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D UX MEME GESTE, DES MAIXS

ILS SE TENDENT PAR DESSUS LES BOISSONS FRANCHES Qu'iLS SECOUENT (p. 94).

re et je crois que je commençais à ne point lui devenir indifférent, lorsque je me suis aperçu que votre prestige effaçait le mien. Ici, je ne peux plus tolérer de rivalité. Alors, comme je vous le disais il y a une minute, l'un de nous deux est de trop. Je viens vous provoquer en duel.

Géorgie parlait a\ec un sérieux où il n'y avait rien de déc4amatoire; la situation, seule, se trouvait théâtrale, et si Wilkie ne s'était senti abasourdi dès l'abord, il eut pensé, non sans quelque ironie, aux temps

du collège, aux répétitions d'autrefois.

— Vieux Géorgie, s'écriait-il enfin, vous êtes absolument timbré! Quelle raison pour chercher la mort de l'un de nous ? Vous pensez bien, pourtant, qu'en pareille circonstance, je serai le dernier à vouloir vous supplanter.

— Possible, répétait flegmatiquement Géorgie. Possible, possible, mais c'est sans doute la destinée...

Et cela arriverait fatalement, que vous le vouliez ou non. Du reste.

Miss Higashi est intrinsèquement charmante et il n'y a aucun motif pour que vous soyez un héros. Je répète: un de nous deux est en surcharge. Alors, nous tirerons au sort, deux revolvers, dont l'un aura le barillet vide; celui qui... gagnera l'autre, devra s'exécuter dans les vingt-quatre heures.

Wilkie se prit à sourire:

— Cher Géorgie, toujours galant homme. Mais vous pourriez d'abord me demander si cela me va. Il me semble qu'il y a une solution moins féroce. Si vous tenez à cette loterie, je veux bien, seulement à une condition, c'est que celui qui prendra le bon lot, c'est-à-dire le mauvais, aille le décharger à la campagne, sur un mur fraîchement crépi, pour s'apprendre à faire mouche. Nous aurons, cependant, signé une bonne stipulation qui lie notre homieur à l'observance de distances convenables : défense de jouer, de paraître en public non seulement dans la même ville, mais dans le même comté. Ça va-t-il?

— Comme il vous plaira.

Lorsque Wilkie, le vaincu de ce suprême match, s'exécute et déserte la place, Géorgie pousse un soupir

^ GEORGIE ET WILKIE

de soulagement. C'est avec un orgueil intime qu'il voit lacérer les colossales affiches noir et jaune des murs, avec une joie sardonique qu'il apprend, par le courrier théâtral des gazettes, « vu des engagements antérieurs, et malgré la faveur du public », le départ du masqué-gentleman-danseur excentrique de « l'Impérial ».

Très brève, oui, et incompréhensible cette note, cette note dont il est l'unique à connaître la clef, et touchant laquelle le petit Griggs, intrigué, et d'ailleurs ravi, car son numéro reste seul en vedette, l'interviewe subtilement.

Il est malin, le petit Griggs, il devine des choses:

— Car, indéniablement, c'est vous qui l'avez contraint à filer. Comment vous y êtes-vous pris?

— Rien fait pour ça.

— Ne jouez pas au cachottier...

Vous ne savez peut-être pas que M.

Allardyce, le manager de « l'Impérial », lui offrait de doubler ses appointements pour le garder? Et il n'y a pas eu moyen.

Géorgie étouffe un remords de coûter une telle aubaine à Wilkie, reste toutefois impénétrable.

Il se félicite, également, que Wilkie, loyal, n'ait point révélé les causes de son départ. Et il ne se prive pas de gUsser à Miss Higashi:

— Eh bien! le gentleman masqué.

Envolé ! Dommage que vous ne l'ayez pas vu... car vous ne l'avez pas vu, n'est-ce pas?

Du reste, ayant parlé, Géorgie constate que ce qu'il vient de dire n'émeut absolument pas Miss Higashi qui répHque, très calme:

— Vous devez certainement danser mieux que lui.

Et voici que Géorgie se prend à concevoir des doutes oppressants.

Aime-t-elle Wilkie, et, poupée mélan-

^ GEORGIE ET WILKIE

colique, n'en veut-elle rien laisser paraître sur la cire de son délicieux visage? Ou bien, en vérité, sa ferveur de la semaine passée a-t-elle déjà molli: alors, il peut supposer qu'il en va de même pour tous ses enthousiasmes; et n'est-ce pas, aujourd'hui, un chanteur tyrolien, nouvellement engagé, qui accapare son attendrissement d'oiselle? Voilà le fétiche nouveau, ce gaillard mafflu, moustachu, au costume pistache et caramel, au chapeau pointu, qui ulule et yodle à vous faire crever; plus d'une fois déjà, dans la coulisse, Géorgie a remarqué le sieur, qui faisait l'avantageux sous le regard de Miss Kate.

