MORISSET, DE LA MAISON MORISSET, CHOUIX ET C
Après des débuts 'admirables suivis d'une période assez critique, la maison d'automobiles Morisset, Chouix et C''^, contre l'attente du public et surtout des confrères déjà béats, s'était tout d'un coup remise d'aplomb, bientôt avait dii, devant des commandes sans cesse accrues, tripler ses équipes, agrandir ses usines, créer des succursales, et, au bout de vingt mois, elle se plaçait parmi les quatre grandes firmes tenant la tête du marché mondial.
On se racontait que cette recrudescence de fortune était attribuable à la protection dont Jerry Smith, le milliardaire américain, avait, au moment fatal, couvert l'ingénieur Morisset, et qui lui avait permis de lancer entre autres innovations ce double allumage si remarquable.
Toutefois on eût été surpris d'apprendre que le grain de leur intimité avait germé dans un bar, aux Champs-Elysées, en une rencontre que Morisset n'oublierait qu'à son dernier soupir.
Et, de fait, cette soirée marquait, dans sa carrière, une étape d'autant plus heureuse que Jerry Smith lui resta désormais un précieux conseiller: cet homme de génie — philosophe et docteur subtil quand il voulait s'en donner la peine — lui avait découvert des horizons insoupçonnés, l'avait initié à une conception beaucoup plus vaste de l'univers.
— Voyez-vous, mon bon ami, avait coutume de dire Jerry Smith, — il parlait très correctement cette langueci, — ce qui vous manque surtout, à vous autres latins, c'est la notion de l'étranger, de ses mœurs, de ses aptitudes, de ses vertus propres. Pour les travers, oh ça! vous les relevez tout de suite; toutefois, en même temps, vous êtes disposés à lui reconnaître, beaucoup trop libéralement, des supériorités parfois inexistantes, sans jamais chercher à en faire l'analyse, la critique; de sorte que l'inutilité de votre admiration en annule tout le bénéfice.
Quant à cette sorte de stupéfaction assurée que vous manifestez en voyant quelque chose qui n'est pas « comme chez vous », elle concourt à éterniser — pour le plus grand dommage de votre race — le Monsieur est persan de l'immortel Montesquieu. Je ne parle pas de votre obédience exagérée au qu'en dirat-on, de votre soucieuse routine.
Toute innovation vous terrorise, on dirait. Quand un monsieur entre dans un de vos bureaux et vient vous proposer une affaire, vous commencez par le regarder comme un malfaiteur, vous vous gendarmez et, la plupart du temps, vous ne l'écoutez pas. Et si, de grand hasard, vous avez retenu son offre, ce sont des tergiversations et des délais sans fin. Chez nous, on fait asseoir le monsieur, on l'entend, et l'on dit « oui » ou « non ». Et c'est quand, naguère, vous m'avez parlé si carrément, que vous avez attiré mon attention, mon bon ami;
UN AyjATKÏI! <l
] ai vu l'étoffe.
qu'il y avait en \ous de
Morisset réalisa le type de l'industriel novateur, du Français américanisé, ce qui constitue généralement un excellent modèle, car la race gauloise s'imprègne de l'énergie anglosaxonne, en laisse filtrer certaines humeurs grossières, imperméables à l'art, réfractaires à la perfection.
Présentement, Morisset, devinant que l'avenir mécanique se trouvait aux aéroplanes , étudiait spéciale ment les moteurs légers sans trépidation, qui développent un maximum de puissance sous un minimum de
Il s'éprit de sa fille.
Mlle Nicole tenait, du sang maternel, une peau mate et des yeux profonds ; son père lui' avait transmis un courage presque viril, une humeur primesautière, qu'on songeait peu, du reste, à contrarier.
Morisset, portant toujours beau, le succès donnant à sa maturité un particulier lustre, réalisait en somme un parti des plus estimables; il fit sa cour, constata qu'il était accueilli gentiment , mais qu'on ne le prenait pas au sérieux pour un liard. Sa passion ne faisait que s'accroître. Il attendit, dans une expectative galante , empres sée; et, sur ces entrefaites, il de- V i n t extrême ment jaloux d'un rival qui s'incarnait en la personne de Gilles Lebrisard, élève à l'Ecole Cen-