectif, ne suffirait à justifier notre foi, à la prendre dans son tout, si ses fondements n'étaient pas historiques. On comprend alors quel intérêt, même d'actualité, offrent les articles de M. Blondel intitulés : « Histoire et Dogme. Les lacunes philosophiques de l'exégèse moderne^ ». La philosophie bien connue qui les a inspirés, nous n'entreprenons point de la jugera fond ici ; mais les deux types d'apologistes, ou, si l'on veut, les deux méthodes d'apologétique que l'auteur nous présente et condamne tour à tour, ne peuvent manquer d'attirer l'attention de tous ceux qui s'occupent d'étudier les faits religieux.

Notre but principal n'est donc pas de chercher si M. Blondel, ce fin psychologue et subtil dialecticien,

* Quinzaine, n«du lô janvier, lo'- etlo février 1904.

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a trouvé les vraies causes qui pourraient donner naissance aux deux états d'esprit qu'il appelle Extrinsécisme et Historicisme. Le premier est-il, comme il a dit, le légitime rejeton d'une philosophie de la connaissance d'après laquelle notre intelligence devrait puiser dans des données empiriques externes la matière totale de tous ses concepts et jugements ? Nous n'en savons rien, et nous ignorons môme si ce sensualisme quelque peu primitif existe nulle part. Nous aurions lieu de douter également qu'un Historicisme put être engendré par le mélange de la conception aristotélicienne de la science et des sciences avec une vue méthodologique moderne. Il nous semblerait plutôt que la théorie de la spécification des sciences, non par la matière dont elles traitent, mais par l'aspect sous lequel elles en traitent, c'est-à-dire par 1' « objet formel », et celle de la hiérarchie des sciences subalternantes et subalternées, — deux théories aristotéliciennes, — d'une part; d'autre part, la rigueur et la réserve des méthodes positives modernes, doivent donner par leur concours naissance à une méthode bien faite pour prévenir tout placement de cloisons étanches entre les sciences, non moins que tout empiétement injustifié de l'une sur l'autre, en un mot pour dissiper ce malentendu formidable que M. Blondel nomme Historicisme. Aux philosophes à examiner ce point. Nous comptons borner notre tâche à élucider, s'il est possible, une pure question de fait : l'Extrinsécisme et l'Historicisme si finement décrits

dans la Quinzaine, existent-ils dansla réalité tels que M. Blondel les y a vus ?

En quoi, d'abord, consistent-ils à ses yeux ? Le philosophe nous avertit, non sans insistance, qu'ils ne sont les portraits d'aucun exégète en chair et en os ; d'heureuses inconséquences viendront toujours empêcher un esprit vivant et croyant de reproduire dans leur sèche pureté les types esquissés par sa plume. Ce ne sont même pas des théories formulées bien explicitement (si elles étaient trop formulées, elles ne tiendraient sans doute plus debout, comme beaucoup d'autres erreurs) ; ce ne seraient que deux tendances, fort dangereuses d'ailleurs, la première à construire toute l'histoire religieuse sur un plan dicté exclusivement par les commodités de l'enseignement du dogme, quoique l'histoire, qui fournit au dogme des titres à notre croyance, lui soit à ce point de vue logiquement et naturellement antérieure ; la seconde, à atténuer ou même à supprimer, en fait, le dogme, par l'invasion d'une critique historique tellement autonome que ses exigences seraient au fond incompatibles avec le fait d'une révélation surnaturelle discernable; cela, d'ailleurs, dans la bonne intention d'assurer au dogme plus de crédit. Et ces deux courants de pensée en apparence si opposés ne se complètent, ni ne se corrigent, ni ne se neutralisent par leur rencontre, parce qu'ils ne dérivent pas de deux points de vue vrais et seulement trop exclusifs, mais d'un seul et même genre d'erreurs initiales — celles d'un intel-

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lectualisme outré et sans critique — qui vont développant leurs funestes suites en deux lignes distinctes, chez deux catégories d'esprits exposés, de par leur caractère même, à des heurts fréquents, les hommes de l'Abstraction, et les hommes du Document.

Voici d'abord le dossier de ce dogmatiseur d'Extrinsécisme, à qui la plume de M. Blondel prête, ainsi qu'à son adversaire, un air si vivant, qu'on est tenté de les traiter comme des personnages. Il ne fait pas de l'histoire assez de cas. S'il prétend, en apologétique, s'appuyer sur elle et presque sur elle seule, en réalité il la mutile, quand il ne va pas jusqu'à la fausser. Voici comment : il n'accorde d'attention qu'à une seule classe de faits historiques, à ceux qui possèdent, ou paraissent posséder un caractère miraculeux; ayant abstrait ce caractère générique, exlrinsèque (d'où le nom d'Extrinsécisme), il oublie tous les autres volontairement, et ne conserve pour ainsi dire de toute l'histoire qu'une seule assertion, qui lui paraît suffisante pour l'apologétique ; à savoir celle-ci : « Il y a eu des faits miraculeux qui se sont produits comme preuves des propositions que nous appelons révélées. )) Et il démontre par un très simple procédé syllogistique que, cela étant, le contenu de la Révélation ne saurait être qu'objectif et divin. Mais la méthode a deux imperfections : d'abord, si elle se donne comme la seule scientifiquement valable, et rejette tout complément et toute aide, elle risque de n'être guère efficace sur nombre d'esprits contemporains;

ensuite, le point de départ étroit et minimiste de sa démonstration expose Tapologiste à multiplier sans critique et à son insu, pour les besoins de la thèse, les faits historiques d'où il pourra extraire son unique médium, le mode miraculeux. Ce qui peut l'entraîner à combattre comme une ennemie de la foi toute méthode objective qui permettrait de discuter les faits et leurs caractères surnaturels, avant de tout admettre en bloc.

Voici, par contre, la position de l'Historicisme. Les charges qui pèsent sur lui sont encore plus accablantes. Il se donne comme une réaction nécessaire contre les étroitesses et les abus qui viennent d'être signalés ; il prétend revivifier aux sources historiques clarifiées l'enseignement chrétien qui se trouvait enserré et immobilisé dans les liens de l'Extrinsécisme, comme une momie en ses bandelettes. Seulement, loin de réussir dans cette entreprise, il n'arrive qu'à (c transposer la thèse en aggravant le mal par le remède ». C'est que, en dépit de son dédain affiché pour les spéculations rationnelles trop distantes des faits, il a son système philosophique inavoué, latent, qui gâte tout. Ce serait, à la façon dont M. Blondel le décrit, une sorte de positivisme, fruit du croisement d'anciens concepts aristotéliciens (?) sur la portée ontologique des sciences (dont chacune aurait à fournir sa tranche de réalité absolue et dernière, sans s'inquiéter des conclusions des autres) avec une vue méthodologique moderne sur l'indépendance qu'il faut, pour

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assurer parla division du travail le bon ordre dans les découvertes, laisser à chaque science dans ses propres recherches. Cette indépendance n'est pas telle qu'un certain nombre des résultats auxquels elle paraît aboutir assez légitimement sur son propre terrain n'aient encore à être contrôlés par l'ensemble des conclusions des autres sciences qui étudient le même objet sous d'autres aspects. Mais l'historiciste ne sait pas faire cette réserve. Égaré par son esprit de scolastique qui s'ignore, il en arrive à transformer une simple méthode de travail en doctrine négative et tyrannique ; il confond, à son insu, « V histoire technique et critique )), qui n'est que l'ensemble des témoignages immédiats des documents et des inférences immédiates que ces documents imposent, avec aï histoire réelle », c'est-à-dire avec la reconstitution du passé, dont les documents ne sont que des vestiges, opérée à la lumière que projette sur les faits relatés tout l'ensemble des certitudes humaines supérieures à l'histoire, les sciences philosophiques et morales notamment. Cette confusion fait qu'il ne tient compte que de ce qu'il voit, et néghge les causes profondes qui règlent le développement des vies humaines, et dont Ihistoire na pas à établir la réalité, parce qu'elle les suppose. L'historiciste oublie que l'histoire reconstructrice implique une métaphysique etbien d'autres choses encore, car la vie humaine est de la metaphysique en acte, le produit d'une multitude de facteurs dont les uns sont inconscienls et les autres trop

