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EXPOSÉ DES SYSTÈMES

A l'extrême frontière du catholicisme, quand on y arrive du pays des Agnostiques, on rencontre un premier système qui ne manque pas de défenseurs, avoués ou non. Selon eux, la Divinité, cette première cause mystérieuse, se révèle confusément à quiconque

plono-e le regard dans les profondeurs de sa propre vie, et elle se pose comme le but inconnaissable, mais souverainement actif et exigeant, de toute activité supérieure de nos âmes. Or la loi de notre esprit est de s'exprimer par des idées les lins de notre action. Il s'épuisera donc en efforts pour nous définir ce Dieu caché, et nous représenter ce qu'il est, soit pour nous, soit en Lui-même, par des formules approximatives, résultant de la combinaison des idées traditionnelles de l'histoire religieuse, avec les conceptions philosophiques prédominantes à l'époque où nous vivons. Assurément tout n'est que relatif dans ces formules, et taillé à la mesure du sujet essentiellement variable et perfectible que nous sommes : ce ne sont que des Symboles. ¥A les symboles de l'Invisible changent nécessairement avec la philosophie, comme les autres métaphores avec le goût littéraire.

Cependant l'Église, par ses définitions dogmatiques, fixe quelques-uns de ces symboles comme pour les éterniser, et leur donner une valeur absolue. Le Concile du Vatican va jusqu'à lancer l'anathème contre ceux qui prétendraient que le progrès des sciences peut nous conduire à donner « aux dogmes proposés par ri^]glise un sens différent de celui que l'Église a toujours compris et comprend encore ». C'est que l'Église, — toujours d'après eux — ne doit pas être supposée comprendre ses dogmes autrement qu'il n'est permis de comprendre les formules absolues à

quiconque connaît le relativisme essentiel de l'esprit humain ; c'est-à-dire qu'elle doit les considérer avant tout comme des commandements, des propositions de l'ordre pratique. « Je vous commande au nom de Dieu, dit-elle à ses fidèles, de professer tel symbole, de vous en tenir à telle formule », et elle sous-entend qu'elle n'a rendu canonique cette formule ou ce symbole, que l)arce qu'ils résument d'une manière plus opportune que toute autre, à ses yeux éclairés et impartiaux, les vues moyennes auxquelles la conscience humaine en est arrivée par rapport au mystère éternel. Rien n'empêchera donc la formule dogmatique de se modifier sans cesse, de tomber en désuétude, de disparaître, de recevoir successivement des interprétations officielles contradictoii-es ; malgré tout, le dogme demeurera immuable dans sa vraie signification, c'est-à-dire dans l'esprit qui l'anime ; car toutes ces approximations intellectuelles qui lui servent d'expression se montrent, à travers leurs variations, de mieux en mieux appropriées aux besoins permanents et invariables des âmes chrétiennes, tout en s'adaptant sans cesse aux théories nouvelles qui prévalent dans l'humanité. Leur sens demeure toujours identique, non pas intellectuellement, mais spirituellement. De même les hypothèses des sciences positives, en se substituant l'une à l'autre, constituent pourtant une seule et même évolution organique ; ce sont des paliers superposés par lesquels l'esprit humain monte à la vérité, parce que les nouvelles fournissent des explications

