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LE VOL SUPREME

La féerique assemblée des projecteurs Scott, au-dessus de l'île, audessus de la mer, découpait, dans la nuit d'émeraude et de saphir, une immense voûte de clarté diurne, légèrement bleutée.

Ayant quitté le yacht ancré à deux milles, le fidèle appareil volant avait rapidement franchi cette distance, pénétrait dans la zone de lumière.

Gilles Lebrisard, armé d'une longuevue, fouillait d'un regard anxieux l'intérieur.

Il distinguait les bois, les jardins, les kiosques et les portiques, et les terrasses des palais déserts. Rien ne bougeait. Jerry Smith et ses acolytes dormaient donc, trop confiants dans ces remparts qui peut-être ne suffiraient pas à défendre leur proie contre l'entreprise des Ailes.

Mais voici qu'une forme vivante, en un coin de parc, attirait son regard; Gilles plongeait un peu et il reconnaissait Nicole, accoudée, pensive, à une balustrade.

Aussitôt il rabattait ses plans verticaux, ralentissait progressivement l'allure des héhces ascensionnelles, descendait, touchait le sol, et sortant de la machine aux étincelants aciers, muet et triomphal, la face hardie, il s'avançait vers elle, qui, point surprise, avait couru à lui. Leur première étreinte fut plus taciturne que la vie qui va naître. Et, avare du temps comme des paroles, il l'entraînait, l'aidait à monter dans l'esquif libérateur, pressait le levier de démarrage, et la souple et obéissante machine commençant de s'élever, pre-

nait la route de l'espace, tandis que le cœur de Gilles enregistrait de ses pulsations, les secondes qui les séparaient de l'ombre, asile définitif.

Il dit enfin:

— Vous m'attendiez !

• — Oui, toujours; et surtout cette nuit... Quelque chose m'a avertie.

— J'en étais sûr.

Un silence.

— Tous vont bien, mon mari, papa.

— Ils sont là, à quelques kiknnètres, venus avec le yacht à d'Armières, mon ami... Avez-vous beaucoup souffert?

— J'espérais sans défaillance. J'ai vécu dans cette campagne. Il avait le désir, il trouvait la force, de brider sa folie pour ne pas me causer d'effroi... Et il ne souhaitait que la joie — sa joie — de me voir de temps à autre. Un drôle de geôlier, respectueux et plein de scrupules... Enfin, il est fou... Ah! ces maudits projecteurs, quelle clarté ! Pourvu que personne ne donne l'alarme !

■ — • Bah, que craignons-nous maintenant?

— Ses canons... Il m'a dit qu'ils pcrtaient à dix lieues.

— Bah! on échappera!

— C'est vous qui avez inventé cette machine?

— Oui. Je le devais, n'est-ce pas, et c'est pour vous, parce que...

Un silence. On montait. Il acheva ;

— Parce que je vous aime.

Elle répondit:

— Taisez-vous. Vous savez que je suis à un autre.

^ VN AVIATEUR

— C'est vrai, j'oubliais! fit-il, comme gorgé d'un breuvage amer.

Cependant, elle murmurait :

— Ah! pourquf)i me dites-vous cela trop tard?...

Et (iilles sentit comme une flamme délicieuse qui lui consvmiait le cœur.

. Soudain, ils perçurent comme une petite rumeur au-dessous d'eux; des gens couraient, un jet de clarté plus vive que tout l'éclairage ambiant fusa et ils se trouvèrent encerclés dans des faisceaux aveuglants de lumière.

— Ah! s'écria Nicole. Cela vient de son palais. Il nous a découverts.

Gilles ne pouvait se résoudre à l'idée de redouter cet homme de la terre; pourtant quelque chose de crissant monta d'en bas; on subit une poussée d'air, une commotion; il y eut une rupture de fibres métalliques, Gilles éprouva la sensation que l'aéronef ne gouvernait plus ; et il s'aperçut qu'un obus avait mis deux des hélices propulsives hors d'usage. Cela ralentirait la marche de moitié, mais on atteignait presque à la zone obscure, au salut.