secrets pour que le document suffise à les mettre en évidence ; il fait comme si le document pouvait nous apprendre à lui seul, et nous faire rétablir, au moins par conjecture, le tout de ce passé qu'il évoque. L'exclusivisme d'un point de vue aussi superficiel le mène à d'étranges aberrations en histoire religieuse, surtout dans l'histoire du cliristianisme, où sont intervenus les facteurs les plus libres et les plus transcendants ; à force de substituer les signes au signifié, les portraits approximatifs à l'original, le vêtement à la personne, le corps à l'âme, il en vient à méconnaître les traits essentiels et du Christ, dont il se forme une idée mesquine cl peu adorable, et de l'Eglise, qui n'a plus l'air que d'une œuvre d'opportunisme ou d'heureux hasard, à exclure enfin du monde connaissable le vrai surnaturel, l'activité libre et inconditionnée de la Sagesse de Dieu, lequel en fin de compte, et si l'on osait pousser de pareilles thèses à leurs extrêmes conséquences logiques, ne serait plus le Père qui est aux cieux, mais quelque chose comme l'Inconnaissable Inconscient. Voilà bien le fond du réquisitoire subtil et éloquent de M. Blondel contre ce qu'il appelle THistoricisme. Il faut reconnaître que, si une école d'historicistes existe vraiment, le devoir de tout chrétien qui pense juste est de lui déclarer une guerre à mort.

Mais, avant de nous mettre en campagne à la suite de M. Blondel, il nous sera permis — puisqu'il s'agit de faits que nous devons pouvoir constater nous aussi — d'essayer de mesurer la justesse de ses observations.

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Tâche délicate, assurément; on risque, suivant la manière dont on la mène, de se taire traiter d'opportuniste, ou d'idéologue, ou de pessimiste aveugle. Un fait surtout nous donnerait à réfléchir ; dans les nombreuses controverses que ces dernières années ont vues naître entre catholiques, il n'est jamais arrivé à un écrivain de définir, pour la critiquer librement, la position des divers antagonistes, sans voir en face de lui se dresser quelqu'un qui lui dise : « Vous n'avez pas compris l'état de la question, et vous créez de toutes pièces des doctrines à réfuter, des tendances à refouler. » Le critique mal accueilli aura souvent, quand même le reproche serait injuste, de la peine à se défendre. Rarement, en effet, il est théorie si fausse, à la prendre en bloc, qui ne se ménage un certain nombre d'équivoques et de restrictions utiles, comme autant de portes dérobées qui lui permettent la retraite vers le camp de la modération et de la vérité. Cette retraite n'eût jamais été opérée sans la controverse, mais une fois accomplie, elle n'a plus l'air que d'une explication, d'un complément, des tendances et assertions primitives. Ainsi, dans le cas présent, si nous nous rangeons absolument à l'avis de M. Blondel, Extrinsécistes ou Historicistes — supposé qu'il y en ait de par le monde — jugeront sans doute que nous portons des coups de lance à des moulins ou à des fantômes. Si nous faisons nos réserves des deux côtés à la fois, plus d'un partisan trop zélé de la philosophie de l'Action aura la pensée de nous ranger parmi les

myopes volontaires qui résolvent les problèmes en refusant de les apercevoir, et, par désir de conciliation, acceptent toutes les équivoques et éternisent tous les malentendus. Enfin ferons-nous des réserves sur la ressemblance d'un seul des deux portraits ? Plus d'un y verra la marque de notre propre extrinsécisme ou de notre propre historicisme. Ces réflexions faites, nous pouvons commencer. D'abord, l'Extrinsécisme. A quoi répond-il dobjectif ?

A rien, a-t-on prétendu ; ou bien, s'il y a une réalité sous ce nom, c'est l'Apologétique traditionnelle ellemême, celle de tous les âges antérieurs, de saint Thomas et de tous les théologiens illustres, celle du Concile du Vatican. Pourtant il nous répugne de penser, sans preuves très fortes, qu'un écrivain réfléchi qui est en même temps un catholique sincère ait pu songer, par distraction ou par mégarde, à attaquer d'aussi inattaquables positions. Observons seulement les faits nous-mêmes, sans parti pris, et nous verrons si nos conclusions coïncident avec les siennes.

Il existe beaucoup de livres intitulés Apologétique, Traité de la vraie religion, etc., et certains sont classiques pour les étudiants qui se préparent à aborder la théologie. En immense majorité, ils ont ceci de commun que l'argument des miracles et des prophéties y tient et la première place, et la place de beaucoup la plus étendue.

Il en a le droit. Les miracles et les prophéties, en

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effet, ciim Dei omnipotentiam et infinitam scientiam luculenter commonstrent, divinm revelationis signa sunt certissima et omnium intelligentise accommodala. L'argument qu'on en tire est, nous ne disons pas le seul valable, mais le principal. S'il n'est pas toujours le plus décisif en fait que l'on invoque devant sa propre conscience pour commencer à croire (l'histoire intellectuelle des convertis le montre assez), du moins chacun, pour se justifier rationnellement sa foi déjà acquise, est obligé un jour ou l'autre de recourir à cette raison apologétique commune, attendu qu'elle est celle dont la forme démonstrative s'exerce le plus indépendamment des dispositions subjectives des âmes, donc la plus ferme, la moins sujette à s'obscurcir et à se perdre dans le flux et le reflux des impressions de la vie. Elle est aussi la plus universelle; car, par le fait qu'elle est peu complexe, et ne s'adresse qu'à la raison spéculative, sans nécessiter pour être comprise ni illumination spéciale, ni ces longues observations et cette expérience de la vie indispensables pour comprendre à fond les motifs moraux, fussent-ils de Tordre le plus général, elle est facile à saisir même pour de jeunes esprits ou des esprits sans culture ; il est donc tout naturel qu'elle occupe la première place dans une apologétique abstraite, adressée à tout le monde, et surtout dans les manuels scolaires ; elle est, par excellence, la preuve didactique. Si donc l'Extrinsécisme ne consistait qu'à mettre en tête des préoccupations apologétiques le souci de

recherclier dans les faits historiques la marque possible d'une intervention directe et constatable de la cause suprême (extrinsèque aux événements au sens où la cause efficiente est toujours extrinsèque à ses effets), et à reconnaître une valeur démonstrative sinon plus forte, du moins plus facile à percevoir, à ces marques d'origine fournies par le mode miraculeux de certains faits qu'à tout autre caractère, même intrinsèque, des faits eux-mêmes, alors nous ne verrions absolument rien à redire à l'Extrinsécisme. D'autant plus, remarquons-le, que ce motif de crédibilité omnium intelligentiœ accommodatum, n'est pas fait uniquement pour les simples ; si la valeur démonstrative en est réelle, un intellectuel doit l'apprécier plus sûrement et plus facilement qu'une vieille femme sans critique et en tirer une conviction plus inébranbrable.

Mais déclarer ce genre d'arguments <' certissimum » ne revient certes pas à dire qu'il soit ni le seul efficace, ni le seul scientifiquement certain, ni qu'il soit toujours aisé d'établir rigoureusement le caractère supranaturel des faits sur lesquels il repose.

D'abord il n'est pas le seul efficace. Le Concile du Vatican lui-même en indique d'autres : ainsi l'état permanent de l'Église, qui est per se ipsa... magnum quoddam et perpeluum motivu^n credibilitatis. Et la moindre connaissance expérimentale des problèmes religieux comme la moindre pratique de l'apostolat, empêche de prendre cette filière historico-logique pour la seule voie par laquelle humano modo, un incroyant

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puisse arriver à cet état d'esprit où l'acte de foi lui apparaîtra comme un devoir. En examinant les moyens de conviction, même ceux qui semblent purement naturels dans leur substance, dont la Providence se sert pour faire un chrétien, on remarquera que des considérations tout à fait personnelles et subjectives, presque inanalysables, occupent souvent la première ligne, et sont quelquefois les seules qui aient préparé lintelligence à la grâce de croire. Il est même intéressant de noter que cet argument logique et si objectif du miracle, pour servir de motif de crédibilité à des hommes qui n'ont pas constaté le miracle de leurs yeux, suppose une ferme croyance à l'authenticité de faits extraordinaires, laquelle cro^^ance, chez la plupart des fidèles, s'appuie sur des raisons morales et personnelles biea plus souvent que sur des recherches objectives d'histoire et de philosophie : c'est ainsi que des ignorants peuvent avoir admis comme fait historique la Résurrection du Christ, qui est devenue le motif principal delà crédibilité de leur foi, simplement à cause de la confiance qu'ils avaient, petits enfants, dans la parole de leur mère ou des catéchistes de leur paroisse. Supposons môme le cas d'un philosophe ou exégète incroyant, bien au courant des faits merveilleux de l'histoire, qui aurait cru réussir, par sa critique, à en faire évaporer tout caractère miraculeux, mais qui, un jour, à la constatation personnelle d'un vrai miracle accompli sous ses yeux, se sentirait terrassé et ferait l'acte de foi comme Paul près de

