‹ Folie d'opiumChapitre 119 sur 129 · partie · texte numérisé non relu

partie

— Figurez-vous qu'elle devait me rejoindre à quatre heures et elle n'est pas rentrée encore...

Le fil transportait les ondes d'une voix pleine d'angoisse. M. Planchut, qui pourtant ne se « frappait » pas facilement, éprouva un malaise et se sentit une petite sueur froide dans le dos...

- — Elle ne serait pas allée faire un tour un peu longuet dans un magasin, ou en visite... chez les Noirfeuille...

— Les Noirfeuille sont en Norvège...

— C'est vrai. Je ne sais pas où j'ai la tête.

— Alors, pensez, il est près de sept heures... Et elle me prévient toujours

vous vous JETTEREZ A LA MER QUAND NOUS PASSERONS EN VUE DE CHERBOURG (p. 77).

dans ces cas-là. A propos, elle conduisait elle-même ?

— Non, à cause de la poussière et du vent qu'il fait. Elle avait votre nouveau chauffeur, Gérard Langlois.

— C'est un garçon sérieux, qui m'a été chaudement recommandé.

— Ça, vous savez, je ne me sens jamais aussi tranquille que quand

^ UN 'AVIATEUR

c'est elle qui est au volant. Enfin, acheva M. Planchut, retéléphonez tout à l'heure : s'il n'y a rien de nouveau, nous allons partir sur la route. Le jardinier Germain, lequel officiait également comme valet de chambre, avait paru sur le perron pour annoncer le couvert disposé.

Gilles et Rebour, s'étant levés, rejoignirent le père Planchut, qui leur jeta d'une voix brève:

— Nicole pas rentrée... Morisset dans tous ses états... Peur d'un accident...

— Il faut aller voir sur la route!

répliquait aussitôt Gilles, dont le sang à cette nouvelle avait flué au cœur.

Et cette concordance de jugements amena, tout de même, un sourire content sur la face cuite du père Planchut :

— C'est exactement ce que je viens de répondre, si toutefois, il ne nous apprend pas, dans une minute, que c'a été une simple alerte.

Ils expédièrent le repas sans appétit, sans soif. La sonnerie tinta encore, c'était Morisset:

— Toujours rien. Je pars aussi.

Rendez-vous à Bezons.

Gilles et Rebour s'en furent à la remise, roulèrent dehors le landaulet M, G. G. Gilles mit en marche, prit la direction, tandis que M. Planchut et Rebour s'installaient à l'arrière et que Germain courait ouvrir la grille du parc. Et l'on démarra vivement.

Maintenant, entre ces hommes, régnait encore le Silence, mais non plus celui de tout à l'heure; c'était un silence oppressant et lourd, plein de trouble, un silence que le malheur avait insidieusement traversé.

Le soleil couchant attendrissait le

soir embaumé par les lilas des haies, l'air sonore portait des élans de fcte qui se brisaient aux sourdes pensées craintives, venues tout d'un coup habiter leurs âmes à tous trois.

Force gens, au passage, les saluaient comme des figures populaires de la localité. Ils s'informaient:

— Pas aperçu de limousine jaune...

Une panne... Une collision?

Personne n'avait rien aperçu.

A l'intersection de la chaussée avec la ligne de chemin de fer reliant Sartrouville à Colombes, Planchut interrogea le garde-barrière, un ci-devant marsouin et qui avait été longtemps à son service.

— Pas vu ma fille ?

• — Si fait, mon capitaine. Nous avons vu passer Mademoiselle, il pouvait être trois heures et quelque.'- Elle retournait sur Paris. '-

— Allons, merci, bonsoir...

C'était toujours un point de repère.

Quand ils eurent dépassé la maison, Planchut demanda au taciturne Rebour:

— Vous qui avez du flair, vous croyez à quelque chose de grave?

Rebour répondit:

— Oui.

— Oui? réitéra Planchut.

— Oui.