Le petit Griggs, — il n'est pas gaffeur, mais il veut tâter le terrain — le petit Griggs a observé :

— Je crois que Miss Higashi esquisse un flirt avec Herr Griitli.

Et ces mots portent comme un coup droit au cœur de Géorgie, qui parvient toutefois à sourire.

Mais la souffrance est courte, elle s'atténue; et à cette heure, où les fumées de la gloire et de la fortune ont évacué son cerveau naguère ébloui, Géorgie, au demeurant garçon pratique, s'aperçoit que, lui aussi, a été captivé par du clinquant et des oripeaux.

Il n'aime pas Miss Kate Higashi, laquelle n'est rien de plus qu'un colibri versicolore.

Dans un bien-être de sécurité préservée, il se réjouit de ne pas s'être encore engagé à fond; une vergogne , renouvelée le prend, de sa conduite sotte et brutale envers le vieux camarade.

Géorgie s'est penché à la portière et, dans le soir, il aperçoit tout de

suite Wilkie, mesurant le quai de ses guibolles musculeuses et guêtrées, où il sait fourrer tant de talent.

Le train stoppe. Wilkie, sur le marchepied, interroge par questions rapides :

— Qu'est-ce qui vous a pris de me télégraphier? Je croyais que nous étions morts l'un pour l'autre? Si vous venez travailler ici, ça va sans dire, je suis prêt à vous céder la place, bien que je vous aie avisé de mon séjour en temps voulu, ainsi qu'il était convenu lorsqu'on s'est quitté, l'an dernier; vous n'aviez pas fait d'objection, j'avais signé pour deux mois, avec dédit.

Géorgie baisse les yeux, comme s'il craignait d'être trop tôt deviné, et il se contente de répondre laconiquement :

— Vous inquiétez pas. Expliquerai et comprendrez.

Il prend en main sa valise plate; à la sortie de la station un cab est hélé.

— Qu'il nous mène au bar, dit Géorgie, à votre bar. J'ai attrapé soif dans ce sacré wagon.

Wilkie donne l'adresse et, en route, il reprend:

— A présent, qu'est-ce que vous faites?

— Cake-walk avec chant, numéro à trois, couple d'Américains, valent pas un clou.

— Ah ! moi aussi, un numéro à plusieurs, danses acrobatiques, rien de fameux.

Un silence suit.

Au bar, tous deux s'in'stallent devant un guéridon hexagonal où un homme chauve, en veste blanche, pose, en attendant d'y verser certains liquides, deux cylindriques bols d'argent.

Il devient difficile de lutter contre le persistant silence.

^ GEOBGIE ET WILKIE ^

— Vous savez, articule Géorgie, que je ne vous en ai jamais voulu, depuis cette affaire du duel.

— Oh! sans difficultés je vous crois, j'ai toujours pensé que ce jourlà, vous étiez un peu « loufoque », comme on dit en France.

— Oui, peut-être.

Après une pause, Wilkie:

— Vous... vous avez épousé Miss Higashi?

Géorgie est remué d'une souffrance trouble, du reste passagère. Et il répond assez bravement:

— Non. Je n'ai même pas sollicité sa main, ayant reconnu que je m'étais trompé sur sa valeur... morale.

En énonçant cet adjectif, il voit des masques japonais et des volatiles singuliers, des yodleurs tyroliens lancés dans le ciel par un jongleur invisible, et qui se moquent.

— D'ailleurs, je répète, cher, accentue Wilkie, que jamais, jamais je n'avais songé à lui faire la cour.

Géorgie hausse le ton de l'entretien, devient très grave :

• — Au surplus, je suis persuadé que nous étions de race trop différente, elle et moi, pour qu'une union, dans ces conditions, fût possible.

Nouvelle pause. Le barman chauve s'active à son estrade; il ravitaille des consommateurs taciturnes, juchés sur des escabelles coniques.

Tous deux, Géorgie et Wilkie, ont quelque chose d'important à exprimer, mais Wilkie comprend très bien que ce n'est pas à lui de parler le premier; et Géorgie a grand'hontc; et, en même temps, ils éprouvent un plaisir étonnant à se retrouver ensemble, dans ce renouveau de la vieille vie camarade.

Géorgie parle enfin:

— Wilkie, je vous ai télégraphié... je vous ai télégraphié parce que...

— Parce que?

— Parce que j'ai jugé, je crois...

enfin, il me semble qu'après ce ridicule malentendu et aussi après les piqûres d'amour-propre, nous sommes nécessaires l'un à l'autre et que, si nous restions chacun à son bord, nous ne réussirions pas.

Wilkie approuve :

— C'est également mon avis, mais j'aimais mieux vous l'entendre dire.

— Wilkie!

— Géorgie !

D'un même geste, ils se tendent, par dessus les boissons, des mains franches qu'ils secouent. Le guéridon et les w^hisky-and-sbda et tous les acajous de l'établissement, et jusqu'au crâne, rose et poli, du waiter, ont un éclair de joie à cette paix, un éclair de joie sous les rayons des globes électriques.

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