Damas. Faudra-t-il admettre qu'il s'est produit à ce moment une réforme soudaine dans ses idées critiques, ou encore que sa critique, anciennement, était mal au courant des faits, ou de mauvaise foi ? Pas nécessairement; son système négatif a pu rester cohérent dans son esprit ; nul autre système abstrait n'est peut-être venu le rectifier ou le remplacer; toutes les objections anciennes ne lui semblent pas, abstraitement parlant, avoir moins de force contre le miracle présent que contre ceux du passé ; et pourtant elles sont impuissantes à ébranler cette conviction, si nouvelle et si profonde, que Tlnfini vient de se manifester. C'est que cette conviction — même si on pouvait la considérer en faisant abstraction de la grâce — repose non sur des syllogismes ou de la documentation purement extérieure, mais sur quelque document intime que son intelligence a soudain découvert au fond de son âme, par exemple un choc du cœur, une correspondance si frappante entre les détails de l'événement et telle de ses aspirations secrètes, de ses inquiétudes, tel de ses souvenirs joyeux ou douloureux, que la certitude morale résultant de cette constation l'emporte de beaucoup sur toute l'autorité des systèmes ; elle leur ôte leur ancien crédit, en attendant de les réformer intrinsèquement. Déterminé par cette intuition personnelle à admettre que l'apparence miraculeuse de l'événement n'est pas décevante, l'homme a senti le passage de Dieu avec une sorte d'évidence sensible, et il s'est écrié : « Dominus meus

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et Deus meus ! » La puissance des miracles sur les savants les moins suggestionnables comme sur les simples, ne s'explique-t-elle pas ordinairement ainsi, par ces clartés jaillies du cœur, qui emportent la conviction avant toute vérification critique? S'il en en est ainsi, qui voudrait soutenir que les arguments en forme des apologétiques imprimées soient les seuls légitimement convaincants?

Mais ils sont, pourrait-on croire, les seuls convaincants pour tout le monde et, en toutes circonstances, les seuls scientifiques. Eh bien, cela non plus, nous ne le pensons pas. Nous faisons grand cas des arguments moraux, généralement peu développés dans les plus répandus de ces livres ; et nous sommes d'avis — comme M. Blondel — que leur mise en valeur n'est pas simple affaire d'empirisme spirituel et de direction de conscience, mais que, au contraire, une connaissance plus précise des lois psychologiques permettra un jour — si la chose n'est déjà faite — de les étudier et de les classer scientifiquement. De même pour les arguments sociologiques, et pour d'autres encore. L'argument des miracles extérieurs ne paraît à personne le seul efficace en pratique ; nous pensons que, même en théorie, il n'est pas le seul universel.

Enfin, surtout à notre époque de criticisme, il n'est pas toujours d'un emploi plus facile et d'une efficacité plus prompte que les autres. Cela tient en partie aux malheureux préjugés de nos contemporains, mais aussi à ce que, en soi, le travail de vérification du

miracle par les purs moyens critiques (abstraction faite des évidences morales signalées plus haut) est extrêmement délicat ; en combien de cas peut-il aboutir à des affirmations certaines ? Sans doute, il est incontestable que tout fait merveilleux dont le caractère de miracle est établi, suffit à démontrer en toute rigueur à l'intelligence la crédibilité de la proposition avec laquelle Dieu l'aura mis en relation évidente de preuve à thèse. Mais ce n'est pas sans difficulté que l'enquête satisfera à toutes les conditions exprimées par les incidentes dont nous avons du embarrasser cette dernière phrase. Il faudra d'abord constater que le fait merveilleux a eu lieu réellement, ce qui ne peut s'admettre que sur le témoignage d'une histoire suffisamment critique. Il faut ensuite que le caractère qui le rend merveilleux ne puisse s'expliquer que par cette intervention directe de la cause première qu'on appelle miracle ; d'où la nécessité d'une philosophie très juste et très critique aussi. Il faut enfin avoir constaté la relation de preuve à thèse qui relie le fait à telle ou telle proposition touchant à la foi, et cela ne peut se faire sans une logique saine et déliée, une certaine dose d'intuition, et une connaissance, suffisamment précise et étendue, à la fois des circonstances de l'événement et de la manière explicite ou virtuelle dont la proposition se présentait lors de cet événement. On le voit, l'argument du miracle, au pur point de vue logique et critique, n'est pas une arme si facile à manier.

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11 est pourtant cerlissimitm ; il est le plus uniformément efficace, parce qu'il est, en soi, le plus purement objectif. Mais, pour être tout cela, il faut d'abord qu'il soit établi. Et, dans tous les cas, il n'est pas le seul.

Depuis l'exclusivisme qui appauvrit l'apologétique, jusqu'à la crédulité historique, qui la déprécie au point de la ruiner, il y a donc plus d'un péril à craindre pour quiconque ne fait usage que de l'argument des miracles. Dans la mesure où on y succomberait, on mériterait l'épithète d'extrinséciste,au sens défavorable attaché à ce mot par son inventeur. Est extrinséciste quiconque ne sait défendre la foi qu'en alignant des raisonnements extrinsèques, sinon tout à fait étrangers, soit aux préoccupations intimes d'une foule d'âmes et aux moyens réels de l'apostolat, soit à cette science des besoins de l'humanité et de ses membres, qui a tant d'affmité avec l'étude de la grâce, et un si étroit rapport avec la vérité religieuse. Extrinséciste aussi, cette fois, par un exclusivisme défavorable à l'histoire, celui qui, de parti pris, ne voudrait envisager les faits du passé qu'au seul point de vue du mode miraculeux qu'ils peuvent revêtir ; celui qui négligerait la haute valeur apologétique de leur ensemble et de leur harmonie, toute cette étude circonstanciée qui rend les événements vivants et parlants, et, les traitant de haut, se bornerait à exiger d'eux, comme par contrainte d'huissier, un certificat pour des vues systématiques, ou une mineure pour des syllogismes ; qui les volatiliserait, en quelque sorte, pour ne garder

de tous qu'une note commune (le miraculeux) et une relation commune (celle de preuve à thèse avec l'énoncé d'un dogme). Extrinséciste enfin, et de la manière la plus malheureuse, celui qui, par défaut de critique, ferait des essais d'apologétique historiques en apparence et, en réalité, étrangers à toute logique et à toute vérité de l'histoire.

Essayons maintenant de répondre à notre question : Existe-t-il en fait des Extrinsécistes ? Je ne sais si le lecteur sera de mon avis, mais il me semble presque avoir déjà répondu.

Nous mettons hors de cause, répétons-le, tous ceux qui, pour des raisons d'utilité, et n'ayant l'intention de donner que le strict nécessaire de l'apologétique, s'astreignent à ne développer que l'argument des miracles, en s'appuyant d'ailleurs sur des faits historiques bien critiqués. Si c'est de l'extrinsécisme, c'est de l'extrinsécisme admissible ; il s'impose dans les ouvrages didactiques élémentaires, destinés à des lecteurs non encore aptes à saisir la portée d'arguments qui ne seraient pas d'une simplicité et d'une rigueur d'apparence quasi mathématiques. C'est donc un droit d'être extrinséciste de la sorte, et parfois une nécessité; mais ce qui n'est ni nécessaire, ni permis, c'est de prétendre faire une apologétique qui soit complète, idéale, immédiatement applicable en pratique, capable d'agir presque mécaniquement sui' tout homme de bonne foi, et qui soit en même temps la seule scientifique, la seule rigoureuse au point de vue spéculatif,

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quand on en exclut de parti pris, comme étant de nulle valeur pour le but à atteindre, ou bien la spéculation morale, y compris l'étude des convenances de nos dogmes à notre psychologie et 1' « argument des vertus », ou bien l'élude intrinsèque et critique des faits historiques sur lesquels on raisonne. Or, peut-on nier qu'un certain nombre de défenseurs de la foi catholique tombent journellement — à leur insu, il faut le croire — dans quelqu'un de ces défauts ?