provisoirement satisfaisantes à des faits nouveaux dont les anciennes ne pouvaient rendre aucun compte. Ainsi, dans l'évolution de l'astronomie, science demeurée toujours identique à elle-même par l'unité de son but, l'hypothèse géocentrique (qui fut presque un dogme en son temps) a fait place à la théorie de Copernic, et le jour esta prévoir déjà où l'attraction newtonienne cédera, même dans les manuels scolaires, devant quelque nouvelle théorie un peu moins inexacte. Il faudrait être bien ignorant pour s'étonner de ces transformations-là. De même, en religion, le mouvement de doctrines qui se produit au sein du catholicisme doit amener au jour des interprétations du Divin toujours progressives ; l'Eglise, par ses formulaires doctrinaux, contrôle et régularise cette marche des hypothèses ; tant que les formules sont vivantes, l'autorité enseignante prend soin de leur conservation, et lorsqu'elle les sent peu à peu se vider et mourir, elle veille du moins à ce que l'introduction nécessaire de nouveaux termes ou de nouvelles propositions, étant amenée par des transitions douces, ne porte point préjudice aux âmes simples, et leur laisse le sentiment, très légitime d'ailleurs, d'une communion intellectuelle avec le passé. La fécondité des spéculations religieuses dans la société catholique, la sagesse de l'Église, son éloignement de tout esprit révolutionnaire, assurent ainsi à travers les âges, la transmission régulière de l'esprit du Christ. Et c'est bien le signe qu'il y a une Révélation ; en d'autres termes, qu'il

s'exerce sur la pensée de cette société une action spéciale et continue de la Providence, de cet Inconnaissable qui ne saurait être, quel qu'il soit, que Lumière et Amour ; et l'Église possède donc l'autorité divine plus qu'aucune autre société religieuse du passé ou du présent ; par conséquent, les hommes sont tenus en conscience de se conformer à ses décisions doctrinales ou autres. Seulement ces décisions, y compris les doctrinales, émanant d'une autorité qui est spécifiquement législatrice^ et ne s'occupe que de l'ordre pratique et moral, ladhcsion qu'elles exigent est analogue à celle que tout bon citoyen doit donner aux lois de son pays. Cette autorité, quoiqu'elle s'exerce en matière spéculative, n'est pas celle d'un maître qui distribuerait la vérité toute faite ; elle ressemblerait plutôt à celle d'un conseil supérieur de llnstruction publique qui impose des programmes d'enseignement; mais elle, elle ne les impose qu'avec une discrétion et une sagesse inspirée que la théologie appelle du nom technique d' infaillibiliié.TeWe est la première théorie que certains cathoHques professent plus ou moins ouvertement. Nous pourrions l'appeler le système 'du transformisme, ou bien du symbolisme instable.

En nous éloignant davantage de la frontière, nous rencontrons une seconde théorie, moins aisée à identifier. Ses adversaires voudraient, en général, laréduire

à n'être quuno interprétation kantienne du catholicisme ; mais nous croyons qu'elle peut se trouver des ancêtres beaucoup plus orthodoxes et plus vénérés que n'est Emmanuel Kant. Les spéculations de ses défenseurs sont plus nuancées, plus originales, et beaucoup plus profondes que celles des purs symbolistes. Plus obscures aussi, au point qu'elles sembleraient parfois se ramener à un ensemble d'aspirations mystiques plutôt qu'à une doctrine intellectuelle. Voici, autant que nous pouvons le saisir, le principe qui en fait l'unité.

Les dogmes, en tant qu'ils expriment le surnaturel au moyen de termes empruntés à la spéculation, n'auraient, de soi, aux yeux d'une philosophie technique et abstraite, qu'une valeur ne dépassant pas celle de symboles adaptés aux catégories de notre entendement ; comme tels, et s'il n'y avait pas autre chose en eux que leur formule,, ils ne suffiraient pas à se faire admettre comme donnant des renseignements vrais sur le propre de la Divinité. Mais, quelle que soit la portée de chaque symbole ainsi étudié abstraitement, la grâce et la foi nous apprennent qu'il répond vraiment à un caractère, inconnu sans doute, mais très précis en lui-même et très bienfaisant pour nous, de la Réalité divine. Une des perfections de Dieu se met, par l'intermédiaire de ce symbole même, à la portée de notre esprit, pour solliciter puissamment notre cœur. Chaque dogme devient par là un moteur religieux, c'est-à-dire qu'il nous fournit le moyen de sor-

tir de nous-même par l'action religieuse, de croyance, de contemplation, de charité ; et cette action nous garantit à son tour la réalité de l'idée, terme objectif, qui la spécifie ; car, si elle eût été guidée par des chimères, elle ne produirait pas en nous ces réalités vivifiantes dont notre conscience nous rend témoignage comme dun résultat de notre action. Ainsi l'activité religieuse, se présentant comme conditionnée par des dogmes, dune part, et de l'autre, comme la plus efficace, la plus réelle des activités, nous garantit, en raison de ce double caractère, que sa condition spéculative, à savoir le dogme, a aussi la valeur de quelque chose d'absolu.