Ayant inspecté les avaries, Gilles se tourna vers sa compagne: Nicole, les prunelles révulsées, gisait sanglante au plancher à claire-voie de l'aéronef: Eperdu, Gilles se penchait sur elle: un éclat d'acier l'avait atteinte en pleine poitrine; et elle ne vivait plus.

x\lors, Gilles se rappela inopinément le songe qu'il fit un jour, étant enfant :

Soutenu par deux antennes mécaniques, qu'il manœuvrait par sa seule volonté, sans bouger les bras, il évoluait très haut dans Vespace.

C'était, au-dessus de lui, une nuit lunaire, un firmament constellé ; à ses pieds, dans une ombre profonde, il percevait une agitation de foule, avec

des rumeurs assourdies par la distance.

Alors, se rapprochant du sol, il distinguait un promontoire, la mer, et sur un Ilot rocheux une citadelle crénelée, avec de grosses tours.

Il découvrait un jardin, bosquets, fontaines jaillissantes ; et, au coin d'une pièce d'eau, s'accoudait sur la balustrade d'un kiosque, une femme, la face voilée. Comme si elle l'eût deviné à travers l'espace, elle levait la tête, écartant ses voiles, et l'appelait de tout son visage éploré, de ses yeux pleins d'absolue détresse, de ses mains tendues à lui.

Gilles Lebrisard ne la connaissait pas et il lui semblait pourtant la reconnaître ; et, d'un vol rapide et vertical, il était descendu ; il atterrissait ; elle accourait, se jetait dans ses bras en criant: « Sauvez-moi de LUI, ce monstre qui m'emprisonne... »

Et Gilles, sans en demander davantage, imprimant le mouvement voulu à son appareil, repartait en l'atmosphère, chargé d'un fardeau qu'il se sentait déjà plus cher que la vie — et cela juste à l'instant oîi un individu, glabre, coiffé d'un tarban, et l'air égaré, se précipitait, appelait des sbires et des archers auxquels, par gestes furieux, il désignait le ravisseur...

Sans se soucier de lui, silencieux, ils dominaient l'océan sombre.

...Mais Gilles Lebrisard, qui, un instant, avait goûté cette félicité surnaturelle que tous nous attendons en vain, s'apercevait que, contre son sein palpitant, sa compagne ne vivait plus : sa bouche n'avait plus d'haleine, ses prunelles se trouvaient ternies. Et alors, envahi d'un désespoir atroce, il sentait sombrer toute son énergie, sa volonté défaillante cessait de soutenir la nef aérienne, et il se laissait choir dans l'abime qui Vengloutissait...

^ UN AVIATEliB €

Ce rêve^ latent de})uis autrefois, ne s'clait plus représenté à sa mémoire, qui, maintenant, le lui rendait, intégral, précis, et impérieux comme le Destin. Il s'émen-eilla de la fidélité des circonstances à se modeler sur la fiction. Et alors, une sorte de joie le remplit, car il allait, par sa volonté, le réaliser tout entier...

— Tout entier! se répétait Gilles Lebrisard, très froid, très décidé, très heureux.

Et, comme il planait déjà au-dessus de la mer, tenant contre sa poitrine sa bien-aimée morte, il coupa l'allumage.

Ceux du na\ ire, instruits du danger par le jet subit de clarté dirigé sur la nef, regardaient épordument, les yeux rivés aux lunettes. Sur les remparts, un gros homme coiffé d'un turban, celui qui fut Jerry Smith, devenu complètement fou, se livrait à une danse d'épileptique, puis, sautant tout d'un coup par-dessus la balustrade, vint se fracasser contre les rocs, au pied d'une tour.

Et déjà la mer avait accueilli ses nouveaux hôtes.

Ainsi mourut Gilles Lebrisard, qui, vraiment, avait réalisé la concjuête de l'air.