Nous ne nommons personne, d'abord parce que nous ne voulons pas nous attirer de polémique, ensuite parce que cet extrinsécisme est une tendance plutôt qu'une doctrine, et doit, de ce fait, demeurer inconscient chez ceux-là surtout qui s'y laisseraient le plus spontanément aller. Mais ne saute-t-il pas aux yeux que l'attitude par exemple d'une certaine école d'exégèse justifie amplement les pages les plus défavorables à l'ancienne mentalité catholique qu'on peut lire dans l'étude de M. Blondel ? La démonstration par les miracles et les prophéties, faite à la mesure d'une critique sévère, tant historique que philosophique, fournit, nous l'avons vu, une base solide, mais étroite, à l'apologie du christianisme. Pour ceux qui considèrent cet argument classique comme le seul démonstratif, la tentation vient naturellement d'en élargir la base en s'affranchissant de cette critique suspecte de toujours vouloir la rétrécir, et il n'est que trop naturel aussi dy succomber, sans s'en apercevoir. Avec d'innocentes, d'excellentes intentions, on violentera l'his-

toire pour y mettre du miracle partout et la faire ainsi coïncider de la façon la plus lumineuse possible avec la théorie. Ce signe du miraculeux étant devenu lunique médium des démonstrations apologétiques, on multipliera arbitrairement les faits merveilleux, cette matière d'où on l'extrait ; pour que, si la critique s'empare d'une carrière, il en reste toujours beaucoup d'autres à exploiter. Les interprétations les plus suprahumaines des événements bibliques auront toujours la préférence de ces auteurs, même aux dépens de la critique textuelle. Et l'on se croira tenu d'user vis-àvis delà Bible de cette herméneutique spéciale, parce que c'est un livre inspiré, sans s'apercevoir de Ténormité de la pétition de principe commise par ceux qui prouvent ensuite, au moyen de faits bibliques ainsi interprétés, l'autorité de l'Eglise enseignante qui nous apprend l'inspiration. — Puisque c'est à une telle mentalité que M. Blondel veut donner le vilain nom d'Extrinsécisme, convenons franchement que cet Extrinsécisme est réel, bien trop réel.

Mais prenons bien garde d'en accuser en bloc tous ceux qui professent certaines théories sur la primauté de l'argument des miracles ou sur la portée ontologique de nos concepts. L'Extrinsécisme illégitime n'est le rejeton ni d'aucune philosophie de la connaissance, ni d'aucune métaphysique ; il ne provient que d'une tournure d'esprit, défectueuse parce qu'elle sent l'étroitesse, la timidité, laparesse à vérifier et à approfondir. Sans doute il existera toujours des esprits spé-

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culatifs OU positifs, critiques ou constructeurs, didactiques ou sentimentaux ; suivant la note qui dominera en eux, l'apologétique qu'ils feront se développera dans un sens plutôt que dans un autre. Le mal n'est pas là ; il peut, au contraire, en résulter une variété d'argumentation très utile au but commun poursuivi. Le mal consiste à exclure ou à condamner par prétention tous les points de vue différents du sien propre. Nous avons vu dans quelle mesure les extrinsécistes méritent ce reproche, et quel tort leur parti pris d'étroitesse ou de crédulité peut faire à la vérité chrétienne.

Mais, parmi les tournures d'esprit, il n'y en a point qu'une de dangereuse.

En face de cet Extrinsécisme, en effet, pourrait se dresser un IntrinséciS7ne qui ne serait pas moins funeste ; on en conçoit aisément le type, par simple opposition logique à l'autre esprit. Il serait double : il y aurait d'abord un Intrinsécisme psychologique, qui ne tiendrait compte, comme motifs apologétiques, que des phénomènes profonds de l'ordre affectif qui se déclarent dans le moi mis en présence de la doctrine révélée, et ferait peu de cas des arguments purement objectifs, tels que celui du miracle, où nos états intérieurs n'entrent pas, en première ligne, comme élément de preuve. M. Blondel n'examine pas ce type ; nous ne nous en occuperons pas davantage. Il y en aurait un second, un Intrinsécisme hisloriqice

qui, pour défendre scientifiquement la foi, croirait devoir se borner strictement à décrire les fait du passé dans leur entité propre effectuée, et à noter leur enchaînement apparent, sans jamais en appeler directement à ces choses extrinsèques en un sens, les causes profondes, la première cause, qui échappent, de par leur nature, aux constatations immédiates.

C'est celui-ci, nous Tavons vu, que M. Blondel attaque sous le nom d'Historicisme, et qu'il regarde comme une espèce nuisible du même genre que l'Extrinsécisme, souffrant de lacunes philosophiques analogues. Quoi qu'il en soit des rapports génétiques des deux systèmes, nous ne nous poserons, nous, qu'une question, semblable à la précédente : l'Historicisme qu'on nous dépeint existe-t-il dans la réalité ?

Tout d'abord il n'existe pas, il ne saurait exister comme doctrine, et encore bien moins que l'Extrinsécismc. Car, s'il venait jamais à se formuler d'une manière abstraite et explicite, il se détruirait du coup, par la contradiction flagrante avec l'évidence des faits qu'il étalerait à tous les yeux. Prétendre découvrir (ou agir en pratique comme si on le prétendait) l'explication suffisante des faits anciens, que l'érudition ramène dans notre champ visuel, rien que dans leur mutuel enchaînement, et dans les rapports que l'on peut découvrir entre les documents ; supposer ainsi que l'ensemble des documents exprime adéquatement la réalité dont ils ne sont que des vestiges, et identifier pour ainsi dire les documents avec les événements

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qu'ils relatent ; faire ensuite comme si ces composés étranges, les do ciimeiit s- événements, formaient ce qu'on appelle en mécanique un système clos, et n'étaient respectivement que les produits successifs de transformations d'une sorte « d'énergie historique )>, — à la façon dont telle quantité de mouvement, par exemple, se convertit, dans des conditions données, en telle quantité de chaleur, — ce serait construire une bête théorie d'écolier, insoutenable pour tout le monde, même sous des formes adoucies. Insoutenable d'abord pour des catholiques, puisqu'elle refuserait toute influence appréciable dans l'histoire de notre religion à ce qui n'est pas objet direct do constatation documentaire, c'est-à-dire, en premier lieu, à la liberté divine et humaine. Insoutenable également pour tout philosophe, même positiviste, puisqu'elle aurait l'air de ne pas soupçonner l'action, sur le déroulement de l'activité humaine, d'une multitude de causes, les unes inconscientes (comme sont la plupart des profondes influences d'hérédité et de milieu), et échappant, de par leur nature, à l'attestation documentaire, les autres secrètes, que les auteurs des documents n'ont eu ni l'idée, ni la volonté, ni la possibilité de manifester aux âges futurs. Insoutenable enlin, et au plus haut degré, pour des historiens et exégètes de profession. Ceuxci, si bien documentés qu'ils soient, savent pourtant qu'il leur restera toujours beaucoup à découvrir ; ils savent aussi que, eussent-ils tout découvert en fait de témoignages du passé, une collection de documents

sur une époque n'est pas plus la reconstruction historique de cette époque, qu'une réaction chimique par exemple, et le compte rendu de l'expérience oii elle a été plus ou moins bien observée, ne sont deux faits du même ordre, capables de s'équivaloir. Ensuite comment croiraient-ils que les documents, même en tant que simples comptes rendus, s'expliquent tout seuls et par eux-mêmes, lorsque leur lecture ou leur interprétation offre si souvent matière à exercer la sagacité, non seulement des linguistes, mais des ethnographes, topographes, archéologues, chronologistes, en unmot exige mille connaissances déjà systématisées ? Après quoi, pour en découvrir le sens exact, les sources, etc., il faut bien se livrer à des inductions qui peuvent entraîner fort loin au delà du pur fait documentaire. Enfin, pour juger de la véracité du document déchiffré ainsi, pour faire de la critique réelle, surtout en histoire religieuse, il faut joindre à toutes ces connaissances spéciales, comme nous le montrerons tout à l'heure, une philosophie assez arrêtée. — Que penser alors de cet étrange positivisme documentaire où M. Blondel reproche à son historicisme détendre directement ? Certainement, si l'historicisme était une doctrine, pas un homme raisonnable ne voudrait appartenir à l'école des penseurs qui la professeraient.