Et voici que hanté d un pressentiment cruel, Gilles, aussi, depuis la minute où il s'était imaginé la possibilité d'une Nicole perdue, disparue, morte peut-être, se sentait im être nouveau. C'était le traumatisme moral, en quelque sorte, le choc nécessaire pour éclairer, comme d'un fanal^ son être intérieur. Cette heureci lui ouvrait des siècles d'âme, de vieille âme qui sanglotait maintenant sans fin sur l'amour dédaigné de la petite fille vive, de la demoiselle pensive, sur cet amour qui était sien.

Et la gorge sèche," scrutant des

^ UN 'AVIATEUR

yeux les abords de la route sur laquelle s'abaissait le crépuscule, avec la terreur noire de découvrir, à quelque détour, un châssis versé, des débris, du sang, il comprenait le peu de chose que représentaient, en somme.

chevaux de course, traversait Paris, descendait, à toute allure, l'avenue de la Grande-Armée, s'arrêtait à l'octroi de la Porte-Maillot, où l'on poss6 dait bien l'exeat de la 6145-A7 mais non point son bulletin de rentrée, contournait les fortifications pour s'enquérir à la porte des Ternes et à la porte Champerret, par où Nicole aurait pu revenir, mais qui n'avaient pas, non plus, contrôlé la 6145-A7, et là-dessus, le cœur saignant, la cervelle fulgurante, se lançait , gagnait la route, en scrutait les abords, sur lesquels s'abaissait le crépuscule , avec la noire terreur de découvrir, au détour du chemin, un châssis versé, des débris, du sang...

gilles lebrisard fouillait i) un regard anxieux l'intérieur (p. 80).

dans une vie, l'aéroplane et la Coupe Jerry-Smith gagnée et le stabilisateur gyroscopique, et l'hélicoptère, et tout le tremblement, quand on songe à deux bras chers, noués autour de votre cou, à des prunelles qui, adorablement, se donnent.

Et, dans le même temps, Morisset, montant la plus rapide de ses voitures, une formidable cent cinquante

Arrivé le premier à Bezons, il était descendu de voiture afin de téléphoner, — avec un fol espoir, brutalement déçu, du reste ■ — à son domicile, à la Préfecture de police où aucun accin'avait été signalé.

Bientôt survinrent ceux de Maisons-Laffitte. L'obscurité était maintenant totale.

A la terrasse d'un café, sous les lumières douteuses d'un gaz qui clignotait, ils s'examinaient à la dérobée et se constataient des faces pleines d'épouvante.

^ UN 'AVJATEUB €

Munis de réflecteurs, ils reprenaient, à petite allure, toutes les routes de la localité, qu'ils battirent jusqu'aux fortifications, la nuit durant.

A l'aube, fourbus, harassés, l'âme vide, ils allaient se séparer pour

regagner chacun leurs pénates. Planchut parlait de requérir la Sûreté, mais Rebour, qui depuis le début n'avait pas prononcé dix phrases, objecta:

— Attendez, je vais faire une enquête.

l'enquête de PAUL REBOUR

Ce matin-là tout le Castcl, la demeure hier encore si animée et si vivante, où de si beaux appareils aviatoires avaient été conçus et réalisés, ressemblait à une maison où l'on veille un mort: on chuchotait, on évitait de se regarder, et les quatre chiens de Nicole, Clown, Voyou, Chocolat et Khaki, ayant oublié toute gambade, l'œil éteint et la queue basse, se déplaçaient tristement.

Paul Rebour des mathématiques, assis sur un banc du jardin, parmi les parterres fleuris d'hortensias, était tel qu'il se montrait quand, à la recherche d'un problème, il restait pendant des heures, immobile, muet, le front ridé, l'œil en dedans. Et comme on connaissait toutes les ressources déductives et logiques de cet esprit, l'espoir de tous s'incarnait, passionnément, en sa personne.

Morisset était revenu de Paris pour se concerter avec le père Planchut; il avait les tempes brusquement blanchies.

Paul Rebour l'avisa:

— Il faut que je vous pose quelques questions.

— Ah! toutes celles que vous voudrez, mon ami, répondait l'ingénieur, d'un ton accablé, en prenant place auprès du géomètre.