GEORGIE & WILKIE

De mémoire d'écolier et même de moniteur, jamais le collège de Limerick, en Irlande, n'assista à une rivalité aussi accusée, et dans le même temps aussi courtoise, que celle ou se groupèrent, clan contre clan, les condisciples de Géorgie et de Wilkie.

Géorgie, mince et de grande taille, montrait un visage aux traits ■ réguliers, un teint mat, des yeux pâles, peut-être plus rêveurs que froids, mais directs, et ses cheveux se partageaient au moyen d'une raie médiane en deux conques blondes. Il avait l'esprit inventif, entreprenant, et des dispositions naturelles, surtout aux jeux d'adresse. Un humour un peu morose, un peu sarcastique, brisait ses élans; quoique positif et apte à commander, selon les dons de sa race, il était cependant porté à entortiller de songe, comme d'un lierre sombre, les branches de l'arbre de la vie.

Moins biblique et fatal se révélait Wilkie, trapu, avec une' face joviale tachée de points roux, une forte et drue chevelure fauve qui lui mangeait les tempes et qu'il taillait en brosse. Dans ses prunelles vivaient la malice et la gaîté, et il était habité par le génie de l'imitation, celle qui mène, non pas à la copie servile, mais au perfectionnement intuitif de ce qu'on voit et de ce qui plaît à tenter. Tous deux orphelins, h jis fortune, d'origine distinguée, — Géorgie, fils d'un Commodore, et Wilkie d'un médecin-major, — ils se trouvaient élevés aux frais de la municipalité, que ces personnages a\'aient honorée.

Du reste, sauf une disparité de

caractère extérieure, ils avaient de nombreux points de contact, un fonds de goûts pareil, ardeur au travail, muscles excellents.

Et, malgré certains griefs réciproques d'amour-propre, car la préoccupation de la gloire artistique, dès leur jeune âge, les hantait, jamais un gros mot, une dispute n'envenimèrent les rapports de ces deux gentlemen, qui s'estimaient d'autant plus que l'admiration de leur entourage leur commandait le respect d'euxmêmes.

Voici: ce que l'un faisait, l'autre le répétait mieux, ou plus vite, ou plus fort, enfin « autrement » avec une avancée vers la perfection du geste, de l'acte, du problème.

Et toujours loyaux, à armes nobles, en avisant l'adversaire : c'est du reste, plus qu'ailleurs, naturel en les pays anglo-saxons oii la concurrence fait partie des rudiments.

Leur premier match dans la vie fut d'ordre sportif.

Géorgie ayant escaladé un arbre de grande hauteur, Wilkie parfit le même exercice en ne se servant pas des pieds. Géorgie recommença. Il y eut ensuite une lutte contre le temps. On pariait pour Géorgie, pour Wilkie; les deux factions trouvèrent leur germe dans ce contexte. Depuis, ils avaient lutté sur tous les terrains. A la course, Géorgie triompha d'abord, il est vrai d'une poitrine seulement; mais quinze jours plus tard Wilkie lui demanda sa revanche et le laissa à une toise, grâce à un truc spécial, qu'il avait travaillé, pour prendre le départ.

Ils furent tête d'équipe sur deux

embarcations rivales, et, s'entrebattaient à tour de rôle, par suite de continuelles améliorations.

Sur un sujet à tendances morales et spéculatives, qu'on leur proposa, .Wilkie émettait des arguments que Géorgie réfutait non sans éloquence ; alors, avec un bagout plus mordant, Wilkie parvenait à relever ces fautes de dialectique.

Comme deux souverains, au cours des promenades, ils s'isolaient parfois de leur escorte, échangeaient des idées générales, des vues sur leurs projets d'avenir, ne se livrant pas, mais ne se disant rien qui ne fût la vérité. Chacun uniquement se souciait de donner peu de prise. Et il était né entre eux une sorte d'hostilité amicale, faite d'estime et de jalousie. Au surplus, leur concurrence devenait comme une sorte d'institution.

Dans le collège de Limerick, grands et petits, les moniteurs, le sergent, le Principal, le Révérend même, se passionnaient à la rivalité honorable de Géorgie et de Wilkie, émules et chefs de parti.

