L'ILE HEUREUSE
Jerry Smith acquit secrètement du gouvernement portugais la jouissance d'un îlot semé en plein océan, aux confins de la route que suivent les paquebots entre Lisbonne et Buenos- Ayres.
Lors d'un voyage, déjà lointain dans le cours de son existence, qu'il accomplit suivant cette ligne maritime, il avait vogué en vue d'un petit promontoire rocheux, au dessin fruste et sauvage, formant un liseré ocre sur un fond d'un vert opulent.
Sans qu'il eût cherché à en démêler les motifs, ce coin de sol perdu obtint sa sympathie.
Un peu plus tard, comme il se rendait de Southampton au Cap, il repassa près de l'île; cette fois, il fit stopper le steamer qui le portait (étant administrateur-délégué de la Compagnie, il pouvait se permettre cette licence), aborda et reconnut, selon ses intuitions précédentes, qu'une flore généreuse faisait de ces dix lieues carrées un Paradou océanique.
Depuis lors, il avait toujours songé â ce lieu désert et verdoyant sous la brise.
Et voici qu'aujourd'hui, las d'entreprendre, il songeait à réaliser un dessein qui avait lentement mûri dans son cœur tragique, dans son cœur houleux, dans son cœur inconnu de tous et peut-être de lui-même, et qui, maintenant, se révélait, morose et final.
Jerry Smith loua cette île pour une durée de cinquante ans.
— Ainsi, disait-il en souriant paiement au ministre de l'Intérieur, baron Da Cunha, avec lequel il négociait le bail, ainsi je me laisse la faculté de devenir centenaire. Et après moi, le raz de marée!
Dans un mystère que, par dilettantisme, il eût voulu total, dont il s'efforça d'attacher les portes par des chaînes d'or, mais qui suinta tout de même, — il eût fallu, pour que rien ne transpirât, un dieu puissant à tout improviser d'un coup de talon magique, — Jerry Smith s'y fit bâtir une ville où il avait résolu de vivre jusqu'au bout. On doit ajouter que si un sensationnel article du Daily Mail révéla, dans ses grandes lignes, au monde stupéfait, les extraordinaires travaux qu'une cohorte d'ingénieurs, d'architectes, de contremaîtres, une armée de travailleurs appartenant à tous les corps de métiers, menaient en plein cœur d'Atlantique, ce fut seulement lorsque ce misanthrope sur le tard, eut pris possession de sa nouvelle résidence; et, de la sorte, ayant exclu les continents de sa pensée comme de sa vie, il ignora cette indiscrétion.
Jerry Smith édifiait donc sa ville et il la fit non pareille à celles qu'il avait extraites du sol fécond des Amériques ou de l'Australie, au temps de l'action, qui portaient en exergue le nom de leur créateur, témoignage de gratitude et de fétichisme, et qu'il avait dû aménager, d'une part à fin de bénéfices et de gloire, d'autre part en prévision des besoins afférents
UN AVIATEUR
ILS PRÉCIPITÈRENT LA VOITURE IJANS UN FOSSÉ VOISIN' (p. 77)
aux corps et aux âmes de ses congénères, avec abattoirs, églises, buildings, banques, usines, théâtres, écoles, hôpitaux, musées...
Jerry Smith, dans cette île qui était son île, éleva une cité qui allait être sa cité, parce qu'il y habiterait, sa ville éternelle car il y mourrait et y serait, selon sa volonté, inhumé ; et, qu'en attendant l'heure de clore ses paupières, il désirait, le long d'avenues ombreuses, bordées de portiques, pouvoir se promener sous des frondaisons, loin des paroles, des bruits, des heurts, des entreprises qui avaient usé jusqu'à la corde son âme conquérante, et sans plus avoir à se soucier des coutumes, lois, mœurs en usage dans tous les pays où — en dépit des étiquettes et des formules, et des politiciens bavards constructeurs de phrases, des apôtres du socialisme qui mangent en de la vaisselle d'or et oppriment, aux ateliers, sous des salaires de misère, des pauvres qui les enrichissent — on vit si peu libre.
Plutôt comme un symbole qui paraissait urgent à son esprit et qui matérialisait son divorce d'avec le monde, qu'en guise de défense contre d'improbables escadres, ou de pirates qui ne viendraient pas, il ceignit son terroir de citadelles et de murailles, coupées seulement aux endroits où l'on souhaitait ménager des points de vue sur la mer; et peut-être son amour naïf du ciel bleu, des étoiles, seul l'empêcha de faire tendre sur l'île un vélum, en prévision d'aviateurs indiscrets.
Les tours, cependan!:, furent nanties d'une artillerie sérieuse, et les canons. Nord comme Sud, Est comme Ouest, se manœuvraient et se pointaient à l'aide de mires et de leviers actionnés par des servo-moteurs; et il y eut, dissimulées, çà et là, plusieurs cabines de vigie, d'où un artilleur unique po.uvait servir toutes les pièces.
A l'intérieur de cette forteresse, l'île se transforma en un immense parc, en bosquets, en bois, sauvages
^ UN AVJATEUL €
mais préparés, avec des sources fraîches, de petits lacs, des horizons veloutés et bleuâtres, où Fart, sans desservir la nature, se contentait d'ordonnancer. De nombreuses colonnades découpèrent la blancheur de leur marbre sur la chaleureuse verdure.
Ici, des palais aménagés en style moresque, minarets, fontaines jaillissantes, kiosques et piscines dallées (à l'exclusion du harem, il se proposait de vivre en manière de khahfe oriental, et il adopterait le turban et le narghilé). Là, d'autres pavillons présentant des logis pleins de luxe moderne, copiant ses multiples demeures aux capitales américaines.
D'innombrables projecteurs Scott, faisaient, durant la nuit, au-dessus de l'île, comme un bloc de clarté bleue.
Mais toute son ingéniosité et l'art royalement rémunéré des manieurs d'équerre, tendit à instaurer le Calme, dans cette île qu'il voulait heu-
reuse, selon ses concepts temiinaux.
Des serviteurs furent recrutés pour dix ans, — ■ moyennant des contrats enregistrés dûment et qui, le terme échu, les rendaient riches, — à charge pour eux de se faire remplacer par d'autres, ou de renouveler, le cas échéant, pour une nouvelle période.
Le jeu d'une aiguille sur des cadrans, dont les secteurs multipliés indiquaient à la domesticité tous ses désirs éventuels, se trouvait à portée de sa main dans chaque pièce de chacune de ses demeures, ou caché en des cippes, aux portiques, comme dans les jardins et les bois. Sous aucun prétexte les serviteurs ne devaient paraître hors des offices souterrains qui leur étaient impartis, ou d'un quartier clos de murs et placé à proximité d'un torrent artificiel, lequel couvrait, avec surabondance, des éclats possibles, malgré la consigne formelle de ne parler qu'à mi-voix.