Rebour le pria d'énumcrer les personnes qu'ils fréquentaient habituellement. I\Iorisset cita des noms. A certains, Rebour l'arrêtait, réclamait quelques détails, et, comme il lui demandait s'il n'avait oublié personne:

— Il y a encore Jerry Smith; d'ailleurs, comme vous avez dû l'apprendre par Gilles ou M. de la Brossette, il est parti voilà trois jours.

— Pour quelle destination?

Morisset avoua, non sans une petite

gêne, qu'il l'ignorait; le milliardaire qui, en général, l'honorait de toutes ses confidences, cette fois ne l'avait fixé ni sur le but, ni sur la durée probable de son déplacement.

— Avez-vous cei>endant une idée personnelle touchant les motifs de ce voyage?

Morisset eut encore une hésitation; ne serait-ce point félonie professionnelle, que de mettre au jour ses persistantes inquiétudes. Mais n'aurait-il pas donné son honneur et sa vie pour Nicole. Et il avait foi en Paul Rebour. Il expliqua donc à ce dernier les indices d'affaissement qu'il avait cru observer chez le potentat transatlantique, et lui dit l'intention manifestée par Jerry Smith de se retirer du monde. (

QUELQUE CHOSE IiE URUSSANT MONTA d'eN KAS, ON SUBIT UNE POUSSEE o'aIR, UNE COMMOTION |P. 8l|. ■

^ VN 'AVIATEUU ^

— Pcnscz-\ous que ce soit pour maintenant?

— Avec un pareil gaillard tout est possible... En tout cas, les affaires sont réglées, et il a laissé au Conseil de l'Institut des instructions cachetées à ouvrir dans deux mois.

— Dans deux mois seulement! fit Paul Rebour, pensif, qui reprit :

— Voulez- vous me pardonner si je vous interroge sur des choses intimes.

Mais j'ai besoin de savoir ceci: Jerry Smith, que vous receviez chez vous, ne vous a-t-il jamais, par son attitude, donné motif d'être jaloux?

Morisset, tellement il trouvait l'idée saugrenue, eut, dans sa douleur, un rire navré:

IL VINT SE FRACASSER CONTRE LES ROCS, AV PIED d'une T(JLR (p. 82j .

— Jaloux!... Vous savez combien Nicole et moi nous sommes... (un sanglot brusque coupa cette hilarité nerveuse), combien nous étions unis...

D'ailleurs, il se conduisait avec une correction parfaite, je dois même ajouter qu'il manifestait, à l'égard de son caractère, une véritable estime très en dehors de ses opinions courantes au sujet du sexe faible.

— Il vous a sans doute rendu une visite d'adieu?

— Oui, en effet, dit Morisset un peu surpris. Jerry Smith est venu à la maison il y a environ trois semaines.

— N'y eut-il rien qui vous ait frappé dans ses propos ce jour-là?

Morisset rassembla ses souvenirs; il finit par se rappeler que Jerry Smith, s'excusant de la hberté sur son âge, avait demandé à Nicole son portrait. Elle répondit qu'elle n'en possédait point. Et le gros homme, alors, avec un ton peut-être étrange:

« Vous verrez que je trouverai tout de même moyen d'emporter votre image ! »

— Savezvous, mon impression exacte, c'est que Jerry Smith est devenu un peu fou.

— Ma foi!

— Autre chose : depuis combien de temps avez-vous à votre service le chauffeur Gérard Langlois ?

— Quinze jours exactement.

— Qui vous l'a adressé ?

— Jerry Smith, au service auquel il s'est trouvé assez longtemps...

^ VN AVIATEUR

— Et qui, conclut Rebour, en scandant ses paroles, a tout simplement enlevé Mme Morisset.

Cette assertion tomba comme un coup de massue sur la tête de ce dernier, chez qui pourtant, depuis une minute, cette intuition, dans un malaise, avait germé.

— Comment, vous supposeriez...

— Je vous le prouverai... Ditesmoi, quelle ligne de paquebots emprunte-t-il pour la traversée de l'Atlantique?

— Il a son steamer particulier, le Mayflower, qui relâche en général à Cherbourg.

— Bon. J'aurai besoin de renseignements au Ministère de la Marine.

■ — Je suis bien avec un sous-chef de cabinet, je vais vous donner une carte.