Le jour anniversaire de la fondation, à l'établissement, une séance théâtrale fut organisée. On joua du Shakespeare, ce qui fut grandiose, et une adaptation locale de Labiche, ce qui le fut moins. Le programme affichait, en outre, des « numéros »

que Géorgie ^t Wilkie avaient composés dans un mystère pieusement respecté par les groupes.

Sans qu'ils se fussent donné le mot, il s'avéra — soit hasard, soit plutôt intuition bilatérale, — qu'ils avaient eu la même idée. Ils furent des clowns danseurs, désopilants chacun dans sa note. Géorgie avec une impression-

^ GEORGIE ET WILKIE

nante gigue et des apostrophes profondes et mornes, Wilkie avec du franc comique et d'alertes ailes-depigeon.

Cet après-midi-là, du reste, ils s'étaient découvert une vocation, où le succès très vif qu'ils captèrent les encouragea.

Larguant certains préjugés héréditaires, ils seraient comics-excentrics, carrière n'excluant en somme ni la tenue, ni la correction. Ce projet, ils jugèrent à propos de se le confier et ils le firent gravement, avec le même sérieux que s'il se fût agi de coiffer le bonnet carré de docteur.

Au sortir du collège, ils parvinrent à se faire engager dans un cirque où, d'un commun accord, ils se présentaient à deux.

Là, toutefois, il n'en fut plus de même qu'à l'école. Quand ils se trouvèrent en face du vrai public, l'amour de la gloire, qui les dominait, les indisposa plus profondément l'un contre l'autre. Et bientôt, Géorgie, toujours initiateur, toujours imité, méditait d'échapper à cette sujétion fatigante.

Et puis, nul heurt tangible. A peine de ci, de là, un mouvement d'humeur chez Géorgie, qui avec un petit rire glacial, observait:

— Vous démarquez tout ce que je fais, pas à dire...

Lors Wilkie répondait avec, une grande loyauté de cœur:

— Ce n'est pas défendu, vous n'avez jamais songé à breveter vos effets. Mais je ne veux pas vous être désagréable. Vous m'indiquerez, s'il vous plaît, ce qu'il faut que je coupe.

— Non, non...

Géorgie se sentait gêné de tant de courtoisie.

D'ailleurs, il avait déjà son idée.

Subrepticement, il s'adonnait au cake-walk, danse admirable encore

^ GEORGIE ET WILKIE c-

IL S ADONXAIT AU CAKE-WALK, HANSE ADMIRAIJLE EiNXuRE (lUE GALVAUDEE (P. 8|).

que galvaudée, où le froid humour anglo-saxon se marie au comique noir. Or, elle exige le don; les nègres, en général, le possèdent tous, savent faire chanter les rythmes multipliés aux cadences de leurs semelles; mais c'est tout exceptionnellement que les blancs s'y distinguent. Il advint que Géorgie, à jugement impartial, put s'y constater un virtuose.

Un soir, sans donner de détails à son hôtesse, il paya sa note; ses malles, dûment bouclées avant l'heure de la représentation, furent envoyées à la consigne; dans da nuit il prit le train pour Londres; et le lendemain M. Savage lui donnait l'audition sollicitée dès l'avant-veille par une lettre à la fois timide et' assurée.

M. Savage, manager du « Royaume », régnait sur un music-hall immense et sur une année innombrable de danseuses et de baladins.

Ayant ouï et conspecté Géorgie, il ferma ses paupières, saisit son menton à bourrelet quadruple, et l'on aurait pu croire qu'il allait réfléchir; mais étant un homme d'action, il se contenta de parler:

— C'est très remarquable. Je vous engage à vingt- cinq livres par semaine. Il faut maintenant relever cela d'une sauce piquante. Votre idée là-

dessus, Griggs? ajouta-t-il en se tournant vers son secrétaire, un menu jeune homme roux, yeux rapides sur un visage chafouin, torse maigriot corseté d'un veston à carreaux.