Oui ; mais justement, sa force pourrait consister à n'être pas une doctrine, à n'être rien qu'une pratique dont la naïveté, comme celle detant d'autres, se dissimulerait aux yeux peu exercés aux inspections philo-

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sophiques. Existe-il, chez une fraction considérable des écrivains catholiques, un historicisme implicite, inavoué, et non moins périlleux pour cela? C'est un point à examiner. Plusieurs classes de suspects s'offrent à nos enquêtes.

En tête, voici la catégorie étendue et variée des spécialistes qui, sans faire précisément d'histoire religieuse ou d'exégèse biblique, découvrent, classent et préparent les matériaux qui serviront à en faire. Ce sont tous les patients ouvriers qui déchiffrent les pièces exhumées du soi ou des bibliothèques, et on peut leur adjoindre ceux qui se contentent d'en faire la critique textuelle ou même littéraire. Bien entendu, ils tiennent le Document en haute estime, mais aucun d'eux, pour les raisons susdites, ne songera à réclamer une autonomie trop absolue pour sa spécialité, ni à faire une fin en soi de ses conclusions qui ne sont qu'un instrument d'explorations ultérieures à travers la nécropole des réalités d'autrefois. Un épigraphiste, un archéologue ne prétendra donc jamais que sa spécialité donne tout ce qu'il faut pour faire de l'apologétique, puisqu'elle n'est même pas encore de l'histoire; et, du moment que l'historicisme consisterait dans une certaine manière pratique de mettre en relations le dogme et l'histoire, voilà toute une catégorie de savants qui, n'ayant pas à se mêler de ces relations, est mise hors de cause. Sans doute, si le spécialiste est un catholique convaincu, surtout un prêtre, ce serait lui faire injure d'imaginer sans motifs qu'il n'en-

tretienne pas l'espoir de voir ses travaux servir un jour à fortifier les bases historiques de la vérité religieuse ; mais ce n'est pas cette fin lointaine qui lui fixera ses méthodes ni qui lui dictera ses conclusions ; et même, un souci trop pressant ou trop affiché de fournir des documents immédiatement utilisables pour l'œuvre apologétique ne ferait que nuire à l'impartialité et à la perspicacité de son coup d'œil, comme à son crédit scientifique. Ainsi un spécialiste, en tant que spécialiste, ne saurait prendre rang parmi les historicistes de M. Blondel. La fâcheuse tendance de ceux-ci — supposé qu'elle existe — ne pourra venir gâter les travaux des spécialistes qu'en deux cas : d'abord, s'ils sortent de leur spécialité pour essayer des reconstructions historiques inspirées de cet esprit : secondement, lorsque, sans s'écarter de l'objet de leur spécialité, quand il s'agit, par exemple, de préférer telle leçon d'un manuscrit, d'assigner telle date à un texte, ils ne trouvent pas dans les ressources propres de leurs sciences de quoi résoudre le problème, et se voient obligés de faire appel à la connaissance déjà systématisée de l'ensemble dont le document fait partie. Alors, si la synthèse historique à la lueur de laquelle ils éclairent leur critique se trouve plus ou moins teintée d'historicisme, ils subiront aussi l'influence néfaste, cela va de soi. Mais dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas la spécialité qui en est cause, c'est l'histoire, dont elle ne fait que subir les répercussions. Et il faudra chercher l'historicisme, comme

EXTRINSECISME ET HISTORICISME 127

en son gîte propre, sur le terrain des historiens reconstructeurs et des exégètes adonnés à la haute critique. Allons-nous l'y trouver ?

Quand l'historien fait la synthèse de tous les éléments que les simples critiques ont reconnus, vérifiés et classés pour lui, quand il s'efforce de pénétrer à travers l'ensemhle de ces documents dans la vie même du passé mystérieux, il sait fort bien qu'il entreprend une tâche difficile entre toutes, et ne pourra la mener à bien sans user, le cas échéant, de toutes les lumières que la science ou l'expérience peuvent lui fournir. Les vies humaines disparues ne sont pas des stèles ou des parchemins ; leurs énigmes sont bien autrement compliquées, qu'il s'agisse de sociétés ou d'individus. C'est pourtant dans ces obscures profondeurs, oii ont concouru et lutté en bouillonnant tant de forces cachées, maintenant silencieuses, que l'historien doit avoir la hardiesse de descendre pour découvrir les vrais faits, ceux qui importent, qui donnent un sens aux faits apparents, et dont l'enchaînement, remis en plein grand jour, constituera « l'histoire réelle ». Or, c'est bien celle-ci que tout historien a l'intention d'écrire ; il ne met pas, comme M. Blondel, d'opposition entre « histoire réelle » et « histoire critique », attendu que, à son point de vue, l'histoire ne se fera critique que pour être plus réelle. Aussi, à moins d'être un de ces bizarres théoriciens aussi inaptes aux travaux historiques qu'à tous les autres, ne réclamera-til jamais pour son histoire critique et réelle, par rapport aux

autres sciences, une autonomie absolue qui la mettrait dans un isolement, splendide peut-être, mais, à coup sûr, parfaitement stérilisant. Car Ihistoire n'est pas seulement la grande pourvoyeuse des sciences anthropologiques ; elle représente encore — et c'est sa face la plus noble — l'ensemble des applications de leurs lois à travers toutes les rencontres accidentelles des faits. Voilà pourquoi l'histoire, la vraie, se développe pour et par les sciences de l'Jiomme, et son progrès marche au même pas que le leur. Voilà pourquoi un historien a nécessairement sa métaphysique, sa psychologie, sa sociologie, comme un épigraphiste sa science des langues mortes. Un historien surtout des faits religieux ne pourra se passer de philosophie, puisque, pour juger de l'authenticité de bien des événements de cet ordre, il faut avoir résolu, par la métaphysique, certaines questions préjudicielles de droit, de possibilité.

Un exemple va rendre notre pensée très saisissable. Soit à juger de la réalité du fait le plus important des origines chrétiennes, la Résurrection de Jésus. Faisons l'hypothèse (elle est maintenant à peu près vérifiée) que tous les critiques se soient mis d'accord pour reconnaître que la foi des premiers chrétiens à cette résurrection s'originait à la conviction même des disciples immédiats du Sauveur. La haute critique entre alors en scène pour répondre à la question historique décisive : Cette conviction des apôtres était-elle fondée ? et sur quoi ? Ici, plus de document nouveau ; c'est le raisonnement qui doit faire à peu près tout. Aussi ver-

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rons-nous chaque historien faire appel au système philosophique, avoué ou latent, critique ou non critique, qui dirige sa pensée. Ceux dont la métaphysique rejette la possibilité du miracle expliqueront tout par des illusions subjectives que provoquait l'ardeur de la foi ; des occultistes admettront peut-être qu'il y a eu vraiment des apparitions de quelque chose, mais non une résurrection au sens chrétien du mot ; nous enfin, qui sommes convaincus, par des considérations étrangères et supérieures à la méthode historique, de la possibilité du miracle, nous affirmerons qu'il y a eu là résurrection véritable, miracle de premier ordre, et il ne nous sera pas difficile de montrer que, cela admis, tout s'exphque logiquement et assez complètement dans l'histoire de l'âge apostolique et le développement ultérieur de la vie de l'Église, tandis que les autres hypothèses laissentle tout dans un mystère aussi troublant que celui auquel leurs auteurs voulaient échapper. Au total, chacun a donc formé sa conviction sur un point de fait par des principes philosophiques vrais ou faux, et il en est ainsi dans toute espèce de cas. Qu'on ne nous dise point que le simple bon sens suffit à faire de bonnes inductions historiques sur une matière critique donnée ; car, suivant la philosophie à laquelle ils adhèrent, des historiens également bien doués au point de vue du bon sens et de l'esprit critique apprécieront d'une manière très diverse ce qui sera l'exercice normal de la raison dans un cas déterminé. Voilà pourquoi les critiques les plus objectifs ont encore à redouter maint guet-

130 FOI ET SYSTÈxMES

apens du suhjectivisme dès qu'ils veulent se mettre à reconstruire d'après les documents, surtout en histoire religieuse. Mais limpossibilitô même d'éviter ce péril prouve la nécessité où ils sont de s'appuyer sur une philosophie — dont la qualité influera forcément sur celle de leur œuvre. Ils en appliqueront toujours une, ordinairement sans le dire, sans songer à le faire remarquer ni à s'en excuser non plus, sans presque s'en apercevoir, tant cela s'impose, comme un musicien qui joue appli<{ue, qu'il le veuille ou non, les lois de l'acoustique. ^

Alors, où est cette méthode si exigeante, quoique implicite et inavouée, qui voudrait que l'Histoire n'atteignit son but dernier qu'avec des procédés propres à elle, et, pour reconstituer le passé, même dans des vues apologétiques, ne consultât aucune autre science, aucune philosophie systématisée, mais ses documents, rien que ses documents, dans leur teneur brute? Où est l'Historicisme ? Comme méthodologie, il ne saurait exister ; faudra-t-il croire qu'il n'existe pas davantage comme méthode, ni comme esprit ?