11 serait malaisé, pensons-nous, d'établir par là que ces formules aient une vraie valeur représentative, soient des images, et non de simples effets, de simples signes, de la Réalité invisible. Toujours est-il que chaque article de foi nous est ici représenté comme l'enveloppe intellectuelle divinement choisie d'une force divine déposée au sein de l'humanité. Les tormules ne sont donc plus essentiellement variables. Chacune étant liée à quelque chose d'éternel se trouve élevée bien au-dessus du torrent des relativités historiques ; un dogme donné ne pourra donc jamais disparaître, et il n'y aura jamais de substitution, ni brusque ni insensible, d'un dogme à un autre dogme. De fait, les penseurs dont nous parlons maintiennent avec une grande fermeté la réalité des dogmes historiques , dans leur teneur môme, et celle des dogmes

métaphysiques ^ aussi ; chacun, comme l'échelle de Jacob, ménage à l'âme croyante un accès aux régions divines; Dieu, utilisant ces expressions intellectuelles, se rend sensible à travers elles à notre cœur ; et la connaissance du cœur est la seule vraie connaissance religieuse. Cependant le dogme évolue ; mais il ne peut changer, au cours de cette évolution, que dans sa partie abstraite et logique, dans l'élément proprement conceptuel du symbole ; son élément essentiel, à savoir l'aptitude qu'il possède à établir un rapport entre tout notre être et la Réalité divine, cet élément est immuable, c'est un trésor qui ne sera jamais ravi aux hommes, parce que les dons de Dieu sont sans repentance.

La variation conceptuelle peut-elle aller jusqu'à rendre nécessaire une transformation radicale des formules ? Gela n'est pas clair; mais, en tout cas, l'élément formel et religieux, l'àme du dogme, son vrai sens, ne pourra jamais s'altérer ; l'intelligence qu'en

^ Je conserve celte distinction des dogmes en métaphysiques ei historiques, (quoiqu'elle paraisse, à certains, sentir la vétusté et ne soit pas employée par les auteurs en cause), parce qu'il est certain qu'il y a des faits humains contingents, en rapport direct et essentiel avec l'histoire (ainsi la résurrection) qui sont des articles de foi, tandis que d'autres (par exemple, la Trinité) n'ont rien de contingent, et n'ont de rapport avec les faits historiques qu'au point de vue du mode de leur révélation, de la genèse de leur connaissance ; leur être en est tout à fait indépendant. Cette distinction matérielle est donc plus justifiée qu'aucune autre et elle a le mérite d'être absolument claire. On pourrait mettre dans une troisième catégorie des dogmes dont l'objet est aussi contingent (p. ex. l'Eucharistie) mais dont la réalité ne se révèle par aucun signe dans le monde phénoménal.

possède l'Église, ou chacun de ses membres, pourra seulement grandir conformément à la déclaration vaticane, in suo dumtaxat génère, in eodem scilicet dogmate, eodem sensu ^ eadenique sententia.

Voilà un exposé assez fidèle, croyons-nous, de cette théorie. Elle est très suggestive, mais un peu fuyante, parce que, récente comme elle Test sous sa forme actuelle, elle en est encore à se chercher une expression adéquate dans l'esprit même de ses auteurs. Nous la distinguons résolument de la première ; on ne peut vouloir les confondre absolument que mû par un intérêt de polémique. Pourtant, si elle ne s'en rapproche pas davantage en ses conclusions, en dépit de certaines origines philosophiques communes, c'est peut-être que cette influence originelle est ici neutralisée par une influence théologique qui lui demeure, au fond, assez hétérogène. C'est pour cela que, sans discuter sur le nom de Dogmatisme moral, qui désigne le système par son caractère le plus satisfaisant, nous pourrions, en l'envisageant sous un autre aspect, l'appeler la théorie du Symbolisme moins instable.