Le petit Griggs, qui ne possédait pas de menton, fut obligé, pour réfléchir, de tenir quelques instants son nez entre l'index et le pouce; il renifla, puis émit;

— Comme monsieur a beaucoup de distinction, je propose d'annoncer monsieur comme un milliardaire ruiné qui veut garder l'incognito.

La motion de Griggs fut approuvée par M. Savage. Géorgie n'avait qu'à accepter. Vingt fois les lourds rideaux de scène durent s'écarter pour qu'il revînt saluer une salle enthousiaste.

Et vraiment il avait créé « quelque chose ». C'était une ensorcelante musique que, sur les planches semées d'un fin cailloutis, battaient ses escarpins vertigineux, au bout de ses jambes correctement étoffées de drap noir; et, à certains passages, il chantait un court refrain d'une voix sympathique et bien timbrée.

Aussi, lorsqu'après sa victorieuse soirée, déjà muni d'une immédiate et bénévxDle augmentation, consentie par M. Savage en présence de la réussite incontestable, Géorgie dans son cab.

^ GEORGIE ET WILKJE ۥ

s'en retournait à l'hôtel, il pensait avec une bonne satisfaction:

— Tout de même, Wilkie n'a pas trouvé ça dans son cirque de province. Que dirait-il s'il m'apercevait.

Certainement, il en jaunirait de dépit.

Oui, oui, il ferait une tête...

Ce fut, du reste, moins d'un demimois plus tard, Géorgie qui la fit, la tête, lorsqu'un matin, sortant avec le petit Griggs, lequel, devenu son ami, le venait prendre pour aller aux courses, ils donnèrent du nez, sur le Strand, dans une affiche noir et jaune, haute de dix-huit pieds et large de six, figurant un monsieur en frac, le visage recouvert d'im loup, avec cette inscription: Le masqaégcntleman-danseur , à V « Impérial ».

Géorgie saisit Griggs par le bras:

— Voyez ça!

— C'est tout vu, fit Griggs, se pinçant les naseaux. Une concurrence, avec innovation. Le loup intrigue et attire. J'aurais dû le trouver aussi. Nous avons manqué le coup et le loup. Une seule chose me console, conclut Griggs, qui n'aimait pas les mauvaises histoires, c'est que, malgré tout, il y a peu de chances pour qu'ils aient mis le grappin sur un homme de votre classe; et le public, dans ces choses, possède du flair.

Géorgie se montra catégorique :

— Ce sera sûrement très bien, c'est moi qui vous le dis.

— Vous connaissez donc?

Géorgie désirait se tenir dans le

vague :

— Je présume connaître. Un ancien camarade à moi... Oui, un ancien camarade, qui m'a invariablement singé.

— Mais il vous savait donc ici?

— Je ne lui ai pas donné mon adresse. Mais il aura cherché, deviné, trouvé.

En effet, le masqué gentleman-danseur-excentrique, c'était bien Wilkie, lequel ayant appris par le Circus- Mail, journal des Gens de la Piste, ces débuts étincelants au « Royaume », éventa le copain en fugue, et pensa qu'il se devait à lui-même de faire mieux.

Au surplus, il réalisait, pour lors, des tours dont il avait depuis longtemps approfondi les arcanes; et de sa souplesse et de sa rapidité, il se sentait sûr autant que de ses développements comiques, depuis le jour où, masqué de velours noir, s'accompagnant du banjo, il opéra en secret devant une psyché de louage...

Malgré qu'il arrivât second, Wilkie, à « l'Impérial », atteignit au triomphe.

Tous les soirs, à la lumière multipliée des projecteurs qui animaient des nappes de lueurs topaze, bleu ciel tour à tour et vert aigue-marine, enrobée d'un fourreau d'azur où des oiseaux d'or et d'argent faisaient ruisseler, dans les ondes de l'étoffe, des cascades d'émaux momentanés, ceinturée d'une large moire écarlate qui soutenait sa taille ronde comme un bambou des' rizières. Miss Kate Higashi, agile et rapide, et dont les pieds menus, en babouches turquoise, ainsi que de gais écureuils couraient vivacement au ras de sa robe, pour la réjouissance des yeux, — et même pour la satisfaction de l'esprit, car on était content d'une précision aussi douce, spirituelle et circulaire, — jonglait avec divers objets étincelants, graves d'après les lois ordinaires de la pesanteur, mais devenus aériens et légers, sous l'impulsion que leur communiquaient les petites mains magiques.