Le philosophe qui a créé ce mot barbare semblait bien vouloir faire le procès d'une vaste catégorie d'exé-

* Mais quelle philosophie? Il n'est pas nécessaire qu'elle soit systématique. Voir les chapitres iv et v. — Dans ces pages, bien entendu, je ne parle que de l'histoire parvenue à son dernier stade, où, par un dernier effort, elle dépasse sa propre technique et non simplementdes exposés de faits où l'on peut arriver par les purs pr(tccdés de la méthode historique. Voir l'Introduction.

EXTRINSÉCISME ET HISTORICISME 131

gètes et d'historiens catholiques ; pourtant, s'il avait falki préciser les individualités qu'il visait, on n'aurait découvert avec certitude qu'un seul nom, qui était toujours au bout de sa plume, et que sa réserve charitable l'empêchait toujours d'écrire. Or, nous n'oserions croire, sans doute, que M. Loisy soit, en dehors des « extrinsécistes », le seul écrivain catholique à qui de justes critiques puissent s'adresser sur la manière de concevoir l'histoire religieuse et son efficacité apologétique ; seulement nous nous permettrons de douter qu'il ait pu fonder une école d'historicistes, ou qu'il soit luimême un historiciste répondant bien à la description. î\i en théorie, ni en pratique, il n'a l'air de considérer l'histoire comme indépendante, ou peu s'en faut, de tout ce qui n'est pas elle ; il a une philosophie religieuse à laquelle il semble tenir, et qui n'est pas pour rien dans ses malheurs ; et cette philosophie, qui manque peut-être de quelque chose en fait de profondeur critique, il s'en inspirerait avec une confiance parfois excessive, disent ses adversaires les plus autorisés, jusque dans le domaine de la critique littéraire évangélique. En dehors de cet exégète célèbre, en est- il d'autres à qui le reproche dhistoricisme conviendrait mieux ? On pourrait en trouver plus d'un, peut-être, dans l'esprit duquel des tendances à l'étroitesse positiviste donnent une importance exagérée au fait sensible documentaire, on en trouverait qui tranchent péremptoirement des questions graves, au nom des faits, des documents, en s'illusionnant sur la signification ou la

suffisance de leurs documents, parce que ceux-ci, à première vue, ont semblé favoriser leurs préjugés plus ou moins rationalistes. Mais qu'est-ce au juste qui est blâmable dans leurs procédés? Une exclusion délibérée de tout principe philosophique, avec l'illusion naïve de pouvoir s'en passer ? Nullement. Une exclusion de fait, non délibéréePPas davantage. Gequ'onyrelève, c'est, ou une mauvaise tendance philosophique, ou de l'apriorisme, ou du parti pris, ou de la précipitation à conclure et à exclure. Tout cela, il faut le reconnaître, ne constitue pas une méthode, ni explicite ni implicite; ce ne sont que des dérogations à la méthode historique que l'on entend suivre ; ce ne sont que des défauts, de l'esprit ou du caractère, comme il peut s'en glisser dans l'emploi des méthodes les plus parfaites. — Or, un historien ou un exégète de profession ne saurait porter plus loin son historicisme (si c'est là de l'historicisme encore). Et cela parce qu'il sait fort bien à quoi s'en tenir sur la prétendue autonomie de sa science. Il pourra trouver les énumérations de documents juxtaposés et classés très intéressantes comme collections, recueils de chartes, index, catalogues de bibliothèque ou de musée, mais ne songera pas aies confondre avec l'œuvre historique, ni à en tirer, sans consulter rien d'autre, des renseignements suffisants sur les rapports des faits et des dogmes.

Nous ne voulons pourtant point dire qu'un observateur comme M. Blondel ait pris les armes contre une

EXTRINSÉCISME ET HISTORIGISME 133

ombre. Pour nous, il est vrai, on ne rencontrera l'Historicisme ni comme théorie, ni comme pratique voulue chez aucun philosophe, ni chez les spécialistes préparateurs de l'histoire ; l'on en trouvera seulement des traces peu conscientes dans les défauts de certains professionnels d'histoire ou d'exégèse. Mais ne pourraiton le rencontrer ailleurs, sous forme de tendance irréfléchie, par exemple dans cette nombreuse classe de croyants lettrés qui, sans être philosophes^ ni spécialistes, ni historiens, estiment par-dessus tout l'histoire, jugent de haut la philosophie, et s'intéressent à l'apologétique, comme chrétiens ?

M. Blondel a raison de parler d'une mentalité nouvelle des milieux catholiques. Il en existe une, certainement, due à des causes fort complexes, et l'une entre autres de ses manifestations consiste en une nouvelle manière d'envisager l'importance de l'histoire par rapport à la foi.

Depuis trois siècles, grâce à cette décadence de la philosophie et de la théologie traditionnelles, qui n'a fait que s'accentuer jusqu'au jour oii Léon XIII, le pape thomiste, a su amener une réaction et un renouveau, les recherches d'érudition avaient peu à peu, dans les études sacrées, pris le pas sur les spéculations rationnelles. Rares étaient les écoles où l'on continuât à traiter celles-ci sérieusement et avec compétence ; non pas qu'elles eussent perdu théoriquement leur place d'honneur, mais on s'habituait trop à entendre dire qu'elles n'avaient plus à faire de progrès, ou, en d'autres

termes, qu'elles avaient perdu toute force vitale. Deux raisons avaient fait naître, ou du moins fortifié considérablement ce préjugé : d'abord la difficulté grandissante qui! y a à suivre au jour le jour la marclie de la philosophie et des sciences expérimentales qui lui font cortège ; puis la méfiance que les spéculations rationnelles et les hypothèses scientifiques inspiraient à i beaucoup de croyants disposés à n'y voir que des ; sources d'objections spécieuses contre la révélation comprise à leur manière. Il valait donc mieux, pensaiton, réduire l'enseignement philosophique, indispensable toujours à la science sacrée, à la transmission | fidèle, mais peu curieuse, de quelques formules sûres i choisies un peu au hasard dans les écrits des maîtres du moyen âge ; on les imposerait d'ailleurs plutôt par \ autorité qu'on ne chercherait à les faire admettre par \ la réflexion. Ainsi la philosophie demeurait figée, sta- i gnante, verbaliste, et toute à la surface des esprits ; la théologie rationnelle, de même. Les travailleurs d'élite i des écoles de théologie se rejetaient alors du côté de \ 'érudition, qui était, elle, en plein progrès, et parais- ] sait, non seulement plus facile à harmoniser avec une j vie de tranquillité intellectuelle, mais beaucoup moins ^ dangereuse, plus édifiante, plus conservatrice. •

Les choses en étaient là, lorsque, de la fermentation | secrète de cette masse de faits que lérudiiion avait ï accumulés, sortit subitement une science nouvelle, ou i du moins une science qui, pour la première fois, affir- , mait son autonomie en présence de l'univers : la criti-