Fort opposée dans ses conclusions comme dans ses principes à la première école, et assez différente aussi de la deuxième, nous rencontrons enfin une troisième catégorie de penseurs qui se donnent avant tout comme étant les traditionnels, et de cet adjectif se

feraient volontiers un nom propre. Mais l'appellation de traditionnels étant assez vague, et ceux des autres écoles, au moins de la deuxième, ayant droit aussi d'y prétendre à certains égards J'appellerai plutôt les derniers Analogistes.yopipose ce vocable à celui de Symbolistes, opposition d'une portée considérable. Quand un agent extérieur quelconque, mécanique, électrique ou autre, impressionne le nerf optique sur quelque point de son parcours, il en résulte l'apparition de brillants phosphènes qui n'ont aucune correspondance déterminable avec la couleur, la forme, ni aucune qualité de l'excitant; ce ne sont que des signes du contact de cet agent avec le nerf de l'organe visuel. Un pur symbole est comme ces phosphènes sans communauté de nature ni relation fixe avec la cause qui en a occasionné l'émission. Ainsi, en mathématiques, la lettre k ne désigne une constante, ou la lettre x une inconnue, que d'une façon purement symbolique, car rien, avant le choix arbitraire qui en a été fait, ne déterminait ces deux signes visuels, établis d'abord pour rappeler des sons, à jouer ce rôle adventice do substituts de grandeurs. Au contraire, lorsqu'il y a véritable analogie, le choix du signe est imposé par la nature de l'objet à connaître 11 tant et plus que par les déterminations antécédentes du sujet qui connaît. L'esprit, au moyen du concept analogique, s'assimile, non pas directement à l'objet qu'il vise, mais directement à quelque autre objet qui est lié à celui-là par un rapport fixe et connu ; et ainsi par voie indirecte, l'être qui est terme

de ce rapport se trouve reproduit d'une certaine façon dans la pensée, au lieu d'y être simplement signalé comme un passant inconnu qui la heurterait.

Or, pour l'école dont nous parlons, les formules dogmatiques ne sont pas seulement des symboles, sans ressemblance nécessaire avec le Divin symbolisé, mais des représentations vraies, quoique imparfaites, de l'Incompréhensible. Celui-ci n'est pas l'Inconnaissable. On peut le connaître, inadéquatement sans doute, et rien que par analogie : nous ne pouvons nous former une idée parfaite de Lui, sous l'un quelconque de ses asp'ects ; mais nous savons au moins que chaque note de notre pauvre représentation correspondrait, si nous rélevions à une puissance infinie, à quelque chose qui subsiste réellement dans l'objet invisible et ineffable, où toutes les perfections s'unissent et s'identifient. Ainsi, chaque dogme formulé en termes métaphysiques nous fait connaître, d'une connaissance analogique et cependant vraie et définitive, une perfection ou une opération de Dieu. Quant aux dogmes historiques, une fois que la critique, sous le contrôle de l'Église, a reconnu que la tradition les donne bien comme tels, — citons en exemple la conception virginale, — il n'y a aucune raison qui puisse porter à les prendre pour des symboles. Faire progresser les formules dogmatiques, ce n'est pas en changer le sens, ni totalement (comme y autoriserait la théorie transformiste), ni dans leurs éléments purement abstraits ; mais c'est les préciser, les approfondir au

point de vue spéculatif, voir avec plus de clarté leurs liens naturels, leurs places respectives dans la synthèse, leurs conrè^quences. C'est encore, si le besoin s'en fait sentir, leur trouver, parmi les expressions mentales, un vêtement mieux ajusté, commenter à la moderne l'idée que l'antiquité nous en a transmise, mais sans jamais changer ce qui est caractéristique dans leur concept, en tant que concepts

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