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UXE .MFICIIE, TIAUTF. HE niX-IlUIT PIEDS ET LARGE DE SIX (p. 86).

^ GEORGIE ET WILKIE

Leur choix témoignait d'une délicatesse étudiée: bâtons de laque sablée de cuivre, pâles porcelaines de Kioto, tambourins muets, incrustés (h; nacres irisées, boules de verre chatoyantes d'arc-en-ciel, figurines en ivoire, bonzes ventrus, éléphants pattus aux trompes recourbées, effigies de samouraï aux barbes d'écaillés, bouddhas semblaient s'apprêter à des promenades rituelles après un religieux bain d'or, évoluaient selon la volonté de son sourire en cerise, selon le regard convergent de ses yeux d'amande, qui encadraient le petit nez imperceptiblement camus et palpitant comme avec les ailes des volucres inscrits sur l'étoffe.

Cela durait cinq minutes , peut - être, mais en réalité on pouvait perdre le sens du temps, depuis la première seconde où elle entrait en scène, jusqu'à celle 011, ayant tissu son minutieux ouvrage dans les airs, souple, pour saluer, elle se penchait sur la hanche droite, les paupières entrecloses, les doigts au front, et qu'une sorte de recueillement planait dans l'assistance, hantée par la magie de Miss

MISS KATE lirOASIlI JONGLAIT AVEC DES OBJETS

étiacelaxts (p. 86).

Kate Iligashi, jongleuse japonaise de seize ans, telle qu'on en vit peu de pareilles, et qui, sur la scène du « Royaume », paraissait tous les soirs, juste à l'époque où Géorgie vint.

Il l'aperçut, et sa surprise première fut bientôt changée en désir juvénile et primordial. De son côté.

Miss Kate Higashi, ayant achevé son travail, découvrit la danse de ce garçon athlétique, blond, aux yeux pâles, écouta toute son âme de jeu et d'Orient qui se réveillait aux bizarreries , aux inflexions rapides à l'impassibilité pourtant expressive de c e personnage énigmatique. Il faut dire aussi qu'elle ne fermait point l'oreille à la réclame que suscita autour de Géorgie l'obligeance intéressée d'un manager, étant , c o m m e toutes les femmes, sensible au bruit du monde.

Et de même que Géorgie s'adonnait, chaque soir, à suivre l'évolution du microcosme bigarré , Miss Kate Higashi, enveloppée en un kimono de laine mauve doublé de satin grenat, contemplait ensuite la ligne

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^ GEORGIE ET WJLKIE €

merveilkuse de ce haut danseur.

Indépendamment de ces émotions, enfantines et sérieuses, Miss Kate Higashi était une jeune personne fort convenable, élevée à l'européenne par des parents voyageurs en objets curieux, marchands d'estampes ruineuses et de livres plus légers à la main qu'un souffle, le père ventru comme un pot, avec des cheveux aile-de-corbeau et une moustache rêche sur sa lippe mince, la mère anguleuse, futile et rusée. Leur progéniture ayant, dès le berceau, manifesté du talent pour l'art de jonglerie, — avisés commerçants, ils la faisaient valoir, avec probité, du reste, et décence.

Madame Higashi mère résidait à demeure dans la loge de Miss Kate; elle l'amenait au théâtre, la reconduisait, et ne se départirait de ces soins que le jour où sa fille aurait fait un mariage confortable.

Cependant, dix jours ne s'étaient pas écoulés que, chaque soir — ils se succédaient, — Géorgie ayant assisté dans l'ombre d'un portant à la gloire lumineuse de la petite, croisait Miss Kate Higashi qui sortait à reculons, souriant encore à son peuple conquis.