EXTUI-NSEGISME ET HISTUUIGISME 135

que historique. Appliquée à l'histoire rehgieuse, elle resta d'abord longtemps confinée dans les milieux universitaires d'Allemagne, mais un jour les protestants d'Angleterre, puis les catholiques de France, s'aperçurent qu'elle avait pris pied au milieu d'eux, munie de ses terribles instruments d'investigation, si faciles à transformer en instruments de destruction. Elle soulevait chez nous des problèmes non moins troublants pour les consciences chrétiennes que les objections faites au nom de la philosophie et des sciences contre l'enseignement révélé. Les apologistes n'avaient plus la ressource de se débarrasser de ces difficultés nouvelles en ébauchant sommairement quelque concordisme audacieux, poste avancé contre la science irréligieuse, pour se retirer ensuite, l'àme en paix, dans la citadelle de l'histoire : c'est en plein cœur de cette place forte que l'ennemi les menaçait. Non seulement l'histoire se mettait à ruiner une foule de pieuses légendes autrefois défendues en son nom, et menaçait d'ensevelir sous le chaos de leurs débris la foi des esprits qui s'y seraient trop appuyés, mais les ennemis du christianisme prétendaient se servir d'elle pour saper à tout jamais les premiers fondements de la Révélation. Beaucoup de catholiques conservateurs s'étaient habitués, par méfiance ou dédain de la philosophie, à considérer la question Dieu, la question surnaturel, la question immortalité, comme toutes résolues, implicitement sans doute, mais avec une clarté qui frappait tous les yeux d'honnêtes gens, par le seul fait que les

miracles de la Bible avaient confirmé renseignement de la Bible, qu'il était impossible de les révoquer en doute, et que l'Eglise nous avait transmis souvenirs et enseignements sans y changer un point ni un iota. Quoi que pussent dire les savants, l'historicité de l'Évangile suffisait à leur démontrer Dieu. Or les critiques venaient mettre en question cette historicité, ainsi que la fidélité de la tradition ecclésiastique; après le problème Dieu, résolu par la croyance au Christ, voici qu'il se posait un problème Christ. De là un grand et naturel désarroi. On vit des apostasies ; beaucoup de fidèles instruits sombrèrent dans le fidéisme ; mais il se forma surtout deux camps bien tranchés. Les plus conservateurs, reportant sur les sciences historiques tous les soupçons que les sciences philosophiques, physiques et naturelles leur inspiraient naguère, se cramponnèrent à ce qu'ils appelaient la théologie traditionnelle ; ce n'est en réalité, là où le renouveau thomiste ne s'est pas fait sentir encore, qu'un schéma tronqué, et plus ou moins défiguré, de cette théologie. Par contre, les progressistes les plus ardents, ceux-là surtout qui, depuis longtemps déjà, éprouvaient un malaise à lire dans les traités classiques certaines réfutations trop brèves et trop triomphales des erreurs ??ioc?er7ies, saluèrent comme des libératrices cette histoire et cette exégèse nouvelles qui desserraient les liens mis à leurs esprits par l'histoire et l'exégèse comprises à la vieille manière. Ils se dirent (en quoi ils n'avaient pas tort) qu'un mouvement nouveau n'est pas mauvais parce qu'il est non-

EXTRINSÉCISME ET HISTORICISME d37

veau, et qu'en toute chose il n'y a que les abus qui soient à craindre. Mais ces abus mêmes, leur engouement pour les nouvelles méthodes et leur manque de culture philosophique sérieuse les empêchèrent en plus d'un cas de les prévoir et de les éviter.

Entre ces deux classes d'esprits sengagea dès lors une lutte qui est loin d'être achevée, sur le terrain môme de l'exégèse, et par conséquent aussi de l'apologétique. Les conservateurs, pour les besoins de la défense, tendent à ériger en dogmes les moindres opinions théologiques qui leur paraissent favoriser leurs vues; se sentant faibles en fait d'arguments historiques, ils tiennent à mettre de leur côté la théologie rationnelle, et à convaincre tout le monde que c'est la plus indiscutable orthodoxie qui les force à soutenir leurs conclusions exégétiques. Les hommages plus ou moins intéressés que ces érudits se sont mis à rendre soudain à la théologie scolastique ont pu faire naître — cela n'a rien d'étonnant — une prévention en leur faveur chez un certain nombre de théologiens de profession. Au contraire, leurs adversaires libéraux, irrités d'une opposition qu'ils jugeaient malveillante et aveugle, sujets d'ailleurs, comme tous les hommes, à des heures iV emballement, se plurent malignement à relevertoutes les tortures qu'on infligeait aux textes, tous les arrangements qu'on imposait à la tradition au nom delà théologie orthodoxe et rationnelle ; et ils purent croire plus d'une fois, faute de renseignements personnels assez précis sur le sujet, que la théologie était vraiment

138 l'Ul ET SYSTÈMES

responsable des abus commis par des érudits sous le couvert de son nom. La pratique devint assez courante chez eux de lancer leurs brocards aux théologiens en désignant sous ce nom tous leurs adversaires et tous ceux qui, en études religieuses, trop exclusivement préoccupés de l'idée, oublient que l'idée n'est rien sans une base de faits. Les théologiens vrais ou faux leur ripostèrent avec indignation en les appelant critiques.

Le malentendu né de ces désignations était assez regrettable déjà en lui-même, puisquil tendait à faire croire au public que la théologie proprement dite et la critique religieuse exigent des qualités desprit, non seulement distinctes, ce que nul ne contesterait, mais toujours séparées, sinon inconciliables. Mais le public, qui juge en gros (je parle du public lettré et préoccupé de questions religieuses, car l'autre ignore tous ces débats), le public, dis-je, outra encore les conséquences de ce malentendu; il en vint à penser, non plus seulement que les théologiens et les critiques avaient une peine infmie à s'entendre sur quoi que ce soit, mais que, en toute question, la théologie et la critique devaient, en vertu même de l'application normale de leurs principes respectifs, donner des solutions radicalement opposées.

Il va sans dire que cette opposition intra-organiquc dans la science sacrée serait tout à fait contre nature. Elle peut paraître légitime et nécessaire pour la fécondité de la connaissance religieuse aux spéculatifs qui s'amusent au jeu de thèse, antithèse et synthèse. Mais

EXTRINSÉGISME ET HISTORICISME 139

le public n'a jamais rien compris à cette logique hégélianisanle, et nous non plus. Pour nous, la théologie qui construirait en dehors et en dépit des conclusions solides de la critique ne serait pas une théologie sérieuse; et, d'un autre côté, la critique religieuse serait un passetemps stérile et plein de déceptions si elle ne commençait par s'inspirer d'une bonne philosophie, et si elle ne finissait par fournir, concurremment avec les considérations rationnelles et morales, des fondements éprouvés à un système d'éclaircissements philosophiques du dogme (dans la mesure où le dogme peut s'éclaircir). C'est en effet seulement ce dernier genre de théologie qui représente le plus haut effort de la foi cherchant V intelligence, et qui rapproche suffisamment la pensée dogmatique des sources affectives de l'action morale. Toutes les théologies purement historiques et positives, si elles nous donnent la connaissance nette des formules définies, sont presque impuissantes à nous faire pénétrer dans rintelligence de ces formules, à nous les justifier autant qu'on le désirerait, à nous en faire sentir le caractère vivant et vivifiant; aussi nous représentent-elles les dogmes plutôt comme des obstacles, providentiels sans doute, mais toujours des obstacles, des barrières, mises devant l'essor de nos pensées religieuses, que comme une lumière surnaturelle intérieure qui guide notre intelligence dans sa recherche de l'Infini ^ Ces théologies auraient donc peu de valeur utile,

* J'exposerai plus loin (chap. iv et v) les différences entre le dogme-formule, où le caractère négatif peut être très accusé, et

luimaine, si elles ne se couronnaient de la théologie rationnelle (complétée elle-même, ou plutôt pénétrée, imprégnée par une théologie affective et mystique), qui introduit, autant que faire se peut sur la terre, le secret du sanctuaire dans notre intelligence, et notre intelligence dans le secret du sanctuaire. La théologie et la critique, loin d'être opposées, ne peuvent donc se passer l'une de l'autre. Voilà mon avis. Quant au public, il aurait peine à distinguer toutes ces nuances, et de plus (disons-le à sa décharge), le ton ordinaire des controverses entre critiques et théologiens ne l'a guère aidé jusqu'ici à les saisir. On lui a fait accroire que la critique et la théologie ne pouvaient s'accorder; il en conclut que, si l'une a raison, l'autre a tort ; que si l'une est utile, l'autre ne saurait être que nuisible. Et, comme la critique sous sa forme actuelle est plus nouvelle que la théologie, elle s'attire plus aisément l'attention et la sympathie du public lettré ; dautant plus qu'elle a, ainsi que nous l'avons dit, un aspect libérateur.