* * Rebour s'en fut à Paris où il passa

l'aprcsmidi; il reparut dans la soirée à Maisons-Laffitte, déclara qu'il s'en allait au Havre et prit avec lui Voyou, la chienne favorite de Nicole. On le regardait agir comme s'il avait été un Messie.

Le lendemain, à la nuit tombée, quelqu'un sonnait à la grille du parc. Tous se précipitèrent. C'était Paul Rebour, qui énonça laconiquement :

— Le bateau de Jerry Smith était à Boulogne, d'où il a appareillé, avant-hier soir. Nicole a du être amenée en auto, dans une partie déserte du quai; un canot l'a transportée au navire; Tautomobile, ne pouvant être prise à bord, eût été un témoin compromettant : je l'ai du reste retrouvée, avec l'aide de Voyou, au fond d'un ravin, sous des ronces, où on l'a versée. Le chauffeur Gérard Langlois ne pouvait qu'être complice.

LA VERITABLE AERONEF

Moins de vingt-quatre heures après que Paul Rebour eut exposé les résultats de son enquête, et comme la pensée de Nicole — vivante, oui, mais aux mains d'une espèce d'ogre — annihilait en eux tous l'énergie même de combiner un plan, Morisset survint qui dans une agitation presque joyeuse agitait une lettre:

— Tenez, lisez ! criait-il.

Le père Planchut saisit le papier d'une main tremblante qu'il s'efforçait en vain d'affermir, toussa pour chasser un enrouement malencontreux, et avec Gilles et Paul Rebour, qui l'encadrèrent, se mit à déchiffrer avidement une écriture inconnue.

Le chauffeur Gérard Langlois, qui avait conduit Nicole, était le signataire de l'épître.

Il commençait par déclarer qu'il se considérait comme Lin misérable, et que s'il avait ensuite risqué sa vie pour racheter son forfait, cela comptait peu.

Jerry Smith racontait-il, l'avait soudoyé afin qu'il l'aidât à enlever Mme Morisset, et lui consentait des appointements d'ambassadeur, sous la condition qu'il s'interdît pendant cinq ans de quitter l'île où il allait habiter avec lui. Gérard Langlois, voulant faire fortune, s'était laissé tenter.

Le rapt se consomma près du pont

NICOLE, LES PRUNELLES REVULSEES, GISAIT SAXGLAXTE AU PLANCHER A CLAIRE-VUIE [P. 8[).

§» UN 'AVIATEUB €

de Colombes, à un endroit où la route plonge entre deux talus. Jerry Smith s'était posté sur le passage de la voiture, et Gérard Langlois ayant stoppé, il priait Nicole de le ramener à Paris, montait avec elle...

et lui fourrait un bâillon d'anesthésique sous le nez. Là-dessus on filait sur Honfleur. Tout était prêt. Une chaloupe à vapeur les transportait, sur la brune, au navire qui croisait au large. Et, soucieux de ne pas laisser d'indices suspects, ils décidèrent de précipiter la voiture, qu'ils n'avaient pas le temps d'embarquer, dans un fossé voisin, couvert d'ajoncs; de la sorte on mettrait toujours un certain temps à la découvrir.

Gérard Langlois vit Nicole reprendre ses sens.

« Madame, écrivait-il, a tout de suite eu sa lucidité; et sans paraître le moins du monde épouvantée, sans cris d'indignation ou de révolte, elle dit seulement à M. Smith qui la regardait en-dessous :

« — C'est une plaisanterie, n'est-ce pas, monsieur Smith?

« M'. Smith répondait, en clignant des paupières:

« — Voilà, je vous demandais votre photo. Vous n'avez pas voulu me la donner. Maintenant, pour la peine, je vous emmène avec moi.

« — Vous m'emmenez?

« — Dans une île où j'ai l'intention de vivre, et où j'ai installé de très jolies habitations, vous verrez (et il se mettait à rire sourdement). Vous n'aurez, du reste, rien à craindre, vous serez respectée, Jerry Smith est un galant homme, et déjà mille fois au regret de jouer un si vilain tour à son ami Morisset. (Pardon, monsieur Morisset.)

« — Et jusqu'à quand prétendezvous me garder?