Géorgie a la terminaison de ce sourire.

Et bien vite, il fait le songe, point démenti par la menotte de la gosse chaque soir dans la sienne, d'unir à soi, tout à soi, sous bénéfice de clergé bien entendu, ce bijou vivant, cette exquise mécanique frêle, ces yeux pleins des ciels étranges d'Asie.

Mais le masqué-gentleman-danseurexcentrique avait paru sur la scène de « l'Impérial ».

Quand Géorgie, mis en éveil par

une nuance de froideur, et ayant procédé, sous le manteau, à une petite enquête, se fut assuré que Miss Kate Higashi, sitôt hors de scène, s'habillait maintenant avec une rapidité extrême, pour se faire conduire à « l'Impérial » juste vers l'heure où passait Vautre; et quand il eut indéniablement constaté qu'elle le regardait, lui, avec une admiration déjà beaucoup moins ingénue, il pressentit la vérité; car, de plus, lorsqu'il laissa tomber d'un air neutre :

— On dit que j'ai un sosie à 1' « Impérial »; l'avez-vous vu travailler?

Elle battit de ses longs cils et déclara:

— Non... je n'en ai pas eu l'occasion.

Puis elle jugea convenable d'ajouter:

• — Il m'intéresse peu.

Ceci d'un ton qui sonnait faux.

Géorgie ne douta plus un seul instant que sur ce chapitre, comme partout, Wilkie allait tenir la corde ; fatal cela, même logique, eu égard aux précédents.

Et, si ce n'était déjà accompli, l'enfant n'allait pas tarder à s'éprendre du camarade qui, entre autres supériorités, détenait celle du mystère.

Il serra donc simplement les dents et se considéra comme fixé.

Devant un miroir, en face de la porte, dans sa chambre de boardinghouse, Wilkie était en train de se raser lorsqu'il entendit frapper. « Entrez », fit-il distraitement, accaparé par le souci de ne point laisser sécher la mousse savonneuse. Il fut peu surpris lorsqu'il vit, par réflexion, s'encadrer dans l'huis une familière silhouette blonde; et joyeux, car il avait

^ GEOMGIE ET WILKIB ^

un cœur .simple et sans fiel, il fit accueil à Géorgie:

— Comment allez-vous? Veuillez donc prendre cette chaise, ou la rocking si cela vous plaît mieux. Ma parole, si vous n'étiez venu me voir, vous auriez eu ma visite ces jours-ci.-

— Je vous tiens quitte en tout état de cause, déclarait Géorgie avec sécheresse.

Wilkie, lequel s'était remis à ratisser ses joues, tourna la tête, non sans quelque surprise : il croyait avoir mieux connu le camarade et prononça :

• — Est - il possible que vous m'en vouliez. Vous le savez, j'ai toujours voulu travailler à Londres, c'est assez naturel.

— Je ne songe pas un instant à le nier.

.Wilkie respira :

— Je me disais aussi !... Kt alors, qu'y a-t-il de neuf?

La barbe terminée, le faux-col bouclé, il était venu s'asseoir en face de son visiteur, lui tendait un cigare, qui fut refusé d'un geste sommaire, et Géorgie articula:

— Il y a ceci: l'un de nous deux est de trop. Pas question de la concurrence, bien que j'y trouve un préjudice; c'est votre droit, entendu.

Mais il y a plus grave, il s'agit d'un tiers, plutôt d'une tierce, que vous connaissez... Depuis votre arriva, cette personne, dont je... croyais avoir conquis 1'... affection, me délaisse visiblement!

— Et qui donc? Je ne comprends pas un mot.

— Miss Kate Higashi.

— Cette petite jongleuse japonaise du « Royaume » ? Elle est absolument charmante. On me l'a montrée un soir dans la salle; mais que je sois damné si je lui ai seulement adressé la parole une fois dans ma vie.

Après une hésitation, l'autre reprenait :

— J'admets. Peu importe. Cette personne m'est particulièrement chè-

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