Que s'ensuit-il ? C'est qu'un bon nombre de catholiques qui sont instruits, sans être théologiens ni exégètes ni historiens, et qui sentent que l'enseignement religieux passe par une crise d'adaptation aux besoins critiques de l'esprit moderne, estiment que l'histoire est le seul terrain solide sur lequel puisse se faire cette rencontre, cette adaptation. Ils ne font plus aucun cas

la doctrine qui est, sons les formules, lélémont exclusivemoni positif des clogiiics.

EXTRINSECISME ET HISTORICISME 141

de la partie philosophique et proprement théologique des sciences sacrées ; elle est pour eux un sol miné ou un sable mouvant; laplupart d'ailleurs ne l'ont jamais connue que par sa prétendue opposition à^la critique, et ils en ignorent encore le réveil plein de promesses. D'un autre côté, ils se rendent bien compte, étant des croyants sincères et objectivistes, qu'une apologétique scientifique est plus nécessaire que jamais, ne fût-ce qu'afin de pouvoir se justifier à soi-même, en toute circonstance, sa propre foi. Mais l'apologétique, sous sa forme traditionnelle, est basée sur cette partie de la science sacrée qui leur semble constructions métaphysiques en l'air, systèmes vieillis et rétrogrades. Ils croiront donc de très bonne foi qu'elle doit quitter au plus vite^ce terrain qui s'effondre, et se chercher une nouvelle base scientifique dans la seule partie des études rehgieuses, qu'ils estiment objective, réelle, c'est-à-dire dans l'histoire critique des faits chrétiens, prise au sens le plus spécial et le plus étroit. Ils rêvent donc d'une apologétique qui se dégagerait d'elle-même, spontanément, de l'ensemble et du classement des événements extérieurs de l'histoire religieuse, abstraction faite de toute induction un peu complexe, de toute considération supra-historique. Sans doute cette apologétique parles faits seuls n'a jamais existé, n'existe pas et jamais n'existera ; mais eux croient qu'elle existe, ou du moins pourra exister ; ils croient que les historiens et exégètes compétents qu'ils voient demeurer catholiques sincères possèdent cette apologétique-

là et n'attendent que le moment de la révéler au monde. Et cette confiance illusoire, qui va de pair avec leur docilité à l'égard des affirmations les plus risquées que lance l'exégèse libérale, les rend extrêmement dédaigneux de toute apologétique — qu'elle soit de transcendance ou d'immanence — bâtie sur un autre plan que celui de leur rêve, c'est-à-dire pour toutes les apologétiques existantes et possibles. Heureux sontils d'avoir des motifs de crédibilité personnels !

Or, c'est bien là l'état d'esprit le plus voisin de celui que M. Blondel nous décrit sous le nom d'Ilistoricisme. C'est bien un historicisme pratique, inconscient, inavoué, sans logique, mais enfin c'en est un, c'est le positivisme introduit (d'intention au moins) dans la science religieuse. Voilà ce que.nous devons concéder au philosophe de l'Action, tout en cherchant les origines de cette mentalité autre part que là où il croit les avoir trouvées. Pour nous, elle n'a d'autres causes que l'impuissance de beaucoup d'esprits contemporains, qui sont cultivés, mais pas encore entrés dans le mouvement philosophique, à se reconnaître dans les abstractions ; puis le vieux parti-pris en faveur de l'érudition qui remonte jusqu'à l'époque conservatrice, et qui pourtant a été renforcé par l'instinct démancipation et de changement. C'est un Historicisme négatif.

Ainsi compris, l'Historicisme na plus, c'est évident, aucune consistance ; chez un homme intelligent, il ne saurait tenir une heure debout en face d'une réflexion-;

EXTRINSECISME ET HISTORICISME 143

profonde. Mais n'est-il pas à craindre que, chez bien des hommes intelligents, cette heure de réflexion soit lente à venir ? Et quand elle viendra, quand il leur faudra reconnaître enfin le vide de leur position, qui sait si leur dédain injustifié pour la partie rationnelle des sciences théologiques ne sera pas devenu un préjugé tellement indéracinable, qu'ils ne sauront plus corriger l'attitude de leur esprit, et se verront acculés à Talternative du fidéisme ou du scepticisme ?

En résumé, l'Historicisme selon nous, n'est pas tout à fait un fantôme, l'Extrinsécisme non plus, et ni l'un ni l'autre n'est inoffensif. Celui-ci consiste, soit dans une étroitesse de logicien méfiant qui compromet une méthode d'ailleurs excellente, soit dans un défaut de critique dans le choix des faits que cette méthode utilise. Il ne faut pour le corriger qu'une plus grande largeur d'esprit, plus de fermeté dans la foi, et une meilleure initiation aux méthodes historiques. Quant à l'Historicisme, il existe à titre de méprise des demicompétents sur la vraie position des historiens et des exégètes par rapport à l'apologétique et à la théologie, et certain vocabulaire de polémique entretient cette méprise. Tous deux ont par rapport à la foi des dangers que nous avons cherché à signaler. Ils sont assez grands pour expliquer que M. Blondel ait voulu les combattre, avec la vigueur émue d'un chrétien qui aime la philosophie et l'histoire, qui surtout aime la vérité surnaturelle pour l'avoir goûtée.

i44 FOI ET SYSTÈMES

Après nous être permis tant de critiques, nous ne pouvons poser la plume sans indiquer en deux mots la solution que nous entrevoyons pour ce difficile problème de l'apologétique scientifique et moderne. Tout d'abord, nous croyons qu'il faut conserver la première place à l'argument du miracle et des prophéties, et en cela nous donnons hautement raison aux Extrinsécistes. Deuxièmement, il nous semble important en soi, et, de nos jours, presque nécessaire, de compléter cette première démonstration par d'autres arguments moins universels à un point de vue, mais scientifiques aussi, à savoir : tous- ceux qui se tirent de la considération de létat présent et permanent de l'Église, et, en général, ces preuves psychologiques, morales, sociologiques, esthétiques même, dont l'œuvre utile de l'école de M. Blondel est de travailler à faire reconnaître de mieux en mieux la valeur. Mais ce n'est pas tout. La connaissance intrinsèque et détaillée des principaux faits chrétiens et de leur ensemble, acquise suivant les procédés de l'histoire intégrale, c'est-à-dire de l'histoire qui lit les documents, qu'une bonne critique lui prépare, en usant de tous les moyens de connaître qu'une philosophie sérieuse et des notions scientifiques exactes et étendues mettent à sa disposition, nous paraît le meilleur et le plus complet des instruments apologétiques. Tel est notre Historicisme, à nous. Cette méthode d'apologétique historique nous paraît résumer et harmoniser tout ce qu'il y a de bon dans la méthode intellectualiste et la méthode morale

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mais en portant à la plus haute puissance leurs avantages respectifs. En effet, elle conserve d'abord toutes les preuves de l'apologétique dite traditionnelle, en leur rendant seulement le service de les bien critiquer, ce qui peut en diminuer le nombre, mais en augmente beaucoup la portée. D'autre part, si la vue de l'action divine dans une seule âme, môme quand on la prend du dehors, fournit pour la foi des démonstrations d'une si haute valeur, que dire alors de lexpérience collective qu'eut de l'action de Dieu tout le grand passé Israélite et chrétien ? Or c'est elle qu'une telle histoire tendrait à remettre sous nos yeux, pour faire prendre contact à notre cœur avec le cœur même de l'humanité religieuse. Sans doute, cette apologétique n'est pas encore faite: beaucoup de sciences qui devraient y contribuer sont encore dans les langes. Mais elle se fera, elle se fait déjà, comme œuvre collective de tous les penseurs catholiques, vrais catholiques et vrais penseurs qui veulent aller à la vérité avec toutes les forces de leur intelligence, c'est-à-dire user de tout ce que les documents et la spéculation, le présent et le passé, la nature et l'histoire, la science et l'expérience, l'étude de la vie humaine avec ses exigences intellectuelles ou affectives, l'étude de la vie privée et de la vie sociale offrent de motifs de crédibilité pour le surnaturel, pour cette vérité qui nous rendra Bienheureux.

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