« — Tant que je vivrai.

« — Ah très bieni dit-elle, et alors je m'aperçus que si elle lui parlait ainsi, doucement, sans le contrarier, c'était qu'elle le croyait loufoque; et elle avait raison; il l'était, je ne m'en étais pas douté, mais je le voyais bien maintenant.

« Déjà j'avais de l'admiration pour Madame, qui vraiment est une crâne petite femme; des remords terribles commencèrent à me bourreler la conscience, je compris que j'avais agi comme sous le coup d'une soûlerie et, tout de suite,- j'ai pris la résolution d'essayer au moins de réparer le mal que j'avais fait... Comme Madame était sur le pont, assise à regarder s'effacer dans la nuit les lumières du rivage, je m'approchai d'elle et je lui soufflai:

« — iMadame, je ne fais pas de phrases. J'ai honte de ma conduite.

Que m'ordonnez-vous?

« Elle me considéra un instant sans rien dire, puis elle demanda:

« — Vous êtes bon nageur?

« — Oui.

« — Eh bien! vous vous jetterez à la mer quand nous passerons en vue de Cherbourg et vous ferez savoir aux miens ce qui en est...

« M. Smith s'approchait, nous n'en dîmes pas plus long et moi j'ai fait ce que je devais faire... Ils m'ont tiré dessus, quand j'ai sauté... »

C'était écrit que le petit d'Armières, son second acolyte de jadis, serait, avec Paul Rebour, le collaborateur de Gilles, dans cette sublime tâche.

D'Armières, garçon affiné et sensible, qui avait passé par Saint-Cyr, partageait sa vie entre la fête et les

^ f/A' AYIATEVB €

voyages. Après six mois de bombances parisiennes, un jour, il se réveillait avec l'enx'ie de découvrir, en des décors neufs, des cieux inédits, et il partait pour une expédition dans quelque désert asiatique, où le fruste pèlerin casqué de blanc, voilé de vert, ne rappelait en rien le gentleman en smoking de chez Gernier's.

Malgré les divergences de leurs destinées, Gilles et d'Armières étaient toujours demeurés en termes amicaux, et ce dernier avait toujours suivi avec une admiration cordiale les travaux aéronautiques de son ancien chef de file. Quand Gilles l'appela, il vint de grand cœur se mettre à son service, avec le yacht qu'il possédait.

En compagnie de Morisset — lequel, sans faux amour-propre, s'inclinait devant l'autorité de cet organisateur de la délivrance — Gilles l'expédia au Portugal et vers l'Amérique, afin de recueillir un maximum de précisions touchant la nouvelle résidence de Jerry Smith ; car l'article du Daily Mail ne donnait, en somme, que des renseignements vagues.

Grâce à une habile ténacité, à d'importantes sommes de reis et de dollars dépensées avec méthode, ils purent se renseigner sur la topographie de l'île, les édifices qui la meublaient.

Cependant, Gilles, avec M. Planchut et Paul Rebour, travaillaient sans relâche au grand problème.

Pour éviter des indiscrétions, des curiosités traîtresses, les études définitives, le montage et les essais de l'appareil eurent lieu, non pas, comme d'habitude, au Castel, mais en Sologne, dans un domaine appartenant au grand-père Roumerie. Ils opérèrent avec quelques ouvriers de choix et des paysans bénévoles qu'on avait dressés pour la circonstance.

Gilles Lebrisard sentait la passion galvaniser son génie. Il découvrait que, sans qu'il s'en fût douté, Nicole incarnait sa puissance, sa raison d'être et la Conquête de l'Air devenait alors pour lui la Conquête de l'Amour.

Et le jour où, ayant pris place dans la cage de son nouvel appareil, muni d'un merveilleux moteur à turbines parallèles, montées sur le même axe, qui actionnaient des dynamos, Gilles Lebrisard, à la chanson des hélices, s'était élevé d'un trait dans l'air vaincu, avait pu virer, volter, évoluer dans toutes les directions, au seul geste de sa main sur un levier, de son pied sur une pédale, des bouffées d'orgueil lui montèrent au cerveau, et le père Planchut, au retour, l'avait embrassé en sanglotant de joie.

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